2004
Négociations
dossier: " L'âge de la négociation ? "
L'âge de la négociation ?
Christian Thuderoz
Institut National des Sciences Appliquées de Lyon
« L'âge de la négociation ? » Que signifie une telle question ? Et tout d'abord : qu'entendre par « âge » ? Pourquoi raisonner ainsi ? Et comment le faire ?
Une première réponse consiste à prendre l'exacte mesure des novations, puisque l'on suppose qu'un autre « âge » précédait celui que l'on veut caractériser. Et d'opérer en deux temps : d'abord, construire par nous-mêmes, ce temps que nous voulons mesurer; ensuite, avec attention, prendre cette mesure. Il appartient ainsi au social scientist, pour comprendre une évolution, de découper arbitrairement ce temps passé, en comparer les diverses scansions. Usant de sa capacité cognitive, il nomme alors « âge classique » telle période, ou « modernité » telle autre. Il est donc possible de construire par hypothèse un « âge de la négociation », et de prétendre vérifier la robustesse d'une telle assertion.
Cela dit, un problème surgit : comment caractériser un temps qui, si l'hypothèse est juste, ne fait que commencer, et n'en finit pas de résonner ? Et de quel droit qualifier « d'antérieur » un temps (faut-il dire : « L'âge de l'imposition ? ») que nous ne pouvons mesurer puisque nous ne savons pas s'il est passé, ou de nommer « âge de la négociation » le temps présent, au sein duquel nous sommes immergés, et qui s'enfuit déjà ? De ce vertige métaphysique, retenons surtout la difficulté pour l'analyste. Olgierd Kuty s'attelle ici à cette redoutable tâche et cela, d'une double manière : en repérant tout d'abord la matrice conceptuelle qui organise la vie intellectuelle de l'une, ou de l'autre, de ces époques (il lit cette matrice au regard de la notion de « pouvoir », « opérateur central de la négociation », dit-il); ensuite, en identifiant les déplacements des composantes de cette matrice : la préférence, désormais, de la part des intellectuels, pour le local, pour la rationalité limitée des individus, pour les procédures et pour l'étude du Sujet personnel.
Ce faisant, Olgierd Kuty nous offre un bon instrument de mesure de ce temps en mouvement : il effectue une pesée historique de l'activité de négociation, hier un simple marchandage d'intérêts, aujourd'hui élargie aux valeurs, autour d'intérêts recomposés. Selon ses propres termes – et le titre de son article résume l'ambition du propos, l'analyse scientifique de la négociation s'est déplacée : du marchandage à la négociation valorielle.
Prolongeant cette approche de la temporalité, où l'analyste construit ses indicateurs et mesure leur variation sur quelques décennies - par exemple, comme le fait ici Olgierd Kuty : la manière dont les sciences sociales abordent désormais la notion de « pouvoir », hier pensé comme un simple pouvoir « coordinateur », aujourd'hui apprécié comme un pouvoir « mobilisateur d'engagements » –, la méthode wéberienne du « type-idéal » possède, pour répondre à notre question liminaire, une certaine heuristique. En accentuant unilatéralement certains points de vue, en rassemblant des phénomènes apparemment isolés ou diffus, et en les ordonnant pour former un tableau de pensée homogène – mais « idéal », sans qu'il n'existe sous cette forme dans le monde réel –, cette méthode, proposée par le sociologue Max Weber (1913), permet de mesurer les mouvements de ce monde réel. L'article que nous proposent Charles Heckscher et Lavinia Hall, La négociation quotidienne et le règlement des litiges dans les entreprises aux États-Unis, est à lire de ce point de vue : il existe bien un type-idéal d'organisation – la bureaucratie paternaliste –, caractérisée par un mélange de loyauté organisationnelle, de techniques de fidélisation des salariés et un style particulier d'autorité hiérarchique, auquel on peut opposer un autre type-idéal, émergeant – l'organisation post-bureaucratique – dont Charles Heckscher et Lavinia Hall tentent d'en repérer, très concrètement, les éléments. Si le premier type a façonné la plupart des organisations productives du monde occidental depuis le début du XXe siècle, et s'il reste dominant, le second, malgré sa discrétion, nous permet d'agréger diverses pratiques novatrices dans les entreprises. Observant avec attention ces négociations, quotidiennes et informelles, ces auteurs contribuent de façon efficace aux débats à propos de cet « âge de la négociation », puisqu'ils nous décrivent, extraits d'entretiens à l'appui, des situations productives nouvelles, empreintes de « coopération entre pairs », « d'équipe fluides de projet » et de mécanismes de co-évaluation des performances, qui sont autant d'éléments illustrant ce nouvel « âge ».
Un prolongement de cette approche est lui aussi possible : lorsque l'analyste ne construit pas seulement un type abstrait – l'organisation post-bureaucratique –, dont il vérifie le degré d'écart ou de rapprochement avec les phénomènes qu'il voit sous ses yeux, ce que font ici Charles Heckscher et Lavinia Hall, mais quand il s'efforce d'en déduire quelques conséquences, ou d'en pointer quelques paradoxes. Autrement dit, quand le social scientist pénètre à l'intérieur d'une configuration qu'il a construite et en repère les contradictions, ou les possibles évolutions. C'est à cet exercice que se livre Christian Thuderoz, dans un article au titre sibyllin, Une « Guerre des dieux »... négociée ?. Explorant l'hypothèse de William Zartman selon laquelle nous serions, en effet, parvenus à « l'âge de la négociation », l'auteur s'interroge sur les motifs d'émersion de cette nouvelle ère, et tente d'en comprendre les fondements. Ce qui lui donne l'occasion, finalement, de décrire plutôt... un « âge de la conflictualité », voire un âge « d'affrontements civilisationnels ». Alors, âge de la négociation, ou âge du conflit ? Le paradoxe n'est qu'apparent.
Pour le comprendre, revenons à Emile Durkheim. Ce sociologue opposait deux types de rapports entre les individus : la solidarité mécanique, d'un côté, où règnent les similitudes et les agrégats – elle structurait les sociétés traditionnelles; la solidarité organique, de l'autre, où alternent les accords et les discordes, sur fond de différenciation des individus; ce dernier rapport caractérise les sociétés modernes. Mais, se demandait-il, pourquoi l'individu, tout en devenant plus autonome, dépend-il plus étroitement de la société ? Et pour quelles raisons est-il, simultanément, plus personnel et plus solidaire ? Durkheim résolvait la contradiction (apparente) en évoquant « le développement toujours plus considérable de la division du travail »; celle-ci oblige chacun à coopérer, à multiplier les contacts avec autrui; les interdépendances s'en trouvent accrues. Emile Durkheim concluait : une telle solidarité repose nécessairement sur des compromis et des concessions mutuelles (car, disait-il, tout ce qui est accordé aux uns, est nécessairement abandonné par les autres). Ainsi, d'un phénomène qui disjoint les individus – la division du travail –, Emile Durkheim en déduisait les motifs de leur conjonction : plus ils diffèrent, plus ils commercent entre eux. Ce raisonnement peut probablement s'étendre à la négociation : plus les motifs de conflits s'accroissent, plus les négociations pour les résoudre vont s'étendre. L'hypothèse est séduisante; il reste à en éprouver la solidité. Les trois contributions de ce dossier, chacune dans leur registre, en explorent les contours.