Négociations
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4623-5
122 pages

p. 45 à 62
doi: en cours

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dossier: " L'âge de la négociation ? "

no 1 2004/1

2004 Négociations dossier: " L'âge de la négociation ? "

Une matrice conceptuelle de la négociation

Du marchandage à la négociation valorielle

Olgierd Kuty [1]Université de Liège et CSO (CNRS, Paris)
Penser la négociation suppose un ensemble de concepts associés : l'acteur ordinaire, l'accent sur les moyens et le local, le pouvoir. Cette matrice conceptuelle est apparue dans les années 1930. Par ailleurs, ces concepts voient leur définition évoluer : on peut ainsi distinguer deux conjonctures intellectuelles successives depuis les années 1950 où les vocables d'incertitude et de pouvoir ont changé de sens. Enfin, une telle approche permet de mieux saisir le défi contemporain posé au concept de négociation qui passe du marchandage à la négociation valorielle et où le pouvoir n'est plus associé au seul champ des intérêts, mais participe de la mobilisation des engagements et des identités. To think about negotiation relies on a set of associated concepts : ordinary people, means, local dimension, power. This abstract matrix appeared in the 1930s. Besides, the definition of these concepts evolves : one can so distinguish two successive intellectual situations since the 50s during which the words expressing uncertainty and power changed sense. Finally, such an approach allows to better seize the contemporary challenge suggested to the concept of negotiation, which changes from bargaining to “negociation valorielle” and where the power is not associated anymore to the only interests but participates to the mobilisation of commitments and identities
L'intention de ce texte est de mieux comprendre la nouvelle « régulation négociatoire » à l'œuvre dans nos sociétés occidentales depuis une cinquantaine d'années. Dans un premier temps, nous dégagerons les concepts constitutifs de cette nouvelle régulation et identifierons la matrice conceptuelle nécessaire pour penser la négociation. Nous examinerons successivement : (1) l'accent mis sur le local microsociologique, (2) la distinction moyen-fin et la rationalité limitée, (3) la montée de l'acteur ordinaire, (4) le pouvoir et (5) l'institution. Précisons que ce texte portera sur le travail de conceptualisation des théoriciens : il vise les paradigmes intellectuels, il ne concerne pas les pratiques des acteurs.
Dans un second temps, nous découvrirons que cette matrice conceptuelle a connu deux configurations successives et nourri deux visions de la négociation. Nous serons donc amené à distinguer deux constellations conceptuelles au sein de cette matrice : une « conjoncture du marchandage » qui, grosso modo, couvre les décennies 60 et 70 et une « conjoncture de la négociation valorielle » qui a pris son essor dans les années 80. Nous verrons tout d'abord que, jusqu'à la fin des années 70, la forme dominante en a été le « marchandage », aboutissant à un certain équilibre des intérêts, tel qu'il a surtout été mis en lumière par les travaux de l'équipe de M. Crozier. Depuis lors, d'autres dimensions sont apparues dans l'analyse du fait que la négociation s'est très largement diffusée et surtout que le contexte d'interdépendance des acteurs est plus ouvert et plus mouvant : la « négociation valorielle » se substitue ou, suivant les cas, se juxtapose au marchandage dans la mesure où les incertitudes organisationnelles cèdent en importance devant les indéterminations institutionnelles.
La démonstration de ces deux moments de la régulation négociatoire passera essentiellement par l'analyse de la notion de pouvoir. Opérateur central de la négociation, il constitue la meilleure clé d'entrée pour comprendre ces deux types de régulation. On découvrira que sa définition a changé et que, par exemple, la définition crozérienne est clairement liée à la première conjoncture : nous montrerons ainsi que l'on est passé d'un pouvoir coordonnateur de préférences à un pouvoir mobilisateur d'engagements.
 
Le tournant microsociologique du local et le déclin d'une certaine idée de la société
 
 
L'évènement capital qui entraînera à terme l'apparition du nouveau mode de régulation négociatoire est la toute nouvelle attention portée au cadre local. Jusqu'ici, les pères fondateurs avaient la société en ligne de mire : elle seule était la source centrale de toute production sociale. La focale se déplace vers le microsociologique et les acteurs ordinaires. Cette rupture qui se fera fort probablement aux États-Unis dans les années trente entraînera à terme un recul du concept classique de société fondé sur un « centre » (Touraine 1978) et « articulant jusqu'à les mêler une communauté, un marché et une culture » (Dubet 1994 : 111) au profit d'une société fondée sur une pluralité d'ordres locaux (Reynaud 1989, Friedberg 1993).
 
Moyens versus fins et rationalité limitée
 
 
Avec cet accent mis sur le local, le regard se porte, non plus sur les fins que poursuit l'acteur, mais sur les moyens qu'il met en œuvre. À première vue, c'est la définition du bureaucrate weberien. En fait, c'est la nouvelle représentation de la régulation globale qui apparaît. Georg Simmel en a peut-être eu la première intuition : « c'est un paradoxe des hautes cultures que nous soyons forcés, plus elles évoluent, d'atteindre nos objectifs en suivant des voies de plus en plus longues et difficiles (...) Cette simple triade : désir, moyens et fins, disparaît devant la multiplicité et la complexité croissante des formes supérieures de la vie. Donc notre esprit est plein de moyens alors que nos objectifs finaux, ceux qui nous apportent sens et signification, sont toujours repoussés vers nos horizons internes et finalement au-delà » (Mestrovic 1988 : 172).
Dans les années 40 se forgeront deux concepts décisifs qui approfondiront cette voie. Tout d'abord, celui de rationalité limitée élaboré par F. Hayek et repris par J. March et H. Simon (1969). Ensuite celui de personnalité extrodéterminée de D. Riesman : vivant dans un univers de relations sociales changeantes, ce nouvel acteur doit en permanence négocier ses orientations avec son environnement immédiat et ne peut plus maintenir un cap intangible sur des objectifs définis une fois pour toutes. L'extrodétermination sera, à notre avis, la scène-type de la rationalité limitée, axée sur l'ici et maintenant et où recule l'exigence « d'envisager les buts à longue échéance » (Riesman 1964 : 195).
Le lecteur comprendra mieux alors la naissance d'autres concepts élaborés à ce moment comme la « logique des sentiments » découverte par les psycho-sociologues de la Western Electric; ou le déplacement des objectifs vers les moyens que vivent les petits fonctionnaires ritualistes de R. Merton. Et l'appel de ce dernier pour la constitution de théories à middle range s'inscrit également dans ce contexte de la nouvelle sociologie du local.
 
La montée de l'acteur ordinaire et la redéfinition du rôle des élites culturelles
 
 
Les ateliers de la Western Electric ont peut-être été un des berceaux du nouvel acteur. Jusqu'alors, pourrait-on dire sommairement, deux types d'acteurs jouaient dans le théâtre social : les élites et l'ensemble des autres, saisis comme membres anonymes des groupes. Les années 30 sont celles de l'apparition des acteurs ordinaires, sortant de l'anonymat et de l'indifférenciation des groupes. On les découvre contextualisés dans leur cadre social local. C'est le milieu de travail avec les ouvrières de la Western Electric. C'est le monde des groupes primaires des communautés locales à propos desquels P. Lazarsfeld développe au même moment la théorie du two steps flow of communication qui souligne l'importance de ces contextes locaux, et surtout de leurs leaders d'opinion dans l'interprétation des messages venant des grands émetteurs centraux, politiques ou économiques, et donc liés aux élites (Birnbaum 1970). Suivront dans les années 50, les employées des Postes de M. Crozier.
Parallèlement à cette montée des acteurs ordinaires, les élites voient leur statut privilégié contesté. M. Crozier (1994) était conscient que les grands intellectuels français parlaient à côté des vraies questions : « Le problème n'était pas la lutte des classes mais le système d'organisation ! [...] À cette époque, les règles du jeu de la recherche consacraient la prééminence du grand théoricien (comme Sartre) [...] Le champ intellectuel était caractérisé par une division du travail qui réservait les tâches nobles à ce ``héros" et enfermait le petit travailleur intellectuel (comme Crozier) dans les servitudes d'une position subordonnée, à savoir tester des idées d'intellectuels de gauche ». La sociologie de M. Crozier était en phase avec l'évolution précédemment décrite, où le regard se portait sur les conditions concrètes de travail et non plus sur la surimposition d'un sens historique qui exprimerait le sens des luttes. La montée de la négociation généralisée est alors celle de la crise des élites qui jusqu'alors monopolisaient les formes sociales d'expression des valeurs (Touraine 1975 et Foucault 1977). On peut formuler ici l'hypothèse que jusqu'à ce moment la négociation était réservée à ces dernières et que les compromis étaient le fruit de leur action, les autres fractions de la société suivant leurs dirigeants [2].
 
Le pouvoir
 
 
Le quatrième concept, c'est le pouvoir. Traditionnellement, il est associé de manière tellement étroite à la négociation qu'il se confond avec elle. Pourtant il semble avoir disparu aujourd'hui. Le bilan dressé par M. Gauchet (1988) et F. Dosse (1995) sur la conjoncture présente paraît ne plus lui accorder de place. Mais peut-on négliger le pouvoir ? Ainsi, dans la théorie de L. Boltanski et L. Thévenot (1991), l'identification des grands et des petits dans l'espace de l'argumentation peut-elle totalement ignorer une préstructuration du champ dans lequel ces acteurs interagissent ? La sociologie pragmatique peut-elle faire si facilement l'économie de l'hypothèse stratégique (Dodier 1993) ? De même, les forums hybrides sur lesquels se déroule « L'agir dans un monde incertain » de M. Callon, P. Lascoumes et Y. Barthe (2002) ne sont-ils traversés par aucun phénomène de pouvoir ?
S'agit-il de disparition ou d'un changement de définition ? En fait, la définition du pouvoir n'a jamais été stable et identique à elle-même à travers les siècles. Nous devrons donc distinguer deux constellations conceptuelles au sein de la matrice de la négociation, celle de la conjoncture des années 60 et 70 (que nous appellerons conjoncture du marchandage) et celle des années 80 à 2000 (conjoncture de la « négociation valorielle »). Nous montrerons que la définition crozérienne du pouvoir est liée à la première conjoncture et nous verrons que sa spécificité théorique (le modèle procédural axé sur la structure de moyens) s'est renouvelée dans les travaux du courant de l'action organisée pour répondre au défi conceptuel de la conjoncture actuelle [3].
 
Le pouvoir coordonnateur et l'incertitude durant la conjoncture du marchandage (années 1960 et 1970)
 
 
Les failles du normatif
On connaît la définition crozérienne du pouvoir : le contrôle d'une zone d'incertitude. Parmi les nombreuses définitions du pouvoir, nous sélectionnerons volontairement cette dernière comme archétype des approches de cette première conjoncture. À première vue, dans le « Phénomène bureaucratique », la structure conceptuelle est la même que celle du fonctionnalisme avec son édifice à trois étages : au trinôme (valeur-norme-rôle) répond l'ensemble formé par les valeurs aristocratiques françaises, les normes bureaucratiques et les stratégies. Toutefois cette similitude n'est que partielle : les déplacements sont importants dans la conceptualisation du couple normatif-pouvoir. Tout d'abord cette idée d'un normatif incomplet est originale. Ensuite M. Crozier situe le pouvoir dans les failles du normatif. Enfin et surtout, une évolution fort significative va se produire en quinze ans au terme de laquelle les rapports entre le normatif et le pouvoir vont être inversés. En 1963, le pouvoir s'instillait dans les déchirures et les fractures du normatif. En 1977, avec « l'Acteur et le système », on assistera à une extension majeure des espaces de marchandage des acteurs et symétriquement à un affaissement de l'instance normative : les normes deviennent de petits îlots flottant sur un océan de pouvoir [4].
Trois facettes du pouvoir doivent être précisées. Tout d'abord, il s'agit d'un pouvoir qui s'exerce souvent dans la clandestinité [5]. C'est un pouvoir de détournement. Le normatif est détourné et ce fait révèle l'autonomie de l'acteur qui cherche à atteindre ses objectifs à travers les règles du jeu. Face à la sociologie déterministe, une telle approche propose une réponse originale à la grande question traitée par l'autre sociologie rivale qui est l'herméneutique, c'est-à-dire la sociologie du sens et du verstehen. Au sein d'une sociologique systémique, M. Crozier introduit l'autonomie de l'acteur. Mais ce faisant, il reformule la question de la liberté en la déplaçant au niveau du choix des moyens, écartant méthodologiquement la question des valeurs qui était pour l'herméneutique au cœur du sens de l'action. La solution est théoriquement originale, même si le « sens » stratégique n'est en rien le sens herméneutique.
En second lieu, faut-il voir dans ce détournement l'image d'un pouvoir prédateur, d'un pouvoir négatif, dans la ligne ouverte par Machiavel ? M. Crozier et E. Friedberg rompent avec ce thème du pouvoir répressif. Médium de coopération, le pouvoir favorise l'intégration des stratégies (Chazel 1992). Même si chacun détourne la structure formelle pour ses objectifs propres, il contribue à atteindre les objectifs de l'ensemble. Pour atteindre ses objectifs, l'acteur a besoin des autres et ceux-ci ont également besoin de lui. Il y a une coopération réciproque et intéressée, et chacun ne s'engage dans les relations collectives que parce qu'il n'est pas à la merci de l'autre. Il y a un échange entre deux autonomies qui se limitent. Les règles du jeu constituent cette structure de limitation réciproque des arbitraires. Cette idée d'arbitraires limités constitue le point essentiel qui s'écarte de l'idée d'un pouvoir négatif.
Cette observation constitue une bonne transition vers un troisième aspect du pouvoir. Avec leur concept de règles du jeu, M. Crozier et E. Friedberg s'inscrivent dans la grande mouvance de la procéduralisation qui s'est constituée depuis une cinquantaine d'années, tant en sciences sociales qu'en philosophie politique. La procéduralisation est un phénomène polysémique [6] siècle. La définition restreinte, que nous adoptons ici, renvoie au débat des 25 dernières années qui ont marqué le champ des sciences sociales (Demunck 1997) et celui de la philosophie politique (Berten et al. 1997). mais si l'on veut en retenir un trait central présent dans toutes les approches, il faut insister sur l'idée suivante : l'attention ne se porte plus sur la structure des valeurs ou des objectifs, sensées être les sources de l'action : l'accent est mis sur la structure des moyens, ou des procédures [7], dont se sert l'acteur pour définir ses objectifs [8]. Avec cette importance accordée à la structure des moyens, on retrouve l'intuition de D. Riesman sur la personnalité extrodéterminée.
La sociologie des organisations sera certainement la discipline qui fera le plus avancer cette nouvelle conception de l'action, d'abord avec N. Luhmann (Joas 1999) puis avec H. Simon qui publiera en 1976 son article bien connu sur la rationalité procédurale.
Pour clarifier davantage cet ancrage procédural du pouvoir coordonnateur, il faut passer à un autre niveau, quitter le terrain de la sociologie pour celui de la philosophie morale et rapprocher M. Crozier du débat libéral/communautarien qui anime la philosophie politique américaine (Berten, da Silveira et Pourtois, 1997). Le libéralisme est fondamentalement un modèle procédural. Il prend acte de la diversité des opinions et du pluralisme des fins des acteurs. Il est renoncement à un ordre des Anciens ou à une communauté théologico-politique fondée sur un consensus des valeurs intégrant les fins de tous dans un ensemble structuré et hiérarchisé. Face aux conceptions communautariennes déclarant que les acteurs d'une société partagent une même visée du bien, la vision libérale donne une définition de l'ordre social axée sur le « juste », c'est-à-dire essentiellement articulée à des conditions procédurales qui permettent à chacun d'atteindre son « bien ». Et dans ce débat opposant les partisans du juste à ceux du bien, on devrait rapprocher M. Crozier des premiers. En effet, l'ordre social crozérien peut être interprété comme relevant du « juste » : d'abord les objectifs des acteurs restent en dehors de l'analyse; ensuite les règles du jeu constituent un ordre fondé sur des « arbitraires limités » qui permettent à tout acteur, en dépit de l'asymétrie des positions, de disposer d'un pouvoir, même limité, pour atteindre ses propres objectifs. Bref, il s'agit d'une « procéduralisation stratégique ».
L'incertitude crozérienne
L'histoire du couple incertitude-pouvoir commence avec le couple fortuna-virtu de Machiavel. La fortuna, c'est l'imprévisibilité; la virtu est la capacité politique de maîtriser l'imprévisible. Plus tard, lafortuna s'appellera situation d'exception chez des décisionnistes comme Max Weber et C. Schmitt et sera maîtrisée par le charisme (Colliot-Thélène 1992, Raynaud 1987). Ce grand dualisme fondateur de la pensée sociologique est resté central dans nos cadres théoriques.
Notre hypothèse est que la conception crozérienne du pouvoir coordinateur affronte ce que nous appellerons des incertitudes contenues ou encore des incertitudes basses dans l'intensité possible des sources d'imprévisibilité. Deux facteurs viennent limiter leur portée déstabilisatrice : la clôture organisationnelle et la différenciation institutionnelle. Dans la première sociologie des organisations, les systèmes de règles s'inscrivent dans des cadres organisationnels relativement fermés. E. Friedberg (1993) a bien documenté cette clôture organisationnelle. À quoi il faut ajouter la seconde idée : ces organisations closes et fermées renvoient à des espaces sociaux englobants tout aussi fermés comme les grandes institutions parsoniennes. Même le système d'action concret participe de cette représentation, par contraste avec l'ouverture ultérieure du « contexte d'action organisée » et le thème de la dédifférenciation que nous aborderons plus loin.
Dans l'approche crozérienne de 1963, il y a encore une idée supplémentaire : loger les incertitudes dans les failles du normatif bureaucratique, c'est implicitement accorder à ce dernier un certain caractère de stabilité et d'efficacité. Cette impression de relative stabilité du normatif se renforce d'ailleurs avec le troisième terme du trinôme fonctionnaliste : l'explication culturaliste par les valeurs aristocratiques françaises appuie encore cette perception. Et finalement, une telle représentation du normatif est confirmée par le tableau que dresse la sociologie de la société française de cette époque (Mendras 1980 et Reynaud et Grafmeyer 1981) : évoquant le desserrement normatif de la fin des années 70, elle souligne par contraste l'enserrement normatif de la première conjoncture [9].
Dès lors, il ne faut pas s'étonner que cette conjoncture corresponde à un moment organisationnel où les acteurs sont particulièrement centrés sur les règles du jeu dans un contexte de forte différenciation. Ces règles constituent le « lieu stratégique commun des enjeux des acteurs, qui forme leurs mobiles et la rationalité et en absorbe les enjeux; [...] le taylorisme est un effort historique visant à centrer les intérêts des salariés sur l'organisation, en construisant à partir d'elle, les conditions de congruences entre les enjeux qui les lient à des systèmes d'action multiples (entreprise, famille, syndicat) » ( Paradeise 1994 : 201).
 
Risque, dédifférenciation et pouvoir mobilisateur durant la conjoncture de la négociation valorielle (depuis 1980)
 
 
Le nouveau « normatif argumenté »
Les travaux sociologiques contemporains révèlent, par comparaison avec la conjoncture précédente durant laquelle les débats de légitimité paraissaient assez faibles, une recrudescence des disputes et des argumentations. La scène sociale change : on va passer de la faille normative, ou du normatif « détourné » crozérien, au « normatif argumenté » des années 80 et ce sous la pression de deux éléments nouveaux : le risque et la dédifférenciation structurelle.
Le risque : une indétermination institutionnelle
Dans cette seconde conjoncture, le concept d'incertitude connaît une forte évolution. L'idée d'une faille normative cède devant l'arrivée d'une autre notion : le risque. Si l'incertitude crozérienne est d'ordre organisationnel, le risque renvoie à une indétermination institutionnelle. U. Beck (2001 : 138-9) pense que nous sommes entrés dans un autre monde avec l'apparition du risque lié à l'accident technologique, à la rupture conjugale ou au chômage : « Dans la société du risque, la gestion de la peur et de l'incertitude finissent par constituer une qualification culturelle essentielle [...]; une importance cruciale est dévolue à l'aptitude à anticiper sur les dangers, à les supporter, à les gérer biographiquement et politiquement [...]; il faudra bien que les institutions sociales intègrent cette exigence croissante de travail personnel sur l'incertitude dans les domaines de la formation, de la thérapie et de la politique [...] ».
Ici, il ne s'agit pas seulement d'une conduite stratégique de réduction d'incertitude, mais de l'affrontement d'un nouveau contexte institutionnel, fait d'une pluralité de choix normatifs : « Aujourd'hui, la norme unique s'est effacée, le choix est apparu. L'acteur contemporain est devant une série de choix ayant tous une forte légitimité. Le choix est maintenant devenu une contrainte. Le fait capital, c'est que la relation au danger s'est modifiée : dans la modernité, il était visé par des interdits et devait être évité : s'il survenait, il était un accident imprévu. Aujourd'hui, une période temporelle nouvelle s'ouvre entre le choix et les conséquences possibles. Apparaît ainsi un entre-deux, c'est le temps du risque. Il faut s'impliquer, se risquer, dans un choix raisonné, maîtrisé, argumenté pour être quelqu'un » (Macquet et Vrancken 2003). Pour Ewald (1996 : 403) également, l'émergence du principe de précaution entraîne « la nécessité d'une éthique de la science ». Et tel est aussi le sens profond de la catégorie d'expérience (Foucault 1984, Dubet 1994), essentiellement constituée par cette exigence normative d'argumentation du choix et de la gestion des conséquences.
La dédifférenciation
Cet accent mis sur l'exigence de réponses normatives se retrouve encore dans une autre représentation de la société qui émerge depuis 20 ans. Les théoriciens voyaient dans la modernité un processus linéaire de différenciation, fait de spécification et d'autonomisation croissantes des différentes instances sociétales. Cette « matrice intellectuelle de la différenciation » aurait été un des axes disciplinaires majeurs de la sociologie classique (Martuccelli 1999). Or, actuellement, les acteurs tiennent d'autres discours : ils parlent de coordination, de synergie ou de partenariat. Ceci suggère qu'une nouvelle représentation de la société est à l'œuvre. Hier les différents sous-systèmes étaient considérés comme clos et fermés dans la mesure où ils étaient perçus comme produits par une seule logique sociale. Aujourd'hui, l'accent est mis sur l'idée d'une pluralité de logiques sociales s'entrecroisant dans ces nouveaux espaces différenciés. Le thème de la « dédifférenciation » (Joas 1999) propose une autre lecture de la structure, plus attentive aux entrecroisements et aux interpénétrations progressives des logiques sociales [10]. De là, la nécessité de production de normes pour arbitrer entre ces logiques multiples.
Cette idée de la dédifférenciation est peut-être apparue pour la première fois dans « L'identité au travail ». R. Sainsaulieu (1985) y relève que l'entreprise est une formation culturelle complexe et plurielle qui produit des identités multiples. Au même titre que l'école ou la famille, elle est source de socialisation. Le modèle de l'entreprise apprenante revendique alors sa légitimité face à celle de l'agence économique. Dès lors, une production normative sera nécessaire pour réguler l'affrontement entre les stratégies économiques et ce nouveau registre identitaire.
La dédifférenciation apparaît aussi en politique : l'émergence de la « sub-politique » (Beck 2001), c'est-à-dire la place nouvelle reprise par le monde de l'opinion publique met fin à la position prééminente occupée par l'état depuis le XVIe siècle (Skinner 2001) au détriment des autres sources de pouvoir politique. Aujourd'hui apparaît une situation nouvelle lorsque, par exemple, les citoyens ne s'accommodent plus d'une position subordonnée face aux experts (étatiques) et interviennent dans les forums hybrides. Une telle voie de dédifférenciation donne à l'état un rôle d'animateur et de mobilisateur : « l'état n'est plus saisi comme instrument de domination mais comme élément organisateur d'échanges politiques, comme catalyseur de symbioses multiples entre le public et le privé, entre le social et l'économique » (Vincent 1998). C'est autant une présence « mêlée » et associée aux citoyens qu'une monopolisation de la violence légitime.
Sur le plan conceptuel, cette idée de la dédifférenciation s'exprimera dans des concepts comme ceux d'entreprise–institution (Sainsaulieu et Ségrestin 1986), d'espace interorganisationnel (Kuty 1985), de contexte d'action organisée (Friedberg, 1993), d'action publique (Thoenig 1998; Duran, 2001), de gouvernance (Commaille et Jobert,1998; Lallement 1999), de réseau (Boltanski et Chiapello 1999) ou encore de forum hybride (Callon, Lascoumes et Barthe, 2002).
Le pouvoir mobilisateur d'engagements
Un tel changement de contexte appelle l'identification d'une nouvelle dimension du pouvoir. La section précédente a mis l'accent sur le pouvoir coordinateur et sa tâche d'agrégation des intérêts. Mais ici se pose une autre question : celle d'une « formation et expression des préférences avant de rechercher leur agrégation » (Gaudin et Novarina, 1997 : 48). Cet autre aspect du pouvoir, nous l'appellerons mobilisateur ou encore créateur (en suivant Joas 1999). Poser la question du façonnage de nouvelles préférences, c'est essentiellement poser celle de la constitution d'engagements.
La première conjoncture (celle du marchandage) ignorait ce point, ou plutôt considérait les engagements comme une donnée acquise : l'objet d'analyse était les stratégies des acteurs centrées sur les règles du jeu. Notre hypothèse est donc qu'en cette seconde conjoncture le pouvoir intervient au niveau institutionnel, celui de la définition des engagements.
Il y a là un tournant car jusqu'ici la notion d'engagement a été pensée à l'écart du concept de pouvoir. La tradition libérale des équilibres d'intérêts a toujours voulu en faire l'économie : en effet, chaque fois certains pères fondateurs de la sociologie ont promu un concept d'engagement (l'honneur de Montesquieu, la passion associative de Tocqueville ou les deux éthiques de Weber), ils ont été le chercher à l'extérieur de cette tradition libérale (Hennis 1996). Et effectivement, on a de bonnes raisons de penser que la première conceptualisation de l'engagement, l'honneur de Montesquieu, vient des néo-machiavéliens anglo-saxons, se rattache à la virtu et a une origine distincte du cadre procédural de John Locke (Pocock 1997). Mais aujourd'hui, cette idée d'un engagement comme source culturelle exogène est remise en question : avec l'identité, nous avons une culture, endogène aux règles du jeu, produite en partie par le pouvoir. R. Sainsaulieu (1985 : 332) démontre que l'exercice du pouvoir n'est pas anodin : il entraîne des conséquences culturelles sur le plan de l'identité, il est source d'un apprentissage de soi et de sa place dans le monde : « Il y a un lien entre l'expérience affective des relations de pouvoir et l'expérience cognitive de la découverte d'un sens au monde et aux choses ».
 
L'institution procédurale
 
 
On a suffisamment d'éléments aujourd'hui pour penser que l'institution est en redéfinition. Limitons-nous ici, en première approche, à quelques pistes et approfondissons deux idées : l'institution procédurale comme « règles du jeu culturalisées » et les savoirs communs.
Des « règles du jeu culturalisées »
Cette nouvelle direction de recherche sur le pouvoir mobilisateur nous conduit à apporter une dimension supplémentaire aux analyses de R. Sainsaulieu. Il faut reconnaître que chaque identité collective est une culture procédurale spécifique (Kuty 2001) : elle porte des règles d'échange et de décision que les acteurs entourent de légitimité. Dès lors, l'institution est elle-même un cadre procédural articulant plusieurs cultures procédurales. Elle est ainsi constituée de « règles du jeu culturalisées » (Kuty 1998) : du coup, la limitation des arbitraires évoquée plus haut n'est pas seulement issue des rapports de pouvoir, elle est aussi prise dans des « verrous institutionnels » (Tixier 2002). L'identité, variable culturelle endogène produite en partie par les relations de pouvoir, interpelle en retour celles-ci : les différents niveaux de légitimité vécus par les acteurs ouvrent la voie à la confrontation d'arguments sur la validité des règles. L'identité est un concept intéressant pour poser cette question de la rationalité axiologique, à la condition d'approfondir sa dimension argumentative qui va au-delà du désir de reconnaissance [11] (Kuty 2001).
On passe donc de la procéduralisation stratégique crozérienne à une procéduralisation identitaire.
Le savoir commun
Depuis 15 ans, nous vivons dans une conjoncture intellectuelle marquée par l'importance accordée au cognitif et au réflexif (Giddens 1987). L'analyse valorielle classique s'est profondément renouvelée avec le “linguistic turn” des années 70 qui a opéré une distinction au sein du champ axiologique. D'un côté, il y a les valeurs, forces affectives puissantes, renvoyant à la définition classique atteinte par la génération des années 1890-1914 qui avait découvert les forces inconscientes. De l'autre, un champ nouveau et spécifique s'est dégagé : le champ des principes de justification (Boltanski et Thévenot 1991) et des bonnes raisons (Boudon 1998). En un mot, face aux valeurs affectives, les valeurs argumentées (que l'on pourrait rapprocher du « normatif » de Ferry 1998).
Ce nouveau thème pose un défi à l'analyse stratégique : à priori, il est étranger à la problématique du pouvoir, puisqu'il procède des analyses sur le langage et comme lui, repose sur des formes de coordination comme la catégorie d'ajustement [12]. D'ailleurs, avec un tel vocable, on croirait retrouver l'idée fonctionnaliste d'un consensus normatif. Il n'en est rien : il y a deux différences à relever. Tout d'abord, l'angle d'attaque est cognitif : l'analyse écarte l'approche en termes de forces affectives et privilégie la caractère de rationalité des arguments invoqués, qu'il s'agisse des bonnes raisons ou des cités. En second lieu, parler de savoir commun ne signifie pas que nous nous trouvons devant un ordre cognitif unifié : on est fondé à faire l'hypothèse d'un ordre articulant une pluralité de savoirs, à l'instar des quatre savoirs associés aux quatre formes identitaires de C. Dubar (1991).
Dans l'analyse stratégique, ce thème d'un savoir commun est entré par la voie de l'intervention au début des années 90. L'objectif est de faire partager un nouveau raisonnement par les acteurs organisationnels : « ce sont le raisonnement et les analyses que celui-ci permet de produire et d'interpréter qui constituent le levier essentiel » (Friedberg 1993 : 348). Il nous semble qu'il y a là un évolution significative des positions car, comme l'observe A. Hatchuel (1994 : 214-218), on se trouve face à deux modèles différents, « l'un fondé sur les relations de pouvoir [...], l'autre sur le partage des connaissances que le chercheur mobilise pour penser sa propre intervention [...] Entre lui et l'organisation, la relation est fondée sur l'échange de vérité et non pas de pouvoir [...] Régulations de pouvoir et régulations de savoir se nourrissent l'une de l'autre ».
Ne faut-il pas généraliser cette conclusion à des situations plus quotidiennes ? Dès lors, cette idée d'un consensus cognitif, nécessaire pour toute action de changement, déborderait du seul cas de l'intervention et deviendrait un présupposé de l'analyse stratégique de toute situation : Pour que les ouvriers d'entretien du Monopole industriel soient les « vrais patrons de l'usine », encore fallait-il que leurs interventions soient reconnues comme efficaces par les autres acteurs, autrement dit que les systèmes de connaissances des uns et des autres « partagent » au moins un savoir commun. (Hatchuel, 1994 : 216). Ce faisant, on a fait un pas de plus : ce consensus cognitif est aussi normatif : « Il est d'abord nécessaire que se dégage un accord fondateur des jeux stratégiques : celui qui fait que l'on accepte de jouer ensemble selon les mêmes règles » (Paradeise 1994 : 202).
En conséquence, si deux régulations sont à l'œuvre (la régulation de pouvoir et la régulation de savoir), la réflexion doit se poser la question de leurs relations. Car on sait aujourd'hui que le pouvoir est aussi créateur de connaissances. Une telle approche doit interpeller certaines conclusions du courant pragmatique. Peut-on faire l'économie du pouvoir dans le processus des ajustements pragmatiques comme le suggère N. Dodier (1993) ? Si on peut le suivre lorsqu'il critique le lien quasi indissoluble présenté entre le pouvoir et le calcul par l'analyse classique, la question est de savoir s'il ne faut pas dépasser aujourd'hui cette vision uniquement instrumentale du pouvoir. Les savoirs et les cadres cognitifs ne supposent-ils pas des engagements ? Une auto-activité par ajustement telle que la préconise le paradigme de la sociologie pragmatique (fondé sur le caractère performatif des actes de langage/conventions) nous paraît insuffisante.
Deux types de négociation
On peut maintenant préciser les deux types de négociation propres à chaque conjoncture. La première est celle d'une situation d'interdépendance relativement stable, construite par un processus de différenciation constant et continu. Dans ce cadre, la forme dominante de négociation est le marchandage : l'arrangement aboutit à un certain équilibre d'intérêts par le jeu de pouvoirs agrégateurs de préférences. C'est le temps de la procéduralisation stratégique crozérienne.
Dans la conjoncture suivante née à la fin des années 70, le contexte d'interdépendance est bien plus ouvert et plus mouvant. À côté des négociations classiques d'arrangements toujours présentes (Bourque et Thuderoz, 2002), prend place la « négociation valorielle » (Kuty, 1998). Il s'agit ici d'une transaction sociale d'une autre nature : elle porte sur les ressources culturelles des acteurs qui sont constamment retravaillées dans les interactions de cette communauté de projet (Reynaud 1989). Le pouvoir intervenant alors est un opérateur retravaillant les différentes identités dégagées par la littérature : les identités relationnelles (Sainsaulieu 1985), narratives (Ricoeur 1983, Dubar 1991) et argumentatives (Boltanski 1991, Urfalino 2000) [13]. À ce niveau, nous avons affaire une procéduralisation institutionnelle (Demunck 1999).
 
Conclusion
 
 
Cet article s'est donné pour objectif d'identifier certains éléments de la nouvelle régulation négociatoire à l'œuvre dans nos sociétés depuis les années 1930 et la manière dont les sociologues l'ont théorisée. Nous avons proposé l'idée d'une matrice conceptuelle pour penser cette nouvelle régulation. Nous avons dégagé certains de ses concepts constitutifs : l'acteur ordinaire, l'inscription locale, l'importance de la distinction moyen-fin, la rationalité limitée et le pouvoir. Nous avons également identifié deux configurations successives de cette matrice : celle du « marchandage » couvrant les décennies 50 à 70 et celle de la « la négociation valorielle » née dans les années 80.
Pour comprendre cette distinction, nous rassemblerons les idées avancées dans cet article autour de trois thèmes : l'incertitude, le pouvoir et la norme. Tout d'abord la question du contexte qui connaît une mutation : fondamentalement, on est passé d'incertitudes organisationnelles à des incertitudes institutionnelles. Hier, et aujourd'hui encore, les failles organisationnelles permettaient l'émergence de stratèges. Mais actuellement, l'acteur doit se construire comme tel et cette tâche est liée à des choix. Nous avons émis l'hypothèse que le contexte des années 80 est lié à l'émergence d'une situation nouvelle que l'on peut caractériser avec l'idée de pluralité normative, celle-ci étant elle-même liée à l'émergence des risques et d'une nouvelle logique, dite de dédifférenciation.
Une nouvelle scène sociale apparaît : celle des engagements. C'est la scène institutionnelle. Et ici se joue la nouvelle question du pouvoir. Opérateur majeur du concept de négociation, le pouvoir ne connaît pas nécessairement une définition stable et identique de lui-même à travers les siècles. Le pouvoir se redéfinit et de nouvelles dimensions sont apparues au cours des deux conjonctures. Pouvoir prédateur du Prince, il est devenu pouvoir coordinateur avec M. Crozier et est aujourd'hui pouvoir mobilisateur d'engagements. Certes, il est toujours au cœur des conflits et des alliances pour soutenir des stratégies gagnantes. Mais actuellement, il se révèle dans sa nouvelle réalité : le façonnage de nouvelles préférences et la constitution d'engagements. La question des valeurs n'accompagne plus, fut-ce en retrait, les jeux de pouvoir comme cela pouvait se passer durant la première période. Les engagements sont interpellés d'entrée de jeu : telle est la conjoncture de la négociation valorielle.
Troisième étape : l'importance du normatif dans la question de la nouvelle institution, l'institution procédurale. Si la première conjoncture a été celle de la clôture organisationnelle et de la différenciation des champs, la dédifférenciation soulève de nouveaux défis. Et effectivement, les jeux se jouent différemment aux yeux des théoriciens. À côté des valeurs de l'analyse classique, forces affectives puissantes, se dégage le nouveau champ des valeurs argumentées ou du « normatif » : on passe d'un normatif « détourné » à un normatif argumenté. La nouvelle institution devient une institution procédurale fondée sur des « règles du jeu culturalisées ». S'y articule une triple régulation : celle des pouvoirs, des savoirs et des identités.
 
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NOTES
 
[1]Courriel : O. Kuty@ ulg. ac. be
[2]Tocqueville a une formule frappante pour cristalliser l'hypothèse qui traverse ces lignes : « dans les sociétés aristocratiques, c'est assez de pouvoir agir sur l'esprit de quelques-uns; tous les autres suivent. Si Luther avait vécu dans un siècle d'égalité, et qu'il n'eût point eu pour auditeurs des seigneurs et des princes, il aurait peut-être trouvé plus de difficulté à changer la face de l'Europe » (Tocqueville 1980, II : 320)
[3]Le présent texte ne porte que sur l'appareil conceptuel développé par les théoriciens de la négociation. Pour ce qui est du changement de contexte sociologique lié à ce basculement de constellation conceptuelle, on peut trouver une première synthèse dans M. Lallement (2000)
[4]Dans Le Phénomène Bureaucratique, M. Crozier était parti de la structure formelle : il dégageait la structure parallèle du pouvoir à partir des vides et des « trous » dans la réglementation. En 1977 (92-94,77), M. Crozier et E. Friedberg adoptent une position différente en reconnaissant que les rapports de pouvoir sont partout : « les règles ne sont elles-mêmes que le produit de rapports de force et de marchandages antérieurs (...); la structure formelle d'une organisation n'a plus ici ni existence ni rationalité propres. Elle ne tient sa prégnance et ne trouve sens et signification que par rapport à la structure de pouvoir et aux règles du jeu organisationnelles (...) Complétant, corrigeant, voire annulant les prescriptions formelles, cette structure de pouvoir constitue en fait le véritable organigramme de l'organisation ».
[5]La compréhension de cet arrangement clandestin devrait être approfondie : pour qui est-il clandestin ? Ne s'agit-il pas plutôt d'un compromis officieux, relativement clair pour certains et ignoré par d'autres ? En effet, le directeur du Monopole, face à la menace de grève des ouvriers d'entretien, abandonne son chef d'atelier. De même, les notables politiques et les préfets n'ignorent pas leur collusion, seul l'électeur l'ignore.
[6]Le vocable de procédure recouvre plusieurs sens. Il y a une définition large qui situe sa naissance avec Descartes (Taylor 1989) et les nouveaux ordres politiques libéraux instaurés au cours du XVIIIe
[7]Et si la « procéduralisation stratégique » de M. Crozier est différente de la procéduralisation habermassienne, il faut relever leur commune distanciation d'avec des valeurs établies ex ante.
[8]Cet accent mis sur la structure des moyens rompt aussi avec l'ancrage sociétal de concepts tels que le projet d'A. Touraine (1965) ou l'expérience de F. Dubet (1994).
[9]La France est « une société qui utilise la multitude des conflits comme instrument de régulation », via la négociation et dans laquelle « un consensus minimum sur quelques valeurs est essentiel [...] (légitimité républicaine, morale de l'efficacité) » (Mendras 1980 : 60-61).
[10]Ceci signifie-t-il qu'il faut abandonner toutes les analyses menées depuis les pères fondateurs en termes de différenciation croissante ? Bien au contraire, la dynamique sociale ne s'arrête pas de produire de nouveaux systèmes spécialisés comme l'ont vu D. Bell, N. Luhmann ou M. Crozier. Mais parallèlement, ces nouveaux espaces spécialisés doivent intégrer une pluralité de logiques.
[11]La définition de l'identité est trop expressive dans l'approche de R. Sainsaulieu (1985 : 348, 329) : « l'identité est un style relationnel, porteur d'une force qui, dans les relations humaines, permet d'accéder à la rationalité (...); chacun ne pourra être rationnel, capable de pensée symbolique et de jugement sur son expérience, que dans la mesure où il trouvera dans ses ressources sociales un moyen, si petit soit-il, d'obtenir la reconnaissance de son désir en vainquant l'autre dans une relation quelconque ».
[12]Une telle problématique axée sur cette catégorie d'ajustement est peut-être en phase avec une mutation des types de personnalité qui voient décliner le rôle structurant du conflit (Ehrenberg 1998).
[13]Nous avons développé ailleurs une articulation de ces différents types d'identités (Kuty 2001).
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