2004
Négociations
dossier: " L'âge de la négociation ? "
Une « Guerre des dieux »... négociée ?
Christian Thuderoz
[*]INSA de Lyon
L'article met en scène une fausse controverse entre Anselm Strauss et William Zartman à la fin des années 70 à propos de l'activité sociale de négociation. Celle-ci est-elle en expansion, ce qui caractériserait nos sociétés de modernité avancée (nous serions ainsi parvenus à « l'âge de la négociation »), ou serait-elle, ni plus ni moins qu'hier, structurante de tout ordre social organisé, et simplement découverte aujourd'hui par des chercheurs qui l'auraient ignoré hier ? L'auteur réconcilie les deux positions en posant l'hypothèse d'une conjonction des deux mouvements. Il suggère de nommer « laïcisation » ce phénomène d'extension et de généralisation du négocié, phénomène produit par une « politisation » accrue de nos sociétés; celle-ci correspond à cette « Guerre des dieux » dont parlait le sociologue Max Weber au début du XXe siècle pour qualifier l'émergence de conflits valoriels et de morales concurrentes.
1. S'il n'y eut pas véritablement de controverse, à la fin des années 70 aux Etats-Unis, entre Anselm Strauss et William Zartman – au sens d'un échange public d'assertions opposées et argumentées –, et même si Anselm Strauss, dans son ouvrage Negotiations. Varieties, Contexts, Processes and Social Order (1978) s'appuie, ici ou là, sur des raisonnements de William Zartman, publiés notamment dans The Fifty Percent Solution (1976), les propositions de chacun, autour de la thématique de « l'âge de la négociation » (an age of negotiations) et du devenir négocié de nos sociétés (a negotiating society), peuvent néanmoins s'apprécier sous cet angle : une lutte d'idées autour d'une question d'importance. On peut la noter ainsi, sous la forme d'une alternative : l'activité sociale de négociation est-elle en expansion, et ce trait caractériserait-il nos sociétés de modernité avancée, ou serait-elle, ni plus ni moins qu'hier structurante de tout ordre social organisé, simplement découverte aujourd'hui par les chercheurs en sciences sociales ?
Autrement dit, si l'on durcit les positions de chacun (ce qui ne fut pas le cas, répétons-le) :
– Notre époque serait celle d'une « expansion de la négociation », mesurée, au plan international, par l'activité débordante de l'ONU, la construction d'un nouvel ordre politique et économique mondial, le volume des sujets débattus au sein de la communauté internationale, etc. (arguments présentés par William Zartman et Maureen Berman dans The Practical Negotiator, 1982), mais aussi une époque de négociation généralisée (tant dans les relations de marché que lors des prises d'otages, etc.), voire valorielle (``Traditional values now have to be negociated") et extensive à divers champs sociaux, dont celui de la famille (``The family as a negotiating situation") (arguments développés par William Zartman, 1976);
Ou, position de Anselm Strauss, l'activité de négociation, loin de caractériser le seul monde contemporain, est structurelle, organiquement liée aux organisations humaines, et dans chacune d'elles, comme dans les deux hôpitaux psychiatriques observés par Anselm Strauss et son équipe (et commentés dans un chapitre du livre de Eliot Freidson, The Hospital in Modern Society, 1963), « Tout le monde semblait être en train de négocier quelque chose »... La raison de l'intérêt actuel pour la négociation, suggère Anselm Strauss (1978 : 2), réside alors moins dans sa présence accrue que dans sa plus grande visibilité, du fait de tendances internes aux sciences sociales elles-mêmes – par exemple : l'insatisfaction croissante des chercheurs envers la faible heuristique des modèles rationnels et déterministes (par exemple envers les théories inscrivant l'action des individus dans une chaîne séculaire de détermination culturelle, ou la déduisant d'habitus sociaux).
2. En ce début de millénaire, vingt-cinq années après cette « controverse », la question peut donc être reposée : sommes-nous parvenus « à l'âge de la négociation » – et celle-ci est-elle, plus qu'hier en extension ? Pour répondre, il semble nécessaire, au préalable, de s'entendre sur une définition de cette activité.
Si la définition de la négociation adoptée par l'analyste est plutôt restrictive (par exemple : la négociation comme mode décisionnel, visant à déterminer des règles, substantielles ou procédurales, à l'aide d'un mécanisme de délibération collective, ces règles étant ainsi adoptées à l'unanimité par des protagonistes en opposition d'intérêts – ``a decision under unanimity" selon la définition de Henry Kissinger), l'argument de l'extension semble recevable. Et l'observateur pourrait utilement comparer, dans diverses sphères et domaines du social, le volume de règles actuellement défini par ce mode « par négociation », versus les modes « par adjudication » (décisions prises par un tiers, juge ou arbitre, ou unilatéralement par l'un des protagonistes, s'arrogeant ainsi le droit de dire seul le droit), ou « par coalition » (décisions prises par agrégation numérique), et constater que ce volume l'emporte, dans nombre de situations sociales, sur les deux autres.
Se posent néanmoins deux problèmes : celui de la mesure de ce volume, et des indicateurs retenus (problème 1), et celui de la périodisation retenue (problème 2). Pour le premier, observons que la période actuelle, caractérisée par un nouveau type de conflictualité mondiale, à dominante terroriste et non forcément liée à des revendications nationalistes, peut se lire comme celle d'une dé-territorialisation des conflits (donc non réductibles à un problème localisé, plus facilement négociable), ou comme l'époque de la prolifération de « territoires périlleux », pour reprendre le mot des géographes, ces territoires ne s'inscrivant plus dans le monde bi-polaire antérieur, quand le règlement de certains conflits localisés pouvaient « s'échanger », entre super-puissances, et au gré des rapports de forces locaux. Moins que parvenus à « l'âge de la négociation », nous serions en fait entrés dans un âge de non-négociabilité de certaines revendications : peut-on, en effet, « négocier » avec Al-Quaïda ? Et si oui, sur quoi négocier ? En quel lieu ? Et sur quel « accord » une telle « négociation » pourrait-elle déboucher ?
Le problème 2 est similaire : outre la banalité d'une expression telle que « l'âge de... », se pose en effet la question du découpage temporel : les années 70 (affirmation des luttes anti-impérialistes) appartiennent-elles à la même période que celle des années 90 (affirmation des luttes ethnico-nationalistes) ?
Si, à l'inverse, est retenue une définition plus large de la négociation – avec un raisonnement de type : toute relation sociale est une relation de négociation, c'est-à-dire d'échange, d'arrangement, de marchandage; de sorte que l'ordre social est un ordre négocié, et les organisations sont des lieux « où des accords arrivent continuellement à expiration, ou tombent dans l'oubli, mais aussi où des accords sont continuellement passés, renouvelés, revus, abrogés, révisés » (Strauss et al., 1963, trad. 1991 : 107) –, alors l'hypothèse d'une simple sécularisation d'une activité inhérente à toute organisation humaine est probablement pertinente. Si tout relève d'une « négociation », de l'ajustement nécessaire entre deux individus, dont l'un doit s'effacer devant l'autre, pour franchir une porte, jusqu'à la rédaction d'un traité de paix entre deux nations jusqu'alors ennemies, il y a peu de chances que l'on érige l'activité de négociation en modalité moderne du vivre-ensemble. On la tient plutôt pour une procédure usuelle de structuration du monde social, voire pour le paradigme explicatif de ce monde. (Il n'existe pas de relations dans les organisations, dit Anselm Strauss (1978 : 5), qui ne soient pas des relations de négociation – ce qui n'exclut pas, évidemment, que certaines d'entre elles soient en même temps des relations de subordination, ou de domination).
Surgissent cependant deux questions : les faits eux-mêmes ne militent-ils pas, néanmoins, pour l'hypothèse d'une extension réelle de la négociation aujourd'hui ? (Problème 3); et s'il s'agit d'un seul effet interne aux sciences sociales – autrement dit, pour reprendre la catégorie de Raymond Boudon (1990) : la conjonction d'un effet de position (selon la perspective adoptée par les chercheurs : aujourd'hui favorables au compromis, hier réticents) et de disposition (des défauts de perspective ont occultés la présence massive du négocié) –, pourquoi se manifesterait-il aujourd'hui, et avec une telle ampleur ? (Problème 4).
Les problèmes 1 et 3 nous semblent pouvoir être résolus par un examen attentif de l'évolution des négociations internationales depuis 1945, ou par la centration sur quelques champs sociaux majeurs (la famille, l'école, l'entreprise, la justice, etc.), et l'observation rigoureuse des changements qui y ont cours. On pourrait ainsi disposer d'une esquisse de tableau général du négocié, permettant de repérer les progrès, ou les reculs, de cette activité, comparer les situations antérieures aux situations actuelles, et vérifier ainsi que l'on est bien passé, d'un droit imposé à un droit négocié (Ost et al., 1996), sans omettre de s'interroger sur les motifs de ce changement de paradigme, et son intensité.
Le problème 2 est réel. Nous figeons, en effet, le temps derrière nous, et le faisons apparaître comme statique, unidimensionnel; nous regroupons, ex post, divers événements au sein d'une même séquence continue, sans en discerner les bifurcations, ou les contradictions. Et comme tout corps qui se meut dans un lieu mobile participe aussi du mouvement de ce lieu, nous participons au mouvement social que nous prétendons comprendre. Il convient donc de faire œuvre d'historien et de retourner aux documents d'époque pour, ensuite, opérer des découpages temporels pertinents.
Le problème 4 – pourquoi aujourd'hui ? – nous semble un moyen heuristique pour déplacer et reconfigurer les termes de la « controverse » Zartman / Strauss. Examinons-le plus en détail.
3. Car William Zartman et Anselm Strauss ont probablement tous deux raison. La période actuelle est en effet celle d'un double mouvement concernant l'activité de négociation : de visibilisation / légitimation, d'un côté (grâce au travail interne des sciences sociales que repère Anselm Strauss); et d'institutionnalisation / extension, de l'autre (ce que montre William Zartman). À notre avis, ces deux dynamiques se confortent :
– Visibilisation, ou légitimation, car l'activité de négociation est aujourd'hui portée au jour et jugée légitime, voire théorisée comme telle (cf. les travaux de Yves Lichtenberger, 2000, et son approche de la négociation comme « représentation commune des acteurs engagés dans une même situation », et sa définition du compromis comme « échanges de promesses »). Posture novatrice, en tous cas en France, même si François Sellier ou Jean-Daniel Reynaud, dans le champ des relations professionnelles, pour ne citer qu'eux, ont tenté de promouvoir une image positive et efficace de la négociation collective.
Quand William Zartman décrit la négociation comme un decision-making process (1977) entre des individus aux intérêts opposés mais possiblement conjoints, il ne fait, d'un certain côté, que poursuivre une réflexion engagée par Georg Simmel (1903, trad. 1995) à propos du conflit et du compromis (« L'une des plus grandes inventions de l'humanité ») – et que, précisément, des auteurs comme Reynaud ont développé en France (cf. l'ouvrage, rédigé avec Gérard Adam, Conflits du travail et changement social, 1978, et l'assertion de la page 127 : « Le conflit est la continuation de la négociation par d'autres moyens »...).
Plus récemment, en focalisant l'attention sur la recherche d'accords entre les personnes et la construction de compromis entre des grandeurs (Boltanski et Thévenot, 1991), ou en travaillant la notion de « transaction sociale » (Rémy, 1996), ou de « négociations constituantes » (Maroy et Doray, 1998), de nouvelles théories sociologiques portent ainsi au jour des mécanismes sociaux que les paradigmes antérieurs avaient ignorés;
Institutionnalisation / extension. Le mouvement de mise à jour de l'activité de négociation ne saurait exister si celle-ci ne s'accroissait et n'envahissait des sphères sociales jusqu'alors non contaminées par ce type de rapport social. Quand Madeleine Akrich, Michel Callon et Bruno Latour (1988), s'interrogeant : « À quoi tient le succès des innovations ? », répondent : du fait de la capacité de leurs « porte-parole » à la promouvoir, et de la qualité des arrangements et des négociations, « en tous genres » disent-ils, instaurés entre les acteurs enrôlés dans ces innovations, ils ne font pas que dé-voiler un mode d'invention des objets techniques; ils rendent également compte d'un processus novateur de conception de produits, basé désormais explicitement sur la négociation entre concepteurs, industriels, usagers et pouvoirs publics. Les techniques du « management de projet » peuvent être lues à cette aune : l'organisation méthodique du différend et de la confrontation négociée entre des métiers, ou des logiques d'action, individuelles et collectives.
Deux remarques sont ici nécessaires :
– a) Ce mouvement d'institutionnalisation n'est pas linéaire, ou identique dans chacune des sphères sociales. Au même titre qu'il existe des « sphères de justice » – « des structures de partage, de division et d'échange à partir desquelles une société prend forme » (Walser, 1997 : 24), ces sphères étant régies selon des critères spécifiques de répartition des biens –, des « sphères de négociation » doivent être identifiables, régies par des critères et des principes spécifiques. Dès lors, l'analyste s'attachera à repérer le degré d'expansion du négocié dans ces diverses sphères sociales, car il n'est pas dit que ce dernier s'accroît uniformément. Au contraire, si des sphères semblent bouleversées par l'introduction de pratiques négociatoires (les relations parents – enfants, notamment, ou les relations hiérarchiques), d'autres semblent résister, rétives à l'idée même d'un ordre négocié (la reproduction humaine, par exemple).
– b) Les ressources nécessaires à l'engagement et la maîtrise de telles négociations ne sont pas réparties de façon identique; certains individus (les enfants, les personnes faiblement dotées en certain type de capitaux, scolaires, culturels ou relationnels, etc.) ne peuvent ainsi s'inscrire dans une relation symétrique, où leur pouvoir de négociation s'équilibrerait à celui de leur adversaire. L'objection d'une « violence symbolique » s'exerçant sur des individus subissant en fait l'imposition d'un arbitraire, masqué sous la rhétorique du négocié – ce que Françoise Piotet (1987) avait nommé, dans le cas de la négociation d'entreprise, la « négociation-reddition » – est ici recevable; il convient donc de réfléchir à l'inégale condition des individus face à cette extension du négocié.
4. Pour qualifier ce double phénomène de visibilité et d'expansion, le terme de laïcisation nous semble adéquat. Cette notion permet, en effet, de spécifier : 1) un mouvement, une progression, et 2) une novation : la diffusion large – et l'acceptation sociale – de l'idée selon laquelle la résolution d'un litige peut survenir de la rencontre, plus ou moins solennelle ou formelle, de parties en conflit, et que le mode de décision le plus approprié, ou le plus efficace, dans nombre de situations sociales, entre ces parties en conflit, dans le cadre de leur nécessaire coopération, peut être le mode « par négociation » : la décision y est prise au terme d'une délibération et d'une confrontation collective. Nous disons qu'il y a « laïcisation » de ce mode pour signifier sa banalisation, son usage, désormais répandu et légitimé, par les « profanes » – et non plus par les seuls initiés, c'est-à-dire ceux qui faisaient commerce de leur art de négociateur (diplomates ou négociants), qui en pratiquaient le métier. Dire qu'à l'heure actuelle cet art et ce métier se sont laïcisés, c'est souligner – ce que suggère ce terme à connotation sacrée – leur envahissement public, leur « collectivisation ».
5. Quels sont les motifs de cette laïcisation ? Avant de procéder à un premier inventaire de ses causes, deux remarques :
– la première, d'inspiration wéberienne, porte sur le caractère nécessairement fragmentaire et partiel de cette recherche de causalité. Le propos, ici, se veut modeste et tient compte de l'infinie diversité du réel (donc de l'indéfinition de la régression causale); nous porterons donc l'attention sur certains aspects seulement de cette réalité, en opérant une sélection dans cette diversité;
nous nous situerons également ici dans une approche de type « œcuménisme explicatif » (Jackson, Pettit, 1993), c'est-à-dire une approche où se combinent des explications « à différents niveaux de grain » – grain fin, ou gros grain –, sans que le chercheur ne soit obligé d'accorder la préférence aux macro-explications plutôt qu'à la seule causalité locale. Causes générales et incidents particuliers, macro-facteurs et micro-phénomènes seront ainsi rapprochés de façon à dynamiser conjointement objectivité de l'action (le fait que les conflits territoriaux, ou ethniques, s'accroissent, ainsi que les négociations multiples pour les résoudre – et qui en génèrent d'autres...) et subjectivité des individus (leur capacité à - et leur volonté de – s'affirmer comme Sujet, comme acteurs conscients et responsables de leurs actions).
6. Deux phénomènes majeurs semblent générer cette laïcisation de la négociation; nous nommerons le premier : politisation (pour signifier : a) le caractère polémogène de nos sociétés – et donc la nécessité de gérer méthodiquement les conflits qui y ont cours; et b) le travail de « mise en problème » de divers aspects sociaux qui, auparavant, ne faisaient pas problème), et le second : subjectivation (pour désigner la propension des individus, au nom de leur autonomie revendiquée, à négocier les règles du vivre-ensemble); ces deux phénomènes sont liés entre eux, et leur dynamique est conjointe. Les trois idées suivantes illustrent ce raisonnement.
7. La première idée - empruntée à Paul Ricoeur prolongeant, dans Soi-même comme un autre (1990), une assertion développée par Michaël Walser (1983, trad. 1997) dans Sphères de justice –, est celle d'une conflictualisation du fait du partage des biens et des critères fondant ce dernier. Ricoeur se fonde sur deux prémisses : 1) Il y a diversité des biens à partager, ou à distribuer; mais leur estimation est polémogène, puisqu'ils sont relatifs à des significations hétérogènes (les procédures de distribution peuvent être jugées justes par les uns, injustes par les autres) et parce que certaines sphères du monde social sont « colonisées » par des principes régissant d'autres sphères (exemple : quand l'éducation des personnes se voit désormais appréciée par des critères valables pour la sphère économique); de sorte, 2) qu'il faut établir des priorités quant à ces biens à partager, c'est-à-dire arbitrer entre différentes formes de justice, entre requêtes et prétentions concurrentes, et s'accorder sur un « bon » gouvernement, capable de les satisfaire et/ou de les réguler.
Le conflit est ainsi de règle à un double niveau : celui « des activités de délibération mettant en jeu les priorités à établir entre ces biens premiers », et celui de l'application concrète des décisions, quand la singularité des personnes, inhérente, dit Ricoeur, à l'idée d'une pluralité humaine, « s'avère être, dans certaines circonstances remarquables, incoordonnable avec l'universalité des règles qui sous-tendent l'idée d'humanité » (p. 305).
Surgit donc la nécessité de s'accorder, par la négociation, sur ces priorités (par exemple : privilégier la sécurité ou la liberté des personnes ?), définir, par le même mode, les principes acceptables de justice devant régir telle sphère du social, et s'accorder collectivement à propos de l'arbitrage entre le respect des lois (pour que la société se tienne) ou le respect des personnes (pour tenir compte de leur altérité). La négociation, ici, permet la régulation sociale. Considérons alors, à rebours du propos de Jürgen Habermas (1992) opposant marchandage (sur des intérêts) et entente (fondée sur des arguments), que le compromis, comme le note Jean De Munck (2000) « conjoint des exigences d'efficience et des exigences d'équité »; on ne peut donc le rabattre, ni sur la seule logique instrumentale, ni sur la seule logique communicationnelle; c'est – par exemple – à la condition que l'entreprise soit performante que peut se négocier un compromis salarial équitable; inversement, l'entreprise n'est performante que sur la base du respect d'un minimum d'équité dans le partage des richesses produites en son sein.
Digression 1 : S'agit-il simplement de négocier les règles du partage (donc, les intérêts, qu'il faudrait composer), ou les principes fondant ces règles ? Empruntons à Olgierd Kuty (1998) l'idée « d'intérêts symboliques », distincts des intérêts stratégiques classiques, pour illustrer la thèse d'un « mixte stratégico-identitaire », où aucun élément explicatif (les intérêts ou, au contraire, les valeurs) ne prime l'un sur l'autre. Cette négociation valorielle s'ajoute à la négociation sur les intérêts, elle ne s'y substitue pas.
8. La seconde idée poursuit le propos précédent et concerne la notion wéberienne de « guerre des dieux » – autrement dit le « polythéisme axiologique ». Rappelons le propos de Max Weber (1919/1959 : 91) : « Pour autant que la vie a en elle-même un sens et qu'elle se comprend d'elle-même, elle ne connaît que le combat éternel que les dieux se font entre eux ou, en évitant la métaphore, elle ne connaît que l'incompatibilité des points de vue ultimes possibles, l'impossibilité de régler leurs conflits et, par conséquent, la nécessité de se décider en faveur de l'un ou de l'autre ». Cette multiplication de morales concurrentes et de systèmes de valeurs antagoniques est polémogène : chacun doit en effet décider, dit Max Weber, « dans tous les ordres de la vie, de son propre point de vue, qui est dieu, qui est diable »; cette pluralité des valeurs renvoie à celle des libertés, entrant en conflit les unes avec les autres. Dans sa préface à l'ouvrage Le savant et la politique, où Max Weber introduit cette guerre des dieux, Raymond Aron précise que cette guerre est plutôt entre les fidèles de ces dieux, au motif, tout à fait profane, que « les hommes se sont fait des représentations incompatibles du monde » (p. 51).
Prolongeons ici la proposition de François Dubet (1994) à propos des « conflits d'expériences ». On ne peut plus désormais, remarque-t-il, appréhender l'action des individus en termes de rôles, définis hors d'eux et qu'ils sont censés respecter. Bien au contraire, ils entretiennent une distance, subjective, critique et réflexive avec le « système », cultivent leur dissidence et leur autonomie – ce que François Dubet nomme : « l'expérience sociale », pour qualifier ces conduites individuelles concrètes, structurées par des logiques d'action diverses (l'individu comme membre d'un groupe, comme stratège et comme être revendiquant son libre-arbitre). François Dubet en déduit que « la société » n'a pas de centre, et qu'elle n'est plus qu'une combinaison d'expériences individuelles, hétérogènes. Dès lors, si « les univers de référence partagés se diversifient » et que chacun doit s'expliquer sur son action, argumenter, « en appeler à des critères de justice, d'authenticité et de vérité », et ceci sans que des normes ou des routines ne viennent dicter les conduites, tous sont tenus de « délibérer ». De cette confrontation des expériences – François Dubet prend l'exemple de la notation chez les enseignants – naissent, forcément, des querelles, des controverses; cette délibération ne peut s'accomplir qu'à partir d'expériences singulières, et ne s'adosser qu'à des principes normatifs surgis dans l'instant de cette délibération. L'espace de négociation - son spectre - est alors puissamment ouvert.
Comment surmonter cet affrontement de normes, d'expériences et d'idéaux ? Réponse de Sylvie Mesure et d'Alain Renaut (1996 : 16), reprenant à nouveaux frais le débat sur la querelle des valeurs : en faisant coexister ces morales, grâce à « des points de passage attestant de leur appartenance à un monde commun ». C'est précisément là, nous semble-t-il, que se loge cette activité de négociation en expansion : pour rechercher et maintenir, entre ces morales, qu'elles soient individuelles ou groupales, un compromis, certes provisoire, ou précaire, mais suffisamment explicite pour que l'action collective puisse perdurer, et d'elle, naître de nouvelles coopérations. L'exemple des OGM et des manipulations du vivant illustre cette guerre négociée des morales; et les « conférences de consensus » et autres « forums citoyens », en organisant la confrontation des positions des experts, des hommes politiques et des citoyens, illustrent cette construction de compromis entre ces diverses positions; l'objectif de ces conférences est précisément, pour parler comme Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991 : 338), « de ne pas recourir à une épreuve dans un seul monde » (c'est-à-dire : ne pas trancher le différend en imposant les vues d'une seule des entités en conflit), mais au contraire « de mettre au service du bien commun des objets composés d'éléments relevant de différents mondes et de les doter d'une identité propre », permettant ainsi de dépasser l'opposition originale.
Ce compromis s'étend aux théories elles-mêmes. Comment, en effet, estimer des valeurs en conflit, les départager ? Ceci n'est possible que s'il existe une valeur plus profonde, à l'aune de laquelle elles pourraient être évaluées; ce qui est désormais impossible, ou illusoire. « Nous devrons donc, tranche Will Kymlicka (1996 : 10) à propos des débats actuels en philosophie politique, accepter des compromis inévitables entre différentes théories, plutôt que d'espérer qu'une unique théorie nous offre une orientation d'ensemble ».
Digression 2 : Tout cela suppose un régime pleinement démocratique. Il n'apparaît nullement étrange qu'il puisse exister, en démocratie, une diversité d'avis sur des choix sociaux à opérer et sur les valeurs fondant ces choix. Le désaccord et la diversité sont la marque d'une société pluraliste, ouverte à la confrontation. D'où le propos de Ricoeur (p. 300) : « La démocratie n'est pas un régime politique sans conflits, mais un régime dans lequel les conflits sont ouverts et négociables selon des règles d'arbitrage connues. Dans une société de plus en plus complexe, les conflits ne diminueront pas en nombre et en gravité, mais se multiplieront et s'approfondiront. » (Donc, les négociations pour les résoudre...). Comment organiser cette conflictualité ? La réponse est probablement du côté de l'exploration de cette « démocratie dialogique » proposée par Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe (2001). Quelques conditions nécessaires sont déjà repérées : un égal accès de tous aux débats, la transparence et la traçabilité de ces derniers, la clarté des règles les organisant, la généralisation de procédures de délibération (focus groups, comités de consultation, enquêtes publiques, etc.).
9. Dernier emprunt, cette fois-ci à Ulrich Beck (2001) : l'idée d'une « guerre civilisationnelle ». Reprenons son raisonnement. « La société du risque, écrit-il, recèle donc de nouvelles sources de conflits et de consensus » (p. 86). Pour quelles raisons ? Parce que les différents groupes sociaux exposés aux risques (industriels, écologiques ou alimentaires) ont toujours des objectifs, des intérêts et des points de vue concurrents et conflictuels, associés à la définition et au traitement de ces risques. Il y a donc « pluralisation conflictuelle », du fait de cette multiplicité des définitions et des types d'exposition, portant sur l'ampleur et la diffusion des menaces, ainsi que sur les revendications de dédommagement et de prise en charge des dommages.
À cela s'ajoute, poursuit Ulrich Beck, une divergence, voire un divorce entre rationalité scientifique et rationalité sociale : la science devient à la fois cause et remède de nos maux; et s'élèvent, ici ou là, de plus en plus fortes, des prétentions concurrentes (donc conflictuelles) à cette rationalité scientifique (ou politique, ou économique). D'où l'interrogation lancinante : pour quel « bon chemin » s'agit-il d'opter ?
La réponse est forcément une réponse négociée. Comme ce monde nous est commun, conclut Ulrich Beck, les individus « devront apprendre à s'asseoir autour d'une table pour élaborer et mettre en place, par delà toutes les frontières, des solutions aux menaces dont ils sont eux-mêmes à l'origine » (p. 87). Surgit ainsi d'un surcroît de risques un surcroît de négociations (de construction d'accords, d'élaboration de compromis) ou, dans les mots de Ulrich Beck : « des conférences et des accords qui débordent les alliances militaires ».
10. Concluons (provisoirement) ces quelques prolégomènes. Si l'on s'efforce de repérer les arguments qui, pour expliquer la présence massive du terme « négociations » dans les discours politiques et sociaux actuels, font état d'un « âge de la négociation » auquel nous serions parvenus, force est de constater que la plupart semblent fondés et que les phénomènes de politisation et de subjectivation, conduisant à ce que nous nommons la laïcisation de la négociation, semblent avérés et de nature à la produire. D'un autre côté, cependant, on ne saurait occulter le fait que, dans les organisations et la vie quotidienne qui s'y déroule, la négociation (l'arrangement, l'accommodation, l'ajustement, le compromis, l'accord, etc.) y soit une modalité organique et immanente. D'où l'hypothèse d'une conjonction de ces deux mouvements, mais sans qu'un œcuménisme quelconque ne vienne brouiller l'analyse : si la négociation est maintenant devenue l'affaire des sciences sociales (parce que l'influence de cette activité grandit et qu'il importe d'en comprendre le sens et les effets), n'oublions pas que ces sciences sociales ont longtemps ignoré cette activité, persuadées qu'elle n'était qu'une seule affaire de marché et de négoce.
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Courriel :
Christian. Thuderoz@ insa-lyon. fr