Négociations
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-462-4
147 pages

p. 23 à 41
doi: en cours

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Varia

no 2 2004/2

2004 Négociations Varia

La négociation comme concept analytique central d'une theorie de la régulation sociale

Sophie Allain INRA, GAPP (ENS Cachan – CNRS)
Le concept de « négociation » présente l'intérêt d'appréhender simultanément une double tension dans l'activité sociale, celle inhérente au traitement des situations de tensions et celle inhérente à l'organisation des rapports sociaux. C'est la raison pour laquelle on propose de l'adopter comme catégorie centrale d'une théorie de la régulation sociale. On présente dans cette optique un cadre analytique permettant de mieux exprimer le potentiel de cette notion.Mots-clés : Négociation, , régulation sociale, , théorie. The “negotiation” concept affords the opportunity to grasp a double tension in the social life at the same time, the one inherent to the treatment of tense situations and the other one to the organization of social relations. This is the reason why it is suggested to adopt it as a central category in a social regulation theory. Along these lines, a theoretical framework is presented, which aims to express the potential of this notion better.Keywords : negotiation, , social regulation, , theory.
 
La négociation comme concept analytique central d'une theorie...
 
 
Anselm Strauss (1978) a certainement été le premier à souligner le caractère générique de la négociation dans la vie sociale et à affirmer l'intérêt théorique de cette notion pour comprendre la construction d'un ordre social. Cependant, adopter la négociation comme concept analytique central d'une théorie de la régulation sociale n'est pas sans soulever plusieurs difficultés. On se propose de montrer ici qu'une telle orientation demande non seulement de préciser clairement l'utilité d'une telle perspective, mais aussi de se doter d'un cadre analytique approprié.
 
Le concept de négociation : une « utilité de méthode » pour penser la régulation sociale
 
 
Si plusieurs auteurs ont souligné le caractère générique de la négociation comme activité sociale, Jean-Daniel Reynaud (2003, p.179) rappelle qu'une telle proposition soulève immédiatement l'objection suivante : « Si presque tous les rapports sociaux peuvent être caractérisés comme des négociations, le mot sert-il encore à quelque chose ? ». Oui, répond cet auteur, parce qu'il a essentiellement une « utilité de méthode ». C'est cette propriété de la négociation que l'on se propose ici de mieux appréhender, en se plaçant dans la perspective d'une théorie de la régulation sociale. Avant d'examiner la spécificité de l'activité de négociation qui fonde son intérêt théorique, on commencera par préciser en quel sens on parle de régulation sociale.
Présupposés sur la régulation sociale
Tout d'abord, parler de régulation, c'est fondamentalement s'intéresser à la construction d'un ordre social. Cette idée d'ordre ne doit pas prêter à confusion : ce n'est pas du rétablissement d'un équilibre mythique qu'il s'agit mais de la gouvernabilité même des activités humaines (Commaille et Jobert, 1998). En effet, la notion de régulation vise avant tout à reconnaître l'existence de tensions dans l'espace social et à appréhender les modalités de maîtrise de celles-ci afin de permettre le fonctionnement, l'évolution ou la pérennité de collectifs humains. Elle cherche donc d'abord à rendre compte d'actions de changement plutôt que de la perpétuation de structures stables des sociétés.
Cet accent mis sur le processus conduit à placer l'action collective au centre de l'analyse. Une telle posture renvoie à la reconnaissance d'une certaine autonomie des acteurs, leurs comportements n'étant pas déterminés ou ne s'expliquant pas par de grandes logiques d'ensemble; par ailleurs, l'action est dite collective au sens minimal où les tensions qu'il convient de gérer concernent un collectif et engagent une pluralité d'acteurs aux intérêts et aux points de vue différents, voire divergents.
Cependant, une entrée privilégiée par l'action n'implique pas un désintérêt pour les structures; comme le soulignent Jacques Commaille et Bruno Jobert (1998), l'attention portée à la régulation provient aussi d'un regain d'intérêt pour les institutions, non seulement en ce que celles-ci sont sources de règles qui orientent l'action collective, mais aussi en ce que la régulation peut relever d'une « institutionnalisation de l'action collective » (Duran et Thoenig, 1996).
La négociation : une notion-clé pour penser simultanément le traitement des situations de tensions et les modes d'organisation des rapports sociaux
Appréhender la notion de négociation est loin d'être évident. Christian Thuderoz (2000) souligne d'emblée les deux acceptions de ce terme, qui peut désigner soit une activité sociale d'échanges visant à résoudre un litige ou à assurer une transaction économique, soit un mode particulier de décision consistant à déterminer collectivement des règles. De son côté, Christophe Dupont (1994) introduit son manuel en indiquant la nécessité de délimiter soigneusement le champ d'utilisation de ce mot; cherchant à positionner la négociation dans l'ensemble des activités sociales à caractère décisionnel, il suggère que l'axe de différenciation le plus caractéristique est celui qui sépare la négociation du « pur affrontement » d'un côté et de la « pure résolution de problème » de l'autre.
En s'inspirant de ces deux auteurs, on propose de positionner la négociation sur deux axes perpendiculaires (cf schéma nËš1) :
– l'un concernant les modes de traitement des situations de tensions dans l'espace social, qui peuvent se dérouler sur un mode exclusif de recherche de défense de ses intérêts, l'objectif étant de gagner contre les autres, ou au contraire sur un mode exclusif de résolution de problème où il est fait abstraction des intérêts en jeu et des rapports de pouvoir;
l'autre ayant trait aux modes d'organisation des rapports sociaux pour traiter ces situations de tensions, selon que ceux-ci laissent une plus ou moins grande marge de manœuvre aux acteurs concernés et une place plus ou moins importante à leurs interactions : en ce sens, le recours à un tiers « suprême », qui renvoie à des modes de décision hiérarchiques ou mécaniques (règlement, arbitrage, vote...), s'oppose au « débat », fondé sur l'échange d'arguments.
Dans un tel schéma, la négociation occupe une place centrale et c'est justement ce qui en fait son intérêt, puisque cette notion permet ainsi de penser simultanément la dimension instrumentale et la dimension sociale des processus de régulation, et qu'elle exprime la double tension inhérente à toute activité sociale entre affrontement et résolution de problème d'une part et entre recours à un tiers décideur, sans échanges et sans participation à la décision, et débat sans prise de décision d'autre part.
Pourtant, cette double tension n'est pas facile à valoriser d'un point de vue analytique, comme le montrent les conceptions explicites ou les représentations implicites de la négociation, tant au plan théorique qu'empirique.

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Le concept de négociation : un potentiel analytique difficile à valoriser
 
 
Trois angles d'analyse permettent de mieux comprendre la difficulté à utiliser pleinement le potentiel du concept de négociation.
Une richesse analytique partiellement exploitée au plan théorique
Strauss (1978) a montré que la négociation était un point aveugle de nombreuses théories. À son époque, c'est d'abord contre les approches fonctionnalistes que son propos était dirigé. Pourtant, aujourd'hui, même dans des théories partageant largement l'orientation anti-fonctionnaliste de cet auteur et faisant une large place à la notion de négociation, le potentiel analytique de ce concept n'est que partiellement utilisé.
Comparons par exemple la manière dont est envisagée la notion de négociation dans deux théories françaises de ce type :
– en sociologie des organisations (Crozier et Friedberg, 1977; Friedberg, 1993), l'idée de négociation renvoie aux interactions stratégiques qui se produisent entre acteurs appartenant à un même système d'action, afin d'établir des « ordres locaux » stabilisant provisoirement leurs relations;
chez Reynaud (1995; 1997), la négociation est une activité sociale à caractère très général, résultant de la confrontation entre des règles de contrôle liées à une autorité hiérarchique et des règles autonomes produites par les acteurs soumis à cette autorité et visant à la production de règles. Il y a « régulation conjointe » si la négociation est explicite et aboutit à un accord.
Dans les deux cas, c'est avant tout dans une perspective d'analyse de la ré-organisation des rapports sociaux (relations de pouvoir dans le premier cas, production de règles dans le second), en réponse à des modes de fonctionnement de type hiérarchique, que la notion de négociation est utilisée. La tension relative à la dimension instrumentale de la négociation (axe horizontal du schéma nËš1) est ainsi négligée, ce qui conduit les auteurs à une forte controverse sur les rationalités des acteurs en jeu dans leurs théories respectives (de Terssac, 2003), sans s'apercevoir qu'ils ne font que mettre en évidence chacun une facette distincte de la négociation en tant que mode de traitement des situations de tension : ainsi, en sociologie des organisations, la négociation est fondamentalement considérée comme distributive, chaque acteur cherchant avant tout à défendre ses intérêts, et en l'occurrence à améliorer ou à préserver sa marge de manœuvre individuelle; Reynaud, au contraire, conçoit la négociation plutôt comme intégrative, et analyse comment se construit une coopération entre des acteurs à travers la fabrication d'une communauté autour d'un projet collectif. Or, comme l'ont souligné des auteurs comme David Lax et James Sebenius (1986) par exemple, toute négociation exprime une tension fondamentale entre mouvements coopératifs et mouvements compétitifs, dont il importe de tenir compte.
Par ailleurs, dans les deux théories, une faible place est accordée au registre du discours et à l'étude du « face à face », sur lesquels insistent d'autres auteurs s'intéressant à des questions proches de la négociation, comme celles de l'accord (Boltanski et Thévenot, 1991) ou de l'interaction sociale (Goffman, 1974; 1983) : ainsi, pour les premiers, l'argumentation est une dimension essentielle de toute activité cherchant à traiter une divergence ou un désaccord autrement que par la force ou par le recours à un tiers; si l'on suit ces auteurs, l'échange d'arguments doit donc revêtir, d'un point de vue analytique, autant d'importance que les interactions stratégiques reposant sur des actes concrets. Par ailleurs, Erving Goffman a souligné la spécificité des séquences d'interactions directes (les « scènes »), où interviennent fortement les dimensions psychologiques et physiques, et leur capacité à pouvoir susciter des basculements dans les rapports sociaux, du fait de la vulnérabilité réciproque que le face-à-face engendre; une telle orientation tranche avec celle de Reynaud, par exemple, qui considère que la négociation peut reposer sur des échanges indirects, dès lors que ceux-ci correspondent à des stratégies qui se répondent.
Encadré 1
L'histoire du projet de construction du barrage de Grayrocks (Wyoming, USA), d'après Bacow et Wheeler (1987)
Conçu par un consortium interrégional pour refroidir une centrale thermoélectrique destinée à fournir de l'énergie à plusieurs États, ce projet, qui implique une forte réduction de l'eau disponible à l'aval, s'avère fortement contesté : par les écologistes et par les agriculteurs d'abord, parce qu'il compromet tant la pérennité de l'habitat d'une espèce rare d'oiseau que l'usage de l'irrigation; par certains États ensuite, et notamment par celui du Nebraska, qui craint que ce projet ne remette en cause à son détriment la répartition des droits d'eau entre États qui s'est établie par ajustements, sur la base de règles fixées par la Cour Suprême des États-Unis dans le passé. Trois phases différentes peuvent être distinguées :
(a) Pour trouver une solution à ce conflit, le consortium met en place un comité consultatif chargé d'analyser les impacts environnementaux du barrage. Les travaux de ce comité aboutissent à la conclusion qu'une centrale thermoélectrique de plus faible dimension suffirait à couvrir les besoins énergétiques et provoquerait moins de dommages sur l'environnement; le rapport n'est néanmoins pas jugé convaincant par le consortium. Simultanément, de nombreuses réunions ont lieu entre l'État du Nebraska et le consortium pour discuter de la question des droits d'eau, mais ne débouchent sur aucun accord.
(b) L'État du Nebraska intente alors un procès au consortium pour ne pas avoir mené une étude d'impact suffisante, tandis que les écologistes suivent la même voie, en invoquant la loi américaine de protection des espèces en danger. Cependant, si les tribunaux arbitrent en faveur de l'État du Nebraska en ce qui concerne l'étude d'impact, l'action politique menée par le consortium conduit à introduire des clauses d'exception favorables au projet de barrage dans la loi environnementale. En fait, cette bataille politico juridique ne fournit pas d'issue au conflit, puisqu'elle renvoie à l'arbitrage suprême d'un comité spécialisé le problème de l'impact du barrage sur l'habitat d'une espèce protégée; il en résulte donc une nouvelle incertitude, un renchérissement des coûts du barrage du fait de l'allongement des délais, et une insatisfaction des opposants qui n'ont pas pour objectif l'abandon du projet mais seulement l'obtention de garanties. Ce n'est qu'à partir de ce moment-là que la situation devient mûre pour la recherche conjointe d'un accord.
(c) C'est le consortium qui propose cette orientation. Après une réunion d'ouverture à caractère institutionnel rassemblant tous les représentants des acteurs concernés, un groupe de travail est créé. Le consortium effectue une offre financière aux opposants pour acheter l'eau nécessaire au rétablissement d'un débit suffisant à l'aval, mais cette offre est rejetée, et ce, non pas du fait d'un montant jugé insuffisant : en effet, tout d'abord, l'État du Nebraska comme les écologistes répugnent à accepter le versement d'une somme d'argent, qui pourrait être interprétée comme la vente des intérêts qu'ils défendent; en outre, les opposants ne sont pas sûrs de l'efficacité de cette solution (garantie du débit d'eau nécessaire, du côté de l'État du Nebraska; possibilité juridique d'employer cet apport d'eau pour le maintien d'un habitat terrestre sans prélèvement d'eau effectif, du côté des écologistes). C'est finalement d'une part en précisant le mode d'allocation d'eau au cours de l'année et d'autre part en optant pour la création d'un fonds en fidéicommis dévolu à la protection de l'espèce en danger et géré de façon indépendante qu'un accord pourra être conclus.
Une conception souvent réductrice de la négociation au plan empirique
Maintes études empiriques se réclamant d'une approche en terme de négociation traduisent une conception réductrice de cette notion, comme le révèle par exemple la manière dont Lawrence Bacow et Michael Wheeler (1987) relatent l'histoire du projet de construction du barrage de Grayrocks (Wyoming, USA) (cf encadré) :
– Tout d'abord, une place prédominante est accordée à la phase de négociation explicite (c) dans la construction d'une solution négociée : les négociations informelles de départ (a) et la bataille politico-juridique (b) ne sont considérées que comme des étapes permettant de faire évoluer l'état d'esprit des protagonistes et de parvenir à une situation « mûre » pour LA négociation, en aboutissant à des impasses successives et en amenant les différentes parties prenantes à réviser l'estimation de leurs chances de gagner en recourant à d'autres solutions (juridiques ou politiques notamment);
La négociation explicite est avant tout envisagée sous l'angle de la négociation d'un accord financier, avec pour conséquence une analyse de la dynamique du processus concentrée sur la définition des termes de l'accord et sur la rencontre de stratégies conçues comme un jeu d'offres et de contre-offres, et qui ne permet pas de rendre compte du processus dans son « épaisseur »;
Enfin, une faible attention est portée à l'organisation des rapports sociaux au cours du processus : ainsi, les interactions entre le projet et le contexte institutionnel ne sont analysées que de manière très fruste, ce dernier n'apparaissant que comme élément d'histoire influençant le déroulement de la négociation (existence de droits d'eau, par exemple) et comme source d'alternative possible (textes juridiques permettant aux opposants d'intenter un procès au consortium, et appuis politiques permettant de contrer cette stratégie); par ailleurs, l'accord est avant tout vu comme une solution ponctuelle mettant fin à un différend et non comme la production de nouvelles règles envisagées dans leurs conséquences et dans leur dimension institutionnelle.
Une telle conception de la négociation se retrouve d'ailleurs en général dans les approches intégrées de la négociation se réclamant de modèles analytiques anglo-saxons comme celui de Lax et Sebenius (1986) ou comme celui des chercheurs du PIN [2] (Kremenyuk, 1991; Faure et Rubin, 1993).
Une confusion entre usage analytique et usage descriptif de la notion de négociation
Constatant « la très grande variété des échanges sociaux négociatoires », Reynaud (2003, p.180) juge utile d'isoler la « négociation proprement dite » qu'il caractérise par deux traits, le débat explicite et l'aboutissement à un accord, et qu'il illustre par l'exemple de la négociation des conventions collectives. En s'appuyant sur l'étude de projets d'aménagements hydrauliques, Laurent Mermet (1998) va dans le même sens en soulignant la multitude des formes de négociation à l'œuvre dans l'action publique, mais aussi le caractère très relatif de cette activité sociale, l'action publique ne présentant pas dans bien des cas les caractéristiques d'UNE négociation; pour lui, en effet, une « décision négociée » suppose notamment « la représentation des groupes concernés, l'échange des points de vue et des arguments, la recherche de solutions acceptées d'un commun accord plutôt qu'imposées » (p.155).
Dans les deux cas, on assiste ainsi à un glissement dans l'utilisation du concept de négociation, celui-ci servant d'abord à qualifier une activité sociale plutôt qu'à l'analyser. Une telle entreprise de caractérisation suppose alors de définir précisément ce qu'est une négociation au sens strict et de se donner les moyens d'établir une typologie des différentes formes de négociation. Mais, on bute aussitôt sur un problème théorique, puisque d'une part, la négociation ne peut se penser que relativement par rapport à d'autres formes d'activités sociales dont elle exprime la tension (cf schéma nËš1) et que d'autre part, elle occupe l'espace laissé vacant entre ces formes extrêmes de processus social et ne peut être assimilée à un simple point d'intersection; dit autrement, si l'on peut penser un pur affrontement, une pure résolution de problème, une pure décision hiérarchique et un pur débat, on ne peut penser une pure négociation, dont on a du mal à envisager la manifestation concrète sous une forme précise et sans ambiguïté.
En fait, c'est certainement Strauss (1978) qui permet le mieux de clarifier cette question, en expliquant que la négociation ne peut être analysée qu'en relation avec un contexte. Il définit en particulier la notion de « contexte de négociation », qui renvoie à la partie du « structural context » susceptible d'affecter directement le déroulement d'une négociation, et qui peut être décrit par des éléments tels que les dispositions éventuellement prévues relatives aux participants, au format de la négociation (en une seule séance ou en plusieurs; en série ou en parallèle...), à leur caractère plus ou moins transparent... Un tel contexte permet d'une part de penser de manière spécifique mais unifiée au plan théorique des formes de négociation différentes, et d'autre part de ne pas introduire de rupture dans l'analyse des processus sociaux (rupture qui consiste par exemple à établir une gradation de formes plus ou moins négociées d'activités sociales, allant depuis la consultation jusqu'à la négociation, en passant par la concertation...). Ainsi, contrairement à Mermet (1998) qui considère qu'il convient de ne pas assimiler le processus de décision à une négociation, une position comme celle de Anselm Strauss invite au contraire à assimiler toute activité sociale ne correspondant pas à l'un des quatre pôles du schéma nËš1 à une négociation; c'est le choix analytique de ce que l'on définit comme négociation qui permet alors d'identifier ce qui relève du contexte et de ce que cet auteur qualifie de « sous-négociations ».
Au total, si le concept de négociation présente un potentiel analytique intéressant pour penser simultanément la dimension instrumentale (traitement des situations de tension) et la dimension sociale (organisation des rapports sociaux) des processus de régulation sociale, celui-ci est loin d'être facile à valoriser. La réflexion précédente suggère que ce concept demande à être doté d'un cadre analytique approprié et indique des pistes en ce sens.
 
Un cadre d'analyse de la régulation sociale centré sur le concept de négociation
 
 
Le cadre analytique proposé utilise le concept de négociation comme catégorie centrale d'une théorie de la régulation sociale. Il s'inspire de cinq traditions sociologiques qu'il ne prétend pas concilier, mais auprès desquelles il effectue divers emprunts. La première partie permet de mieux comprendre le cheminement qui a amené à s'intéresser à ces différentes théories qui sont : la théorie de l'« ordre négocié » (Strauss, 1978), la théorie de l'« analyse stratégique » (Crozier et Friedberg, 1977; Friedberg, 1993), la théorie de la « régulation sociale » (Reynaud, 1995; 1997), la théorie de l'« ordre de l'interaction » (Goffman, 1983), et la théorie de la « justification » (Boltanski et Thévenot, 1991).
Représentation générale
En reprenant la formulation adoptée dans Allain (à paraître), le cadre analytique présenté dans le schéma nËš2 peut être lu de la façon suivante : une négociation est vue comme une « action collective », s'ancrant dans « une situation d'interdépendance tendue » et aboutissant à un nouvel « ordre négocié ». Cette négociation, est influencée par un « contexte institutionnel » plus large, et au sein de celui-ci directement par un « contexte de négociation » spécifique. L'action collective progresse à travers un processus conjoint de « cadrage » et d'« organisation », en reposant sur les interactions ayant lieu entre les acteurs impliqués dans la négociation, que ceux-ci participent directement à l'action collective, ou qu'ils restent en dehors. Ces interactions peuvent reposer sur des échanges directs ou non : on distingue les « séquences d'interactions directes » des interactions ayant pour scène l'ensemble de l'espace social. Les « comportements individuels » qui se manifestent dans ces interactions sont analysables en terme de « jeux » et d'« argumentation ».

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Principes de construction
La construction de ce cadre analytique repose sur le raisonnement suivant :
– Pour utiliser la négociation comme une catégorie centrale de la régulation sociale, l'axe horizontal du schéma no1 amène tout d'abord à envisager un processus de traitement de tensions dans l'espace social dans toute sa longueur, depuis la naissance de ces tensions jusqu'à leur résultat.
Mais l'axe vertical de ce schéma suggère aussitôt de penser ce processus dans son épaisseur sociale, c'est-à-dire :
-tout d'abord, comme étant influencé par un « contexte institutionnel » plus large, qui correspond à un plan extérieur suprême (au sens de ce schéma), intervenant comme source d'autorité et de légitimité. L'idée d'« institution » renvoie dans cette optique à un ensemble d'éléments réglementaires, normatifs et culturo-cognitifs, intégrant aussi bien des aspects organisationnels, matériels, que symboliques (Scott, 2001). Celle de « contexte » doit être entendue au sens du « structural context » de Strauss (1978), c'est-à-dire comme ce qui apparaît comme donné à un moment et dans un lieu particuliers relativement à un processus, donc comme plus stable que ce processus mais non comme permanent; ce contexte joue comme ensemble de conditions pour le processus et ne peut donc être spécifié que par rapport à celui-ci, et non dans l'absolu; il peut aussi être affecté en retour par le déroulement et les résultats de la négociation. Suivant Strauss (1978) on différencie dans le « contexte institutionnel » un « contexte de négociation » [3], susceptible d'affecter directement le déroulement de la négociation;
par ailleurs, comme correspondant à un ensemble vaste d'interactions se déroulant dans l'espace social, au sein duquel une attention particulière doit être accordée aux séquences d'interactions directes, qui peuvent constituer des moments de basculement dans le processus, comme l'explique Goffman (1974).
En poursuivant cette prise en compte de la dimension sociale dans le processus de traitement de tensions, on est conduit à concevoir la négociation :
-d'une part, comme s'ancrant dans une situation d'interdépendance tendue, afin d'accéder à ce qui motive la situation même de négociation, comme le suggère Friedberg (1993). La notion de « tensions » renvoie à l'idée d'un potentiel de mise en mouvement pour transformer une situation, que celui-ci provienne d'un sentiment d'insatisfaction ou d'une volonté d'innovation; en même temps, l'« interdépendance » entre les acteurs est à la fois ce qui est source possible de divergences de points de vue et/ou de conflits d'intérêts, mais aussi ce qui fonde la possibilité d'une coopération.
d'autre part, comme aboutissant à un résultat qui doit être envisagé de manière élargie par rapport à l'idée restrictive d'accord : en effet, tout résultat d'une négociation, dès lors qu'il ne vise pas seulement à mettre fin à un désaccord, mais aussi à gérer dans le temps un accord (Thuderoz, 2000) doit être envisagé comme la construction d'un ordre social qu'on appelle, en suivant Strauss (1978), ordre négocié. Cette notion correspond ici tout d'abord à l'idée de « dispositif » de Reynaud (2003), qui traduit à la fois « quelque chose qui fixe les termes auxquels la négociation est arrivée » (p.181) et « les points stables autour desquels se développe la continuité de la négociation » (p.186); ce terme de « dispositif » souligne ainsi la nécessité d'inclure dans l'accord les prolongements qui le concrétisent et qui l'institutionnalisent. Mais, la notion d'« ordre négocié » amène aussi à envisager les répercussions même de l'accord, dans les transformations qu'il peut induire.
Inversement, cette prise en compte des rapports sociaux ne doit pas conduire à appréhender la négociation seulement sous l'angle de relations de pouvoir, qui risquent de faire perdre de vue l'activité de conception à l'œuvre dans ce type de processus, et in fine la dimension instrumentale de la négociation. En s'inspirant alors de Hatchuel (2000) qui définit une action collective comme une activité de conception se déployant selon un mouvement interactif de savoirs et de relations, on conçoit ici une négociation comme une action collective progressant à travers un processus conjoint de « cadrage » et d'« organisation », mettant par là l'accent sur la manière dont une représentation collective émerge de nouvelles configurations de relations entre acteurs, et inversement, comment le processus social s'organise en fonction du sens collectif qui se construit :
-L'idée de « cadrage » est issue du concept de « cadre » de Goffman (1974), selon lequel « toute définition de situation est construite selon des principes d'organisation qui structurent les évènements (...) et notre propre engagement subjectif » (p.19). Cependant, elle qualifie ici le processus de co-construction de l'objet de la négociation au cours du temps (issue development), au sens où l'entendent Putnam et Holmer (1992), donc un cadrage de nature collective.
Le concept d'organisation (Friedberg, 1993; Strauss, 1992) renvoie à l'établissement de relations concrètes entre les acteurs impliqués dans la négociation, comme à l'organisation de l'activité elle-même.
Enfin, il convient de rendre compte de la manière dont progresse ce processus interactif de cadrage et d'organisation, en tant que négociation, donc en tant que processus comportant une double dimension intégrative et distributive. Pour cela, il convient d'analyser dans leurs interactions les comportements des acteurs concernés par la négociation (c'est-à-dire motivés par celles-ci), que ces acteurs soient impliqués dans l'action collective, ou qu'ils agissent de l'extérieur, et que ces comportements s'expriment dans des séquences d'interaction directes ou dans l'ensemble de l'espace social.
Parler de comportements individuels plutôt que d'acteurs proprement dits tout d'abord, c'est concevoir les acteurs, leurs intérêts, positions ou points de vue, comme pouvant se constituer ou se transformer au cours de la négociation.
Ces acteurs peuvent être mus par la défense d'intérêts personnels ou d'un intérêt collectif; ils peuvent chercher à favoriser l'action collective ou à la bloquer, s'efforcer de jouer sur son cadrage ou sur son organisation, ou encore être orientés vers la modification du contexte de négociation. Ces présupposés sur les comportements des acteurs amènent à envisager non seulement les stratégies à caractère offensif, mais aussi celles visant à clarifier la situation et à améliorer la compréhension mutuelle (Gray, 1997).
Enfin, suivant Strauss (1992), ces acteurs sont vus comme dotés d'une capacité interprétative qui se finalise fondamentalement dans l'action et qui oriente les comportements. C'est la raison pour laquelle on propose d'analyser les comportements en interaction comme des processus conjoints de « jeux » et d'« argumentation », en mettant ainsi l'accent sur des manifestations concrètes :
-La notion de jeux est empruntée à Crozier et Friedberg (1977) [4] et renvoie à des stratégies s'exprimant sous la forme d'actes;
Celle d'argumentation correspond aux stratégies d'ordre discursif; celles-ci sont envisagées sous l'angle de leurs significations en tant que telles dans la négociation (Keough, 1992), mais aussi sous celui des principes de justification sous-jacents (Boltanski et Thévenot, 1991).
 
Une illustration de la mise en Œuvre de ce cadre d'analyse
 
 
On propose maintenant de donner une idée de l'intérêt du cadre d'analyse qui vient d'être présenté en l'appliquant à l'étude du cas décrit par Bacow et Wheeler (1987). On montrera comment ce cadre amène à avoir un questionnement d'ensemble différent de ces auteurs et comment cela oriente l'analyse.
Le questionnement d'ensemble
À la différence de Bacow et de Wheeler qui cherchent à analyser un processus de gestion d'un conflit relatif à un projet d'aménagement hydraulique, on se place d'emblée dans un questionnement plus large visant à analyser un processus de régulation interrégional concernant le domaine de l'eau. Dans cette optique, on ne cherche pas à comprendre comment on parvient à un accord mettant fin à ce conflit, mais comment on construit un « ordre négocié », c'est-à-dire comment (jusqu'où) la « situation d'interdépendance tendue » à l'origine du conflit est maîtrisée, et par quel type de réajustement entre la solution envisagée au départ (le projet de construction de barrage) et son environnement.
Cette orientation amène à examiner comment la question faisant l'objet de divergences (relative ici au projet de construction de barrage) évolue au cours du temps, se transforme, progresse ou non en direction d'une solution, et dans quelle(s) configuration(s) de rapports sociaux, sous l'effet des interactions entre les différents protagonistes. Autrement dit, il s'agit de comprendre comment la double tension inhérente au projet vu comme une négociation (cf schéma nËš1) va se déployer dans le temps et dans l'espace.
La lecture du cas proposé par Bacow and Wheeler (1987) en ce sens montre que l'on assiste à une consolidation du projet d'aménagement de départ. Cette orientation n'est pas acquise, puisqu'au cours de la première phase (a) est suggérée la possibilité de construire un barrage plus petit, et qu'une incertitude nouvelle naît par ailleurs pendant la bataille politico-juridique (b), celle-ci rendant possible l'abandon du projet qui n'avait pas été envisagé jusqu'alors; ce n'est en fait que dans la troisième phase (c) que l'option de réaliser un aménagement semble définitivement admise.
Pourtant, l'histoire du projet telle qu'elle est présentée par ces deux auteurs ne permet pas réellement de rendre compte de cette dynamique, qui est justement l'objectif du cadre d'analyse proposé ici. À la différence de ceux-ci, ce cadre amène à s'intéresser beaucoup plus fortement à la dimension politique du processus (Allain, 2004) dans le sens où l'entend Patrice Duran (1999), c'est-à-dire à accorder une place plus importante au processus de justification d'une solution et au processus de (re)-définition (stabilisation) de responsabilités.
Dans cette optique, les « séquences d'interaction directes » (a et c) ou les interactions indirectes (b) ne sont pas tant analysées dans la manière dont elles permettent ou non de faire « sortir » les protagonistes d'un conflit, que dans la façon dont elles contribuent à faire mûrir et à transformer une situation en vue d'un « ordre négocié ». Ce qu'on cherche donc à repérer, ce n'est pas un changement d'attitude des acteurs qui deviendraient prêts à négocier (ou au contraire le constat d'un enlisement ou d'une escalade dans le conflit), mais des nœuds de re-conception et de réorganisation du projet favorisant (ou au contraire entravant) la progression de la situation vers cet « ordre négocié ».
Les implications de cette orientation dans l'analyse
Dans l'étude de ce projet de construction de barrage, cette orientation amène à analyser :
– pourquoi le rapport élaboré par le comité consultatif est rejeté par le consortium : cela provient-il de l'argumentation technique elle-même du rapport (controverses techniques), de la manière dont se sont déroulés les échanges entre les participants (absence de concertation ou controverses non levées...), ou encore du refus du consortium de voir modifier le projet ?
pourquoi la question des droits d'eau est traitée sous la forme d'une controverse entre les protagonistes et non sous la forme d'un recours juridique devant la Cour Suprême; comment, du coup, cette situation déplace la recherche d'options alternatives vers d'autres formes de recours juridiques;
en quoi la « bataille politico-juridique » amène les protagonistes à transformer leurs points de vue et à leur faire davantage prendre conscience de leurs intérêts communs;
comment le consortium s'oriente vers la proposition d'un accord financier, et pourquoi cette solution n'est pas remise en cause sur le fond par les opposants (par exemple, pourquoi ceux-ci ne reviennent pas sur la solution de construire un barrage plus petit, suggérée dans la première phase), ou du moins, pourquoi elle n'est pas davantage discutée (la légitimité de ce type de solution - paiement de compensations financières pour la dégradation environnementale – est-elle acquise, est-elle possible légalement et/ou admise politiquement ?);
comment les termes eux-mêmes de l'accord sont définis (en particulier, comment l'argumentation technique intervient-elle pour ajuster l'allocation d'eau ? Comment l'argumentation politique joue-t-elle pour introduire d'autres dimensions dans la construction de l'accord ?); comment, se faisant, un dispositif plutôt qu'un simple contrat se construit;
comment (jusqu'où) l'accord se stabilise in fine; quelles sont les dispositions qui le garantissent; enfin, s'il consacre ou entraîne une nouvelle répartition des droits d'eau, et plus généralement suscite un changement du mode de gestion de l'eau au plan interrégional.
 
Conclusion
 
 
La négociation a tout intérêt à être utilisée comme concept central d'une théorie de la régulation sociale, car elle permet d'appréhender simultanément une double tension dans l'activité sociale : celle inhérente au traitement des situations de tensions et celle inhérente à l'organisation des rapports sociaux. Cependant, cette notion a besoin d'être dotée d'un cadre analytique approprié lui permettant d'exprimer pleinement son potentiel.
Le cadre proposé vise à analyser le façonnage d'une négociation en interaction dans ses interrelations avec un espace social, sous un double angle cognitif et organisationnel, à travers les comportements interactifs d'un ensemble d'acteurs examinés à la fois dans leurs stratégies concrètes et dans leurs stratégies discursives. Il peut s'appliquer à toute action à visée de changement.
On s'est surtout efforcé ici d'expliquer la logique de construction de ce cadre, souhaitant favoriser l'ouverture d'un débat théorique avec d'autres approches de la négociation. Cependant, on souhaite attirer l'attention sur les possibilités prescriptives qu'offre ce cadre d'analyse, en permettant de repérer les nœuds de cristallisation de désaccords ou de rapprochement de points de vue qui suscitent des basculements dans une action de changement; on propose en particulier d'explorer de cette façon sous un nouveau jour la question de la médiation (Allain, à paraître début 2005).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Thuderoz Ch. (2000), Négociation. Essai de sociologie du lien social, Paris, PUF.
 
NOTES
 
[1]Chargée de recherche INRA, GAPP (ENS Cachan – CNRS), 61, avenue du Président Wilson (Bâtiment Laplace), 94 235 CACHAN Cedex. Courriel : sophie. allain@ tiscali. fr
[2]PIN : Programme « Processes of International Negotiations ».
[3]On a présenté dans Allain (à paraître) le champ de questions permettant de délimiter ce « contexte de négociation ».
[4]Sans cependant présupposer un acteur purement stratégique comme ceux-ci.
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