2004
Négociations
Varia
La négociation constitutive et instituante
Les co-configurations du service en réseau de soins
Michèle Grosjean
Université Lyon 2
Johann Henry
Université Lyon 2
André Barcet
Université Lyon 2
Joël Bonamy
Université Lyon 2
Dans les nouveaux systèmes de prise en charge des patients à domicile dans le cadre des réseaux Ville-Hôpital, le service offert (le soin en réseau) est constamment à co-configurer dans la plupart de ses dimensions, entre le patient, la famille et des partenaires hétérogènes (professionnels du service public, du secteur privé, associations, collectivités, assurances sociales) dont les impératifs, les logiques et les règles d'action sont divers, sans mécanismes organisationnels pour en prédéterminer les modalités d'action, sans autorité pour en requérir l'intervention ou le mode d'intervention. Sur la base d'une étude ethnographique et d'enregistrements in situ réalisés dans le centre de coordination d'un réseau Ville-Hôpital, nous montrons comment la négociation n'est pas seulement une source de régulation comme elle l'est généralement dans le travail dans les organisations et les entreprises, mais qu'elle est de manière constitutive, le cœur même de la production du service offert et la ressource fondamentale de sa définition et de sa mise en œuvre afin d'ajuster et rendre compatibles les divers systèmes d'activité des partenaires impliqués dans le soin à domicile. Ces co-configurations qui nécessitent des négociations se situent à deux niveaux : au niveau de chaque patient pour définir avec lui et sa famille le service offert, et mettre en compatibilité les modes d'action des différents professionnels impliqués; au niveau supérieur, celui de la structuration des pratiques en réseau.Mots-clés :
négociation, , services, , travail en réseau, , réseau de soin.
Bien que déniée dans les organisations planifiées où l'organisation du travail ne lui accorde pas droit de cité, l'omniprésence des négociations dans le travail a été souvent soulignée, d'abord par Strauss (1963, 1978, trad. 1992) puis par d'autres auteurs (Reynaud 1995; de Terssac 1992; Dodier 2001). « Négociations processus » et non pas « négociations événements » selon la distinction de Ehlich et Wagner (1995), les négociations dans l'activité de travail ne sont que rarement cadrées dans un protocole formel précis (agenda, ordre du jour, compte-rendu, règles officielles). Ordinaires, diffuses, souvent tacites, elles peuvent se produire constamment tout au long du travail pour, tout simplement, comme le dit Strauss, « que les choses marchent ». En étudiant le fonctionnement hospitalier il avait souligné le premier le fait que l'ordre social de l'hôpital est un ordre négocié dans lequel tout le monde, tout le temps, est en train de négocier quelque chose, les règles étant floues et constamment rediscutées. Il avait également souligné la difficile mise en compatibilité de différents types de tâches hétérogènes (confort, techniques, sécurité, hygiène, travail de machine) que suppose le soin aux malades ainsi que des différents objectifs des professionnels qui y sont impliqués. Pour Dodier (2001), c'est aussi cette production de compatibilité in situ que nécessite la solidarité technique entre humains et non humains qui impose une « myriade de négociations » entre les instances voisines dans le réseau sociotechnique, même quand elles ne sont pas officiellement reconnues comme telles, comme c'est le cas dans les organisations planifiées.
Mais cette mise en compatibilité est devenue plus centrale ces dix dernières années encore avec le développement de la flexibilité à tous les niveaux de l'industrie, la reconnaissance du caractère distribué des organisations et l'impératif d'adaptation à la demande de la clientèle. Ce qui, selon Dodier, a « élevé la négociation au rang de principe généralisé des rapports établis entre l'ensemble des acteurs » (p. 261). Il semble ainsi que le développement des organisations flexibles reconnaisse la négociation, à la fois comme un principe de fonctionnement nécessaire, et comme une compétence à part entière pour les acteurs.
Toutefois, même dans ces organisations flexibles, l'objet commun du travail reste largement encadré par des spécifications, une certaine standardisation, et une mise en compatibilité au moins minimale des tâches et des actions, des pratiques et des outils demeure assurée en amont par une organisation du travail et de la coordination ou dans le cas de la sous-traitance par des impératifs en termes d'objectifs, de cahiers des charges et de normes ISO. Enfin, même si le statut de l'emploi lui-même est à géométrie variable et le système d'autorité moins clair qu'il n'était, des embauches sont faites, des contrats régissent le travail à effectuer, des responsables sont en charge des produits.
Or, dans certaines nouvelles formes de production de service qui se développent en réseau dans différents secteurs (travail social, médical, notamment), c'est le produit lui-même qui est adaptatif en fonction de chaque client. Quant aux modalités de sa production et de sa dispense, elles doivent être co-configurées entre plusieurs acteurs économiques indépendants, de statut hétérogène (public/privé/associatif/libéraux), plus ou moins différents à chaque fois, sans autorité, sans pouvoir pour requérir les professionnels nécessaires et imposer modes opératoires ou normes de qualité. Sur la base d'une étude ethnographique menée dans un de ces nouveaux services, un Réseau Ville-Hôpital-Clinique (Barcet, Bonamy, Grosjean, Martin, 2002; Henry, 2002), nous montrerons que la négociation y devient le principe constitutif de la production du service, tant en ce qui concerne la définition même du produit que ses modalités de production. En l'absence d'autorité sur les acteurs et d'organisation les reliant, elle est la seule ressource pour rendre compatibles les divers systèmes d'activité (domestique, médicale hospitalière / privée, associative, citoyenne, libérale, commerciale...) des partenaires indépendants qui ont à y contribuer. Elle s'exerce à deux niveaux : au niveau du soin de chaque patient à domicile, et au niveau de la co-configuration de nouvelles pratiques visant à l'amélioration générale de la qualité des soins par l'homogénéisation des pratiques et à la diminution corrélative des coûts quotidiens de transaction des partenaires engagés dans la configuration du soin de chaque patient.
Une perspective sur la négociation en termes d'interactions et de système d'activité
Approchant l'organisation en terme « d'arène, de scripts organisationnels joués de manière flexible, sans règles fermes » (Strauss, 1978/ 1992, p. 249), Strauss proposait de constituer un paradigme de la négociation qui aboutisse à une théorie de la négociation. S'inscrivant en faux contre le principe, alors répandu, d'étudier la négociation comme un simple face à face de l'ordre du marchandage, ce paradigme devrait, selon lui, s'attacher à décrire de manière systématique : 1) les situations de négociations (acteurs, interactions, stratégies, conséquences), 2) le contexte structurel qui constitue leur cadre, 3) le contexte de négociation, 4) les caractéristiques temporelles de celles-ci, à savoir leur coordination dans le temps, ou leurs phases – le but étant de définir des propriétés de ces différents éléments contextuels, non en termes de détermination mais en termes de « pertinence » pour le déroulement des négociations.
Mais l'analyse des effets de ces différents aspects contextuels est loin d'être réalisée et la manière dont ce type de négociations se déroulent effectivement a été peu étudiée. L'étude des interactions enregistrées en milieu de travail, telles qu'on les trouve dans les travaux se réclamant assez largement de courants dits « d'action située », menés dans le cadre des Workplace Studies d'inspiration ethnométhodologique (Goodwin et Goodwin, 1996) et du groupe « Langage et Travail » en France (Grosjean et Lacoste, 1999 ; Borzeix et Fraenkel, 2001) a contribué à mettre en évidence divers aspects que les études plus sociologiques laissaient dans l'ombre et notamment différents mécanismes langagiers de coopération et d'ajustement entre les interlocuteurs. Ces modes d'approche ont permis de regarder autrement les négociations de travail, du point de vue de leur déroulement effectif (Ehlich et Wagner, 1995) et de montrer, à partir du matériau langagier, que l'intrication entre négociations sur les objets, le sens, les places, les identités et le travail de face était consubstantielle aux interactions de travail (Sarangi et Roberts, 1999, Grosjean et Mondada, 2004,).
Les théories de l'activité issues de l'approche fondatrice de Vygotski (1920), développées ensuite par Leontiev (1978) et élargies par Engeström (1987) aux situations de travail complexes et collectives, offrent un modèle théorique issu de la psychologie permettant d'intégrer les dimensions situées et contextuelles auxquelles Strauss accordait tant d'importance, mais dans un cadre centré sur l'activité de travail et non sur l'étude de l'ordre social comme chez cet auteur. Selon le modèle proposé par Engeström, l'activité des sujets passe, pour réaliser son objet, par des médiations diverses - médiations symboliques dont le langage est le cœur - et par des outils divers. L'activité individuelle est aussi collective et socialement définie. Du fait de leur place dans la division du travail, les divers professionnels utilisent des outils et des médiations spécifiques et obéissent à des règles liées à leur communauté de travail. Ce qui génère des manières de voir divergentes, des contradictions, voire des conflits entre leurs systèmes d'activité tant pour la définition de l'objet de leur activité que pour ce qui concerne les règles et les moyens à mettre en œuvre. Pour la théorie de l'activité, ces contradictions de règles, les interprétations diverses et parfois conflictuelles des définitions de l'objet de l'activité et la visibilisation qui en est faite lors de conflits et d'explicitation sont sources de développement. Curieusement pourtant, la question de la négociation qui pourrait y être centrale n'est pas réellement traitée.
Pour notre part, dans un travail récent, certains d'entre nous (Grosjean 2004; Henry et Grosjean 2004) ont cherché à lier théorie de l'activité et analyse des interactions dans l'étude des négociations dans les services. En utilisant une définition de la négociation proche des définitions de sens commun et de celle d'Ehlich et Wagner (1995) comme « tentative de résolution de divergence et/ou de conflit d'intérêts entre personnes interdépendantes contraintes de trouver une solution dans la réalité », nous avons étudié ces conflits entre systèmes d'activité dans les services en analysant les interactions et les négociations qui s'y déroulent. Nous avons notamment étudié l'enchaînement des interactions et des négociations nécessitées par la prise en charge d'un des malades de ce réseau de soins. Ces analyses permettent de rendre visible l'objet des conflits et la nature des contradictions qui surviennent entre les divers systèmes d'activité. Elles font aussi apparaître les ressources différentielles de la négociation (ressources argumentaires et d'action) en fonction des sites, des systèmes d'activité, des dispositifs, validant ainsi la nécessité d'étudier le contexte structurel et local mais aussi le détail des interactions pour faire une théorie de la négociation.
Le réseau Ville-Hôpital : une co-configuration itérative du service
Les réseaux de soins
Initialement crées à l'initiative d'associations ou de professionnels désireux d'assurer une meilleure qualité de soins aux patients, les réseaux de soins, depuis les ordonnances du 24 avril 1996, ont été légitimés et légalisés par divers textes réglementaires et circulaires. Financés selon des modalités souvent complexes (multi-financements précaires), ils tendent aujourd'hui à avoir des financement plus unifiés et pérennes. Dans un contexte de rationalisation des dépenses de santé et de diminution des durées d'hospitalisation, ils sont présentés par les autorités de tutelle françaises comme modèle d'un nouveau système de prise en charge des patients. Les objectifs en sont ainsi définis dans la circulaire de 1999 : « Les réseaux de soins ont pour objectif de mobiliser les ressources sanitaires, sociales et autres, sur un territoire donné, autour des besoins des personnes. Ils visent à assurer une meilleure orientation du patient, à favoriser la coordination et la continuité des soins qui lui sont dispensés, à promouvoir la délivrance de soins de proximité de qualité... Ils organisent un accès plus rationnel au système de soins ainsi qu'une meilleure coordination dans cette prise en charge, qu'il s'agisse de soins ou de prévention »
[1]. Le fonctionnement des Réseaux repose sur le principe de la coordination de professionnels et d'institutions appartenant au secteur marchand, associatif et public et n'ayant entre eux aucun lien ni structurel ni contractuel. Leur visée est à la fois économique (économie de la santé) et citoyenne (se centrer sur le patient et son environnement).
Le Réseau Ville-Hôpital-Clinique du Mâconnais (RVHCM)
Alors que nombreux réseaux de soins sont spécialisés dans la prise en charge de patients ayant des pathologies spécifiques (cancer, diabète ou SIDA) ou appartenant à des populations ciblées (périnatalité, personnes âgées), la spécificité du réseau Ville/ Hôpital/Clinique que nous avons étudié tient au caractère généraliste des pathologies prises en compte. Association créée à l'initiative de l'Hôpital de Mâcon en 1997, ce réseau a pour objet de « faciliter la coordination des professionnels de santé de la région mâconnaise pour améliorer la prise en charge des malades ayant des pathologies lourdes, à domicile, en particulier après un séjour à l'hôpital ou en clinique »
[2]. L'association RVHCM s'est dotée d'une cellule permanente de coordination
[3] employant des infirmières coordinatrices chargées de la mise en place du soin à domicile et divers professionnels contribuant à cette mise en place. Les soins proprement dits sont effectués au domicile des patients par les professionnels libéraux ou des salariés d'associations de soins proches du domicile de ceux-ci. Son activité est en croissance continue depuis sa création
[4], elle est connue, vivante et active.
Le RVHCM réalise un « service global » (Barcet, Bonamy, Grosjean, 2003) dans le sens « d'une combinatoire d'actes de nature différente mais complémentaires entre eux afin que la solution soit complète et dans une large mesure acceptable » (p. 1910) et choisie par le client qui peut en réaliser une partie. Ce service est rendu au confluent de systèmes d'activité hétérogènes : celui de l'hôpital, celui des patients et des familles, celui du centre de coordination, ceux des divers professionnels de ville, médecins, infirmiers, kinésithérapeute, celui des assurances sociales. À la lumière des théories de l'activité, on peut alors faire l'hypothèse que les contradictions innombrables qui surgissent entre ces systèmes d'activité lors de la mise en place du service vont générer nombre de négociations qui peuvent être source de développement pour le réseau. Nous avons pu les étudier lors d'une recherche ethnographique centrée sur le fonctionnement de ce réseau (Bonamy, Barcet, Grosjean, Martin, 2002; Henry 2002).
Co-configurations pour l'articulation de trajectoire des patients
Modalités de l'articulation pour les soins aux patients
Dans ses études sur l'hôpital, Strauss considérait que, au delà du travail technique, un « travail supplémentaire (était) nécessaire pour que les efforts de l'équipe soient finalement plus que l'assemblage chaotique de fragments épars de travail ». C'est ce qu'il appelle le « travail d'articulation » (Strauss, 1992, p. 191). Dans le prolongement de cette réflexion, lors d'une étude sur les communications dans le travail hospitalier (Grosjean et Lacoste 1999) nous avions distingué trois types d'articulation, l'articulation de trajectoire, l'articulation structurante, l'articulation opérationnelle.
L'articulation de trajectoire est centrée sur chaque patient et vise à rendre compatible les actions et les types de tâches des différents professionnels contribuant aux soins. À l'hôpital, elle est partagée entre différents acteurs; les médecins y jouent un rôle important. Dans le réseau, cette articulation de trajectoire constitue le cœur du travail des infirmières coordinatrices. Centrée sur chaque patient, l'articulation de trajectoire vise à définir un dispositif de soins particulier pour chaque patient du fait de son domicile et à organiser une petite structure contingente ad hoc composée d'acteurs et d'actants divers y compris le patient et sa famille, réunis autour d'un objectif, le retour et le maintien à domicile du patient. Déjà fort complexe à l'hôpital, l'articulation de trajectoire l'est bien plus encore en réseau.
À l'hôpital, l'articulation opérationnelle a pour but de coordonner pratiquement et temporellement l'activité des différents protagonistes entre eux pour le soin de tous les patients présents dans le service et d'organiser l'activité des acteurs professionnels de l'équipe dans le temps. Elle a peu de place en réseau car il n'y a pas d'équipe s'occupant d'un groupe de patients comme dans un service hospitalier. Dans le réseau, les négociations liées à ce niveau sont en grande partie intégrées à celles relevant de l'articulation de trajectoire.
L'articulation structurante est centrée sur l'organisation en amont de la coordination et de la coopération. À l'hôpital, elle dépend en partie de l'organisation générale de l'hôpital; surveillantes et chefs de services, en relation ou non avec le reste de l'équipe soignante, prennent en charge la partie locale de cette articulation structurante, souvent très déterminante pour les pratiques des soignants, la coordination et la coopération. Dans le réseau, l'articulation structurante porte sur la structuration des pratiques en réseau, la production collective de savoirs et de procédures à l'usage des professionnels et des patients et de leur entourage, et l'organisation du fonctionnement du réseau lui-même. Le Président du réseau et la cellule de coordination (infirmières, coordinatrices, assistante coordinatrice, animateur réseau) en sont les animateurs, et ils réunissent régulièrement divers partenaires du réseau selon des configurations ad hoc en fonction des questions à traiter, divers partenaires du réseau (Caisses d'assurance maladie, pharmaciens d'officine, infirmières et médecins libéraux...) qui se sentent concernés.
L'articulation de trajectoire comme co-configuration
Engeström (1999) a décrit un mode de travail assez proche de celui qu'on trouve dans le réseau et qu'il a appelé « knotworking ». Il se caractérise par une trajectoire temporelle de combinaisons successives et orientées vers la tâche, de personnes et d'artefacts et de systèmes d'activités collectifs selon « une construction active de combinaisons et de configurations collaboratives constamment changeantes... au moment où la tâche le requiert dans un mouvement pulsatile de nouage, dénouage et renouage des fils de l'activité séparés par ailleurs » (notre traduction). On trouve effectivement ce mouvement pulsatile de nouage et dénouage lorsqu'on étudie la trajectoire du patient en réseau. Mais, contrairement au modèle décrit par Engeström où il n'y a aucun centre de coordination, ici la cellule de coordination représentée par les infirmières coordinatrices est le lieu principal (mais non unique) de co-configuration et d'organisation du dispositif d'articulation des soins, notamment avant la sortie de l'hôpital et dans les premiers jours après le retour au domicile. Ensuite la famille ou d'autres partenaires peuvent prendre le relais (le médecin traitant, une infirmière libérale), le réseau intervenant si on le sollicite pour des ré-articulations en cas de changement de la situation ou de crise. Le lieu et le moment des décisions dans la trajectoire des patients dans le réseau est donc relativement peu prévisible.
Les étapes de cette co-configuration du dispositif supposent de prendre des décisions successives qui sont sources de très nombreuses négociations entre systèmes d'activités.
Des négociations en chaîne
Négociations et renégociations du dispositif de soins
L'infirmière coordinatrice reçoit d'abord du service d'hospitalisation l'information selon laquelle le médecin hospitalier demande la sortie du patient. Les négociations commencent souvent ici : l'infirmière, au premier tableau qu'on lui fait de la situation (situation familiale, pathologie, état du patient) peut estimer que la sortie est prématurée et qu'elle risque d'être suivie d'un retour à l'hôpital. Elle négocie alors des délais avec le médecin du service ou la surveillante qui, de leur côté, ont à faire face au manque de lits pour accueillir de nouveaux patients. Cette négociation entre hôpital et réseau est souvent âpre et difficile, chacun ayant toutes les bonnes raisons de maintenir ses positions.
Une fois la décision de sortie entérinée, l'infirmière coordinatrice établit une sorte de schéma « idéal » de sortie sur la base d'un recueil d'information et d'une analyse de situation
[5] médicale, familiale et sociale réalisée auprès des professionnels médicaux et paramédicaux du service hospitalier, auprès de la famille et du patient avant sa sortie de l'hôpital. Ce premier canevas du dispositif de prise en charge est en fait proposé dès les premiers entretiens par l'infirmière coordonnatrice (désormais : IC) en fonction de ce qu'elle estime nécessaire étant donné l'âge, la pathologie, le traitement du patient, la structure du domicile, la situation familiale de celui-ci et des financements possibles. Il tient compte aussi des inférences que fait l'IC sur la disponibilité des professionnels et des alternatives possibles (maison de retraites, de convalescence...).
Dès l'étape d'analyse de la situation, le schéma idéal va faire l'objet de négociations à tous les niveaux et sur plusieurs plans à la fois : il faut en effet satisfaire à la fois aux dimensions techniques du soin, tenir compte de l'état psychique et physique du malade et de ses proches ainsi que de leur disponibilité, de la situation du domicile, de la dimension économique (financement du dispositif retenu) et enfin de la disponibilité des professionnels. Il faut que le dispositif permette le soin et qu'il soit accepté par les familles.
Dans un certain nombre de cas, le retour à domicile n'est pas vraiment souhaité par les patients et/ou par les familles, le dispositif proposé leur paraissant trop léger faute de disponibilité familiale, de professionnels disponibles, de revenu ou d'assurances. Mais il n'y a pas d'alternative car l'absence de lits à l'hôpital et dans les maisons de retraite contraint au retour. La négociation avec les patients et les familles s'exerce ainsi sous de fortes contraintes, avec peu de marges de négociation, comme on le voit dans l'extrait suivant.
Madame Pléme a 99 ans. Le médecin du service demande au réseau d'organiser la sortie à domicile de cette patiente. Il a besoin du lit. Hospitalisée à cause d'un tassement vertébral et d'une dégradation de son état de santé général, elle a fait deux chutes en un mois, elle ne pouvait plus manger toute seule, ni se lever, ni s'habiller. Elle n'a pas de pathologie particulière. Ancienne comptable, elle gère toujours ses affaires financières. Son petit-fils et son arrière-petit-fils s'occupent d'elle régulièrement. Elle dit vouloir rentrer chez elle car elle a une dame de compagnie. Mais son arrière-petit-fils (ARPF) dit qu'en réalité elle ne veut rentrer que si quelqu'un est avec elle durant la nuit. Le financement de cette garde supplémentaire est trop lourd. L'infirmière (IC) propose de demander une APA (allocation dépendance), mais il s'avère que les revenus sont trop élevés pour en bénéficier.
IC : alors il y a plusieurs solutions. Soit on prend quelqu'un le soir qui passe, une infirmière, mais elle ne passera pas (au bon moment)... car elle expliquait qu'elle ne se couchait qu'après les infos. À 20H, bien souvent les infirmières sont déjà passées. Une solution aussi pour garantir qu'elle ne tombe pas la nuit c'est de lui mettre un lit médicalisé avec des barrières, éventuellement. Et puis autrement il y avait la solution c'est vrai d'avoir une garde de nuit, mais enfin une garde de nuit 7 nuits par semaine vous imaginez le coût ?
ARPF : je paye déjà une dame de compagnie la journée donc le problème...
IC : alors il y a peut-être une possibilité également d'avoir une téléalarme éventuellement.
ARPF : je suis pas pour je vais vous expliquer pourquoi : la sonnette au-dessus du lit, elle appelle ça la clef, elle est sans cesse en train d'appuyer dessus elle va faire qu'appeler même la nuit, ça va être infernal
IC : il faut qu'on s'arrête à une décision
ARPF : parce que là-bas en haut c'est qu'eux aussi ils me disent qu'il faut libérer des lits
IC : le problème va être là, on va être pris dans cette impasse
ARPF : le Dr F m'a dit qu'il faudrait activer pour lâcher le lit ben oui mais moi j'ai pas la science infuse. Si on me dit y a un lit (dans une maison de retraite), c'est bon on prend votre grand-mère ça peut commencer en convalescence et après on peut la basculer en long séjour.
IC : mais là en ce moment c'est tout pris.
Dans cet exemple, assez typique, une prise en charge satisfaisante pour tous ne peut être trouvée : ce sont des objets (un lit médicalisé à barrière, une télé-alarme) qui jouent le rôle de recours, avec les limites qu'on imagine (refus du patient d'avoir des barrières, télé-alarme qui alerte la famille constamment...).
Parfois au contraire, le dispositif prévu par l'IC paraît trop lourd aux patients et/ou aux familles et les négociations portent sur l'allègement de ce dispositif. C'est notamment le cas avec des femmes qui acceptent mal de voir leur domicile envahi par des aides diverses.
L'épouse de Mr Ladent avait exprimé sa crainte d'être à nouveau submergée de tâches pour s'occuper de son mari malade. Elle a ensuite paradoxalement refusé l'aide ménagère, arguant qu'elle en avait déjà eu l'expérience et que « ça s'est mal passé ». L'infirmière coordinatrice comprend que Mme Ladent n'acceptera pas facilement de déléguer les tâches ménagères à une personne extérieure. Mais elle sait aussi que sans aide, elle risque d'y laisser sa santé. Elle allègera ainsi son dispositif en matière d'heures de ménage, mais insistera pour qu'une femme de ménage passe au moins « deux heures tous les deux jours, sauf le week-end, pour [l']aider un petit peu et qu'elle ne soit pas trop fatiguée... ». L'idée du kinésithérapeute sera également abandonnée, de crainte que la maison ne devienne « un vrai moulin à vent ».
Enfin, le dispositif une fois établi peut aussi être remis en cause par chacun de ces partenaires ou/et par une évolution de l'état du patient ou des aidants.
M. Bill est un patient qui a une sclérose en plaques et est tétraplégique. Avant son hospitalisation, sa femme s'occupait de lui à domicile depuis 10 ans. La sortie est prévue dans le réseau. Les besoins en aides étant lourds et importants, la sortie a été préparée avec beaucoup de soins par les IC. Mais deux jours avant le retour à domicile, son épouse appelle le réseau pour dire qu'elle n'est plus d'accord pour reprendre son mari chez elle car elle est tombée elle-même malade pendant l'hospitalisation de son mari... La situation imposerait le report du retour à domicile ou le placement du mari mais, du fait du manque de place, les infirmières négocient avec l'épouse pour arriver à la convaincre au moins pour un « essai » de quinze jours (en espérant que cela continue après). Mais ce contretemps imposé par une négociation supplémentaire a nécessité de repousser la date de sortie et de re-contacter tous les intervenants pour informer du changement de date.
Négociations pour le financement
Dans certains cas complexes, les négociations vont aussi porter sur la prise en charge financière par les organismes de Sécurité Sociale, les mutuelles ou les ressources propres du patient ou de la famille. En effet, certains aspects du dispositif ne rentrent pas dans les prises en charge standard. Il faut alors négocier avec les Caisses d'assurance maladie. Les résultats de ces négociations interférant à leur tour avec les possibilités de soins, ils peuvent ruiner le dispositif mis en place et les accords intervenus.
Ainsi, l'organisme qui héberge M. Bollian ne veut pas le reprendre à moins qu'il ne soit mieux aidé. L'infirmière coordinatrice négocie une aide supplémentaire auprès de la Caisse Primaire d'Assurance Maladie en s'appuyant sur un dispositif conventionnel dit de « soins palliatifs ». Six jours plus tard, la réponse positive permet le retour du patient; mais dix jours après, la Caisse revoit son aide à la baisse : le dispositif ne pouvant plus tenir, l'organisme de logement refuse de garder plus longtemps le patient qui doit alors être réhospitalisé.
Négociation pour obtenir la participation des professionnels
Le Réseau Ville-Hôpital n'a pas de lien contractuel avec les professionnels de santé libéraux; ces derniers n'ont aucune obligation d'accepter d'intervenir. C'est donc uniquement grâce à des stratégies de négociation que l'IC pourra réussir à obtenir l'intervention de tel ou tel professionnel pour le patient dont elle organise le retour à domicile. Dans la situation de pénurie d'infirmières libérales que connaissent certaines parties de la région concernée, les ressources dont les IC disposent dans cette négociation sont souvent bien minces. Soit l'IC utilise l'affect lorsqu'elle connaît personnellement l'infirmière libérale (sur un ton de plaisanterie : « Allez, tu peux bien faire ça pour moi ! (rire) »), soit elle exprime le caractère urgent ou « désespéré » de la situation : « Non, vous pouvez pas ? Parce que là, moi j'ai plus rien dans le secteur, j'ai appelé partout et c'est tout plein... et il rentre après-demain ce monsieur, moi je peux pas le laisser partir comme ça, vous comprenez... »
Négociations pour les ordonnances
Finalement quand le dispositif a reçu l'accord de tous, il est formalisé dans une fiche récapitulative remise au patient, qui doit donner son accord écrit et dans les ordonnances, seul lien contractuel effectif entre médecins, paramédicaux et caisses d'assurance maladie. Ces ordonnances sont très souvent négociées entre IC et médecins hospitaliers afin de les rendre conformes aux pratiques de ville et aux principes de remboursement qui ont cours hors de l'hôpital, sans quoi les soins seront mal faits, les patients non ou mal remboursés.
Négociations de reconfigurations après le retour à domicile
Qu'il s'agisse d'ajouter des aides, de les diminuer, ou d'en changer la nature, le dispositif a bien souvent besoin d'être adapté après quelque temps. Cela peut se faire soit lors du coup de téléphone donné par les infirmières coordinatrices pour savoir comment le retour s'est passé ou du fait de sollicitations de patients ou de professionnels. Par ailleurs, le dispositif peut convenir au patient mais pas à l'aidant ou inversement. Les négociations doivent alors reprendre à différents niveaux
Mr Nuguet avait refusé l'intervention d'une aide-soignante pour faire la toilette du matin « parce que ça coûte trop cher ». Sa femme téléphone au réseau et explique qu'elle ne supporte plus de devoir laver son mari... L'infirmière coordinatrice : « Ecoutez, je vais essayer de trouver une infirmière pour passer faire la toilette, et on dira que c'est aussi pour une surveillance médicale. Dites à votre mari que c'est le médecin de l'hôpital qui veut ça. Moi je vais voir encore avec l'assistante sociale si on peut trouver une aide pour financer un peu tout ça en attendant. »
Négociations pour l'engagement simultané des partenaires
Enfin, l'engagement de chaque élément du dispositif doit être simultané car dans cette configuration spécifique tout se tient : la famille accepte de reprendre la personne s'il y a assez d'aide; l'aide suppose la prise en charge financière par la Caisse maladie ou la mutuelle, et la disponibilité des professionnels. Qu'un partenaire restreigne sa contribution et les autres peuvent se retirer du dispositif, et tout est alors à revoir. Par ailleurs, certains dispositifs matériels jouent un rôle clef. La structure du domicile ne permet pas toujours l'installation d'un lit médicalisé, l'usage d'une chaise roulante. Cela nécessite parfois son réaménagement auquel les patients sont souvent très réticents. La télé-alarme peut pallier à la solitude de certains patients, mais il faut la financer. Du matériel technique doit pouvoir être fourni et mis en place (bouteilles d'oxygène, pompes pour certaines perfusions..) par des pharmacies et prestataires, qui ne l'ont pas toujours. Il doit être remboursé par la Caisse, ce qui suppose des règles de prescription particulières. La co-configuration du dispositif, l'engagement des intervenants (professionnels de santé et d'aide ménagère), le matériel technique, l'organisation du domicile, la rédaction des ordonnances sont ainsi des éléments solidaires les uns des autres. L'infirmière qui ne dispose d'aucun pouvoir sur les différents intervenants joue alors de l'engagement de l'un pour engager l'autre. Mais, naturellement, les fils sont fragiles, et l'on peut voir, avant que le dispositif ne soit stabilisé et approuvé par tous, de longues suites de négociations s'étalant sur plusieurs jours et ponctuées de coups de théâtre (cf. l'exemple développé dans Henry et Grosjean, 2004).
Caractéristiques des négociations pour l'articulation de trajectoire
Les caractéristiques de ces négociations lors de l'articulation de trajectoire peuvent être ainsi résumées : elles sont intriquées temporellement les unes avec les autres, itératives et récursives. Elles donnent une place centrale aux particularités du patient et de la famille, qui ont à participer largement aux soins, en même temps qu'ils en sont théoriquement les bénéficiaires et qu'ils doivent valider l'accord. Sous la forme apparemment démocratique de la négociation, l'inégalité structurelle des parties en présence est cependant patente : les contraintes économiques (pénurie de lits, déficit du régime d'assurance maladie) laissent peu de marges de manœuvre aux patients et familles pour négocier un dispositif que, faute d'alternative réelle, ils se voient souvent en partie imposé à l'issue des négociations.
En mettant en jeu à la fois des valeurs (le confort du malade, ses désirs ceux de la famille, la sécurité médicale), des impératifs économiques macro-économiques (le coût de la santé) et leurs effets (la diminution des lits d'hôpitaux), des mondes sociaux et des systèmes d'activité hétérogènes (vie domestique, médecine hospitalière, libérale, associations, assurance maladie..) elles mettent en évidence nombre de contradictions et obligent les acteurs, pour contribuer au même dispositif, à ajuster le diverses dimensions de leurs systèmes d'activité.
Négociations et co-configurations structurantes
Aux prises chaque jour avec les mêmes problèmes à négocier, au cœur des contradictions et des incohérences entre ces différents systèmes d'activité, les infirmières coordinatrices sont ainsi dans une position de négociation constitutive de leur métier. Elles ont acquis, de ce fait, des connaissances approfondies sur les partenaires et sur chacun des systèmes, ce qui en fait des opérateurs de cohérence. Du fait du coût des transactions de négociation, elles sont particulièrement motivées pour aider à développer des procédures nouvelles entre partenaires du soin en réseau. Ce sont donc elles qui décident des actions prioritaires à mener dans ce domaine.
Le cadre de cet article ne permettant pas d'aborder plus avant cette question, nous prendrons un seul exemple de ce type de travail, celui du « groupe pharmacien » qui a été et reste prioritaire du fait des ses conséquences pour les patients.
Un exemple de négociations structurantes : %les groupes pharmaciens
À l'hôpital, les matériels sont fournis, testés, disponibles sur commande à la pharmacie, pratiquement dans l'heure. Les infirmières savent ce qu'il faut utiliser pour les nutritions entérales, les cathéters... Dans le réseau, lorsque les patients sont affectés de maladies nécessitant des soins techniques complexes (nutrition entérale, soins palliatifs, cancers), ils peuvent rencontrer plusieurs types de problèmes : 1) Le pharmacien n'a pas les produits et le matériel spécialisé dont il a besoin. 2) Le matériel prescrit par l'hôpital n'est pas remboursé par la Sécurité Sociale quand il est prescrit hors de l'hôpital, ce que les médecins hospitaliers ne savent pas nécessairement. D'autres produits équivalents sont remboursés, mais le médecin prescripteur ne les connaît pas. 3) Les prescriptions ne sont pas assez précises. 4) Les infirmières ne connaissent pas le matériel et les produits prescrits. 5) Les tarifs exigés par certaines pharmacies dépassent les taux de remboursement homologués.
Il y a ainsi des incohérences importantes entre les systèmes d'activités de l'hôpital et ceux de la ville. Les contradictions sont à la fois d'ordre économique, d'ordre technique et d'ordre juridique. Elles ont des effets sur la sécurité des soins, l'égalité de traitement et d'accès aux soins.
Pour y remédier des réunions ad hoc sont organisées avec les partenaires concernés (pharmacies et infirmiers libéraux, médecins hospitaliers, pharmacien-conseil de la Caisse Primaire d'assurance maladie) afin de définir de nouvelles pratiques et les stabiliser dans des écrits : liste de matériel et de médicaments, ordonnances-types, liste de prestataires sont ainsi établies entre l'hôpital et les officines de ville afin que les médecins prescrivent correctement et que le matériel le plus couramment prescrit par le réseau soit toujours immédiatement disponible en ville. Ces listes sont diffusées auprès des pharmacies et des médecins prescripteurs.
Les limites de ce type de travail se font toutefois assez vite sentir : les participants professionnels aux soins sont très nombreux, répartis sur toute la région, et personne ne peut les contraindre, ni à participer à ces réunions qui prennent sur leur temps de travail et amputent leur revenu d'autant, ni même à adopter les modes de travail proposés.
Entre marchandage et entente (Habermas, 1987), entre équité, éthique et contraintes économiques, la production de soins en réseau est l'exemple d'un « nouveau mode de vie » de la production de service qui élève la négociation au rang d'institution (Zartman, 1987). En l'absence d'organisation et d'autorité sur les partenaires, la négociation en est le seul ressort et elle s'exerce à deux niveaux.
1) Au niveau de la production directe du service au client (articulation de la trajectoire du patient), du fait de la double singularité du soin en réseau : singularité du malade (sans possibilité de traiter cette singularité « à grande échelle » comme à l'hôpital), singularité du dispositif de soin du fait du domicile, de l'entourage familial, et des possibilités locales des professionnels. Ce traitement singulier de la singularité nécessite pour chaque patient la négociation et la renégociation du dispositif de soins et des modalités de sa mise en œuvre avec tous les partenaires concernés.
2) À un niveau plus structurant, la négociation y a été instituée autour de questions spécifiques dont le traitement apparaît prioritaire pour le bon fonctionnement des dispositifs de soins en réseau. Les solutions trouvées ne sont pas disponibles telles quelles, elle ne le sont, là encore, que par co-configurations entre partenaires. Elles sont structurantes car susceptibles de régler certaines questions récurrentes liées aux particularités de chacun des systèmes d'activité et aux contradictions que ces particularités génèrent dans la production commune et quotidienne du soin en réseau. Les pratiques plus formalisées qu'elles tendent à instaurer sont susceptibles de limiter des coûts de transaction qui resteront certainement importants, mais qui pourraient être restreints dans l'avenir à ce qui est constitutif même du service, à savoir la définition d'une configuration adaptative et singulière pour chaque patient entre partenaires professionnels, patients et familles. Toutefois leur institution est très précaire. En l'absence d'incitation financière et de contrainte institutionnelle, de représentativité des professionnels libéraux qui négocient à ce niveau, la négociation reste soumise à la bonne volonté de quelques uns. Leur diffusion par le Portail Internet du Réseau est certes importante, mais insuffisante pour la diffusion de nouvelles pratiques susceptibles d'assurer l'égalité de traitement des patients à travers le territoire. En réalité, pour l'instant
[6], seuls le rayonnement du réseau, son poids en matière d'information et d'orientation des patients, la pression que ces derniers, s'ils sont bien informés (et s'ils ont des alternatives), pourraient exercer sur des praticiens et pharmaciens soucieux de garder leur clientèle, ainsi que l'attraction de pratiques moins coûteuses pour chacun, peuvent permettre leur diffusion.
La négociation se révèle ainsi constitutive de la pratique du soin en réseau, non comme mode de régulation, mais beaucoup plus fondamentalement comme la seule ressource utilisable pour mettre en compatibilité les systèmes d'activité fondamentalement hétérogènes nécessaires au soin de chaque malade et de tous les malades. La négociation est à la fois le révélateur des contradictions provenant de cette hétérogénéité, son mode de visibilisation, mais c'est aussi un moteur d'évolution et de développement quand elle est, non seulement instituée, mais réellement instituante. Elle implique de la part des acteurs des types de compétences et de pratiques spécifiques.
·
Barcet A., J. Bonamy et M. Grosjean (2003), « Une innovation de service par la mise en réseau de services », Économie et Société, EGS, NËš 5, 11/2003, pp. 1897-1916
·
Bonamy J., A. Barcet, M. Grosjean et F. Martin (2002), Connaissances, communication et technologies de l'information et de la communication dans les nouveaux types de services, Contrat DARES / Ministère du Travail.
·
Borzeix A. et B. Fraenkel (coord.) (2001), Langage et Travail. Communication, cognition, action, Paris, CNRS Éd.
·
De Terssac G. (1992), L'autonomie dans le travail, Paris, PUF.
·
Dodier N. (2001). « La négociation à l'œuvre dans le fonctionnement des réseaux techniques », dans C. Thuderoz et A. Giraud-Héraud, coordonné par, La négociation sociale, Paris, CNRS Éd., p. 253-264.
·
Ehlich K. et J. Wagner (Eds) (1995). The Discourse of Business Negotiation, Berlin/ New-York, Mouton de Gruyter.
·
Engeström Y. (1987), Learning by expanding : an Activity-Theoretical Approach to Developmental Research, Helsinki, Orienta-Konsultit.
·
Engeström Y., R. Engeström et T. Vähäaho (1999), “When the center does not hold : the importance of knotworking”, dans S. Chaïking, et al., (éd)., Activity Theory and Social Practice : Cultural-historical approaches, Aarhus : Aarhus University Press.
·
Goodwin C. et M.H. Goodwin (1996), ``Seeing as a Situated Activity : Formulating Planes", in Y. Engeström et D. Middleton (Eds.), Cognition and Communition at work, Cambridge, Cambridge University Press, pp. 61-95.
·
Grosjean M. (2004), « Le mistigri de la négociation dans les services », in M. Grosjean et L. Mondada (sous la dir. de), La négociation au travail, Lyon, ARCI/PUL, pp. 121-152
·
Grosjean M. et M. Lacoste (1999), Communications et intelligence collective. Le travail à l'hôpital, Paris, PUF.
·
Habermas J. (1987), Théorie de l'agir communicationnel, Tome 1, Rationalité de l'agir et rationalisation de la société, Paris, Fayard.
·
Henry J. (2002), Activités de coordination d'un réseau de soins, Mémoire de maîtrise de psychologie Lyon, Université Lyon 2.
·
Henry J. et M. Grosjean (2004), « La négociation au cœur du travail : l'exemple du travail en réseau », in M. Grosjean et L. Mondada (sous la dir. de), La négociation au travail, Lyon, ARCI/PUL, pp. 261-283.
·
Leontiev A.N. (1978), Activity, Consciousness and Personnality, Englewood Cliffs, Prentice Hall
·
Reynaud J. D. (1995). Le conflit, la négociation et la règle, Toulouse, Octarès Éditions.
·
Sarangi S. et C. Roberts (Eds) (1999), Talk, Work and Institutional Order. Discourse in Medical, Mediation and Management Settings, Berlin, New York, Mouton de Gruyter.
·
Strauss A. (1992), La trame de la négociation. Sociologie qualitative et interactionnisme, Paris, L'Harmattan.
·
Vygotski L. (1920), Pensée et langage, Paris, Ed. Sociales, 3ème édition, 1997.
·
Zartman W. (1977), The Negotiation Process. Theories and Applications, Beverly Hills, Sage.
[1]
Circulaire DGS/SQ 2/DAS/DH/DSS/DIRMI n
Ëš 99-648 du 25 novembre 1999 relative aux réseaux de soins préventifs, curatifs, palliatifs ou sociaux. (Texte paru au Bulletin Officiel de janvier 2000).
[2]
Citation extraite des statuts de l'association
[3]
Y travaillent : trois infirmières coordinatrices permanentes à temps partiel, une assistante, un animateur réseau, un médecin (temps partiel), une ergothérapeute, une secrétaire, une assistante sociale, une psychologue (temps partiel). Le Président du Réseau, très actif dans l'animation, est un médecin de l'hôpital.
[4]
107 patients en 2000, 207 en 2001, 360 en 2002, 455 en 2003.
[5]
Cela implique parfois une visite à domicile.
[6]
Il est probable aussi que, dans le sillage du travail d'accréditation réalisé par les hôpitaux, vont s'imposer des normes de qualité de soins en réseau qui contribueront à homogénéiser les pratiques. Par ailleurs des incitations économiques des Caisses Maladie, des Mutuelles ou de l'Etat pourraient contraindre les partenaires à s'investir plus étroitement dans le fonctionnement des réseaux.