Négociations
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-462-4
147 pages

p. 91 à 109
doi: en cours

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Varia

no 2 2004/2

2004 Négociations Varia

Dispositifs de médiation et facilitation en négociations complexes : un regard en termes de dynamiques de groupes

Laurence de Carlo ESSEC
Les médiateurs, et les facilitateurs en général, sont reconnus pour aider les négociations dans différents domaines. Ils assistent les parties dans la recherche d'un accord. Leur rôle est particulièrement important dans les processus de décision complexes comme ceux du champ de l'aménagement et de l'environnement.
Dans cet article, nous portons un regard sur les médiateurs et facilitateurs dans leur dimension d'animateurs de groupe et nous analysons les médiations et facilitations en termes de dynamique de groupe. Nous basant sur la théorie des groupes de Bion (2002), nous définissons deux niveaux d'analyse des groupes. Le « groupe de travail », qui possède des missions spécifiques, lesquelles doivent être mises en œuvre dans la réalité sociale (Herbert et Trist, 1953). Le groupe de travail est celui de l'apprentissage et des processus de développement. Et le « groupe de base » : les hypothèses de base dépendance, attaque-fuite et couplage, sont des systèmes de réponse primitifs émotionnels et non appris alternant l'un avec l'autre. L'organisation du groupe de base peut être en conflit avec celle du groupe de travail, dont la performance peut en être gravement entachée (Herbert et Trist, 1953). Nous montrerons, à travers l'étude d'un cas, que le fait de prendre en compte ces deux niveaux d'analyse du groupe et leurs tensions permet d'améliorer les processus de médiation et de facilitation.Mots-clés : médiation, facilitation, dynamique de groupe, groupe de travail, groupe de base.
Mediators, and facilitators in general, are recognized in their work to help negotiations in different domains. They help the parties in finding an agreement. Their role is especially important in complex decision processes as in the field of planning and environment.
In this paper, we look at mediators and facilitators in their dimension of group animators and we study mediation and facilitation in terms of group dynamics. Based on Bion' s theory of groups (2002), we define two levels at which a group dynamic can be analyzed. The “work group”, i.e. a group “concerned with specific tasks that must be met and undertaken in social reality” (Herbert and Trist, 1953). The work group involves learning and development processes. And the “basic assumption group” : “the basic assumptions [...] dependence, fight-flight and pairing, which are unlearned, primitive emotional response systems existing as cohesive patterns that alternate with each other. The basic group organization may be in conflict with the [...] (work) organization, and is often unrecognized by members of the group, whose level of performance may be severely impaired in consequence.” (Herbert and Trist, 1953). We will show, through a case study, that, taking into account these two group dimensions and their tensions, we can improve mediation and facilitation processes.Keywords : mediation, facilitation, group dynamic, work group, basic assumption group.
 
Introduction
 
 
À l'heure de la généralisation des décisions multipartites, la question des processus est devenue centrale. En particulier, la gouvernance des affaires publiques requiert des processus de concertation visant à permettre à de multiples acteurs, aux légitimités différentes, de participer aux décisions publiques. L'intérêt de ces processus réside à la fois dans le partage des pouvoirs qu'ils impliquent et dans leur capacité à permettre de trouver de nouvelles solutions à d'anciens problèmes. C'est à cette seconde dimension que nous nous intéressons ici : l'enjeu de la créativité des processus de concertation sera étudié sous l'angle de la dynamique des groupes formés par leurs participants. Ces processus complexes sont animés par des médiateurs ou facilitateurs dont le rôle sera discuté.
L'approche développée montre que la seule mise en place de processus de concertation est loin de permettre l'émergence de solutions ou de propositions créatives en matière de décision. Il ne s'agit pas seulement d'édifier des « tuyauteries sans contenu, étant attendu que l'existence en tant que telle de ces tuyaux et les interactions qu'ils favoriseront modifieront à la fois les comportements et les valeurs des bénéficiaires - participants » (Thoenig, 1998, p. 31), mais de discuter des conditions dans lesquelles les processus de concertation pourront laisser place à la créativité de leurs participants. Ainsi, on verra que les groupes ont tendance à adopter certaines dynamiques avec lesquelles le médiateur ou facilitateur, s'appuyant sur un cadre de référence, devra compter. La conceptualisation proposée sera illustrée par une expérience de facilitation dans le domaine de l'environnement urbain et de la démocratie locale.
 
Médiation, facilitation, conciliation et animation de groupe
 
 
Une définition classique de la médiation, utilisée en Amérique du Nord, met l'accent sur la réunion de parties qui participent volontairement à un processus et partagent la responsabilité de trouver un accord unanimement, le médiateur étant considéré comme neutre et ne devant pas proposer personnellement un accord (Gray, 1997; Mermet, 1998). En France, l'ensemble de ces règles est rarement respecté, et on parlera plus facilement de facilitation, dans un sens plus large. En l'occurrence, les facilitateurs aident un ensemble d'acteurs à interagir en vue d'élaborer ensemble des solutions ou au moins des propositions communes sur un sujet ou un projet sur lequel ils ont des divergences (en s'inspirant de la définition de la négociation énoncée par Dupont, 1994). La notion d'aide à la négociation demeure vague et englobe, dans la réalité des processus, des techniques et comportements très différents. En effet, l'aide peut se limiter au fait de favoriser l'expression de chacun en veillant à l'équité des prises de parole, ou aller jusqu'à la proposition de solutions sur le contenu de la discussion. En fait, ces typologies, claires dans l'abstrait, ne se retrouvent pas aussi distinctement dans la réalité, comme toute séparation entre fond et forme.
Une enquête menée au Canada auprès de 88 médiateurs (Picard, 2002) a montré qu'ils se définissent eux-mêmes à 90 % comme des facilitateurs. Dans certains cas, cela signifie aider l'exploration des besoins et intérêts, la reconnaissance des émotions, l'accroissement de la compréhension, l'empowerment et l'auto-détermination des parties; dans d'autres cas, il s'agit pour eux de guider le processus, explorer les options en vue d'un accord, et rendre possible la résolution conjointe des problèmes (Picard, 2002, p.265).
Touzard (1977), pour sa part, distingue la médiation de la conciliation tout en reconnaissant que, dans la pratique, la différence entre les deux concepts est faible. Le conciliateur a un rôle moins actif que le médiateur : « il consiste à réunir ensemble les parties dans des circonstances et une ambiance plus propice à une discussion sereine pour la recherche d'un accord » (p.154). Le médiateur, quant à lui, participe plus activement au processus, puisqu'il peut intervenir sur le fond en faisant des propositions et même en formulant des recommandations.
Nous retiendrons ici le socle commun à toutes ces définitions : le médiateur, comme le facilitateur et le conciliateur, « facilitent les relations et les communications entre les parties » (Touzard, 1977, p. 154). C'est cette dimension de leur rôle que nous allons explorer, nous centrant sur l'animation de groupes commune à ces différents tiers.
Nous allons en particulier explorer les dynamiques sous-jacentes dont la prise de conscience va permettre au facilitateur (employé au sens large pour signifier les tiers définis ci-dessus) de mener à bien sa mission. Autrement dit, il s'agit de montrer la nécessité du positionnement précis du facilitateur dans un dispositif, en fonction de la dynamique des groupes avec lesquels il travaille.
On peut déjà affirmer que, quel que soit le groupe d'acteurs, le facilitateur réalise un travail d'interprétation, c'est-à-dire qu'il dégage le sens latent des paroles des acteurs afin que celui-ci soit compréhensible aux autres et serve de base à l'élaboration d'autres discours. C'est ainsi qu'il aide la communication entre les parties. Un tel intérêt pour cette dimension du rôle du facilitateur s'inscrit dans une vision de la négociation comme un système d'interprétation dans lequel le langage et les symboles tiennent une place essentielle (Putnam et Roloff, 1992).
La recherche en négociation connaît aujourd'hui un regain d'intérêt pour cette dimension communicationnelle, c'est ce que nous allons voir maintenant, avant de discuter de l'assimilation d'une négociation entre acteurs à un groupe, vision sur laquelle s'appuie notre proposition théorique.
 
Des émotions aux défenses des acteurs
 
 
La recherche psychosociologique en négociation pose aujourd'hui en de nouveaux termes la question de la communication entre acteurs. Le rôle des émotions est prégnant dans cette nouvelle problématisation (Watkins, 1999; Shapiro, 2002; 2003). L'influence des émotions des acteurs sur le processus et les résultats des négociations est montrée. À certains moments, les acteurs peuvent être submergés par la colère, la haine, le ressentiment ou la peur. Leur raison ne gouverne plus leurs pensées et leurs actes deviennent alors irrationnels. Ils ne sont plus à l'écoute des autres parties, ne prennent plus en compte les différents points de vue, et/ou ils ne défendent plus leurs propres intérêts (Shapiro, 2003). Ces débordements émotionnels peuvent conduire à des impasses, des escalades conflictuelles ou des accords gagnant-perdant. Les modèles existants en négociation apparaissent trop statiques au regard des dynamiques émotionnelles en jeu. Ils ne permettent pas de caractériser les dynamiques psychosociologiques qui régissent les interactions entre parties, ces dynamiques donnant lieu à des interactions qui ne sont que partiellement contrôlables et prédictibles (Watkins, 1999).
Face à un tel diagnostic, établi de longue date par les précurseurs nord-américains de l'approche psychosociologique de la négociation, les premiers auteurs préconisaient aux acteurs de séparer les enjeux des personnes (Fisher, Ury et Patton, 1982). Autrement dit, de séparer la partie rationnelle et la partie émotionnelle des négociations, pour ne considérer que la première afin de prendre la meilleure décision possible. Mais, bien souvent, le problème semble constitué par les personnes avec lesquelles il faut négocier (Wu et Laws, 2003). L'autre peut chercher par tous les moyens à anéantir des tentatives de dialogue constructif. Quels outils conceptuels utiliser alors pour appréhender une telle situation ? Comment négocier concrètement dans ce cas ?
Ou bien le négociateur a lui-même l'impression d'être pris dans un vertige émotionnel qui le rend incapable de raisonner (Shapiro, 2003). Les mêmes questions se posent encore ici.
Le renouvellement actuel du questionnement psychosociologique en négociation nous permet de porter des diagnostics plus fins quant aux problèmes interactionnels en jeu. Ces diagnostics montrent la complexité des phénomènes émotionnels. En particulier, ils mettent en évidence le fait que des prescriptions adressées aux acteurs leur préconisant d'adopter de nouvelles attitudes seraient insuffisantes et/ou inadéquates pour mener à bien leurs négociations. En effet, il apparaît que la raison des acteurs est dépassée dans les problèmes en jeu. L'appel à la raison du négociateur pour les résoudre ne peut alors constituer une solution.
Les recherches menées sur le discours en médiation montrent que le médiateur, quant à lui, « utilise la structure du discours pour guider l'interaction vers un résultat satisfaisant. En particulier, les médiateurs font avancer les parties vers un accord en minimisant les disputes, et en mettant l'accent sur la proximité entre les camps, en changeant les sujets de discussion en réponse à des doléances des parties, et en donnant de l'ampleur aux réponses de leurs clients par l'approbation ou le silence » (traduction libre de l'auteur) (Putnam, 2003, pp. 36-37).
Les réactions des médiateurs sont analysées très finement en fonction des discours des parties.
Une partie des recherches sur les discours en négociation s'est intéressée à l'intensité du langage utilisé. Elle a montré l'importance des affects sous-jacents aux discours, lesquels s'expriment par des métaphores colorées, des mots complexes ou des adjectifs et adverbes intenses (Putnam, 2003). En particulier, la force des affects décroît au fil du processus de négociation. De manière générale, le médiateur se conçoit souvent comme devant reconnaître les émotions des parties (Picard, 2002).
Mais quelles sont les dynamiques qui conduisent à l'expression des affects et émotions ? Autrement dit, quelle reconnaissance de quelles émotions le médiateur doit-il mettre en œuvre ?
C'est la prise de conscience par le médiateur ou facilitateur des dynamiques psychosociologiques sous-jacentes aux interactions entre les parties qui lui permettra de positionner son intervention. Aujourd'hui, les praticiens ne proposant pas une vision consensuelle de leur pratique de la médiation (Kolb et al., 1994; Picard, 2002), des prescriptions en la matière peuvent apporter une valeur ajoutée à ce champ de pratiques et de recherche.
C'est ce que nous nous proposons de faire ici en introduisant la dimension inconsciente des comportements des acteurs, laquelle précisément concerne les processus psychiques sur lesquels la raison des acteurs n'a pas de prise. La psychosociologie sur laquelle nous nous appuyons, d'inspiration psychanalytique et basée sur les travaux de Mélanie Klein, réserve une place importante aux phénomènes inconscients dans les interactions entre individus. Plus précisément, nous faisons référence aux travaux de Wilfried Bion qui s'inscrivent dans l'école de la relation d'objet créée en Grande-Bretagne par Mélanie Klein, pour laquelle les relations avec autrui jouent un rôle central dans le développement de l'individu. Les travaux de Bion et d'auteurs plus récents sur lesquels nous nous basons, en particulier l'école de psychanalyse groupale française, avec Anzieu, ou un psychosociologue d'inspiration psychanalytique, avec Enriquez, s'intéressent aux groupes. Aussi, avant de présenter leurs concepts et de les utiliser dans le cadre de négociations complexes, nous montrerons tout d'abord la légitimité de l'utilisation de ces travaux par la possibilité d'assimiler une négociation à un groupe tel qu'ils le définissent.
 
La dimension groupale des négociations complexes
 
 
Avec Eugène Enriquez (1992, p. 100), un groupe sera défini ici comme « un ensemble de personnes pouvant communiquer ensemble si possible face à face (donc de trois à cent personnes environ, ce dernier chiffre étant arbitraire). Il est des groupes de dix personnes où la communication est impossible car chacun campe sur ses positions et des groupes de trois cents personnes où la discussion peut être libre et la communication ``relativement authentique". »
La notion de coprésence est essentielle pour Anzieu et Martin (1997), qui définissent le groupe comme une réunion de personnes. Ainsi, pour eux, le terme de groupe social tel qu'utilisé par les sociologues pour désigner des classes sociales est impropre. Un groupe commence à partir de trois personnes, quand un tiers vient se joindre à une paire. Mais les phénomènes typiquement groupaux surgissent à partir de quatre personnes quand le nombre de combinaisons de coalitions est supérieur au nombre de membres du groupe. Ainsi, à trois, il existe trois coalitions possibles : AB, BC, AC, tandis qu'à quatre, il en existe six : AB, AC, AD, BC, BD, CD (Anzieu et Martin, 1997, pp. 27-28). Ces auteurs distinguent différents types de groupes selon leur taille. En particulier, ils définissent le groupe large : il compte entre 25 et 50 personnes qui discutent d'un sujet commun. Les groupes larges se caractérisent par le fait que chacun n'a pas une perception individualisée des autres mais est l'objet de regards et de discours entendus non maîtrisables. Ceci se traduit chez les individus par une menace pour leur identité et une recherche de liens avec autrui (p. 41). Néanmoins, des caractéristiques communes définissent tous les types de groupe : l'apparition d'un leader, l'identification des individus les uns aux autres et leur adhésion inconsciente à des représentations sociales imaginaires (p. 43). Ce sont ces caractéristiques communes que nous traiterons plus particulièrement à travers le modèle de Bion.
Ces définitions du groupe correspondent à la réunion des parties dans le cadre de négociations complexes, lesquelles incluent un grand nombre d'acteurs. Autrement dit, les négociations complexes peuvent être comprises comme des cas particuliers de groupes. Anzieu et Martin emploient pour leur part le terme de « groupes de négociation ». Les parties « interagissent dans le but d'atteindre une position acceptable au regard de leurs divergences » (Faure et al., 1998, p.5). Elles forment bien un groupe au sens d'Enriquez (1992, p. 100), en tant que « porteur d'un projet, et en tant qu'il peut être à la fois analyste et acteur de son action ». La définition de la négociation proposée par Walton et McKersie (1965, p. 35) met également l'accent sur cette dimension groupale, la négociation étant considérée comme « l'interaction de deux unités sociales complexes au moins qui essaient de définir ou redéfinir les termes de leur interdépendance » (traduction libre de l'auteur).
 
Les dynamiques des groupes de négociation
 
 
Les phénomènes de groupe, tels les négociations complexes, suscitent des dynamiques particulières. Ils engendrent des angoisses [2] qui conduisent à la formation de mécanismes de défenses psychiques [3] spécifiques. Ces angoisses et défenses groupales doivent être prises en compte dans la conception des dispositifs de médiation et facilitation. En particulier, « l'école kleinienne anglaise a depuis 1950 identifié le niveau d'angoisse dans les groupes comme psychotique et constaté que les angoisses persécutive et dépressive s'y trouvent accentuées par la non directivité. » (Anzieu, 1996, p.10).
L'école kleinienne ou théorie de la relation d'objet, dont Bion est l'un des continuateurs, s'est développée en Grande-Bretagne grâce aux travaux de Mélanie Klein, Michaël Balint, W.R. D. Fairbairn, Donald W. Winnicott et Harry Guntrip. Cette théorie, tout en s'y référant, diffère de l'approche freudienne car elle met l'accent sur les relations que l'enfant entretient dès sa naissance avec son environnement, alors que, pour Freud, le nourrisson est guidé par des besoins d'ordre animal (faim, soif, plaisir) mais ne peut entrer d'emblée en relation avec autrui. Dans la théorie de la relation d'objet, l'enfant cherche avant tout à se lier à un objet, au sens d'une structure mentale interne qui se forme précocement au cours du développement (Fox, 1996). Ces objets sont des introjections des expériences que l'enfant développe avec les personnes qu'il côtoie, en particulier avec sa mère, souvent première relation introjectée.
L'introjection conduit au clivage. L'enfant ne supportant pas certaines émotions comme la colère ou l'envie [4], il les sépare des autres (parties clivées) et les projette sur une autre personne puis s'identifie à elles chez la personne concernée pour retrouver son intégrité, dans un processus d'identification projective. L'identification projective, pour Klein, relève de fantasmes agressifs et sadiques qui sont source d'angoisse (Laplanche et Pontalis, 1998). Le processus de clivage se déroule dès les six premiers mois de la vie, période nommée position schizo-paranoïde par l'école kleinienne. Selon la capacité de sa mère à contenir ses émotions négatives, l'enfant progressera ou non, à partir du sixième mois, vers la position dépressive. Il réintègrera alors ses parties clivées, pouvant ainsi se séparer de sa mère après avoir retrouvé son intégrité. L'enfant est alors conscient de ses bons et mauvais sentiments, de même que de ceux de sa mère. Si le clivage primitif est perturbé par des sentiments d'envie trop intenses et une culpabilité précoce, les mécanismes paranoïdes et schizoïdes prédominent, comme l'angoisse persécutive (Klein, 1998). L'angoisse dépressive, quant à elle, prédomine quand l'enfant « aborde la position dépressive et devient capable de mieux affronter sa réalité psychique; il perçoit aussi que ce que l'objet a de ``mauvais" est dû, dans une large mesure, à sa propre agressivité et à la projection de celle-ci. » (Klein, 1998, p. 39).
Un enfant qui a atteint la position dépressive pourra, étant adulte, faire l'expérience de l'empathie, et deviendra au pire névrosé. Un enfant qui n'aura pu atteindre cette position va continuer, adulte, à cliver ses émotions. Ce type de développement correspond aux personnes « borderline » (Fox, 1996). Les situations de groupe ravivent en particulier les angoisses dépressive et persécutive, qui seront donc vécues différemment selon le développement de chacun.
Nous aborderons les résistances classiques à l'angoisse qui se développent dans les groupes dès qu'ils se forment; résistances auxquelles les médiateurs et facilitateurs auront à se confronter pour que les groupes puissent faire preuve de créativité. Les médiateurs et facilitateurs devront développer un certain type d'interactions avec les parties, afin de ne pas se laisser piéger dans des rôles que celles-ci voudraient leur faire jouer pour lutter contre leurs angoisses. On verra que ces résistances auront aussi à être affrontées par la création d'un cadre, soit des règles précises qui assurent que les dites résistances n'envahissent pas tout l'espace d'interaction, mais restent circonscrites et puissent être élaborées (c'est-à-dire arriver à la conscience des parties sans susciter trop d'angoisse et être discutées partiellement afin d'être dépassées).
 
Des phénomènes de groupe spécifiques : l'illusion, la croyance et l'idéalisation comme mentalités de groupe
 
 
Didier Anzieu (1996, p.11) définit l'illusion groupale comme un des principaux phénomènes de groupe : « [...] l'illusion groupale [...] désigne certains moments d'euphorie fusionnelle où tous les membres du groupe se sentent bien ensemble et se réjouissent de faire un bon groupe. Du point de vue dynamique, l'illusion groupale apporte une tentative de solution au conflit entre un désir de sécurité et d'unité d'une part, une angoisse de morcellement du corps et de menace de perte de l'identité personnelle dans la situation de groupe d'autre part. »
L'illusion groupale constitue une des résistances du groupe dans son rapport à la réalité. En effet, bercés par l'illusion groupale, les parties ne peuvent considérer toutes les dimensions de la réalité, certaines demeurant masquées afin que les parties puissent se sentir bien ensemble. Ainsi, l'illusion groupale limite l'émergence de solutions satisfaisantes pour toutes les parties en présence.
Paradoxalement, l'illusion groupale est également un phénomène nécessaire à la créativité d'un groupe, au sens où elle permet aux parties de coopérer et d'avancer dans la recherche d'une position acceptable au regard de leurs divergences. En effet, comme le souligne Eugène Enriquez (1992), pour qu'un projet commun, et plus spécifiquement ici une position acceptable, voie le jour, il est nécessaire que les désirs des parties soient canalisés et valorisés.
L'auteur définit deux autres phénomènes de groupe : l'idéalisation et la croyance. L'idéalisation du projet à concevoir est indispensable à sa réalisation, afin de donner aux parties l'énergie nécessaire à sa définition. La croyance, quant à elle, comporte une dimension défensive plus importante, au sens où il s'agit d'un dispositif symbolique qui en vient à combler tout doute et tout travail sur soi. La croyance évacue la recherche de la vérité, c'est-à-dire qu'elle n'autorise pas le questionnement pluraliste nécessaire à la recherche d'une position acceptable par les parties. Néanmoins, un certain degré de croyance est inhérent à tout projet, au même titre que l'illusion.
Ces phénomènes de groupe ont été désignés sous le vocable de mentalités de groupe par Wilfried Bion (2002, p. 30) : « Je ferai [...] l'hypothèse d'une mentalité de groupe constituant le fonds commun où sont versées les contributions anonymes des participants à un groupe et grâce auquel les pulsions et les désirs que celles-ci contiennent peuvent être satisfaits. Toute contribution à cette mentalité de groupe doit se conformer aux autres contributions anonymes ou êtres soutenues par ces dernières ». La mentalité d'un groupe est donc constituée d'un ensemble de stratégies d'évasion et de déni, quasi-instinctive, non-apprises, inconscientes, opposées aux buts conscients, intentions et efforts du groupe (Armstrong, 1998). On peut aussi la définir comme « l'aspect collectif et indifférencié des émotions et des fantasmes » (Delhez, 1990, p. 66). En effet, si le groupe peut fournir à un participant la possibilité de garder l'anonymat tout en s'exprimant (par exemple en exprimant de l'hostilité sans que cette hostilité paraisse provenir de lui), alors un système global d'anonymat, concernant tous les participants, peut être mis en place inconsciemment dans le groupe. Ce système d'anonymat équivaut à un refus ou une évasion par rapport à des phénomènes spécifiques de groupe (comme l'hostilité en particulier). On est alors dans l'illusion, l'idéalisation ou la croyance.
Paradoxalement, comme on l'a vu, la capacité d'un groupe à mobiliser sa mentalité de groupe constitue une force inconsciente de coopération entre ses membres (Armstrong, 1998).
L'existence de ces phénomènes de groupe spécifiques a conduit plusieurs auteurs à considérer qu' un groupe doit être appréhendé à plusieurs niveaux, dont un qui prenne en compte ces phénomènes.
 
Le groupe de travail et le groupe de base : deux niveaux d'appréhension du groupe
 
 
Pour Wilfried Bion (2002), un groupe doit être appréhendé à deux niveaux par son animateur. Le concept de groupe de travail rend compte de l'organisation rationnelle du groupe. Le groupe de travail se réunit pour mener à bien une tâche, un projet. Ses membres cherchent à coopérer par des méthodes rationnelles en mettant en place, en général, des règles de procédure. Ce groupe est dirigé par des personnes légitimées par ses membres. Notre expérience quotidienne des groupes de travail nous montre leur capacité de coopération. C'est à ce niveau de compréhension que sont en général appréhendés les groupes et, en ce qui nous concerne, les processus de négociation et de consultation.
Bion montre qu'il existe un autre niveau d'appréhension du groupe auquel se forment d'autres types de coopération, inconscients ceux-ci : il s'agit du groupe de base. Certains présupposés captent l'énergie du groupe et l'attirent vers une des trois structures de base définies par Bion et que nous verrons dans le paragraphe suivant. Le groupe de travail est ainsi en proie à une angoisse due à la lutte qu'il mène contre des forces qu'il ignore.
Du point de vue dynamique, c'est au niveau du groupe de base qu'émerge la culture du groupe, laquelle est fonction du conflit entre les désirs de l'individu et la mentalité du groupe. Les trois structures ou hypothèses de base définies par Bion correspondent à des types distincts de tentatives de résolution de ce conflit. Les hypothèses de base caractérisent des cultures de groupe différentes, sachant que si une hypothèse de base domine dans une culture de groupe, elle n'y apparaît pas seule et son influence évolue dans le temps par rapport aux autres. Autrement dit, pour Bion, un groupe se forme en tant que tel , et donc possède une culture de groupe, quand une situation affective spécifique se met en place en son sein.
Pour sa part, Eugène Enriquez (1992) nomme respectivement instance institutionnelle et instance pulsionnelle les deux dimensions du groupe. Ainsi, le consultant en organisation ou le chercheur amené à travailler avec un groupe devra non seulement explorer comment les normes sont posées et intériorisées (instance institutionnelle) mais aussi s'intéresser à la manière dont les membres du groupe supportent les angoisses propres au processus de groupe, comment en particulier ils affrontent la peur de l'effondrement.
Cette distinction correspond à celle faite par Freud entre les deux modes de fonctionnement de l'appareil psychique, soit, d'une part, le processus primaire, qui caractérise l'inconscient, et le processus secondaire, qui caractérise le conscient-préconscient (Delhez, 1990).
Afin que le groupe puisse être créatif, son animateur devra aider les membres du groupe à prendre conscience de leur peur du groupe de base. L'animateur doit susciter un travail de symbolisation parmi les membres du groupe de telle sorte qu'ils puissent parvenir à mieux se représenter leur environnement social et leur fonctionnement interne. Le groupe pourra ainsi se donner des objectifs et se soumettre aux règles nécessaires pour les atteindre. Un tel dispositif lui permettra non pas seulement de satisfaire les désirs inconscients des uns et des autres mais aussi d'agir dans le sens d'un intérêt commun défini au-delà du groupe (Anzieu, 1996).
Une telle distinction entre deux ou trois niveaux d'appréhension des groupes se retrouvent chez des auteurs ayant travaillé sur les processus de décision : la managerial grid de Blake et Mouton distingue le souci de la production du souci des relations; le modèle de Benne et Sheats rend compte des rôles centrés sur la tâche, des rôles de maintien de la cohésion du groupe et des rôles liés à la satisfaction des besoins individuels de ses membres, ces derniers constituant des obstacles à la fois à la réalisation de la tâche et à la cohésion (Delhez, 1990; Anzieu et Martin, 1997). L'approche de Bion permet plus spécifiquement d'appréhender et de répondre aux résistances, angoisses, désirs et émotions apparaissant dans les groupes grâce à la prise en compte des phénomènes inconscients.
 
Les trois structures de base d'un groupe
 
 
Les structures ou hypothèses de base d'un groupe définies par Bion sont au nombre de trois : attaque- fuite, couplage et dépendance.
Attaque - fuite
Un groupe soumis à l'hypothèse de base attaque- fuite agit comme s'il devait fuir quelque chose ou l'attaquer. Un tel groupe a tendance à ignorer toute activité qui ne relève pas ni de l'attaque ni de la fuite ou à transformer toute activité en attaque et/ou fuite. Le leader d'un tel groupe doit accepter les invitations du groupe à reconnaître l'existence d'un ennemi pour pouvoir garder sa légitimité. Ou bien, si le groupe ne se voit pas d'ennemi, il se choisira un leader qui en définira un (Bion, 2002, pp. 42-43). Dans de tels groupes, un leader qui souhaite le rester exprimera les mêmes émotions que les participants, en particulier la haine et la colère. Bion, qui a animé de tels groupes en ayant identifié cette demande inconsciente des participants sans vouloir s'y soumettre, a constaté que ses actions et paroles étaient difficilement acceptées (p. 47). Les participants ressentent donc tout à la fois la liberté de s'exprimer librement et la frustration de ne pas se conduire en adultes responsables car leurs sentiments négatifs ne sont pas contenus. Ils vivent en cela un conflit interne. C'est pour cela que les participants ressentent un soulagement quand ils passent de cette culture de groupe à une culture basée sur le couplage (voir paragraphe suivant), celle-ci permettant le « dépôt » dans un couple de participants des émotions négatives dont il porte en lui la promesse de résolution. On retrouve le même soulagement lors du passage de la culture attaque-fuite à la culture de dépendance (voir suite). Dans cette dernière, en effet, un leader est assimilé à un père dont sont dépendants les participants. Ce leader peut ainsi contenir les émotions négatives des participants, donc les soulager de débordements émotionnels. On verra que ces deux autres cultures provoquent d'autres types de frustrations pour les participants. Le passage d'une culture à une autre s'effectue quand les frustrations propres à une culture deviennent trop importantes pour les membres du groupe et/ou grâce aux interprétations de l'animateur.
Il peut arriver également que le leader (dans le cas de l'animateur du groupe en particulier), soit considéré comme un ennemi dans la structure attaque-fuite, en particulier s'il se préoccupe de l'intérêt individuel des participants, ce qui n'est pas compris dans l'hypothèse de base. Le leader, s'il s'agit de l'animateur du groupe, doit dans ce cas s'appuyer sur la légitimité que lui confère son rôle pour conserver sa place et ne pas être exclu du groupe.
Couplage
Un groupe fonctionnant sur le modèle du couplage va privilégier la formation d'un couple en son sein. Pour Bion, « Chaque fois que deux personnes établissent ce genre de relations dans un groupe – qu'il s'agisse d'un homme et d'une femme, de deux hommes ou de deux femmes –, l'hypothèse de base pour le groupe comme pour le couple lui-même semble être celle d'une situation sexuelle. C'est comme si le sexe constituait la seule raison possible permettant à deux individus de se rapprocher. Le groupe tolère cette situation et, en dépit de sourires entendus, on dirait qu'il est disposer à laisser cette situation se perpétuer indéfiniment. [...] Or, il est clair que deux membres d'un groupe peuvent se rapprocher pour des motifs non sexuels. Il doit donc nécessairement y avoir un conflit important entre le désir du couple de poursuivre ses buts conscients, et les émotions qui découlent de l'hypothèse de base selon laquelle le seul motif qui puisse les rapprocher est de nature sexuelle » (2002, p. 39). Le couple est vu comme potentiellement procréateur, comme un messie. De tels groupes font une grande place à l'espoir; l'espoir qu'un couple sauveur naisse dans le groupe et lui permette d'échapper à des émotions négatives telles que la haine, la destructivité ou le désespoir (Armstrong, 1998). Le rôle de l'animateur y est particulièrement difficile car le groupe s'oppose aux conversations avec lui, c'est-à-dire ne lui reconnaît pas de place privilégiée (Bion, 2002, p. 47).
Dépendance
Enfin, un groupe fonctionnant selon le mode de dépendance se comporte comme s'il devait être protégé et soutenu par un leader dont sa survie dépend. Le groupe se positionne comme immature et devant par conséquent être protégé par un leader. Lorsque le groupe se dote effectivement d'un tel leader, il est soulagé, c'est-à-dire que ses tensions, son angoisse diminue. En effet, les sentiments négatifs peuvent être exprimés et contenus par le leader. Autrement dit, le leader est tenu pour responsable des actes immatures des participants.
Le leader d'un groupe dépendant est investi de pouvoirs de sorcellerie, de magie. Il doit pouvoir résoudre des problèmes complexes, même si ceux-ci ne peuvent l'être rationnellement. Les participants, pour leur part, ne s'attachent, dans le discours et le comportement du leader, qu'à ce qui renforce leur propre système de convictions. Autrement dit, le groupe fait en sorte de définir un personnage dont il peut dépendre. Alors que le groupe de travail reconnaît l'intérêt de l'apprentissage par l'expérience, le groupe de base dépendant se méfie d'un tel apprentissage qui pourrait modifier la structure du groupe de base et faire perdre au leader son statut omniscient. Dans les groupes dépendants, les participants fuient (les problèmes complexes en particulier) tandis que le leader est précisément chargé de les résoudre. Si ce dernier joue le rôle que le groupe attend de lui, il va donc se placer en situation d'« attaque », c'est-à-dire, dans ce cas, qu'il va rechercher les interactions avec les membres du groupe. Bion a constaté en particulier que dans de tels groupes, la peur est un sentiment dominant chez les participants.
L'hypothèse de base dépendance est la plus durable pour un groupe. En effet, ni l'hypothèse attaque-fuite, ni l'hypothèse couplage ne permettent d'envisager la survivance de l'attitude des participants. Dans le premier cas, l'attaque et la fuite détruisent la cohésion du groupe. Dans le second cas, le couple, finalement, ne procrée pas, c'est-à-dire qu'il ne dispose pas de capacité créative supérieure. Par contre, l'hypothèse de dépendance est susceptible de se perpétuer plus longtemps, si les frustrations qui lui sont propres ne sont pas trop fortes. Il s'agit en l'occurrence de sentiments de culpabilité dus à l'importance des exigences des participants par rapport au leader.
Les découvertes de Bion ont été faites pendant et après la seconde guerre mondiale en Grande-Bretagne, et basées sur différents terrains. Bion a en particulier été chargé de la réadaptation de vétérans et anciens prisonniers de guerre dans un hôpital psychiatrique militaire. Cette expérience a réussi grâce à la création d'un dispositif particulier de vie commune composé de règles précises. Par ailleurs, Bion a également animé de nombreux groupes de thérapie ou de formation qui lui ont permis de construire sa théorie et de la valider dans différentes circonstances. Les recherches ultérieures des psychanalystes de groupe ont montré la portée plus générale de ses recherches : « tout groupe institutionnel peut être traité par une compréhension psychanalytique, à condition d'instaurer le cadre spécifique adéquat » (Anzieu et Martin, 1997, p. 133). En particulier, pour Bion, l'animateur d'un groupe (qui s'appuie précisément sur le dispositif ou cadre du groupe) devra rechercher un équilibre des tensions, en mobilisant des émotions propres aux hypothèses de base tout en prenant soin de la structure rationnelle du groupe, autrement dit du groupe de travail (Bion, 2002, p. 50).
Pour notre part, nous nous intéresserons aux caractéristiques d'un dispositif et au positionnement d'un facilitateur qui permettent aux groupes, en fonction de leur structure de base, de rechercher un accord, donc de devenir créatifs.
 
Le rôle du médiateur ou facilitateur et le dispositif à mettre en place
 
 
Didier Anzieu (1996) a défini le concept d'institution symbolique pour décrire un système de règles cohérents sur lequel se base l'animateur d'un groupe pour assumer sa tâche, sachant que celui-ci s'engage à respecter lui-même ces règles. Ce système de règles a ainsi une fonction instituante.
Le fait d'identifier la structure de base d'un groupe permet à son animateur de connaître le type d'émotions et d'angoisses qui seront mises en jeu dans la dynamique du groupe. Ainsi, il peut spécifiquement chercher à la fois à libérer et à contenir ces émotions et angoisses de telle sorte qu'elles ne deviennent pas des freins à la créativité du groupe. Les libérer et les contenir signifie leur permettre de circuler et leur donner du sens, sans que leur niveau ne menace la structure rationnelle du groupe de travail. L'animateur s'attache donc à équilibrer les tensions du groupe.
De manière générale, l'institution symbolique chargée de contenir les émotions et angoisses du groupe se concrétise par un dispositif définissant précisément les horaires de réunion, les locaux dans lesquels elles vont avoir lieu, le nombre de participants possible par groupe et pour l'ensemble du processus, les éventuels cartons permettant d'identifier les participants.
Ce dispositif inclut également l'animateur lui-même qui, selon Anzieu (1996), doit se référer à ce qu'il nomme un garant symbolique, constitué à la fois de l'équipe à laquelle il appartient et de son expérience clinique fondée sur une méthode. Il paraît en effet important que les animateurs, donc les médiateurs ou facilitateurs, ne soient pas seuls mais forment une équipe, afin de laisser moins de place à l'illusion groupale.
Nous allons maintenant traiter un cas de facilitation et montrer en quoi la conceptualisation proposée apporte une valeur ajoutée à la compréhension des médiations et facilitations ainsi qu'à leur capacité à favoriser la créativité des acteurs.
 
Caractérisation de la dynamique de groupe à l'Œuvre dans le cadre d'une facilitation et proposition d'un dispositif spécifique : la consultation sur la gestion des déchets à Montréal
 
 
Le processus de consultation organisé par la Ville de Montréal en 1992 sur la gestion de ses déchets fait apparaître une dynamique de groupe de type dépendant. Ce processus a été appréhendé par une observation non participante aux audiences publiques, des entretiens non directifs validés avec quelques uns de leurs acteurs-clés et la lecture des principaux documents relatifs à la consultation (de Carlo, 1996). Il s'agissait d'audiences publiques dans lesquelles le dialogue entre participants du public était impossible formellement. Sur le modèle de la procédure du BAPE (Bureau d'Audiences Publiques en Environnement), le BCM (Bureau de Consultation de Montréal) avait organisé une consultation en deux phases : la première phase, d'information, permettait aux acteurs locaux de venir adresser des questions au maître d'ouvrage, soit aux représentants de la Ville de Montréal ainsi qu'à des experts invités.
Ces questions étaient posées à des commissaires, personnes dénuées d'intérêt personnel par rapport au projet et reconnues pour leur capacité d'écoute et de compréhension de problématiques complexes. Le comité consultatif, composé de quatre commissaires (deux femmes et deux hommes dont un président) s'assurait que les enjeux de ces questions étaient mis au jour et que des réponses leur étaient apportées. Dans le cadre de la seconde phase, dite de mémoires, les participants pouvaient déposer un mémoire écrit et/ou oral. Les mandats des commissaires ont duré 7 mois, de fin novembre 1991 à fin juin 1992, allant du début de la période de questions au dépôt et à la présentation du rapport de consultation au comité exécutif de la Ville de Montréal. Lors des phases de questions et de mémoires, les temps de parole des participants étaient prédéfinis, chacun devait s'inscrire sur une liste d'interventions en début d'audience. Ainsi, le cadre de la consultation ne permettait pas a priori le débat entre acteurs (de Carlo, 1996; à paraître).
L'analyse des différentes sources de données recueillies a permis de mettre en évidence la manière dont les participants se représentaient les commissaires. Ils ont été considérés comme au-dessus de tout soupçon, neutres, omnipotents.
Leur neutralité a souvent été évoquée dans les discours manifestes des participants. Elle a également été mise en avant par le président du comité consultatif. Cette représentation collective n'a pas été discutée ni mise en question, encore moins modifiée au cours du temps, malgré la flexibilité dont ont fait preuve les commissaires dans leur manière d'appliquer les règles de procédure. En effet, alors qu'en début d'audiences ceux-ci n'admettaient pas l'expression d'opinions, ils les ont peu à peu acceptées, pour, à la fin, en susciter certaines (de Carlo, 1996).
L'omnipotence attribuée aux commissaires a été mise en évidence par un croisement entre l'analyse des comportements des participants, de leurs discours manifestes et latents, lors des audiences publiques et des entrevues validées réalisées avec certains d'entre eux. L'omnipotence attribuée aux commissaires a permis aux participants de leur déléguer différentes responsabilités. Ainsi, les commissaires ont été chargés d'écouter tous les participants, ce que ces derniers ne faisaient pas entre eux. En effet, les participants, quelques jours ou semaines après leur participation, ne se souvenaient pas des interventions des autres, hormis celles dont le contenu allait dans le sens de leur propre discours.
Comme par magie, les commissaires devaient relier les expériences des uns et les expertises des autres. Dans leurs discours manifestes, consciemment, autrement dit au niveau du groupe de travail, les participants accordaient autant de valeur à l'expérience qu'à l'expertise. Mais, lors de leurs interventions, ils cherchaient à mettre en avant une expertise, même si leur légitimité provenait plutôt d'une expérience particulière en matière de gestion des déchets. Ainsi, inconsciemment, au niveau du groupe de base, ils valorisaient l'expertise et ne savaient pas comment la relier aux expériences exprimées lors des audiences publiques. Ceci relevait de la mission des commissaires, investis par les participants de ce pouvoir, alors que ces derniers auraient pu prendre en charge en partie cette mission, en particulier en commençant par écouter les interventions des autres participants. Les commissaires ont donc été investis du rôle de leaders d'un groupe dépendant.
Bion a montré en particulier la peur inconsciente de l'apprentissage par l'expérience qui règne dans les groupes dépendants. Ici, en n'écoutant que les discours qui renforçaient le leur, les participants ne se sont pas donnés l'opportunité d'apprendre des autres.
Ce phénomène est à mettre en relation avec la peur du conflit qui a caractérisé les audiences publiques. Les participants ont souvent invoqué leur qualité de « réalisme » (sic) pour justifier leur légitimation du projet proposé et de l'équipe municipale. Ils « voulaient croire » (sic) dans la bonne foi des élus. La procédure de consultation, en particulier, n'a jamais été questionnée. Cette dynamique peut être interprétée en termes d'illusion groupale : afin que la consultation soit productive, il fallait, aux yeux des participants, être réalistes, c'est-à-dire supposer que les élus allaient tenir compte de leur avis, sans émettre de doute à ce sujet. Ils n'ont pas envisagé une position ambivalente de participation aux audiences tout en émettant des critiques ou réserves quant à la procédure mise en place par les élus. Cette illusion groupale a permis aux participants de s'engager dans le processus de consultation. Mais sa persistance dans le temps a fait que cet engagement a été limité en termes de responsabilité.
Ainsi, les élus aussi, comme les commissaires ont-ils été investis de responsabilités importantes. En particulier, à eux d'assurer l'équité entre les quartiers en matière de nuisances. Les participants ne se sentaient pas concernés par la solidarité entre quartiers. Ainsi, et grâce également au rôle dont ont été investis les commissaires (l'écoute en particulier), les participants ont évité le conflit avec les habitants des quartiers susceptibles d'accueillir des équipements sources de nuisances.
Le « réalisme » des participants les a conduit à légitimer la procédure, même si les résultats escomptés en termes décisionnels n'étaient pas à la hauteur de leurs espoirs. Autrement dit, leurs espoirs étaient tempérés par ce réalisme. On voit ici une des différences mentionnées par Bion entre un groupe dépendant et un groupe basé sur l'hypothèse de couplage. La dynamique de ce dernier type de groupe s'ancre dans l'espoir auquel est censé répondre le couple (pro)créateur. Ici, les participants s'en remettent à des leaders, même si ceux-ci ne comblent pas tous leurs espoirs. Le plus important est leur capacité d'assurer la sécurité du groupe.
Un autre dispositif aurait-il pu éviter ce phénomène ?
Offrir la possibilité de dialogue entre les participants aurait pu y contribuer (de Carlo, à paraître); un dialogue encadré qui aurait permis l'émergence progressive de points de vue différents, donc l'acceptation progressive de la confrontation. Pour cela, l'approche en termes de dynamique de groupe montre que la relation des participants aux commissaires aurait du être abordée, symbolisée et élaborée afin d'éviter des phénomènes de dépendance importants qui ont empêché la responsabilisation des participants quant à la proposition de solutions sur le thème soumis à consultation.
La peur de l'autre tenant une place importante dans les groupes dépendants (Bion, 2002), il est probable que l'organisation d'emblée d'un dialogue entre participants n'ait été difficilement réalisable. Une première étape préalable de dialogue entre des acteurs spécifiques (associations, syndicats, entreprises, etc) et les commissaires aurait été utile.
De plus, l'approche de Bion engage à ce que les commissaires forment une équipe dans laquelle ils jouent le même rôle, afin d'éviter le renforcement du phénomène de leadership. La procédure du BCM prévoyait plutôt un commissaire principal et des assistants, ce qui s'est traduit dans la réalité par un rôle prépondérant joué par un des commissaires. Une répartition plus équitable des rôles aurait permis de diminuer le phénomène de dépendance.
Ainsi, la consultation aurait-elle été plus à même de jouer son rôle de démocratisation de la vie locale par la participation des citoyens aux décisions.
 
Conclusion
 
 
Les processus de concertation, en particulier dans le champ des décisions publiques, ont la capacité de fournir un cadre créatif aux interactions entre parties. Toutefois, pour ce faire, des conditions doivent être respectées, sans lesquelles ils peuvent demeurer des coquilles vides. En particulier, il est nécessaire de circonscrire les phénomènes d'illusion, de croyance et d'idéalisation propres aux groupes. Le facilitateur ou le médiateur joue un rôle important dans ces dynamiques, en s'appuyant sur un dispositif spécifique. Après avoir défini les différentes dynamiques de groupe en termes d'hypothèses de base, en référence aux travaux de Bion, nous avons analysé un cas particulier de consultation dans le domaine de l'environnement urbain et de la démocratie locale. Nous avons proposé, pour ce cas, des changements de dispositif susceptibles de favoriser la créativité des participants. Ce cas, qui ne peut évidemment servir de modèle à l'ensemble des processus de concertation, montre l'importance du choix du ou des médiateurs ou facilitateurs, de même que le caractère déterminant du cadre dans lequel ils s'inscrivent, défini comme institution symbolique. D'autres recherches restent à mener sur ces institutions symboliques, et pas uniquement sur les institutions réelles dans lesquelles se déroulent les processus.
 
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NOTES
 
[1]Professeur Associé, ESSEC, Avenue Bernard Hirsch, 95021 Cergy-Pontoise Cedex. Courriel : decarlo@ essec. fr
[2]Angoisse : « malaise causé par un conflit entre les désirs du ça et les exigences de la conscience morale ou des règles sociales et qui se caractérise par l'inquiétude et l'appréhension » (Tavris et Wade, 1999, p. 145)
[3]Mécanismes de défense : « stratégie employée par le moi pour empêcher l'angoisse inconsciente d'atteindre la conscience » (Tavris et Wade, 1999, p. 145).
[4]Envie : « sentiment de colère qu'éprouve un sujet quand il craint qu'un autre ne possède quelque chose de désirable et n'en jouisse » (Klein, 1998, p. 18).
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