Négociations
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804158088
164 pages

p. 7 à 11
doi: 10.3917/neg.009.0007

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Dossier : Négociation et réconciliation

n° 9 2008/1

2008 Négociations Dossier : Négociation et réconciliation

Introduction : Négociation et réconciliation

Valérie Rosoux FNRS - Université catholique de Louvain
Au lendemain de conflits internationaux ou inter-communautaires, des mémoires divergentes et souvent incompatibles s’opposent. Comment dès lors parvenir à élucider les malentendus, stigmatisations et autres représentations qui entravent la communication et bloquent toute possibilité de négociation ? Comment négocier après l’exécution de crimes que l’on ne peut « ni punir, ni pardonner » (Arendt, 1961, 307) ? Plus largement, quel est le rôle de la négociation dans un processus de réconciliation ? Telles sont les principales questions qui guident l’ensemble de ce dossier.
Depuis la chute du Mur de Berlin, l’actualité semble remplie des regrets, excuses et autres remords des responsables politiques. En mars 2004, le président argentin demande pardon aux victimes de la dictature militaire qui écrasa le pays de 1978 à 1983. Un peu plus tôt, les représentants officiels de Croatie et de Serbie reconnaissent solennellement les maux que les deux pays se sont infligés durant la guerre. Le 3 novembre 2004, l’une des questions clefs de la visite d’Elizabeth II en Allemagne concerne les éventuelles excuses qu’elle pourrait présenter pour le bombardement des villes allemandes en 1945. A peine quelques jours plus tard, les dirigeants serbes reconnaissent le massacre de sept mille huit cents musulmans à Sebrenica en 1995, tandis que le président roumain, Ion Iliescu, admet la participation de l’État dans l’extermination des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Dans chacun de ces cas, une « diplomatie des excuses » tente d’apaiser la charge affective liée au passé afin de permettre la normalisation des relations entre anciens ennemis.
L’objectif de ce dossier n’est ni d’argumenter en faveur d’un réexamen systématique du passé, ni de dénoncer un « droit d’ingérence historique » réduit à une boîte à chagrin. Le but est de réfléchir à l’articulation des concepts de négociation et de réconciliation. Il est en d’autres mots de mettre en exergue les liens qui peuvent unir le champ d’études consacré à la négociation et la littérature qui se développe progressivement autour de la notion de réconciliation. L’association de ces deux champs de recherche ne va pas de soi. Comment relier des notions qui semblent a priori relativement hétérogènes ? De fait, les acteurs politiques et diplomatiques se sont longtemps montrés sceptiques par rapport à la notion même de réconciliation, souvent associée à des processus spirituels, quasi religieux, limités au domaine interpersonnel. Force est pourtant de constater que depuis la fin de la guerre froide, de plus en plus de spécialistes en histoire, philosophie, psychologie, sciences politiques, mais aussi de plus en plus de représentants officiels se réfèrent explicitement au concept de réconciliation. D’où l’importance de se pencher sur la question, souvent médiatisée, mais rarement analysée.
Nombre de cas récents montrent que les processus de négociation et de réconciliation sont intimement liés. Au moins deux cas de figure peuvent être pris en considération. Le premier rappelle que de longues négociations semblent souvent nécessaires pour parvenir à la reconnaissance, dans chaque camp en présence, des torts subis et commis dans le passé. Prenons un seul exemple pour illustrer ce processus. Le 31 octobre 2007, les députés espagnols approuvent ce qui demeurera l’une des lois les plus controversées de la dernière législature socialiste. Il a en effet fallu près d’un an d’âpres négociations pour ciseler un texte acceptable par une majorité de députés au sujet de la « réparation morale » et de la réhabilitation publique de la mémoire des victimes de persécutions durant la guerre civile et la dictature de Francisco Franco. Un second cas de figure peut être envisagé. Il s’agit non plus de négociations menant à une forme de reconnaissance historique, mais, à l’inverse, d’une reconnaissance officielle permettant le démarrage de véritables négociations entre anciens ennemis. L’exemple germano-tchèque est emblématique à cet égard. Réunis le 15 mars 1990 à l’occasion du 51e anniversaire de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne, les représentants des deux États se livrent à un examen critique de leur passé national. Le président de la République fédérale d’Allemagne, Richard von Weiszäcker, se penche d’emblée sur les « six années d’occupation et d’oppression obtenues par le chantage politique et l’agression armée » et exprime son devoir de commémoration à l’égard de tous « ceux qui ont souffert ». Vaclav Havel revient, quant à lui, sur les torts commis par les Tchécoslovaques envers les trois millions d’Allemands des Sudètes expulsés en 1945-1946 : « Nous les avons exclus, non sur la base d’une culpabilité individuelle établie, mais simplement parce qu’ils appartenaient à une nation particulière. […] En agissant ainsi, nous nous sommes blessés nous-mêmes ». Cette cérémonie cristallise une conjoncture favorable qui permet d’aboutir, en 1992, à la signature du traité de bon voisinage et de coopération qui régit aujourd’hui encore les rapports bilatéraux de ces deux États.
A contrario, maints exemples montrent que l’absence de reconnaissance historique peut entraver durablement la tenue de négociations pourtant jugées nécessaires par l’ensemble des protagonistes. Le 27 mars 2007, les premiers ministres letton et russe signent un traité qui fixe la frontière entre les deux pays. Rédigé depuis 1997, le traité était bloqué par la question de la reconnaissance par Moscou de l’« occupation soviétique » des pays baltes. Après une décennie de tensions à ce sujet, Riga décide finalement de retirer cette exigence pour permettre la reprise de la coopération économique entre les deux pays. En décembre dernier, le voyage officiel du président français, Nicolas Sarkozy, en Algérie manifeste à l’envi l’influence des questions mémorielles sur les relations politiques et économiques des deux États. A l’exigence d’excuses officielles par Alger répond le rejet de toute forme de « repentance » par le chef de l’État français. Ces divergences d’interprétations par rapport à l’histoire franco-algérienne empêchent jusqu’à présent la signature d’un traité d’amitié déjà annoncé par Jacques Chirac.
Ces exemples – non exhaustifs – suffisent pour souligner l’ampleur des liens entre les processus de négociation et de réconciliation. Sur le plan méthodologique, divers angles d’approche peuvent être adoptés à l’égard de ces pistes de recherche, encore largement en jachère. Le chercheur et le praticien peuvent tout d’abord s’intéresser à la dimension institutionnelle ou macro du phénomène. Dans cette perspective, il s’agit d’observer les négociations qui mènent aux cérémonies officielles scellant des réconciliations dites « historiques ». Tel est notamment l’objet des recherches menées par William Long et Peter Brecke autour de la notion de reconciliatory events (2003), par David Bargan et Emmanuel Sivan autour du leadership et de la réconciliation (2004) ou encore par Elazar Barkan, éditeur d’un numéro spécial du Journal of International Affairs intitulé Historical Reconciliations (2006). Chacune de ces réflexions analyse les gestes et les discours des représentants officiels de chaque camp en présence, ainsi que leurs éventuels impacts. A côté de cette première démarche, il est utile de prendre en compte une autre approche, parfois qualifiée d’approche « par le bas ». Largement complémentaire avec la première, cette approche privilégie l’analyse des phénomènes, non plus institutionnels, mais sociaux et individuels. L’échelle d’analyse vise ici des phénomènes locaux ou micro. Il ne s’agit plus de cerner l’influence des négociations et des négociateurs officiels, mais de cerner l’épaisseur sociale des discours appelant à la réconciliation.
Ces deux approches sont présentes dans ce dossier. Mais l’accent a délibérément été placé sur le second aspect, souvent moins finement analysé que le premier. Les quatre contributions réunies dans ce numéro se penchent sur la transformation des relations entre anciens ennemis au lendemain de guerres civiles, de crimes contre l’humanité et de génocide. Les cas étudiés (Burundi, République démocratique du Congo-RDC, Rwanda, Irlande du Nord, Afrique du Sud) mettent tous en présence des communautés profondément meurtries par la violence et pourtant forcées de coexister. Comment dans de telles circonstances favoriser la reconstruction de liens entre communautés endeuillées ?
Pour répondre à cette question, il convient de se référer au concept de négociation dans son sens le plus classique (négociations politiques portant sur des questions – issues – particulières, telles que les négociations aboutissant par exemple à des accords de paix), et dans un sens relativement métaphorique (les négociations ne portant pas sur des questions particulières, mais sur l’évolution des relations entre les parties). Dans son sens le plus traditionnel, le concept de négociation renvoie ici à des processus presque immanquablement distributifs. Au lendemain des violences qui ont ravagé l’Afrique des Grands Lacs, l’Irlande du Nord et l’Afrique du Sud, le niveau de méfiance entre protagonistes est maximal. Les émotions dites négatives sont extrêmes. Dans un sens plus métaphorique, le concept de négociation désigne ici les processus permettant l’évolution progressive des représentations que chaque acteur se fait de l’autre, du passé et de lui-même (Rosoux, 2008). Pour d’aucuns, ces processus de négociations mènent in fine à l’évolution des identités de chaque protagoniste (Zartman, 2001).
L’association des concepts de négociation et d’identité n’est pas neuve. En 1984, Lawrence Rosen dépeint la construction de relations sociales comme un « bargaining for reality » (1984). Quelques années plus tard, Herbert Kelman anime des séminaires visant précisément la négociation des identités propres à chaque participant. Dans l’ouvrage Culture and Negotiation paru en 1993, Guy Olivier Faure et Jeffrey Rubin attirent l’attention sur les enjeux d’une telle perspective : « Identity management is probably the most difficult challenge to meet among the main tasks concerning international negotiation » (p. 227). En 2001, William Zartman dirige un numéro spécial de la revue International Negotiation intitulé « Negotiating Identity : From Metaphor to Process ». Quatre ans plus tard, le même William Zartman édite un ouvrage intitulé Peace Versus Justice. Negotiating Forward – and Backward-Looking Outcomes. C’est dans cette lignée que s’inscrit ce présent dossier. Les contributions qu’il rassemble montrent en effet que la fin des violences physiques et la signature d’accords de paix ne transforment pas les traces durables de la haine qui caractérise les populations affectées par la guerre. Et bien que chaque cas puisse renvoyer à des processus officiels et institutionnels précis – et d’ailleurs évoqués –, les auteurs ont la plupart du temps choisi d’éclairer non pas l’avant scène diplomatique, mais les réalités sociales et individuelles dans lesquelles s’enracine toute politique de rapprochement avec l’autre.
Dans un premier article, Alain Pekar Lempereur et Aurélien Colson décrivent des processus de médiation mis en place au Burundi et en RD du Congo. La pratique d’un dispositif élaboré par les équipes d’ESSEC IRENE dans ces deux pays prouve la nécessité d’inclure des démarches visant résolument la réconciliation non plus seulement en aval des négociations institutionnelles, mais au sein même de ces négociations. Les expériences menées sur le terrain depuis 2003 au Burundi et 2006 en RDC soulignent notamment l’importance des variables personnelle et temporelle. La réflexion qu’Aggée Mugabe et moi-même consacrons au Rwanda met quant à elle l’accent sur les ambitions et les limites d’une « justice négociée ». L’article se concentre sur les juridictions gacaca imaginées dès 2001 pour faire face à l’extraordinaire défi de la justice au lendemain du génocide. Inédites sur le plan légal, elles sont issues d’une pratique ancestrale qui fait appel aux sages d’une colline pour régler un litige. L’examen de cette forme de justice transitionnelle donne à voir une réalité quelque peu paradoxale. A première vue, la négociation semble omniprésente dans la mesure où tout ou presque se négocie au Rwanda, des peines au silence, en passant par la vérité ou le pardon. L’analyse montre toutefois que ces mécanismes relèvent plus du marchandage que de la véritable négociation, dramatiquement absente au pays des milles collines.
Dans une perspective de plus en plus focalisée sur les phénomènes locaux, Elise Féron présente le cas de l’Irlande du Nord. L’accent est ici placé sur les processus de négociation à l’Å“uvre dans les interfaces urbaines irlandaises, ces « zones grises » habitées par les deux communautés du pays. Lieux d’affrontements et de négociations particulièrement codifiées, ces interfaces donnent à voir les mécanismes à partir desquels acteurs politiques, travailleurs sociaux et organisations à but non lucratif tentent de faire évoluer les représentations partagées par les individus. L’étude de cas met en lumière l’importance des canaux de communication et de la légitimité des médiateurs pour mener à bien des projets progressivement communs aux deux communautés. Enfin, dans un article consacré aux ex-combattants sud-africains, Laetitia Bucaille montre comment se négocie, une fois encore sur le terrain, la réconciliation interindividuelle. Ce faisant, elle observe la transformation des identités personnelles en présence. L’analyse favorise une approche sociologique de quelques acteurs ciblés afin de cerner comment les individus s’approprient – ou non – la réconciliation officiellement prônée. Souvent présenté comme un cas d’école en la matière, l’exemple sud-africain révèle ici toute sa complexité.
L’ensemble de ces réflexions plaident à la fois pour un élargissement du concept de négociation, souvent réduit aux processus et aux acteurs strictement officiels, et pour un usage prudent et plutôt restrictif du concept de réconciliation, qui demeure dans la plupart des cas un horizon d’attente plutôt qu’une réalité sociologique. Outre ces deux directions, la plupart des questions abordées dans ce dossier restent ouvertes. Elles signalent aux spécialistes de la négociation, qu’il s’agisse des chercheurs ou des praticiens, qu’un passionnant champ de recherches demeure ouvert à tous vents.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Arendt Hannah (1961), Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy.
·  Bargal David et Sivan Emmanuel (2004), « Leadership and Reconciliation », in Bar-Siman-Tov Yaacov (éd.), From Conflict Resolution to Reconciliation, Oxford, Oxford University Press.
·  Barkan Elazar (2006), « Historical Reconciliation. Redress, Rights and Politics », Journal of International Affairs, vol. 60, n° 1.
·  Faure Guy-Olivier et Rubin Jeffrey Z. (éds.) (1993), Culture and Negotiation, Londres, Sage Publications.
·  Kelman Herbert (1992), « Acknowledging each other’s nationhood », Journal of Palestine Studies, XXII, 1, 18-38.
·  Long William J. et Brecke Peter (2003), War and Reconciliation. Reason and Emotion in Conflict Resolution, Cambridge, MIT Press.
·  Rosen Lawrence (1984), Bargaining for Reality : the Construction of Social Relations in a Moroccan Community, Chicago, University of Chicago Press.
·  Rosoux Valérie (2008), « Reconciliation as a peace-building process », in Zartman William, Kremenuyk Victor et Bercovitch Jacob (éds), Handbook of Conflict Resolution, Londres, Sage Publications.
·  von Weizsäcker Richard et Havel Vaclav (1990), « Échange pragois sur la culpabilité », Esprit, n° 162, 5-8.
·  Zartman William (éd.) (2001) « Negotiating Identity: From Metaphor to Process », International Negotiation, vol. 6, n° 2.
·  Zartman William et Kremenyuk Victor (éds.) (2005), Peace Versus Justice. Negotiating Forward – and Backward-Looking Outcomes, Lanham, Rowman and Littlefield Publishers.
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