Nouvelle revue de psychosociologie
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I.S.B.N.9782749207261
150 pages

p. 225 à 234
doi: en cours

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Comptes rendus d'ouvrages

n° 3 2007/1

Pierre Roche, La proximité à l’épreuve de l’économie de la débrouille, Marseille, cereq, 2006

Ce petit ouvrage (102 p.) collectif, réalisé sous la direction de Pierre Roche, est une mine : il rend compte et témoigne du travail d’un groupe, constitué d’une dizaine de professionnels du travail social et de chercheurs, réunis autour d’un projet d’analyse des situations de travail et des postures professionnelles.
La présentation de la démarche, de son initialisation jusqu’à la construction de ce livre, s’inscrit dans le cadre de la recherche-action : elle fournit un éclairage des principes et visées poursuivies, comprendre pour transformer et transformer pour comprendre.
À l’origine, le désir de « professionnels représentants de la puissance publique » (p. 7), confrontés aux pratiques qualifiées d’illicites des jeunes dont ils ont la charge. Il s’agit bien de tenter de dépasser l’impuissance éprouvée, voire le retrait de l’intervention dans certaines zones urbaines, en réunissant les conditions d’une double investigation : comprendre ces réseaux de « l’économie de la débrouille », leur sens et fonction pour ces jeunes, pour une mise en débat des dimensions éthiques de l’agir professionnel.
La démarche, comme le dispositif, permet la construction d’un « espace de qualification » (p. 9). Le groupe, par une mise en partage de questions-préoccupations, s’engage dans une dynamique continue de production de « nouvelles grilles de lecture des pratiques liées aux trafics locaux » et, par là même, de transformation des positionnements professionnels. Le travail, ici mené dans un cadre collectif réunissant praticiens et chercheurs, répond à cette impérieuse nécessité dans l’épreuve du réel : soutenir la reconstitution permanente du sens et de la légitimité institutionnelle de l’action. On soulignera l’intérêt de la précision apportée aux modalités concrètes de l’approche clinique : temporalité et séquences successives, entretiens répétés avec retour, fonctions du recours à l’écriture dans le développement de la réflexivité et de l’élaboration…
L’avant-propos de cet ouvrage s’engage sur l’affirmation suivante : « Le travail qui va suivre est avant tout un travail sur la rupture. » Et c’est sans doute la force de ce livre, en ce qu’il renouvelle à plusieurs titres les modes de pensée, les idées reçues et autres poncifs sur des questions aussi essentielles que le travail, l’exclusion, la crise de légitimité des institutions et de leurs « agents », la définition de « la bonne posture » ou de « la bonne distance » entre le professionnel et ses « usagers », les valeurs, la morale, l’éthique…
La lecture est une bouffée d’oxygène pour la pensée : elle offre, à partir du « cas » traité, celui d’intervenants de terrain dans le champ du travail social, de nombreuses pistes de réflexion pour chacun, tant les problématiques abordées sont transversales à nombre de situations et d’objets de travail (et notamment ceux des psychosociologues).
Nous n’en donnerons ici que quelques illustrations, réservant aux lecteurs le plaisir, la découverte de cette sollicitation à la déconstruction-reconstruction offerte par Pierre Roche et ses coéquipiers.
Loin de la vision misérabiliste et moraliste contenue dans les termes en usage à propos de l’exclusion de ces jeunes en délicatesse avec le système scolaire (désocialisation, déstructuration, décrochage, démobilisation, déficit, défection…, p. 33), l’analyse met l’accent sur la nécessité de repérer ce qui fait condition pour comprendre ce qui fait sens dans les réseaux de l’économie de la débrouille. Manière aussi d’interroger l’idée d’un « contrat pédagogique », et plus globalement l’emprise de la psychologisation sur le regard porté sur les parcours scolaires, sur les trajectoires d’insertion/exclusion.
S’engager dans ces réseaux pourrait bien non pas être une manière de gagner de l’argent facile, mais une façon de résister à la paupérisation, une façon de s’affranchir de la tutelle institutionnelle, un modèle alternatif de socialisation permettant de reconstruire une place sociale où trouver la reconnaissance attendue, un espace de transmutation des affects négatifs (humiliation subie et honte vécue à l’école) en affects positifs : revanche et sentiment de fierté trouvés-créés dans ces activités alternatives ou parallèles.
Loin encore d’une représentation d’une société duale, faite d’un dedans et d’un dehors, opposant les inclus-employés et les exclus du travail, renvoyés vers des dérives de trafics illicites en tous genres, le recours au « terrain » montre plutôt la complexité des processus : coexistence d’activités salariées et de pratiques de « débrouille », non pas allergie au travail mais valorisation du travail illicite à proportion de la dévalorisation du travail qui leur est proposé, transfert de compétences d’une sphère à l’autre des activités de travail, résistance conformiste dans le refus des places assignées et l’intériorisation des normes et valeurs dominantes, notamment dans le champ de la consommation, organisation et répartition des activités dans « ce monde du travail » structuré lui aussi autour du principe de l’échange, de l’exploitation, de la domination…
Loin enfin des poncifs sur la « bonne distance » professionnelle des métiers de la relation, sur la morale transcendantale ou les valeurs personnelles et règles déontologiques encadrant les pratiques, la production de ce collectif montre qu’il n’y a pas de bonne posture mais la nécessité d’un travail double : un travail incessant de réajustement, de maintien de la relation, de négociations de la limite dans la situation interactionnelle professionnel-usager ; et un travail de réflexion partagée dans un cadre collectif de professionnels permettant à chacun d’être un peu moins seul, de ne pas être renvoyé à sa seule subjectivité.
On retrouve dans cet ouvrage les paradoxes du travail social (entre standardisation et personnalisation de la relation à l’autre, entre commandes institutionnelles et demandes subjectives des jeunes ici, entre confiance et complicité, entre obligation d’incarner la loi et ajustement aux situations singulières). Mais le travail réalisé par ce collectif montre qu’il y a d’autres voies que celles des « passions tristes », du retrait dans l’impuissance, la critique ou la routine.
Le déplacement postural conduit par ce collectif nous convie nous aussi à voir et comprendre autrement l’engagement dans l’agir professionnel.
Dominique Lhuilier

Marie-Louise Pellegrin-Rescia et Yair Levy, The « Social » as Metaphor, and the Case of Cooperatives, Ashgate, Aldershot, England, 2005

Cet ouvrage, récemment paru au Royaume-Uni, en langue anglaise, apporte une contribution tout à fait originale aux débats qui agitent nos sociétés libérales. Il éclaire d’un jour nouveau les difficultés rencontrées par nombre d’institutions actuelles, tout en ouvrant la voie à des approches permettant de résoudre des problèmes qui jusqu’ici semblaient intraitables.
Leur approche, essentiellement sociolinguistique, porte sur les présupposés et les implications dans la réalité sociale quotidienne du discours qui s’est imposé avec l’émergence de la « modernité » comme la seule et unique façon de voir le monde, où « l’Économique », comme entité désenclavée par rapport aux autres institutions, occupe une place centrale sinon exclusive. Dans ce discours, le « Social », réduit à ce qui compenserait ou réparerait les dommages ou dysfonctionnements causés par l’Économique, est le symptôme ou la métaphore de ses limitations.
Dans la mesure où cette façon de voir envahit toute la société, toute décision, toute action entreprise pour donner leur place à d’autres dimensions (sociales, juridiques, écologiques…) est vouée à l’échec, prisonnière des mêmes catégories intellectuelles.
Il en est ainsi notamment pour les coopératives. Celles-ci, conçues comme des tentatives visant à concilier l’économique et le social (par exemple avec la notion d’économie sociale), sont traversées par une contradiction structurelle qui les conduit à des impasses. Destinées à renforcer la solidarité, elles se réfèrent paradoxalement à une idéologie donnant la primauté à l’individu, où celui-ci est considéré comme un atome unifié, complet, autonome, libre, doué de conscience et de volonté, « propriétaire de sa vie et de ses biens » (Locke).
L’argumentation extrêmement serrée et documentée des auteurs, dont nous ne pouvons présenter ici que les grandes lignes, repose sur la conviction que la meilleure sinon l’unique manière de combattre les effets pernicieux de ce discours, dont on peut noter qu’il n’est pas sans rapport avec le langage totalitaire (J.P. Faye), est de procéder à sa déconstruction. Plus précisément, de montrer comment ce discours produit une représentation totalisante de l’univers social à partir de catégories intellectuelles se référant à des entités compactes et séparées – le tout économique, le tout social –, où prédomine le registre de l’imaginaire, donc l’illusion de complétude et de toute-puissance, et entre lesquelles aucune articulation n’est alors envisageable.
Dans une telle représentation, l’individu, sujet total, complet, ayant le pouvoir sur les autres et sur la nature, est réduit à un agent économique poursuivant, dans un univers régi par la rareté, l’accumulation toujours plus grande de richesses. Le procès social est vu comme un espace où s’affrontent des acteurs sociaux (Crozier) agissant selon une problématique de rationalité (instrumentale) visant à développer leur pouvoir et poursuivre leurs intérêts propres par la négociation ou la contractualisation, hors de toute référence tierce.
Mettant entre parenthèses le registre du symbolique en tant que champ de référence et d’ancrage, les individus « errent [1] » dans un monde désenchanté (Max Weber). Du point de vue de la modernité, qui définit la liberté comme une absence d’ancrage et de déni de la dépendance, cette situation n’est pas un mal. Mais, argumentent les auteurs, la liberté n’est pas l’opposé de la dépendance, l’individu n’est libre que lorsqu’il est ancré. La dépendance peut être aliénante, mais elle permet de devenir « sujet », non sur le plan imaginaire de la maîtrise, mais sur celui, symbolique, de la dette anthropologique, de la réciprocité. Un tel sujet n’est ni fort ni faible (selon une vision divisant le monde entre forts et faibles), mais tire sa force de ce qui est communément considéré comme une faiblesse : sa division interne, son incomplétude.
C’est dans cette perspective que se pose le problème du changement, du retour à une société où l’Économique ne serait pas prioritaire, mais intriqué à d’autres institutions, où la réalité serait façonnée en termes à la fois économiques et sociaux. Mais un tel changement ne peut résulter de décrets, de décisions (comme celles des sommets mondiaux [2]), ni même de la création d’institutions innovantes (coopératives). Toutes ces actions sont vaines dans la mesure où elles se réfèrent aux mêmes catégories intellectuelles imaginaires, ne laissant aucune place à des catégories ou des concepts d’ordre symbolique, instituant des limites et des délimitations, des séparations, des frontières, des divisions, donc des règles.
Mais cela suppose une remise en question de toute une tradition de pensée (utilitarisme, individualisme) fondée sur des catégories supposées universelles, mais aussi sur une conception du langage comme outil de communication, de manipulation et de maîtrise, véhicule de significations propres à fournir une description adéquate du « réel ».
Or, les travaux de l’école linguistique anglaise (Grice, Austin…), relayés en France par des linguistes tels que Benveniste ou Ducrot, ont montré que le langage n’est pas seulement le moyen de véhiculer des messages ou des significations. Il est aussi un acte. Dans ce sens, il ne fournit pas une représentation du monde, mais lui donne forme (le façonne) (Benveniste). Les « actes de langage », ou plus exactement les actes de parole (speach acts) tels que promettre, ordonner, prier…, sont régis par des règles, des codes déjà là, selon lesquels ils organisent l’environnement humain, instituant des limites, des frontières entre l’autorisé, le toléré et l’interdit (« tu ne tueras point »). Autrement dit, ils constituent un champ symbolique préexistant auquel nous appartenons tous sans l’avoir choisi, mais que nous contribuons à modifier en tant que sujets d’énonciation, parlants et agissants.
La réalisation de changements dans l’organisation de la société et dans les rapports sociaux implique ainsi la révision et la déconstruction des notions actuellement dominantes, dans le langage quotidien comme dans les sciences sociales, tributaires de la pensée imaginaire, des illusions de complétude et de totalité, et la réintroduction de catégories symboliques comme celles de séparation, de délimitation, de réciprocité ou de dette.
Ainsi, sont revisitées des notions telles que le travail, le besoin, le lien social, ou l’économique, vues généralement comme des entités réifiées, supposant des relations entre individus libres et indépendants, ayant entre eux des rapports duels et symétriques, sans la médiation d’aucun tiers. Ces notions, qui nourrissent les fantasmes de droit illimité à la santé, à la sécurité…, contiennent aussi en creux une conception tronquée du « Social » – à ne pas confondre avec le sociétal –, prenant corps à partir de celle de l’individu complet, en réalité incomplet, de l’économie toute-puissante, en réalité défaillante, et censé combler les écarts que creusent inévitablement la supposée symétrie des rapports, les besoins et les manques des populations défavorisées et marginales, sans toit, sans place.
Par rapport à ce discours, les auteurs proposent donc une autre lecture, à partir de catégories d’ordre symbolique, comme celles d’interdépendance, de dette, de limite. Ils se réfèrent pour cela à des expériences où elles sont déjà mises en pratique, quoique non formalisées : en Afrique du Sud (les institutions de « réconciliation nationale »), ou encore dans certaines communautés où coexistent des populations d’origine et de culture différentes (par exemple, la Città Aperta en Sicile).
Les coopératives surtout, analyseurs des paradoxes et des contradictions que provoque le discours dominant, font l’objet d’une étude approfondie développée dans un chapitre central de l’ouvrage. Pour les auteurs, de telles expériences préfigurent les changements possibles en faveur desquels ils militent. Car, si le propos est essentiellement d’ordre scientifique, il s’agit bien d’un texte militant. En mettant au jour comment des notions peuvent être utilisées, à des fins politiques, dans un sens contraire à celui qu’elles prétendent signifier. Où, par exemple, la signification du « social » et de la « solidarité » est réduite à la défense des pauvres et des opprimés, confortant ainsi la domination de la pensée économique libérale. Ou encore la notion de « liberté » comme liberté d’opprimer et de manipuler son prochain, ou de « l’autonomie » comme refus de tout ordre institué.
Cet ouvrage accomplit donc une œuvre utile, nécessaire, même si certaines de ses analyses soulèvent des questions méritant un plus ample débat. Ainsi, faut-il opposer de façon systématique les registres de l’imaginaire et du symbolique, et critiquer sans nuances le premier au profit exclusif du second ? N’est-ce pas courir le risque de méconnaître les rapports d’interdépendance entre les deux registres et leur articulation nécessaire ? L’ancrage indispensable pour éviter « l’errance » repose-t-il exclusivement sur des systèmes de règles et d’interdits, et non également sur des représentations d’ordre imaginaire (mythes, histoire, traditions culturelles) ?
Mais surtout, s’il est vrai que les structures du langage régissant les actes de parole organisent le champ social symbolique et par là même la réalité sociale, comment s’effectue le passage de l’un à l’autre ? La référence à des signifiants d’ordre symbolique, à des catégories intellectuelles comme la réciprocité, la dette ou la séparation, permet-elle de donner à un discours, notamment écrit et non plus simplement oral, la force d’un « acte de langage » et de modifier les pratiques effectives, non seulement dans des interactions face à face, mais à l’échelle de la société ? Ce qui amène la question des rapports entre discours, langage et changement, qui mériterait un plus ample débat, et que ce livre aide à poser.
Ces questions ne font que souligner l’intérêt de cet important ouvrage, qui articule heureusement réflexion théorique et étude empirique, et qui a le grand mérite de montrer avec clarté et précision que des chemins existent permettant de se dégager d’un discours d’évidences qui tend à encadrer toute pensée et à régir toute action. En ce sens, il fournit des armes à tous ceux qui n’acceptent pas de se conformer aux prévisions pessimistes, à la désespérance ambiante. Il nous reste à espérer qu’il soit très prochainement traduit et disponible pour des lecteurs de langue française.
André Lévy

Véronique Guienne, L’injustice sociale. L’action publique en questions, Toulouse, érès, 2006

L’ouvrage de Véronique Guienne présente d’emblée deux caractéristiques relativement inhabituelles pour un livre de sociologie :
  • son écriture « a été motivée par la colère face aux injustices et aux humiliations sociales que subissent des pans entiers de la population dans nos sociétés » (p. 14). Pourtant, l’auteure, dans son étude des actions publiques menées au nom de trois légitimités – l’ordre public, l’ordre moral et l’ordre social –, ne se laisse jamais aller à la dénonciation et, au contraire, dresse un constat le plus objectif et le plus distancié possible des actions (terme qu’elle préfère à celui de « politiques ») conduites par l’État ;
  • les textes de sociologie se refusent, la plupart du temps, à avancer des préconisations qui leur semblent relever uniquement de la gestion politique. Or, Véronique Guienne, dans la deuxième partie de son livre, se risque à énoncer ce qu’elle nomme « les trois piliers d’une autre action publique qui se ferait au nom de la justice sociale » (p. 121 et suivantes).
On ne peut que féliciter Véronique Guienne d’allier sa position subjective à son statut de sociologue universitaire. Elle se révèle ainsi une chercheuse engagée, impliquée (mais non militante), qui s’intéresse vivement aux conséquences des analyses qu’elle produit et qui est soucieuse de contribuer, autant que faire se peut, à la construction d’une société plus juste.
Disons d’abord quelques mots sur le côté formel du livre, car la rigueur de la forme accompagne celle de la pensée exprimée. Après une introduction claire, où elle fait état de la montée paradoxale de l’injustice sociale liée à des politiques publiques qui ont pour but explicite de réduire les inégalités et de renforcer la cohésion sociale, elle développe dans une première partie son analyse critique des trois légitimités contemporaines sur lesquelles reposent les actions de l’État : l’ordre public, l’ordre moral, l’ordre social ; dans une deuxième partie, elle décrit ses propres perspectives concernant le type d’action publique à mettre en œuvre. Dans sa conclusion, elle se prononce pour « une revitalisation de la démocratie, par des actes qui ne sont pas nécessairement spectaculaires, mais qui permettent de faire du lien entre la vie quotidienne et le politique » (p. 179).
En procédant ainsi, elle nous offre une vision de notre société qui n’est jamais contaminée par ses options personnelles, tout en donnant à lire un ouvrage frémissant, où la passion continue permet au lecteur de suivre la démonstration, de se sentir concerné, d’être obligé (douce obligation !) de penser et de pouvoir se situer.
Quant au contenu du livre, la première partie entraîne une adhésion immédiate, bien que totalement réfléchie. L’ordre public, qui lutte contre les incivilités, finit par un contrôle de l’espace public qui stigmatise les individus et les transforme en « déchets sociaux ». En voulant maintenir l’ordre et la tranquillité, il se réfère à la notion de « souillure » (bien analysée par Mary Douglas, que cite l’auteure), qui taraude nos sociétés dites civilisées, ce qui les pousse alors à exclure ou pénaliser tous ceux (les pauvres naturellement en premier lieu) qui sont considérés comme porteurs de celle-ci : on retrouve ainsi les visions hygiénistes du xixe siècle qui avaient pour but de « laver » tous les citoyens et de rejeter au ban de la société (en banlieue) ceux qui ne se plieraient pas (pour des raisons multiples) à cette injonction, et qui sont alors perçus comme des déviants ou des délinquants.
L’ordre moral, lui, vise à lutter contre l’indignité. En fait, il se traduit par une distinction entre bons et mauvais parents, par la mise au travail des chômeurs, quels que soient le travail proposé et le mode d’organisation de ce travail. Véronique Guienne donne, en particulier, l’exemple aberrant des heures de travail des caissières de grands magasins. On retrouve également dans ce cas l’optique du xixe siècle de « la mobilisation générale au travail » pour empêcher l’insurrection sociale, et la chasse aux mendiants et à ceux qui vivent dans la rue « transformés en délinquants, assimilés à des criminels passibles d’emprisonnement » (p. 81).
L’ordre social, de son côté, a la fonction de lutter contre les injustices et les inégalités. L’auteure fait une analyse de la notion de « social » et de celle d’« État social » (qu’elle préfère à celui d’« État providence »). Elle montre que, bien que les auteurs qu’elle cite présentent des divergences, tous estiment que ces notions sont en crise. Elle donne trois exemples d’action au nom de l’ordre moral : en direction des agriculteurs, des ouvriers licenciés et envers les pays pauvres. Nous ne pouvons donner ici un aperçu de la richesse de ses analyses. Nous ne pouvons qu’inciter le lecteur à en prendre connaissance attentivement. Elle indique que le type de social qui est privilégié est essentiellement « un social de réparation et non de régulation » (p. 117). Elle conclut sa première partie sur les « limites » des trois formes de légitimation énoncées.
Dans la deuxième partie, elle étudie tout d’abord quelques auteurs (Aristote, Ricœur, Honneth) qui ont nourri sa réflexion sur les trois piliers d’une autre action publique : la structure sociale, la dynamique sociale et la vie sociale.
Le premier pilier « consiste en une autre politique de redistribution de la richesse publique » (p. 137) ; le second en une politique de la reconnaissance, en une valorisation des luttes sociales, en l’établissement de vrais débats publics, en la réappropriation d’une existence individuelle et collective grâce au développement des activités, le but étant de rendre les gens moins passifs, ce qui est essentiel en démocratie ; quant au troisième, la vie sociale, il devrait reposer sur une « éthique minimale » (Ogien) du rapport à l’autre, qui ne peut que favoriser la souplesse sociale et le développement du sens moral et de la civilité.
Cette seconde partie, qui ne propose pas (sauf incidemment) de mesures précises, est extrêmement riche. Elle peut ne pas entraîner d’adhésion sur tel ou tel point, mais l’ensemble nous semble pertinent et donne à réfléchir à tous ceux qui s’interrogent sur ce qu’on nomme « la dissolution du lien social » et qui sont, à l’instar de Castoriadis, que l’auteure cite, désireux que puisse s’instaurer une démocratie digne de ce nom, même si l’on sait que, comme C. Lefort l’avance, « l’invention démocratique » est sans fin et exige de tous un travail sans relâche sur soi et avec les autres.
Nous espérons que ce beau livre, bien écrit, fortement argumenté, aura le plus grand nombre de lecteurs possible et qu’il influencera les prochaines actions publiques. Il exprime l’espoir d’une société meilleure, il indique certaines voies à rejeter et d’autres à explorer. Il ne favorise aucune illusion. Au contraire. Il est simplement une « bouteille à la mer ». Espérons qu’elle sera recueillie et accueillie comme elle le mérite.
Eugène Enriquez

Jean-Claude Filloux, Analyse d’un récit de vie. L’histoire d’Annabelle, Paris, puf, 2005

L’ouvrage, qui compte 170 pages, est rédigé par dix membres d’un même groupe de recherche. Nous voulons dire d’abord le plaisir ressenti à percevoir une belle unité, au-delà des approches diverses effectuées auprès d’une personne sollicitée à dire « l’ensemble de sa vie ». Annabelle – tel est le prénom de l’infirmière entendue – conserve sa forte et singulière présence, et ni les lectures que tant d’autres font de son récit ni davantage les réflexions sur l’analyse de ce dernier ne semblent fragmenter l’intégrité de la narratrice. Pour autant, le lecteur n’est pas encouragé à identifier la signification globale du témoignage comme étant l’expression de la vérité d’Annabelle ou de celle qui lui serait attribuée : fréquente dans le propos des chercheurs, la référence à l’aporie n’a rien d’aléatoire. C’est que, concernant l’histoire de vie du sujet, le raisonnement des auteurs tend aussi bien à souligner les leurres du discours narratif tenu par celui-ci et entendu-interprété par le chercheur qu’à soutenir l’indiscutable réalité de ce qui est prononcé.
Dans l’introduction, Jean-Claude Filloux répond à la nécessité de clarifications sémantiques, et il énonce la particularité de l’objectif de la recherche : il ne s’agit pas seulement de recueillir puis d’analyser un récit de vie, mais d’en étudier l’élaboration par le sujet et l’interviewer, de travailler donc sur leur inter-locution. L’ouvrage, cependant, dépasse le projet, et l’intérêt en est redoublé.
En effet, dans la première partie – « Recueillir un récit de vie » –, Gilles Billotte et Michel Guir, qui retracent maints détails du cheminement de la recherche, font connaître qu’Annabelle relit la transcription de son premier témoignage. Ce miroir, qui lui fut non pas tendu mais seulement proposé et qu’elle a demandé, la conduit et conduit avec elle les chercheurs et les lecteurs vers un autre lieu. C’est celui d’une « réflexion méta », d’un travail de la personne sur elle-même à partir de son récit premier. Autoréactive, la parole qui fut d’abord jaillie, offerte, se (re)prend, se reconstruit, se renvoie… D’où, pour le second entretien, le changement nécessaire dans la posture du chercheur, qui emprunte davantage à l’accompagnement. C’est bien le moins, puisque Annabelle se dit mortifiée de ses premières confidences. Rapportés in extenso, les deux entretiens sont riches de contenus sur la personne, sur le récit de vie en général et encore sur la façon dont il peut être sollicité : Jean Chami et Jack Noël illustrent ce qu’il peut en être d’une maîtrise clinique en la matière.
La seconde partie est intitulée « Lire un récit de vie ».
Gilles Billotte propose un texte tout en dialectiques sur celles-mêmes (et d’abord sur les contradictions) qui nourrissent – et rendent ardues – la narration, son analyse et, par-dessus tout, la relation entre le chercheur et le témoin. Les relances du premier et ses choix thématiques donc, les changements de posture dans la conduite de l’entretien, le travail de distanciation effectué hors et dans la situation par les deux interlocuteurs, sont mis en avant pour dépeindre un travail « négocié » qui ordonne « l’histoire de vie comme travail de recomposition de soi ».
Michel Guir, qui a joué le rôle de l’observateur dans la première rencontre avec Annabelle, déclare « sa surprise » de « l’allégresse de vivre » de la narratrice, par-delà ce qu’elle dit de sa vie en plusieurs lieux difficile. L’écoute du chemin de vie qu’elle élabore permet de la comprendre : telle est la thèse de l’auteur, qui relève (qui choisit lui aussi [3]) des épisodes racontés, particulièrement « porteurs de signification ». La référence à Dilthey est importante dans ce texte intitulé « Travail du souvenir et invention de soi ».
Christiane et Patrice Lenel travaillent sur la réalité psychique mise en jeu dans la situation de recueil de l’histoire de vie. Une mise en résonance est postulée, des fantasmes entre l’interviewer et l’interviewé, inscrits séparément et ensemble dans l’agencement spatial d’un face-à-face socialisé. « Histoire de vie, petite fabrique de fantasmes » : la conclusion ne laisse pas d’interroger quant au miroir aux alouettes que pourrait constituer pour le sujet la matérialisation par l’écrit de son récit, conduisant à l’idée d’une unité illusoire de sa vie.
Jacques Natanson engage la réflexion dans le champ de la philosophie, précisément de l’éthique, dans « Identité narrative et histoire de vie ». Il prend le biais de la mise en intrigue où s’élabore l’identité, « Comment le chercheur peut-il prendre en compte le fait qu’il contribue à construire, à produire son objet de recherche qui est en l’occurrence un sujet ? » La question est d’autant plus épineuse que ladite intrigue, « mixte de fabulations et d’expérience vive », se heurte aux apories par définition indépassables du sujet.
Jean Chami, à la suite, travaille sur « La narratrice et ses guides ». Il se demande « qui conduit la narration, qu’est-ce qui la guide ? ». Raccordant les dires et les non-dits du récit sur les moments et sur les lieux, sur les actes, le rédacteur met à contribution l’histoire de vie « comme exode et comme tombeau » pour faire émerger, quant au présent qui s’échappe, la fonction du guide, l’interviewer. Sa « présence » indique à la narratrice celle « de l’autre […] étrange familier », en elle-même et « en chaque autrui qu’elle rencontre », dans le tissage du soi.
En supplément, un texte de Gilles Ferry est donné. L’auto-narration de la personne y est vue comme « fiction imaginée à partir des gestes et des faits que peut livrer la mémoire, saisis dans leur singularité et inscrits dans l’universel humain ». Elle participe à une consécration du sujet. In fine, la question est ouverte : « Histoire de vie ou légende de soi ? »
Le lecteur se prend à la complexité vécue et reconnue, éclairée, de cette recherche que ses acteurs ont effectuée dans la multiréférentialité que « la clinique » exige.
Au long de l’ouvrage, nous avons remarqué que si l’hypothèse de la co-construction d’une histoire de vie par le locuteur et son locutaire n’était pas nouvelle [4], la volonté de l’explorer restait hardie. Le parti pris par le groupe d’introduire un observateur dans les deux situations d’entretien ne résout pas forcément le problème : si celui-ci est approché (inégalement) dans la plupart des textes, il lui manque de voir traiter du rôle joué par l’observateur dans l’interlocution, puis dans la lecture et l’interprétation. Par ailleurs, sans ignorer la difficulté de l’affaire, nous (nous) posons cette question relative au travail psychique qui s’effectue aussi chez les écoutants au cours de l’entretien, et dans le groupe qui analyse et reconstruit. Jusqu’à quel point la démarche clinique qui met en avant la subjectivité efficiente des chercheurs peut-elle en faire explicitement état, sans se prendre à d’autres « auto-narrations » ? Peut-être qu’en la matière, le travail en groupe qui s’est si bien fait ressentir pourrait permettre quelque avancée. En somme, l’ensemble des écrits est si intéressant qu’on en demande encore !
Annabelle est au cœur de ces apports. Au point que pour Billotte et Guir, l’écoutant offre en échange ce qu’il « a de mieux ». Il « concourt à la restitution d’une bonne image du soi » du sujet. Nonobstant la modestie des auteurs, nous dirons que le retour du don va plus loin. L’introspection redoublée, le protocole du deuxième entretien n’ont pas seulement transformé la construction narrative première du soi. Ils ont engagé celui-ci à être production en cours, par lui-même et avec l’intervenant. Avec le groupe de chercheurs.
Simone Baillauquès
 
NOTES
 
[1]Cf. le jeu de mot de Lacan, « le nom du père » ou « les non-dupes errent ».
[2]« De la Terre », Rio 1992, sur l’exclusion, 1996, Kyoto 1997, Johannesburg, 2001.
[3]NDR.
[4]G. Pineau et J.L. Legrand, Les histoires de vie, Paris, Que sais-je ?, 1993.
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[1]
Cf. le jeu de mot de Lacan, « le nom du père » ou « les non...
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[2]
« De la Terre », Rio 1992, sur l’exclusion, 1996, Kyoto 199...
[suite] Suite de la note...
[3]
NDR. Suite de la note...
[4]
G. Pineau et J.L. Legrand, Les histoires de vie, Paris, Que...
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