2006
Nouvelle Fondation
Portrait : Le « père fondateur » du PCF
Marcel Cachin l’homme de la transition
Jean Vigreux
Maître de conférences à l’université de Bourgogne, auteur notamment de Waldeck Rochet, une biographie politique, La Dispute, 2000, a participé notamment à la publication des Carnets de Marcel Cachin, Éditions du CNRS, sous la direction de Denis Peschanski.
Un homme incarne, me semble-t-il, à merveille, l’histoire de la gauche française de la fin du XIXe siècle et du premier XXe siècle : Marcel Cachin.
Son itinéraire, mais aussi son action en faveur de l’émergence du socialisme, puis du communisme, illustrent bien les tâtonnements, la quête d’une identité d un courant prenant en compte la question sociale dans le cadre du « modèle républicain
[1] », fondé sur un idéal de justice sociale, de « bonheur pour tous », alliant le monde des villes et celui des sociétés rurales, mais aussi fortement teinté par l’idéal internationaliste - cet aller-retour national/international pouvant constituer une véritable tension permanente
[2]. Un tel courant réformiste et/ou radical marque durablement l’histoire de la gauche française : même si Jean-Jacques Becker et Gilles Candar rappellent à juste titre que « la gauche est plus voyante que la droite, mais moins facile à observer
[3] ».
Si Marcel Cachin a un rôle fondamental dans l’émergence du socialisme, puis du communisme français, « aucune biographie ne lui a été jusqu’à présent consacrée, la publication de ses
Carnets tient en partie lieu de biographie », comme le rappelle Alexandre Courban
[4] Si le « père fondateur » du PCF attend encore son biographe, c’est sans doute lié à l’immensité de la tâche. À la fois du fait de la longévité biologique de Marcel Cachin - il naît le 20 septembre 1869 à Paim-pol (Côtes-du-Nord) et il meurt le 12 février 1958 à Choisy-le-Roi (Seine) - mais surtout du fait de son activité politique débordante ; il a été député, sénateur, directeur de
L’Humanité (1918-1958), mais aussi membre de la commission administrative permanente de la SFIO, membre du Comité directeur, puis du Bureau politique du PCF (1920-1958).
Son nom, qui reste attaché à
L’Humanité, est aussi celui de la motion majoritaire au Congrès de Tours en 1920 (avec Ludovic-Oscar Frossard) pour l’adhésion à la III
e Internationale, mais également à celui du Front populaire. On mesure ainsi le poids des héritages, qui sont encore présents dans l’histoire du communisme français, malgré la volonté, la pratique de contrôle du « Centre sur sa périphérie », de l’Internationale communiste sur la SFIC
[5].
Emergence d’un militant, puis d’un cadre socialiste. Après avoir réussi brillamment son passage à l’école de la République - véritable ascenseur social pour ce jeune Breton - Marcel Cachin fait ses études de philosophie à Bordeaux. C’est dans ce milieu bordelais et des cercles étudiants qu’il rencontre le socialisme ; d’autant qu’il est choqué par l’opulence qui règne chez le monde du négoce. Il adhère au groupe des étudiants socialistes au cours de l’année 1890, puis s’occupe de rédiger et réaliser un « petit journal qu’il réalisait entièrement, et qui, pour l’essentiel, était consacré aux problèmes paysans » (notice du DBMOF).
C’est en 1892, qu’il entre au POF (Parti ouvrier français) de Jules Guesde et de Paul Lafargue, « Bordelais d’adoption » selon les propres mots de Cachin
(L’Humanité, juin 1922
[6]). Dans ce même article, il dresse le portrait de son mentor politique : « Guesde vint à Bordeaux. C’est là que je le vis pour la première fois. Il m’est impossible de dire l’impression que produisirent la conversation et les discours du chef du Parti ouvrier français sur mon jeune enthousiasme de néophyte. Il parlait avec une éloquence précise et quasi mathématique. Il n’avait qu’un but : celui de convaincre par la vérité et le mot propre. Il méprisait ce qu’on appelle souvent l’éloquence, c’est-à-dire l’emploi de grands mots sonores et vides. Mais il atteignait à l’éloquence réelle, celle qui séduit la raison et l’entraîne irrésistiblement quand elle est saine et droite. Sa voix était faible et elle était cassée : à travers elle, semblaient passer toute la colère et toute la souffrance tragique de la classe qu’il appelait à lui. Écoutant sa parole ardente, claire, émouvante plus que nulle autre, un ordre de ma conscience m’invitait impérativement à suivre désormais l’enseignement de ce maître incomparable. » Il mit au service du Parti ouvrier français ses compétences sur le monde rural et il participa « à l’enquête sur la situation de la paysannerie destinée à préparer les travaux du Congrès de Marseille
[7] ».
Poursuivant ses études en philosophie, Marcel Cachin se voit retirer sa bourse d’agrégation en 1895, en raison de son engagement politique. Il devient l’une des chevilles ouvrières du socialisme guesdiste en Gironde, s’employant à créer des sections du POF, mais aussi à diriger Le Socialiste de la Gironde (qui paraît depuis janvier 1899). Il participe de plus en plus à la vie politique de son parti ; candidat sans succès aux élections législatives de 1898 à Libourne (1re circonscription), délégué au XVIe Congrès national du POF à Mont-luçon du 17 au 20 septembre 1898. Initié, comme le rappelle sa notice biographique du DBMOF, à la franc-maçonnerie, il tisse de plus en plus de liens, construisant les réseaux guesdistes.
Claude Willard en mesure la portée en évoquant la situation du parti en 1899 et 1900 lors du Congrès fédéral de Macau (Gironde) : « Le parti progresse à travers le département, s’étirant le long des grands axes de circulation (Gironde et Garonne, routes vers Libourne au nord-est, vers Arcachon au sud-ouest), prenant appui sur les bourgades à fort artisanat. En 1899,la fédération, avec ses sept cents adhérents répartis en soixante groupes, vient au 4
e ou au 5
e rang dans le POF. En mars 1900, le Congrès fédéral de Macau dresse un état précis (peut-être optimiste) des forces du parti, circonscription par circonscription : il affirme compter 1 017 adhérents habitant dans cent vingt-six communes et vingt-trois cantons (sur quarante-neuf), formant soixante-trois groupes organisés
[8]. »
Toutefois, une crise survint en 1900 dans cette fédération du POF où certains militants ont suivi les sirènes du municipalisme à l’image de Millerand. C’est Marcel Cachin qui s’emploie alors à reconstruire le POF; son action lui vaut d’être « la principale figure de la fédération girondine ». Surtout, il travaille avec ardeur à l’unification du socialisme français, qui reste encore éclaté en plusieurs partis; d’abord, il soutient la naissance du Parti socialiste de France (PSF), fusion du Parti ouvrier français (POF) et du Parti socialiste révolutionnaire (PSR) d’Édouard Vaillant,même s’il sait s’opposer à Jean Jaurès en publiant un article sévère, « Le dîner du roi », dans Le Socialiste du 25 octobre 1903.
Cependant, ces critiques n’obèrent pas le rapprochement et l’unification du socialisme français; en 1905, au Congrès du Globe à Paris, Jean Jaurès réussit à créer la SFIO et Marcel Cachin est aussi l’un des acteurs de l’unité : il présente le rapport sur la tactique électorale. Il devient membre de la Commission administrative permanente du parti depuis le Congrès de Chalon-sur-Saône (octobre 1905). D’abord suppléant, il est titularisé en 1906 et surtout, depuis cette date, il remplace Jules Guesde comme délégué du parti à la propagande. Dès lors, il s’emploie à construire le parti, à former les cadres et les militants ; bref, c’est celui qui connaît au mieux le terrain, l’implantation et la sociologie des acteurs socialistes à la veille de la Première Guerre mondiale. S’il apparaît comme un cadre et dirigeant éminent du socialisme français, il n’arrive pas à être élu député avant 1914. Entre-temps, il a subi plusieurs revers - dont un douloureux en 1910, à Alès où il avait été déclaré vainqueur -, mais grâce à son implantation dans la Goutte d’Or à Paris (conseiller municipal depuis 1912), grâce à son ascension dans le parti - il entre à L’Humanité remplacement de Lafargue (1912) - qui le conduit au secrétariat (secrétaire adjoint de la SFIO dès février 1912), il est élu député le 10 mai 1914 dans la 3ecirconscription du XVIIIe de Paris.
En ces moments de tensions internationales, c’est un proche de Jaurès, puisqu’il fait partie des délégations qui rencontrent les socialistes allemands, mais surtout celle du 31 juillet 1914 (Jaurès, Bracke, Longuet et Cachin), qui était reçue chez Viviani, président du Conseil. C’est au retour de cette entrevue que Jean Jaurès est assassiné… la marche à la guerre ne peut plus être enrayée.
La guerre et les révolutions russes : le lourd héritage de Jean Jaurès. Marcel Cachin écrit le 1er août 1914 l’éditorial de L’Humanité; il remplace Jean Jaurès et surtout dans cet article, s’il montre les tentatives ultimes de « l’Apôtre de la Paix », il évoque la dernière réflexion de Jean Jaurès qui devait écrire « l’article décisif par lequel aurait été dégagée la responsabilité de notre parti ». Dès lors, la matrice républicaine du socialisme français, celle de la « défense de patrie en danger » héritée de la levée en masse de l’An II, mais aussi de la Commune de Paris, permet de comprendre son engagement sans faille dans le combat pour la défense patriotique, celle de l’union sacrée qui tranche avec le pacifisme exalté des semaines précédentes. Marcel Cachin préside alors le Comité patriotique du ravitaillement de Paris.
Surtout, comme membre de la commission des affaires extérieures de la Chambre des députés, il participe à plusieurs missions; la première en Italie au printemps 1915, pour obtenir son entrée en guerre, puis en février 1917, alors qu’éclate la Révolution russe, il se rend à nouveau en Italie dans le cadre d’une visite officielle, puisqu’il est reçu par le roi.
Peu de temps après, il est envoyé en Russie avec ses camarades Marius Moutet et Ernest Laffont, afin de s’assurer de l’appui des socialistes russes; parti le 31 mars 1917, il arrive à Petrograd le 13 avril… Cette rencontre fut primordiale, comme l’a mis en évidence Gilles Candar, c’est de ce moment que date son rapprochement avec la minorité longuettiste ; Marcel Cachin est séduit par le discours menchevik sur la paix sans contribution ni annexion. Dès lors, il s’engage fortement pour la tenue de la conférence de Stockholm. C’est la rupture avec l’union sacrée !
Pourtant, après la prise du pouvoir par Lénine en octobre 1917, il n’adhère pas à aux positions bolcheviques, soutenant activement Kerenski en 1918. Ainsi, comme tout socialiste français, il lit les révolutions russes à l’aune de sa culture française ; transposant le modèle de la « Grande révolution de 1789-1799 » à ce qui se passe en Russie. Surtout, il gagne avec Longuet la majorité du parti en octobre 1918, date à laquelle il est élu, en son absence
[9], directeur de
L’Humanité par 1 510 voix contre 1 355 à Pierre Renaudel. Peu de temps avant la fin de la Grande Guerre, Marcel Cachin devient l’héritier de Jean Jaurès ; il développe avec succès
L’Humanité. Analysant les méfaits de cette guerre totale, il s’emploie au cours de l’année 1919 à dénoncer violemment le traité de Versailles, à rechercher les moyens de l’unité des socialistes européens. Cependant, il sait qu’il est impossible de reconstruire la II
e Internationale sans un renouvellement profond des pratiques et des projets.
Au XVIIe Congrès de la SFIO à Strasbourg (25-29 février 1920), il fut l’un des organisateurs les plus en vue ; présidant le congrès, il gardait la majorité sur les destinées du parti. Conformément aux décisions du congrès, qui stipulait que « le congrès, résolu à une action immédiate, donne mandat à la CAP, tout en gardant le contact avec les sections nationales des partis occidentaux, d’entrer sans délai en négociations avec les organismes qualifiés de la IIIe Internationale et de préparer, d’accord avec les socialistes indépendants d’Allemagne, les partis suisse et italien, une conférence en vue de grouper finalement, avec les partis constituant la IIIe Internationale, tous les partis résolus à maintenir leur action sur la base des principes traditionnels du socialisme ». Ainsi, la SFIO quitte la IIe Internationale reconstruite, et Marcel Cachin est mandaté avec Ludovic-Oscar Frossard pour rencontrer les dirigeants de la nouvelle Internationale.
Cette période de lendemains de guerre, avec une vague révolutionnaire, une agitation sociale sans précédent - liées à l’onde de choc des révolutions russes -, est primordiale dans la vie de Marcel Cachin, mais aussi du socialisme international et français : c’est « l’ère des masses », selon l’expression de Eric J. Hobsbawmn, où la question sociale est à l’ordre du jour. Dès lors, une course de vitesse a lieu entre les différentes organisations du mouvement ouvrier pour savoir qui va prendre le « leadership » international ; certains partis, à l’image du Labour britannique, restent affiliés à la IIe Internationale, d’autres comme le Parti socialiste italien, rejoignent l’Internationale de Lénine, alors que certains socialistes hésitent et pensent pouvoir garder un lien entre toutes les familles (réformistes et révolutionnaires) en proposant en février 1921, l’Internationale de Vienne ou l’UPSAI (l’Union des Partis socialistes pour l’Action internationale).
Entre-temps, Marcel Cachin et L.-O. Frossard assistent au IIe Congrès de l’IC en juillet 1920; ils rentrent enchantés de leur voyage soviétique et animent tout au long de l’été 1920 des meetings et conférences en vue de l’adhésion à la IIIe Internationale.
Le père fondateur du PCF et l’homme de l’unité de la gauche. Au cours de cette année 1920, la « France socialiste » est divisée en trois grands courants. Le « Comté pour la reconstruction de l’Internationale », qui regroupe des partisans de l’ancienne minorité socialiste, élabore une motion « d’adhésion sous réserve à la IIIe Internationale » signée par Jean Longuet; une deuxième motion réunissant les dirigeants qui ont participé à l’union sacrée s’intitule « pour l’unité internationale », signée notamment par Léon Blum. La troisième motion importante pour le XVIIIe Congrès de la SFIO, regroupant le Comité de la IIIe Internationale et une fraction des reconstructeurs, propose quant à elle une adhésion sans réserve ; les principaux acteurs sont Marcel Cachin, L.-O. Frossard, Loriot et Souvarine.
Lorsque le Congrès de Tours commence le 25 décembre 1920, après un grand débat dans les différentes fédérations socialistes, tout le monde sait déjà que l’adhésion à la IIIe Internationale doit l’emporter. Toutefois les « reconstructeurs » se divisent : une partie suit la majorité dans la IIIe Internationale, une autre, rassemblée autour de Longuet, reste à la SFIO, ou la « vieille maison » selon l’expression devenue célèbre de Léon Blum.
L’histoire retient que c’est la motion Cachin-Frossard qui l’emporte et qui fonde la SFIC. S’agit-il d’une greffe bolchevique sur le corps du socialisme français, pour reprendre l’expression d’Annie Kriegel ? « La scission socialiste de décembre 1920 fut donc une affaire de circonstances exactement située entre deux limites de temps : après que les résultats obtenus à l’échelle de la France par les moyens du socialisme français ont paru dérisoires dans le contexte de la révolution bolchevique ; avant que la perspective d’une révolution mondiale dans le prolongement de la révolution russe se soit obscurcie. Mais la scission socialiste en France ne fut pas seulement un accident - au sens propre - de la conjoncture française et européenne, elle fut aussi un accident - au sens figuré du point de vue des modalités
[10]. »
Cette analyse mérite cependant quelques nuances qui ont déjà été effectuées. Il est vrai que pour Marcel Cachin, cette adhésion n’est pas une conversion au « socialisme à la sauce tartare », mais bel et bien la continuité d’un engagement. Certes, il va falloir s’adapter à la bolchevisation du parti, mais la culture de la SFIO, voire du POF perdure. Ainsi, Marcel Cachin qui reste à la tête de L’Humanité, mais aussi dans l’équipe dirigeante de la jeune SFIC, incarne véritablement la transition, l’héritage entre les deux formations de gauche ; on pourrait dire qu’il s’agit d’un passeur entre les deux cultures politiques.
D’ailleurs, avant la mise au pas du parti par l’IC, on voit bien les débats qui existent entre les différentes tendances; Cachin jouant le rôle d’arbitre, de celui qui recherche la synthèse. En ce sens, c’est sans doute la leçon qu’il tira de l’expérience de la SFIO. Pour Boris Souvarine, cette attitude n’était pas celle d’un vrai bolchevik, qui doit savoir trancher dans le vif; il alla même jusqu’à dénoncer Marcel Cachin pour ses « cachineries ».
Lors de l’occupation de la Ruhr, il s’emploie à dénoncer l’attitude du gouvernement français; son immunité parlementaire est levée, mais le Sénat refuse de le faire inculper pour atteinte à la Sûreté de l’État; cette peur du « complot communiste
[11] » lui vaut à nouveau d’être inquiété et condamné à un an de prison lors de la guerre du Rif.
Toutefois, malgré les reprises en main du parti, au cours de la bolchevisation de la période sectaire de « classe contre classe », Marcel Cachin reste à la direction; fait-il preuve seulement d’abnégation? Est-il là seulement pour marquer la continuité entre la SFIO et la SFIC?
Il semble qu’à la tête de L’Humanité, il essaya de préserver l’héritage jauressien; d’abord, Marcel Cachin évitait les conflits, voulait garder l’unité de la rédaction. Puis, surtout, il sauva à plusieurs reprises le journal de la faillite, en particulier lorsqu’il créa les comités de défense de L’Humanité (CDH).
C’est véritablement au moment du Front populaire que Marcel Cachin retrouve la fibre de l’unité ; il est aux « avant-postes dans le rôle du rassembleur » (DBMOF « Maitron »). Il est de tous les combats antifascistes et participe activement aux différents meetings prônant l’unité. Son action en faveur du Front populaire redynamise son journal, qui (re)découvre un vocabulaire aux accents républicains où le drapeau rouge côtoie le drapeau bleu-blanc-rouge, l’Interna-
tionale retrouve La Marseillaise
[12]. Il se rend à nouveau Moscou au VII
e Congrès de l’Internationale communiste à l’été 1935
[13]. À l’automne de cette année, il est élu sénateur de la Seine et dirige la fraction parlementaire du PCF.
Lors de la déclaration de guerre en 1939, il vote les crédits militaires nécessaires comme son collègue sénateur communiste Clamamus et comme les députés communistes. La fibre patriotique est encore à l’ordre du jour et il écrit à Léon Blum : « À cette heure grave, le Parti communiste affirme que si Hitler déclare la guerre à la France, il trouvera devant lui le peuple uni, les communistes au premier rang, pour défendre la sécurité du pays » (Le Populaire, 9 septembre 1939). Toutefois, l’interdiction du PCF, la suppression du journal qu’il dirigeait et l’expulsion de sa maison de Choisy-le-Roi allaient changé sa vie. Il se replia en province, intervint au procès des députés communistes en avril 1940. Réfugié à Lancerf en Bretagne, il resta isolé.
En 1941, il est arrêté par les Allemands, puis incarcéré. Les troupes d’occupation essayent d’utiliser ses propos contre les attentats individuels. Une affiche du POPF (Parti ouvrier et paysan français), fondé par Gitton, rend public un extrait de cette prise de position
[14], ce qui après-guerre sera utilisé par Paix et Liberté qui ose rééditer cette affiche dix ans après en pleine guerre froide… Cependant, Marcel Cachin participe activement en 1943 à la rédaction de
L’Humanité clandestine. À la Libération, il fait partie de l’Assemblée consultative, puis il est élu aux deux assemblées constituantes en 1945 et 1946; comme doyen d’âge il préside aux ouvertures des sessions. Au cours de ces années de reconstruction où l’on allie « démocratie libérale et démocratie sociale », la volonté de retrouver une fusion organique entre la SFIO et le PCF est à l’ordre du jour; il s’agit de poursuivre la Résistance, l’unité dans les combats
[15]. Dès lors, se pose le problème d’un Congrès de Tours à l’envers. Est-ce le climat optimiste, l’euphorie de la Libération qui poussent à cette création? Est-ce un intérêt stratégique bien calculé, est-ce le poids de la base ? Les contradictions enterrent ce projet et le Comité directeur de la SFIO met fin officiellement à cette entreprise le 3 septembre 1946. Pourtant, Marcel Cachin, figure historique, voire emblématique, du parti présidait aux débats; le PCF avait même créé des « amis du POF » dans tout le pays. À la lecture des
Carnets de Marcel Cachin on voit bien que les rapports sont de plus en plus tendus au sein du comité : « Florimond a attaqué vigoureusement hier à la réunion communistes socialistes. Mayer : mal répondu, visqueux; ils nous haïssent. Hier, pas d’ordre du jour commun, on s’est engueulés. On a dit : les Juifs ont attendu le messie et quand il est arrivé, ils l’ont désavoué; [ill.] les socialistes attendent le socialisme, quand il est arrivé en Russie, ils l’ont repoussé » et plus loin d’ajouter : « Mayer et Moch ont réuni toutes les critiques les plus infamantes contre le communisme. Ils nous ont proposé de garder le silence sur leurs accusations et de ne pas répondre
[16]. »
Des logiques différentes, contradictoires, ont participé à l’élaboration de ce comité d’entente. Elles apparaissent très vite et le comité devient un enjeu tactique pour la recomposition politique attendue et voulue : le PCF voit la possibilité d’absorber la SFIO, en vain.
Figure historique du socialisme et du communisme français, Marcel Cachin s’éteint en pleine guerre d’Algérie, peu avant la fin tragique de la IVe République. Il avait entre-temps évoqué ses souvenirs de la Grande Guerre, du socialisme de Jean Jaurès et de la révolution d’Octobre, dans le film La Terre fleurira (1954). Son plaidoyer pour un socialisme ancré dans la culture républicaine, fortement teinté de pacifisme, proposait un idéal de justice sociale et de bonheur pour tous, qui emprunte largement à l’histoire du socialisme français : le greffon soviétique ne semble alors pas plus puissant que l’arbre socialiste ou même républicain…
En témoignent ses carnets où l’on voit bien comment il retrouve une « nouvelle jeunesse » au cours du Front populaire et à la Libération. N’était-il pas alors « l’ancien » respecté de tous, jouissant d’une certaine autorité morale dans le parti de Maurice Thorez ? ●
[1]
Selon l’expression de Serge Berstein et Odile Rudelle,
Le Modèle républicain, PUF, 1992.
[2]
Serge Wolikow et Michel Cordillot (sous la dir.),
Prolétaires de tous les pays unissez-vous? Les difficiles chemins de l’internationalisme (1848-1956), Dijon, EUD, 1993.
[3]
Jean-Jacques Becker, Gilles Candar (sous la dir.),
Histoire des gauches en France, La Découverte, 2004.
[4]
Alexandre Courban,
L’Humanité (avril 1904 - août 1939) : histoire sociale, politique et culturelle d’un journal du mouvement ouvrier français, thèse d’histoire, université de Bourgogne, décembre 2005, introduction. Denis Pes-chanski (sous la dir.),
Les Carnets Marcel Cachin, (t. 1 : 1906-1916, t. II : 1917-1920, t. III : 1921-1933, t. IV : 1935-1947), Éditions du CNRS, 1993-1998.
[5]
Serge Wolikow,
Les Rapports entre le PCF et l’IC, 1919-1934, thèse de doctorat d’État, Paris-VIII, 1990 ; Mikhail Narinsky, Jürgen Rojahn,
Centre and Periphery. The History of the Comintern in the Lights of New Documents, Amsterdam, IISH, 1996; Michel Dreyfus, Bruno Groppo, Sergio Claudio Ingerflom, Roland Lew, Bernard Pudal, Claude Pennetier, Serge Wolikow (sous la dir.),
Le Siècle des communismes, L’Atelier, 2000 (Point Seuil, 2004).
[6]
Article cité dans
Marcel Cachin vous parle, Éditions sociales, 1959, pp. 15-16 et dans Marcelle Hertzog-Cachin,
Regards sur la vie de Marcel Cachin, Éditions sociales, 1980, p. 23.
[7]
Claude Willard,
Les Guesdistes. Le mouvement socialiste en France (1893-1905), Éditions sociales, 1965, p. 609.
[8]
Claude Willard,
op. cit., pp. 305-306.Voir aussi
Le Socialiste de la Gironde, 1
er avril 1900.
[9]
Gilles Candar,
Carnets Marcel Cachin, (1917-1920), tome II, Éditions du CNRS, 1993, note 86, pp. 296-297.
[10]
Annie Kriegel,
Aux origines du communisme français, Mouton, 1964, réédition 1978, Champs Flammarion, p. 430.
[11]
Frédéric Monier,
L’Apparition du complot communiste en France (1920-1932) : le pouvoir d’État et l’opinion publique face à la section française de la IIIe Internationale dans les années 20, thèse, Paris-X Nanterre, sous la direction de Jean-Jacques Becker, 1995.
[12]
Denis Peschanski,
Et pourtant ils tournent. Vocabulaire et stratégie du PCF, 1934-1936,Klincksiek, 1988.
[13]
Voir Serge Wolikow,
Introduction à l’année 1935 des Carnets Cachin, op. cit.
[14]
Lire Denis Peschanski, Marcel Cachin face à la Gestapo : la déposition du 21 octobre 1941,
Communisme n° 3, 2
e semestre 1983
[15]
Jean Vigreux, « Le comité d’entente socialiste-communiste », dans Serge Berstein, Frédéric Cépède, Gilles Morin, Antoine Prost (sous la dir.),
Le Parti socialiste entre Résistance et République, Publications de la Sorbonne, 2001, pp. 181-192.
[16]
Carnets Marcel Cachin,
op. cit., 6 septembre 1945.