2006
Nouvelle Fondation
Syndicalisme : Réflexions autour de la « Charte d’Amiens »
De l’unité socialiste à l’autonomie ouvrière
Stéphane Sirot
Docteur en histoire, enseignant à l’université de Cergy-Pontoise. Dernier livre paru : La Grève en France. Une histoire sociale, Odile Jacob, 2002.
Le processus qui mène en avril 1905 au Congrès d’unité socialiste de la salle du Globe à Paris ne laisse pas indifférent le mouvement syndical. Depuis quelque temps déjà, les velléités de regroupement des organisations du socialisme français attirent l’attention des responsables de la CGT née à Limoges en 1895 ; elles rejaillissent en outre dans une certaine mesure sur les discussions à l’intérieur de la confédération, sur le déroulement de son congrès d’Amiens d’octobre 1906 et expliquent en partie le vote de la motion, plus connue sous le nom de « Charte d’Amiens ».
Ce texte centenaire, érigé au rang de déclaration d’indépendance du syndicat à l’égard du parti politique, fait un peu figure de symbole, régulièrement invoqué par certains, instrumentalisé par d’autres.
Ce congrès n’est certes pas le point de départ d’une quelconque génération spontanée de syndicalistes soudain décidés à exprimer hautement leur volonté d’indépendance vis-à-vis des partis politiques. Il existe en effet parfois une tentation historiographique consistant à se saisir du confort offert par un moment-clé pour ordonner autour de lui la lecture d’une tendance historique, tant il est vrai que « dans l’histoire du syndicalisme français, la Charte d’Amiens est longtemps restée comme le texte fondateur de référence
[1] ». Sombrer dans ce travers revient à évacuer un long passé de débats et de précédentes déclarations que la « Charte d’Amiens » reprend et ramasse en quelques dizaines de lignes. De fait, ce texte représente surtout la cristallisation d’un cheminement, de préoccupations qui dès les dernières décennies du XIX
e siècle agitent le mouvement ouvrier. En outre, il serait réducteur d’oublier que ce congrès de la CGT s’inscrit dans un contexte européen où, dans les grands pays industriels, le syndise détermine à peu près au même moment sur la nature de ses rapports aux organisations politiques. Mais là encore, le simplisme guette : la motion adoptée en 1906 va bien au-delà de la stricte affirmation de l’indépendance à l’égard des organisations partisanes. Plus largement, elle est un cri d’autonomie lancé au visage du champ politique national. Ce faisant, elle érige le mouvement syndical en structure sociale totale qui se confronte en permanence à l’ensemble des champs de la vie de la cité, des institutions et des acteurs de la société. La CGT de l’orée du XX
e siècle revendique ainsi pleinement une forme de syndicalisme sociopolitique qui constitue pour une large part, jusqu’à nos jours, une singularité nationale marquante.
Une déclaration d’autonomie ouvrière. Dès ses prémices, l’histoire du mouvement ouvrier français est en partie déterminée par sa relation aux organisations politiques censées relayer les aspirations du monde ouvrier naissant et, au-delà, du peuple.
Il faut à cet égard rappeler que de la Révolution française qui, avec la loi Le Chapelier de 1791, interdit les regroupements à caractère revendicatif, et jusqu’au vote de la loi de 1884 qui autorise enfin la libre constitution des syndicats, les militants ouvriers sont pour l’essentiel privés de la possibilité de s’organiser dans un cadre professionnel, à un moment où le peuple des usines est socialement marginalisé. En conséquence, ceux qui recherchent l’amélioration de leur situation placent alors la majeure partie de leurs espoirs dans le mouvement politique républicain, qui ressent d’ailleurs lui-même la nécessité d’une complicité avec le monde laborieux
[2]. Cela n’empêche pas pour autant l’émergence progressive d’une certaine méfiance à l’égard du champ politique, sous ses formes étatique et partisane, ainsi qu’une prise de conscience d’une condition particulière à l’univers ouvrier nécessitant l’expression d’une parole et d’une action spécifiques. Par exemple, dès le I
er congrès ouvrier tenu à Paris en 1876, des militants expriment un désir d’autonomie qui ressort des discussions engagées à propos des candidatures ouvrières aux élections. Les congressistes sont conduits à envisager la présentation de candidats ouvriers qui seraient les défenseurs, au sein du pouvoir législatif, des intérêts de leur catégorie sociale. Il est même proposé qu’un jury composé exclusivement d’ouvriers examine les capacités et les convictions des candidats potentiels
[3]. Certes, l’expression d’une autonomie ouvrière
[4] demeure alors diffuse, elle n’est pas encore strictement formalisée et proclamée. Il n’en reste pas moins que la question du rapport au champ politique gagne en ampleur, sous la forme d’une défiance de plus en plus manifeste à l’égard des structures organisationnelles qui l’occupent. En outre, la déception grandissante des espoirs placés dans l’avènement et l’enracinement d’une République qui n’accorde pas des droits sociaux à la hauteur des droits politiques, nourrit la montée en puissance d’une volonté de prise d’autonomie du syndicalisme par rapport aux institutions de la vie politique nationale. Par exemple, le II
e congrès ouvrier, réuni à Lyon en 1878, s’oppose à la représentation du prolétariat au Parlement
[5].
La disjonction entre l’action et les partis politiques d’une part, les organisations du monde du travail et la revendication sociale ou économique d’autre part, s’exprime encore plus librement dans les deux dernières décennies du XIXe. Cette réalité se produit sous l’effet de la loi de 1884 qui légalise et légitime le fait syndical, mais également en raison du ralliement des militants anarchistes qui se dégagent des tentations terroristes pour reporter leurs efforts vers la préparation de la grève générale et l’action directe par la voie du syndicalisme.
Dans ces conditions, il n’est guère surprenant qu’en 1895, la création de la CGT se produise sur les bases d’une affirmation d’indépendance syndicale, d’ailleurs considérée comme un principe premier puisque exprimé dans l’article initial de ses statuts :
« Les éléments constituant la Confédération générale se tiendront en dehors de toute école politique
[6]. »
L’article 2 souligne en outre que « la Confédération générale du travail a exclusivement pour objet d’unir sur le terrain économique et dans les liens d’étroite solidarité les travailleurs en lutte pour leur émancipation intégrale
[7] ».
Le congrès de 1902 fusionne le propos de ces deux articles, ce qui établit déjà clairement une manière d’étroite relation entre le souci de construire une société nouvelle et la prise de distance à l’égard des structures partisanes, l’un étant en quelque sorte nécessité par l’autre. Désormais, la confédération « groupe en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat
[8] ».
Dans la pratique, la CGT laisse cependant à chacun des groupes qui la composent la liberté d’autoriser ou de prohiber le cumul des fonctions syndicales et politiques. Mais la règle générale, sans être universelle, est tout de même de ne pas autoriser la conjonction des responsabilités, comme au sein de la Chambre syndicale d’ouvriers tullistes et similaires de Calais (1896-1900) qui indique de manière emblématique que : « Le conseil d’administration ayant pour seul but de gérer les affaires du syndicat et d’assurer son bon fonctionnement en dehors de tout esprit de parti, nul ne pourra en faire partie s’il occupe ou accepte une fonction politique
[9]. »
Le processus d’unité des organisations socialistes a le pouvoir de réanimer puissamment la question du rapport syndical au politique. Ainsi, quelques jours avant le Congrès de la salle du Globe, l’un des principaux dirigeants de la CGT, Jean Latapie, écrit un très long article dans l’organe officiel de son syndicat qui réaffirme la règle commune :
« Nous ne faisons pas de parlementarisme - car il ne faut pas confondre
politique et
parlementarisme -, la politique que nous faisons revêt un caractère essentiellement social et, partant, n’est pas susceptible de nous diviser, et de désagréger nos organismes économiques comme l’a toujours fait et le ferait encore la politique électorale, si on ne l’avait pas éliminée de nos groupements corporatifs et laissée à l’initiative des groupes d’études spécialement consacrés à cet effet
[10]. »
La portée politique de l’action syndicale, nous y reviendrons, est assumée, revendiquée. En revanche, la compétition partisane est rejetée comme la source de tensions potentielles à l’intérieur de la forme syndicale, dont le rôle et l’objectif sont de rassembler un corps social à la condition et aux intérêts convergents, de manière à l’émanciper sans préoccupation des querelles de tendances qui constituent la marque de fabrique du socialisme. Le rejet de ce que Latapie qualifie de « politique électorale » est donc pour lui une nécessité, car il faut « recruter les travailleurs d’idées et de conceptions hétérogènes au point de vue politique et philosophique, mais homogènes en ce qui a trait à leurs intérêts économiques
[11] », terrain sur lequel doit se produire l’émancipation ouvrière d’après les syndicalistes d’action directe aux commandes de la CGT.
À la veille du Congrès d’Amiens, l’autonomie ouvrière apparaît donc comme une idée présente qui plonge ses racines dans une histoire déjà relativement longue. Mais la conjoncture invite la CGT à un retour sur ses conceptions, accompagné d’une prise de position officielle fixant pour longtemps le point de vue syndical dominant. La situation immédiate est double. D’une part, la réalisation de l’unité socialiste ouvre la pà un essor de ce mouvement et, partant, à une possible tentation hégémonique sur le terrain de l’émancipation du monde du travail. D’autre part, en Europe occidentale, la période est à la mise en place de modes de fonctionnement des mouvements ouvriers organisés autour de la relation entre champ politique et champ social, entre parti et syndicat. C’est en effet en cette riche année 1906 que se produisent à l’ouest du continent deux événements majeurs
[12]. Au Royaume-Uni naît le Parti travailliste, à l’instigation des syndicats (Trade Unions). Cette initiative consacre le « modèle unioniste » ou « travailliste », dans lequel le syndicat prend le pas sur le parti politique. Le syndicalisme est l’instrument originel de défense des intérêts des travailleurs et constitue le noyau du mouvement ouvrier. Il se dote en 1906 de moyens d’action politique propres, en s’engageant dans la construction d’une représentation parlementaire et d’un parti organique, émanation directe du mouvement ouvrier.
Toujours en 1906 a lieu en Allemagne, à Mannheim,le Congrès des syndicats qui entérine durablement la configuration de leurs relations avec le Parti social-démocrate. Dans ce pays, l’essor syndical s’est produit dans les années 1880-1900, après celui de la social-démocratie. Ce sont souvent les cadres du parti qui ont
œuvré à la consolidation des syndicats. Dans un premier temps, ces derniers ont admis le rôle d’avant-garde du parti, puis à mesure qu’ils ont gagné en puissance, ils ont progressé en indépendance, se sont émancipés de l’organisation sociale-démocrate, tout en conservant avec elle des liens très forts. C’est cette situation, ce partage des tâches entre le syndicat, maître d’
œuvre de l’action corporative, et la social-démocratie, pilote du politique, que consacre le congrès de Mannheim. Cela ne signifie pas pour autant un désengagement du syndicalisme de la sphère politique : la coopération avec le parti social-démocrate demeure très étroite et le système social bismarckien amène le mouvement ouvrier à entamer son intégration institutionnelle. Peu après le vote de la loi de 1883 sur l’assurance-maladie qui institue la participation des représentants ouvriers à la gestion des caisses, les syndicats s’engagent en effet avec succès dans ce dispositif
[13]. On l’aura compris, les débats qui agitent le syndicalisme français autour de 1906 sont parfaitement naturels en considération des événements qui l’encerclent. Au Congrès d’Amiens, le rapport au politique est envisagé par trois propositions qui, au fond, illustrent un peu chacun des grands modèles de syndicalisme qui se figent en Europe occidentale
[14].
La première proposition est celle du guesdiste Victor Renard, secrétaire de la Fédération du textile. Cette « motion du textile » soutient la nécessité d’une liaison étroite entre le travail parlementaire et le combat pour l’amélioration de la condition ouvrière, ce qui, en conséquence, appellerait une relation assumée avec le Parti socialiste :
« Considérant que les élus du Parti socialiste ont toujours proposé et voté les lois ayant pour objectif l’amélioration de la condition de la classe ouvrière ainsi que son affranchissement définitif;
« Que tout en poursuivant l’amélioration et l’affranchissement du prolétariat sur des terrains différents, il y a intérêt à ce que des relations s’établissent entre le Comité confédéral et le Conseil national du Parti socialiste (…)
« Le congrès décide :
« Le Comité confédéral est invité à s’entendre toutes les fois que les circonstances l’exigeront, soit par des délégations intermittentes ou permanentes, avec le Conseil national du Parti socialiste pour faire plus facilement triompher ces principales réformes ouvrières. » Il est permis de lire dans ces lignes l’influence du modèle allemand, ce qui ne surprend guère de la part d’un partisan de Jules Guesde, l’un des principaux promoteurs de l’introduction des conceptions marxistes en France. Un autre texte est rédigé par Auguste Keufer, le dirigeant modéré du Livre, contresigné par son collègue Liochon, ainsi que par Coupat des Mécaniciens et Henri Sellier des Employés :
« Il y a lieu de bannir toutes discussions et préoccupations politiques, philosophiques et religieuses du sein de l’organisme confédéral. La CGT, organe d’union et de coordination de toutes les forces ouvrières, tout en laissant à ses adhérents une entière liberté d’action politique hors du syndicat, n’a pas plus à devenir instrument d’agitation anarchiste et antiparlementaire qu’à établir des rapports officiels ou officieux, permanents ou temporaires avec quelque parti politique ou philosophique que ce soit… L’action parlementaire doit se faire parallèlement à l’action syndicale, cette double action pouvant contribuer à l’œuvre d’émancipation ouvrière et à la défense des intérêts corporatifs. »
Tout en exprimant une orientation qui ressemble somme toute à celle de la CGT depuis 1895, ce texte laisse cependant percer dans sa dernière phrase une appréciation qui peut en partie être rapprochée du modèle instauré par le mouvement ouvrier anglais.
La motion proposée par les principaux responsables de la confédération - dont son secrétaire général Victor Griffuelhes - et adoptée massivement (834 voix pour, 8 contre et 1 bulletin blanc
[15]), promeut une autonomie de l’organisation syndicale dans des termes qui répètent et précisent les statuts adoptés en 1895, puis revisés en 1902 :
« …en ce qui concerne les individus, le Congrès l’entière liberté pour le syndiqué de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au-dehors.
« En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des actes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale. »
Si un libre choix d’engagement extra-syndical est laissé aux individus, conformément à la pratique en vigueur depuis la naissance de la CGT, en revanche, les syndicats qui la composent doivent repousser les rapprochements trop étroits avec les structures partisanes ou exprimer une préférence marquée pour l’une ou l’autre d’entre elles. Rien de bien nouveau donc, si ce n’est l’énoncé très clair d’une raison de fond de ces grands principes : l’autonomie ouvrière n’a de sens que dans la mesure même où elle permet d’orienter directement les efforts des travailleurs des usines vers l’adversaire prioritaire à abattre - « le patronat » -, pour espérer tant une amélioration immédiate des conditions d’existence que le renversement de la société capitaliste. Autonomie ouvrière et syndicalisme d’action directe : le lien paradigmatique est clairement établi et laisse libre cours au déploiement d’un pan-syndicalisme revendiqué et assumé.
La cristallisation d’un pansyndicalisme total. Ce chemin d’autonomie et d’action directe sur lequel s’engage clairement la CGT construit chez elle un rapport exacerbé au politique, dans la mesure où elle se trouve dès lors confrontée à la nécessité de s’emparer elle-même d’un champ qu’elle ne peut de toute façon par nature déserter. Au fond, le syndicalisme s’investit de la mission de penser la vie et les transformations de la cité, il se retrouve face à la nécessité d’assumer son rôle éminemment politique.
Dans son article précédemment cité, qui peut être perçu comme une préfiguration de la motion majoritaire du congrès d’Amiens, Jean Latapie paraît avoir saisi cette situation en l’assumant plutôt allègrement : « L’idéal de transformation économique que nous poursuivons comporte fatalement, pour sa réalisation, une transformation politique correspondante (…) Tant dans notre action journalière que pour les fins révolutionnaires qui sont notre idéal, que nous le voulions ou non, nous faisons
œuvre politique en même temps qu’économique
[16]. »
La « Charte d’Amiens » reconnaît le contenu politique du syndicalisme et de son action. Considérer ce texte comme l’expression d’une forme d’« a-politisme », même entendu comme « le rejet, à terme, de la politique comme activité séparée
[17] » est certainement un contresens. Ce sont l’action et l’engagement partisans qui sont visés, critiqués par ce texte, même si ce qui est porté par le discours l’est nettement moins par le vécu quotidien : les syndicalistes d’action directe ne refusent pas les négociations, les contacts avec les membres des institutions politiques, notamment sur le plan local, ni avec ceux de l’appareil d’État
[18]. Quoi qu’il en soit, la motion de 1906 cristallise une forme de pansyndicalisme se vivant comme l’élément central des rapports de classes et la structure de base de la nouvelle société qui doit succéder au système capitaliste, dont le renversement est l’objectif ultime. Quoi de plus politique, au fond?
Le syndicat est considéré comme l’élément central des rapports de classes à un double titre. Tout d’abord parce que, dit le texte voté à Amiens, il agit « dans l’œuvre revendicatrice quotidienne ». Mais également, et peut-être surtout, parce qu’« il prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ». Pour cela, il peut se dispenser d’une relation étroite avec les regroupements politiques, dans la mesure notamment où il estime disposer de sa propre méthode d’émancipation définitive du prolétariat, que lui dicte son choix de l’action directe, « il préconise comme moyen d’action la grève générale », dit la Charte d’Amiens.
Une fois atteint l’horizon rêvé, celui du renversement de la société capitaliste, c’est au syndicat qu’il reviendra de structurer les temps nouveaux : « (…) le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera dans l’avenir le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale ».
Puisqu’elle ne veut pas se contenter de la gestion des revendications immédiates mais ambitionne également un changement radical de société, puisqu’elle ne reconnaît pas aux organisations politiques mais au mouvement syndical le rôle moteur pour parvenir à cette transformation et gérer le nouveau régime qu’elle appelle de ses v
œux, la CGT se trouve de fait propulsée en plein c
œur du champ politique. Il paraît donc pertinent de considérer que « la Charte d’Amiens, souvent interprétée à tort comme la manifestation d’un apolitisme syndical, exprime au contraire une conception dans laquelle la sphère syndicale sera, dans l’avenir, coextensive d’une sphère politique rénovée
[19] »
Ce « modèle » français est d’ailleurs peut-être le plus sensible de tous à l’expression du champ politique, dans la mesure même où il est le seul à prétendre faire vivre une conception hégémonique de son action. Mais au-delà de ce constat, quels sont les éléments déterminants de la constitution de ces différents rapports au politique? La compréhension des « modèles » s’est longtemps focalisée sur des explications trop exclusivement centrées sur les spécificités nationales. La recherche récente a montré la nécessité de considérer également d’autres paramètres, telles les communautés professionnelles ou spatiales
[20].
Parmi les singularités des histoires nationales figurent le processus d’industrialisation et l’intégration du monde ouvrier à la société globale. Chacun des « modèles » correspond à un moment et à une forme particuliers du processus d’industrialisation de l’Europe occidentale. Pionnier et rapide au Royaume-Uni, il signe l’antériorité du regroupement à base socio-économique. Brutal mais tardif en Allemagne, la social-démocratie précède l’essor du syndicalisme. Précoce mais lent en France, mouvements socialiste et syndical naissent dans un même élan. Dans ce pays comme en Italie, au XIX
e siècle et jusqu’au début des années 70, les actifs de l’industrie restent nettement inférieurs à ceux des pays d’Europe du Nord-Ouest
[21]. D’un côté se constitue une classe ouvrière très minoritaire, avec des catégories socioprofessionnelles à l’homogénéité quelquefois fragile, alors que de l’autre émerge un monde ouvrier massif et plus homogène, auquel des droits d’expression sociale sont reconnus plus tôt qu’en France. Dans ce contexte, la séparation relative entre l’action politique et l’action sociale peut sans doute s’y exprimer plus aisément.
Le rapport direct du monde ouvrier à la pratique politique constitue également un élément d’explication important. En France, la révolution de 1789 favorise une politisation populaire précoce. Dès 1848, avant l’Angleterre ou l’Allemagne, le suffrage universel masculin est obtenu. Une certaine égalité politique assez tôt réalisée rend d’autant plus insupportable la mise à l’écart sociale des prolétaires et nourrit une dissociation entre structures syndicales et partisanes
[22]. Quant au droit de grève (1864), il est reconnu avant celui de se structurer (1884) : l’action précède l’organisation, conférant ainsi au conflit, à l’intervention directe des travailleurs, une dimension centrale, tandis que là où l’organisation devance l’action, s’installent plus volontiers la pratique précoce de la négociation, les discussions avec les employeurs et les pouvoirs publics, donc une certaine forme d’intégration.
D’autres facteurs majeurs interviennent, qui transcendent les espaces nationaux. Ainsi le rôle primordial des communautés professionnelles ou celui des espaces urbanisés. En effet, les formes du syndicalisme, son rapport au politique s’enracinent aussi dans des métiers aux traditions spécifiques qui peuvent dépasser les frontières. L’exemple le plus frappant est sans conteste celui des mineurs
[23]. Entre la fin du XIX
e siècle et la Seconde Guerre mondiale, le mouvement syndical de cette profession s’est apparenté, quel que fût le pays concerné, au « modèle unioniste ». Une représentation parlementaire précoce a permis de porter au niveau de l’État les revendications de la profession. On connaît la tradition du député-mineur, qui a d’ailleurs apporté aux hommes du sous-sol des avancées sociales importantes. Ainsi « l’existence d’une vraie communauté professionnelle et spatiale totale où se superposent “réseaux de travail” et modes de vie », d’un « monde clos, hiérarchisé, fondé sur l’expérience du travail », explique l’implantation d’une « organisation naturellement corporative », où le facteur politique est « logiquement second
[24] ».
Le facteur spatial est également déterminant. Ainsi la grande ville est-elle l’espace de prédilection des modèles nationaux, alors qu’ailleurs la diversité tend à l’emporter. Ce lieu de brassage des métiers rend l’expérience du travail moins prépondérante qu’ailleurs. La pratique de l’action directe s’y développe plus volontiers que dans d’autres types de communautés spatiales : la « propension à l’action généralisée », économique, sociale, politique, trouve sans doute ici son contexte le plus favorable
[25].
La complexité du fait syndical, de son rapport au champ politique, à la société, exige donc la prise en considération d’une multiplicité de facteurs, d’autant plus que les « modèles » à partir desquels s’organise classiquement la réflexion ne sont nulle part hégémoniques et se trouvent partout confrontés à l’émergence de mouvements qui se revendiquent d’une autre logique. Cela dit, en France, la trajectoire historique du syndicalisme le conduit à s’inscrire dans un mode de fusion du politique et du social plus prégnant qu’ailleurs.
À la fusion du champ social et du champ politique : un syndicalisme sociopolitique. Les conceptions exprimées par le syndicalisme d’action directe au tournant des xixe et XXe siècles, inscrites dans le marbre de la motion adoptée en octobre 1906 à Amiens, s’inscrivent dans une rhétorique qui lie étroitement le champ social - la revendication économique de portée immédiate, le travail quotidien pour l’amélioration de la condition ouvrière à l’intérieur du système en place - et le champ politique - l’action en faveur de l’institution d’une société nouvelle, l’opposition radicale au patronat et à l’appareil d’État bourgeois -, finalement appelés à fusionner.
Œuvrer conjointement pour avancer sur les deux terrains est affirmé comme une nécessité, d’autant plus ’ils paraissent, dans l’esprit des syndicalistes d’action directe, se nourrir et se renforcer mutuellement. La Charte d’Amiens développe en effet un raisonnement qui commence par embrasser le double horizon du syndicalisme : le présent et l’avenir. Ni l’un ni l’autre ne doivent être négligés, s’emploie au fond à expliquer le texte :
« Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc.
« Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’
œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste. » Il est vrai que les militants et les responsables de la confédération née en 1895 à Limoges, s’ils invoquent volontiers leur objectif révolutionnaire de renversement de la société en place, n’oublient jamais leur tâche réformiste, celle qui les incite à agir sans relâche pour l’obtention de meilleures conditions d’existence du monde du travail. C’est en effet en amont et en aval du Congrès d’Amiens que sont définies puis développées quelques revendications syndicales majeures de la CGT, en particulier sur la durée du travail : la réduction du temps de production quotidien à huit heures, la « semaine anglaise », ce repos du samedi après-midi sont autant d’axes fondamentaux dont la réalisation occupe une large part des énergies syndicales de la période. Au moins depuis le début du siècle, loin d’être aveuglé par ses perspectives radicales d’avenir, « le syndicalisme que l’on appelle révolutionnaire (…) s’est au contraire efforcé d‘« atteler le mouvement ouvrier à des tâches immédiates et fécondes
[26] »
La perspective révolutionnaire imprègne quant à elle nettement les esprits militants jusqu’à la Grande Guerre, mais pour l’essentiel dans le discours bien plus que dans la pratique. La grève générale, cet « arrêt concerté du travail s’étendant à tout le pays et à toutes les corporations - ou du moins englobant les services publics et les industries-clés (transports, transmissions, mines, gaz, électricité, pétrole, alimentation, métallurgie…), ce qui paralyse les autres
[27] », instrument syndical du changement de société, n’est guère pratiquée. Les rares tentatives en ce sens ont d’ailleurs déjà échoué, tel en 1898, l’essai avorté d’élargissement de la grève générale du bâtiment parisien aux cheminots
[28]. En somme, cette pratique représente, en octobre 1906, sans doute déjà davantage un horizon fonctionnel aux atours idéaux et mythiques, disposant bientôt de son livre de chevet
[29], qu’une perspective réellement envisagée, au moins à échéance rapprochée.
Outre que les syndicalistes d’action directe se révèlent des observateurs attentifs des réalités concrètes, capables du pragmatisme le plus abouti, il apparaît également que l’attention portée aux revendications immédiates s’inscrit pleinement dans la rhétorique développée par la Charte d’Amiens :
« Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d’avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait de tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d’appartenir au groupement essentiel qu’est le syndicat. » Cette « double besogne » est en quelque sorte fusionnée. Là réside certainement l’une des clés de compréhension des raisons pour lesquelles le mouvement syndical se permet de se placer dans cette perspective à connotation hégémonique : il se perçoit comme la quintessence la plus pure, la plus aboutie des rapports de forces qui se diffusent dans la société, dans la mesure où il réfléchit à l’avenir de la société et
œuvre quotidiennement sur le lieu même de l’exploitation du monde ouvrier, auquel il s’adresse par conséquent d’abord en tant que groupe social, bien davantage qu’en tant que force de soutien potentielle à une idéologie élaborée par des congrès de partis politiques. C’est d’ailleurs ce qu’il estime sans doute constituer sa principale supériorité par rapport à la forme de regroupement partisane. Car selon les syndicalistes de la Charte d’Amiens, un parti politique représente d’abord une opinion, une construction idéologique, donc un morcellement potentiel des engagements ; le syndicat représente en revanche d’abord une classe
[30] - la classe ouvrière -, il s’inscrit au plus juste du procès de domination qu’elle subit et devient par là même son représentant le plus légitime et le plus en capacité de rassembler de la façon la plus large possible le monde dominé.
Le syndicalisme d’action directe paraît donc contenir une forme de dialectique de fusion des champs social et politique. La triple fonction qu’il s’assigne rend cette situation somme toute naturelle : une fonction sociale en tant qu’organisateur et porte-parole des mécontentements de l’univers de l’usine et de sa volonté d’amélioration quotidienne de son existence ; une double fonction politique, comme avant-garde de la masse ouvrière destinée à se révolter un jour pour renverser le vieux monde par la grève générale, mais également en tant que structure d’organisation de la société future. La motion adoptée à une écrasante majorité dans la capitale picarde est à cet égard le texte qui exprime de la manière la plus claire et synthétique la pensée du « modèle » français de syndicalisme. Ces caractéristiques en font d’ailleurs très rapidement une référence incontournable : vers 1910 déjà
[31], cette motion de congrès commence à être désignée sous le noble vocable de « Charte d’Amiens », au moment même où la CGT entre dans une période de crise que la Première Guerre mondiale fait éclater au grand jour. La Charte d’Amiens définit un pansyndicalisme sociopolitique total. Fruit d’une évolution de longue durée du mouvement ouvrier, elle déclare tout en l’assumant la permanence et l’inhérence des correspondances entre syndicalisme et politique. Naturellement confronté dans son action à tous les acteurs de la société, qu’il s’agisse de ceux des champs économique et social (employeurs, salariés) ou politique et institutionnel (partis, Parlement, appareil d’État, justice), le mouvement syndical ne peut échapper à l’obligation de réfléchir et de se positionner par rapport au monde au milieu duquel il évolue. C’est la raison pour laquelle s’est rapidement posée, pour lui, une question majeure qui traverse son histoire : le syndicalisme est-il (ou doit-il être) porteur d’une critique, d’un projet/modèle global de société, ou doit-il volontairement limiter son champ d’intervention à la défense des intérêts immédiats de ceux qu’il représente ? Les syndicalistes d’Amiens ont apporté leur réponse à cette question. Leurs successeurs en ont débattu et lui ont donné, au fil des époques et des tendances, des réponses diverses et variées. Quoi qu’il en soit, tous ont dû se frotter à ce débat. Il paraît dès lors illusoire de considérer que dans la mesure où « la majorité des adhérents n’est membre d’aucun parti politique », il « serait dangereux, pour l’avenir de la CGT, que nous soyons consciemment ou inconsciemment otages du débat politique
[32] ». Relayer les prises de position d’un parti politique s’est révélé systématiquement funeste aux organisations syndicales françaises. En revanche, nier la portée politique de ses champs d’intervention ou refouler les prises de position sur les grands débats de société qui engagent le présent et l’avenir du salariat ressemble à une chimère dont la tradition d’Amiens invite à se méfier. D’autant plus que les formes de regroupement humain, politiques ou syndicales, ont besoin non seulement de causes ou d’engagements immédiats, mais également de perspectives utopiques. Laissons l’historien prendre congé pour laisser le mot de la fin aux militants de l’autonomie ouvrière et de l’action directe :
« L’action de chaque jour se suffit rarement à elle-même : elle a besoin de souvenirs qui la soutiennent et d’espérances qui l’exaltent, en d’autres termes d’une tradition quelquefois légendaire, d’un idéal, peut-être inaccessible. Il faut à l’homme d’action l’illusion bienfaisante qu’il est comme un anneau dans la chaîne des temps
[33]. » ●
[1]
M. Dreyfus,
Histoire de la CGT. Cent ans de syndicalisme en France, Complexe, 1995, p. 57.
[2]
Sur ces questions, voir Y. Laybros,
Le Syndicalisme et le Parti républicain de 1871 à 1876, mémoire annexe pour le DES, mai 1948.
[3]
Ibid., pp. 27-29.
[4]
Pour reprendre l’expression de J.Julliard,
Autonomie ouvrière. Études sur le syndicalisme d’action directe, Gallimard/Le Seuil/EHESS, 1988.
[5]
R. Mouriaux,
Syndicalisme et Politique, Éditions ouvrières, 1985, 214 pages.
[6]
Ministère du Commerce, de l’Industrie, des Postes et des Télégraphes, Office du travail,
Les Associations professionnelles ouvrières, Imprimerie nationale, t.I :
Agriculture. - Mines.- Alimentation. - Produits chimiques. - Industries polygraphiques, 1899, p. 267.
[8]
Cité par R. Mouriaux, « Syndicalisme et politique : les discours d’Amiens », dans
Le Congrès de la Charte d’Amiens - IXe Congrès de la CGT - 8 au 14 octobre 1906, Éditions de l’Institut CGT d’histoire sociale, 1983, p. 85.
[9]
Cité par M. Leroy,
La Coutume ouvrière. Syndicats, bourses du travail, fédérations professionnelles, coopératives. Doctrines et institutions, M. Giard et E. Brière, 1913, p. 149.
[10]
Le Peuple, 9-16 avril 1905. Souligné dans le texte.
[12]
Voir Robert, « La naissance du syndicalisme »,
Le Monde, 23 mars 1999, et S. Sirot, « Syndicalisme et politique : des modèles historiques? », dans S.Wolikow,T Régin (sous la dir.),
Les Syndicalismes en Europe, t.II :
À l’épreuve de l’État, Syllepse, 2002, pp. 13-29.
[13]
S. Kott, « Les politiques sociales en France et en Allemagne (1880-1914) », dans F. Guedj, S. Sirot (sous la dir.),
Histoire sociale de l’Europe. Industrialisation et société en Europe occidentale, Seli Arslan, 1998, p. 124.
[14]
On peut retrouver l’intégralité de ces textes dans l’ouvrage ancien mais classique de G. Lefranc,
Le Mouvement syndical sous la IIIe Republique, Payot, 1967.
[15]
Selon G. Lefranc,
op. cit., p. 142.
[16]
Le Peuple, 9-16 avril 1905.
[17]
G. Soulier, « Sur le langage de la Charte d’Amiens », dans
L’Actualité de la Charte d’Amiens, PUF, 1987, p. 16.
[18]
Voir J.Julliard, « Indépendance réciproque et concurrence : le syndicalisme français et la politique d’action directe (1900-1914) », dans
Autonomie ouvrière…, op. cit., pp. 214-218, ou S. Sirot,
Les Grèves des ouvriers du bâtiment à Paris de 1898 à 1913, Maîtrise, Paris-VII, 1988.
[19]
Y. Poirmeur, « Activité politique et organisations syndicales », dans
L’actualité…, op. cit., p. 38.
[20]
Voir J.-L. Robert, F. Boll, A. Prost (sous la dir.),
L’Invention des syndicalismes. Le syndicalisme en Europe occidentale à la fin du XIXe siècle, Publications de la Sorbonne, 1997.
[21]
S. Sirot, « Emploi ouvrier, syndicalisation et grèves en Europe occidentale de 1880 à 1970 : entre rapprochements et creusement des singularités »,
Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique n° 72, 3
e trimestre 1998, pp. 24-29.
[22]
Voir J.Julliard,
Autonomie ouvrière…,op cit., pp. 23-24.
[23]
J. Michel, « Une branche professionnelle : les mineurs », dans J.-L. Robert, F. Boll, A. Prost (sous la dir.),
op. cit., pp. 23-39.
[24]
J.-L. Robert, « Présentation »,
ibid, p. 12.
[25]
Ibid., pp. 14-15.
[26]
J.Julliard, «Théorie syndicaliste révolutionnaire et pratique gréviste », dans
Autonomie ouvrière…,op cit., p. 50.
[27]
R. Brécy,
La Grève générale en France, EDI, 1969, p. 4.
[28]
Statistiques des grèves et des recours à la conciliation et à l’arbitrage, Imprimerie nationale, 1898, pp. 252-271.
[29]
E. Pouget et E. Pataud,
Comment nous ferons la Révolution, Librairie illustrée Jules Tallandier, 1909.
[30]
J.Julliard,
op.cit.,p.205.
[31]
Selon H. Dubief,
Le Syndicalisme révolutionnaire, Armand Colin, 1969, p. 50.
[32]
Selon des propos tenus début 2005 par B.Thibault dans son intervention devant le CCN de la CGT, rapportés dans « Controverse à la CGT sur le référendum »,
L’Humanité, 4 février 2005.
[33]
La Bataille syndicaliste, 28 mai 1911.