Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 12 à 23
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Analyse : Le « sarkozysme », nouvelle étape de la mutation de la droite

n° 1 2006/1

2006 Nouvelle Fondation Analyse : Le « sarkozysme », nouvelle étape de la mutation de la droite

Synthèse idéologique et adaptation néoconservatrice

Jerome-Alexandre Nielsberg Jérôme-Alexandre Nielsberg est journaliste et essayiste. Derniers ouvrages publiés : Violence impériale et luttes de classes (sous la dir.), PUF, 2004, et L’Idéologie toujours présente, Dialogue entre Eidos et Logos (avec Arnaud Spire), La Dispute, 2004. Stephane Sahuc Stéphane Sahuc est journaliste, chef du service « France » à L’Humanté Dimanche, spécialiste de la droite.
Un spectre hante la France, celui d’un second tour en 2007 duquel la gauche serait absente. Un second tour entre Nicolas Sarkozy et Jean-Marie Le Pen ou entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin.
Rien n’est joué, bien sûr. En quinze mois, la situation peut évoluer considérablement. Reste qu’en ce début 2006, l’hypothèse d’un second tour sans la gauche est considérée comme crédible par de nombreux observateurs et soulève nombre d’interrogations. Comment expliquer, en effet, que cette droite française qui a subi des revers électoraux sans précédent lors des élections régionales, cantonales et européennes de 2004, cette droite que la victoire du « non » au référendum aurait dû achever, comment expliquer que cette droite occupe aujourd’hui quasiment à elle seule l’ensemble du paysage politique français ? Une omniprésence qui réussit à rendre crédible dans l’opinion l’idée que l’alternative à la droite serait… la droite.
Indéniablement une part de responsabilité revient à la gauche, dans son ensemble et dans toutes ses composantes. Elle apparaît trop illisible. Mais cette « absence de la gauche » n’explique pas tout. La droite UMP mène en effet une intense bataille politique et idéologique qui marque des points. Une bataille qui s’est encore intensifiée depuis que Nicolas Sarkozy a pris la tête du parti fondé par Alain Juppé et Jacques Chirac, dans la foulée de l’élection présidentielle de 2002. Avec Nicolas Sarkozy, ce nouveau parti créé à l’imitation des grandes organisations conservatrices européennes, prenant comme modèle avoué le parti populaire espagnol de José María Aznar, a franchi une étape quantitative et qualitative. Quantitative : avec ses 200 000 adhérents à jour de cotisations fin 2005, l’UMP a presque doublé son « chiffre organisation » en un an. Qualitative : l’UMP, à travers une série de conventions, affine ses propositions sur tous les sujets et commence à réaliser son objectif idéologique : ne laisser aucun terrain sans disputer le leadership idéologique à la gauche. « La création de l’UMP est le signe d’un renouveau du débat d’idées à droite. Pour la première fois, nous sommes suffisamment forts pour affirmer nos valeurs, en face d’une gauche plus que jamais conservatrice et divisée en chapelles idéologiques. La meilleure preuve en est l’indignation de tous nos clercs bien-pensants, toujours prêts à signer une pétition pour défendre leurs droits acquis, qui font mine de s’insurger contre « un nouvel anti-intellectualisme d’État » ! Après avoir perdu le monopole du cœur, voici que la gauche découvre avec effroi qu’elle a perdu le monopole de l’intelligence », expliquaient dans la tribune [1] d’un journal l’ancienne responsable à la formation de l’UMP,Valérie Pécresse, et deux ministres, Dominique Bussereau et Henri Plagnol. La première des priorités de Nicolas Sarkozy concerne son propre camp. Il s’agit d’y gagner l’hégémonie culturelle. Un atout nécessaire pour faire aboutir ses ambitions : l’Élysée en 2007. Car des divergences politiques existent entre Jacques Chirac, actuel président de la République et chef de file de la majorité parlementaire de droite, et Nicolas Sarkozy, président de l’UMP. Celui-ci rejette le pragmatisme politique et l’opportunisme social de Jacques Chirac. Cependant, la question n’est pas de s’interroger sur la réalité du côté social de Chirac, mais d’analyser les divergences stratégiques et idéologiques qui traverse la droite française d’aujourd’hui. La stratégie chiraquienne est rejetée par Nicolas Sarkozy. Il juge qu’elle légitime les exigences des Français et donne en conséquence des munitions aux luttes sociales. Nicolas Sarkozy plaide pour une droite assumée et un libéralisme décomplexé, une thématique symbolisée dans le mot « rupture ». Mais le concept de « rupture » est-il une nouveauté à droite?
Dans un entretien publié par Libération [2], Henry Rousso, président de l’Institut d’histoire du temps présent, rappelle, citant les travaux de l’historien israélien Zeev Sternhell, qu’il existe en France une droite « révolutionnaire » qui revendique le thème de la rupture. « Après la Révolution, la contre-révolution, avec Joseph de Maistre par exemple, a théorisé le désir de rupture apocalyptique. (…) Sarkozy, poursuit-il, défend une position néoconservatrice à l’américaine et je pense qu’il a lu le livre de Robert Kagan : La Puissance et la Faiblesse. Il veut maintenir certaines valeurs de tradition : la famille, la patrie, et pour les défendre, il se sent prêt au combat, assumant la rupture, s’affirmant prêt à changer les choses pour conserver un ordre ancien. » Cette « révolution conservatrice est d’ailleurs un thème ancien à droite en France, dès l’après-Révolution française, mais aussi dans l’Allemagne de Weimar ou l’Amérique de Bush », souligne l’historien, qui cite en exemple les nombreuses droites « populistes » prônant la rupture qui parsèment l’histoire de France, du bonapartisme à la droite de la guerre d’Algérie, en passant par le « boulangisme »…
Comme l’explique donc Henry Rousso, derrière la « rupture » sarkozyste, on retrouve des fondamentaux de la pensée libérale et conservatrice. Mais cette « rupture » tant mise en avant cache aussi une ambition idéologique : réaliser une nouvelle synthèse de la pensée de droite, empruntant à ses différentes grandes familles telles que définies par René Rémond. Une synthèse idéologique y compris des droites les plus extrêmes et les moins fréquentables pour gagner un nouvel électorat, mais pas seulement. Il s’agit pour la droite sarkozyste d’en finir avec une certaine tradition de la droite française afin d’achever en quelque sorte son européanisation. Si Jacques Chirac a tué le gaullisme politique pour n’en garder qu’une mythologie, Nicolas Sarkozy entend, lui, en forger une nouvelle.
La synthèse idéologique. ● Le travail et l’emploi. « Travailler plus pour gagner plus », « revaloriser la valeur travail », dénonciation de la permissivité de la gauche avec l’invention en 1981 du ministère du Temps libre… Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin et Jacques Chirac n’en finissent pas de remettre au goût du jour la citation biblique : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Le travail censé être le seul moyen de vivre mieux, gagner plus passe par une augmentation du temps travaillé pour produire davantage de richesses. Selon Nicolas Sarkozy, « nous continuons d’abdiquer devant le mensonge socialiste qui veut faire croire que l’on peut redistribuer la richesse sans prendre la peine d’abord de la créer. Et aujourd’hui, nous sommes totalement décalés par rapport au nouvel état du monde. (…) Eh bien, moi, je dis les choses comme je les pense : avant de pouvoir redistribuer, il faut créer de la richesse. Le premier problème de l’économie française est un problème de création de richesses. Notre croissance est molle parce que nous l’avons nous-mêmes amputée par des politiques de partage du travail et de découragement de l’initiative. Le tissu productif français n’est pas celui d’un grand pays : nous avons beaucoup de toutes petites entreprises, mais nous ne savons plus transformer ces entreprises en entreprises de taille moyenne. (…) Cette dégradation de nos performances n’est pas seulement navrante. Elle est devenue le cœur de notre problème social. Quand on a peu à distribuer, le problème de la création de richesses finit nécessairement par devenir un problème de redistribution [3]». Ainsi, lors de sa « convention sociale », il y a quelques semaines, l’UMP a été clair. Sa « priorité » est de « permettre la création de richesses en libérant l’initiative, en desserrant les contraintes, en réduisant les prélèvements obligatoires, en reformant les structures administratives ». Philippe Brongniart, ancien directeur général du groupe Suez et membre du directoire de la Fondation pour l’innovation politique (FONDAPOL), proche de l’UMP, plaide lui aussi clairement pour « une révision profonde du code du travail. Chacun sait que ce sujet tabou devra être mis sur la table pour prendre en compte les impératifs d’une économie ouverte fondée sur les services [4] ». L’objectif est fixé par les propositions du rapport Cahuc-Kramarz qui explique que « la réglementation actuelle de la protection de l’emploi est un frein à la création d’emplois [5] » : un contrat de travail unique. Pourquoi? Parce que « de très nombreuses embauches avec des contrats durables ne se font pas, parce que les entreprises savent qu’il leur sera très difficile de licencier ». C’est ce que Nicolas Sarkozy explique, assurant que « les entreprises veulent pouvoir adapter plus rapidement leurs effectifs aux évolutions de l’économie. Elles hésitent à embaucher pour ne pas être enfermées dans des rigidités et des coûts en cas de baisse d’activité [6] ». Ainsi, pour le président de l’UMP, lui aussi, il faut arrêter « de penser en termes de statut ou de positions acquises pour privilégier l’accès à l’emploi pour tous », et réfléchir « à une évolution vers un contrat de travail unique ». On retrouve là le programme des amis d’Alain Madelin qui soutiennent que « la construction de notre droit du travail a été dominée par le poids de la grande industrie : emplois à durée indéterminée, horaires réguliers, salaires fixes et garantis, négociés dans le cadre de conventions collectives assurant une uniformité de traitement selon l’ancienneté, le grade, le métier exercé, etc. Autant d’obstacles qui empêchent aujourd’hui l’émergence de nouvelles formes de travail et d’emplois mieux adaptés au développement des activités de services et à la nécessité d’une flexibilité du travail [7] ». FONDAPOL estime donc que « la présence d’un minimum légal élevé dégrade la situation, en termes d’employabilité, sur le marché du travail des groupes défavorisés. Il y a donc tout intérêt à examiner les conséquences d’une réduction des charges au voisinage du SMIC ». Et la même fondation de commenter que « la France se trouve aujourd’hui dans une situation qui peut lui suggérer de s’inspirer du modèle hollandais (…) dans lequel, depuis 1982, les salaires du secteur public ont diminué de 20 % relativement au secteur privé. La part des administrations publiques dans l’emploi total passe d’un maximum de 14,9 % en 1983 à 11,6 % en 1996. Par ailleurs, plusieurs réformes ont contribué au dynamisme du marché du travail : réduction du salaire minimum, durcissement des conditions d’octroi de l’assurance-chômage, renforcement des contrôles et sanctions ». On retrouve chez Nicolas Sarkozy dans sa conception du « travailler plus », des éléments du néolibéralisme « scientifique » des « nouveaux économistes » des années 70 qui, dans le sillage de Lepage, Salin, Rosa ou Aftalion, s’employaient à faire connaître les théories de Hayek ou de Friedman. D’ailleurs, Pascal Salin est l’un des inspirateurs de l’idéologie sarkozyste de « rupture » : rupture avec le « modèle social », mais également avec le chiraquisme. Ainsi peut-on lire sous sa plume : « Privilégier ainsi la consommation, c’est aussi faire une autre erreur intellectuelle : c’est supposer que les ressources non consommées, c’est-à-dire celles qui sont épargnées, disparaissent du circuit économique. C’est pourtant bien le contraire qui est vrai (…). C’est l’effort d’épargne qui permet la croissance, car il signifie renoncer à une consommation présente pour obtenir plus de richesses dans le futur. (…) Au lieu de raisonner en termes globaux et mécaniques, il faut s’interroger sur le système d’incitations qui conduit les individus à produire davantage, à travailler davantage, à innover davantage, à épargner et à investir davantage. Or, les structures institutionnelles de la France sont maintenant telles, après des années de socialisme de gauche et de droite, que tout est fait pour punir les efforts de travail (les 35 heures, les retraites anticipées), de production ou d’épargne (la fiscalité, les réglementations). (…) Il est lassant d’avoir à le répéter indéfiniment : contrairement à ce que vient encore d’affirmer récemment le président de la République, ce n’est pas la baisse des impôts qui est conditionnée par la croissance, c’est la croissance qui est conditionnée par la baisse des impôts.
Ce ne sont pas les dépenses publiques en faveur de l’emploi, le “traitement social du chômage” ou les réglementations contre les licenciements qui feront reculer le chômage, mais le retour à la liberté contractuelle et le reflux de l’État. (…) Les sources de la croissance existent potentiellement, elles existent dans la France d’aujourd’hui, dans les cerveaux et le courage de ces millions d’entrepreneurs, de salariés, d’épargnants qui seraient prêts à créer des richesses si l’État ne les spoliait pas par ses impôts et ne les paralysait pas par ses réglementations [8]. » Dans cet article, Pascal Salin ouvre également le second chantier de la « rupture » sarkozyste : le rôle et la place de l’État [9].
● L’Etat. La diminution du rôle de l’État aux fonctions régaliennes, la fin de « l’État protecteur » ou régulateur, la réduction du périmètre de l’État et son corollaire, la baisse drastique du nombre de fonctionnaires : cette conception de l’État reste au cœur du projet libéral. Si, aujourd’hui, l’argument invoqué pour rogner jusqu’à les faire disparaître un certain nombre de domaines de compétence de l’État est la réduction de la dette publique, la dénonciation du trop d’État ou de l’État baudruche n’a rien de nouveau de la part des philosophes libéraux. Au XVIIIe siècle, ils s’opposaient au modèle de l’État police, au nom de l’État de droit. Une conception développée par Humboldt [10]. Celui-ci distingue deux objets possibles de l’État : le bien positif, qui consiste dans le bien-être physique des sujets, et le bien négatif, qui consiste dans leur sûreté. L’État qui poursuit le premier a tendance à accroître indéfiniment son emprise, à transformer les hommes en machines et à uniformiser la société. Seule la recherche du bien négatif, par conséquent, est compatible avec les exigences de la liberté. Sûreté contre bien positif : la formule sera reprise, au XIXe siècle, par tous les partisans d’un État minimal (Constant, Dunoyer, Comte). « Une société est d’autant plus parfaite que l’État s’y occupe de moins de choses », écrivait alors Renan. « L’homme qui produit alors que d’autres disposent de ce qu’il produit est un esclave. Celui qui produit alors que l’État lui en prend la moitié est un demi-esclave. La propriété acquise par l’effort et la raison est donc une condition impérative de l’exercice de la liberté », ajoute aujourd’hui Jacques de Guénin, l’un des papes du libéralisme [11].
Cependant, la conception du rôle et de la place de l’État reste un sujet de divergences au sein de la droite. Face à Dominique de Villepin qui explique aux jeunes de l’UMP : «Vous le savez, les Français sont attachés à un État à sa place et qui fait son travail, à un État fort, à un État capable d’apporter des réponses, à des services publics toujours meilleurs. Et nous devons nous engager dans cette voie [12] », l’ancien Premier ministre et mentor de Nicolas Sarkozy, Édouard Balladur, répond dans une interview intitulée « La France a besoin d’une politique profondément nouvelle ». Il admet que cette question de l’État, son rôle, sa place, marque une divergence à droite. Il convoque certes le général de Gaulle pour tenter de valider le concept de « rupture », cher à son poulain : « Si 1940 et 1958 ne sont pas une rupture, alors je ne sais pas en quoi elle peut consister. Lorsque, en 1986, j’ai lancé les privatisations, supprimé le contrôle des prix et relancé l’économie grâce à la baisse des déficits et des impôts, c’était une rupture avec l’ordre établi depuis la guerre [13] ». Mais l’ancien candidat à l’élection pose surtout l’affrontement Sarkozy-Villepin comme « deux conceptions de l’avenir », et fait de 2007 une revanche de 1995. « La droite française, depuis le XIXe siècle, est riche de deux courants : un courant jacobin et un courant libéral. Cette ligne de partage existe toujours. En 1995, j’avais insisté sur le fait que la France devait s’ouvrir au monde, à la liberté économique, se réformer. Chirac avait insisté davantage sur la protection, le rôle de l’État », explique-t-il.
« Nous devons changer notre pays, nous devons le changer profondément, nous devons rompre avec ce système politique, économique et social qui, depuis trente ans, ne produit que de la dette, du chômage et de l’immobilisme. C’est cela que j’appelle la rupture [14] », explique Nicolas Sarkozy. Et de s’en prendre au « modèle français », qu’il n’aurait pas à « abattre puisqu’il s’est effondré tout seul » : « Il y a ceux qui proposent des rustines et ceux qui proposent la rupture. La rustine, c’est ce que nous faisons depuis vingt-cinq ans, boucher les trous les plus visibles, une subvention par-ci, un dispositif par-là. » Libéral ou social? À l’UMP,le choix est fait désormais. Au nom de la création de richesses. À peine une modernisation de Benjamin Constant, qui écrivait déjà en 1806 : « Sous le régime de la liberté, l’intérêt personnel est l’allié le plus éclairé, le plus constant, le plus utile de l’intérêt général. On parle d’accaparements, de machinations, de ligues entre les accapareurs. Mais qui ne voit que la liberté à elle seule offre le remède à ces maux? Ce remède, c’est la concurrence [15]. » Reste que l’État minimal, dans la conception du président de l’UMP, doit être un État fort, voire policier. Un État pourvu d’un chef. Brice Hortefeux, secrétaire général délégué de l’UMP et éminence grise de Nicolas Sarkozy, l’explique clairement : « Durant ces dernières années, nombre de nos valeurs ont été abandonnées, bafouées ou récupérées. » Abandonnées, parce que, en laissant, comme la gauche l’a fait pendant des années, l’insécurité se développer et l’immigration devenir incontrôlable, on abandonne le droit à la tranquillité et la possibilité de s’intégrer. (…) Bafouées, nos valeurs, parce que, en nous expliquant que l’on peut gagner plus tout en travaillant moins, on ment aux Français et on brocarde les valeurs du travail, de l’effort et du mérite. Résultat : les experts sont formels, les 35 heures n’ont jamais permis au chômage de baisser. Récupérées, les valeurs, parce que, aujourd’hui, les extrêmes de droite comme de gauche, voitures-balai de la république, tentent de s’approprier les valeurs en les dénaturant à leur profit pour proposer finalement un projet de société d’un côté rétrograde, de l’autre haineux. (…) La France doit rompre avec l’idée selon laquelle on ne peut rien faire : il ne s’agit pas d’attendre le renouveau, d’espérer la croissance mais bien d’agir. Il faut un vrai projet, un cap et un leadership politique fort. Les Français ne veulent plus seulement être gérés, ils attendent d’être guidés, d’être conduits par des dirigeants qui ont le courage des vérités et l’audace de leur fixer un cap [16]. « État fort », « Autorité », « guide », « parler vrai » sont les mots-clefs que Nicolas Sarkozy utilise dans une longue interview au Figaro, titrée : « Mes idées avancent [17] ». Le président de l’UMP y assume ses « dérapages », avouant tenter de la sorte de « gagner la bataille de la communication et celle de l’action ». « Nettoyer les cités? Qu’y a-t-il de choquant? (…) Comment la société politique française peut-elle se dire scandalisée par le mot “nettoyer” et ne pas l’être plus que cela par la mort d’un enfant de onze ans? » Un couplet populiste pour faire croire que ceux qui sont choqués par ses propos sont du côté des coupables, quand lui serait de celui des victimes. Une rhétorique pour flatter les plus bas instincts, pour s’assurer de la sympathie de l’électorat Font national. Même si, cyniquement, Nicolas Sarkozy s’interroge : « Pourquoi chercherais-je l’électorat du Front national? Je l’ai déjà! (…) » « S’il y a un électorat à récupérer, c’est surtout l’électorat populaire abandonné par la gauche », explique-t-il. Il reprend ainsi un classique de la droite, le recours à la victimisation de ces catégories. Quand Nicolas Sarkozy justifie sa politique sécuritaire et dénonce les « droits-de-l’hommistes » des beaux quartiers qui « passent devant la porte de Saint-Ouen en disant : “Mon Dieu, les pauvres”, puis s’en vont pour aller dîner en ville [18] », il fait irrésistiblement penser à Maurice Barrès, qui justifiait ainsi la peine de mort au début du XXe siècle : « L’immense majorité des crimes portent sur les peuples des faubourgs, puis sur des faibles et des isolés. Ainsi, cette réforme que vous croyez généreuse [l’abolition de la peine de mort], il faut bien constater qu’elle augmenterait les risques du petit peuple. » Nicolas Sarkozy offre des boucs émissaires aux Français : ce sont les étrangers quant à la sécurité, les pays de l’Est en ce qui concerne les délocalisations. Ce populisme lui permet de donner une certaine cohérence aux demandes traditionnelles de l’électorat de droite et à son discours de « prise en compte des plus faibles », que l’on retrouve quand il assure que l’UMP défendra des projets «justes et équitables » ou qu’« il faut rendre la réussite accessible à tous ceux qui la méritent. Elle n’est pas un dû qu’on vient chercher à un guichet ». Comme l’explique Brice Hortefeux, « lorsqu’on leur [les Français] demande ce qui les révolte le plus, c’est davantage ceux qui profitent injustement des avantages sociaux que ceux socialement très privilégiés. Les Français ont soif d’équité plus que de stricte égalité, ils veulent plus de liberté et sont prêts pour son corollaire, la responsabilité. Ils ne craignent pas le changement, ils l’attendent. Ne confondez pas le populisme qui incite à surfer sur les vagues de la mode avec la popularité qui est la capacité à incarner les espoirs [19] ». La « popularité » passe également par une forme de discours en « rupture » avec les codes traditionnels de la politique et de la responsabilité. Le sarkozysme, c’est prétendre dire ce que « les gens » disent. «Jamais je n’ai senti un décalage aussi profond entre le pays virtuel, tel qu’il est décrit à longueur d’articles, et le pays réel (…) J’ai voulu m’appuyer sur le pays réel qui a parfaitement compris que nous étions à une minute de vérité » expliquait Nicolas Sarkozy le 19 novembre 2005, devant des nouveaux adhérents de l’UMP à propos des émeutes en banlieue, justifiant ainsi son utilisation des mots « racailles » ou « Karcher ». Parler au nom du « pays réel », contre le « pays virtuel » des élites, dans la lignée de Charles Maurras lorsque celui-ci opposait « pays réel » et « pays légal ».
● Le libéralisme à tout prix. « Ce qui est fondamentalement indispensable, c’est de maintenir la loi et l’ordre, si bien que la coercition physique exercée par tel individu sur tel autre soit impossible et que les contrats volontairement passés soient respectés; c’est donc de donner quelque contenu au mot “privé”. (…) Aussi longtemps que l’on maintient une liberté d’échange effective, le trait central du mécanisme du marché est qu’il empêche une personne de s’immiscer dans les affaires d’une autre en ce qui concerne la plupart des activités de cette dernière. Du fait de la présence d’autres vendeurs avec lesquels il peut traiter, le consommateur est protégé contre la coercition que pouvait exercer sur lui un vendeur; le vendeur est protégé contre la coercition du consommateur par l’existence d’autres consommateurs auxquels il peut vendre ; l’employé est protégé contre la coercition du patron parce qu’il y a d’autres employeurs pour lesquels il peut travailler, etc. Le marché y parvient de façon impersonnelle et sans qu’il soit besoin d’une autorité centralisée », écrit Milton Friedman [20]. La critique libérale du dirigisme économique incarnée par Milton Friedman, pape de l’École de Chicago et maître à penser des néoconservateurs américains mais aussi de la droite sarkozyste, trouve chez Hayek un pendant philosophique qui fonde sa pensée. Hayek pose notamment les éléments d’une critique du « constructivisme social », c’est-à-dire de l’illusion qui consiste à vouloir organiser la société selon la raison, illusion dont l’activisme révolutionnaire serait la meilleure des illustrations. Pour Hayek, écrit Bernard Manin, professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris et à New York, « l’intervention de l’État dans l’économie, fût-ce pour corriger, en fonction d’objectifs apparemment rationnels, le fonctionnement ou les effets du marché, n’est que la manifestation d’une erreur beaucoup plus fondamentale, la croyance que les hommes peuvent organiser leur vie sociale d’après un dessein qu’ils auraient librement formé [21] ». Une organisation est un ordre tel que les éléments qui le composent y sont rationnellement disposés en fonction d’une intention spécifique, toujours modifiable par principe. L’erreur des constructivistes consisterait justement à concevoir l’ordre social sur ce modèle, c’est-à-dire à méconnaître l’existence d’ordres que Hayek nomme « autogénérés » ou « ordres spontanés ». Les institutions et les règles qui permettent l’apparition de cet ordre social n’ont pas elles non plus été « inventées » mais résultent d’un processus d’évolution, lui-même spontané, que Hayek appelle « sélection naturelle des institutions sociales et des règles de conduite » : « L’ordre entier de la société, et même tout ce que nous appelons la culture, est le produit d’efforts individuels qui n’ont jamais eu un tel but, mais ont été canalisés à cette fin par des institutions, des pratiques et des règles qui n’ont jamais été délibérément inventées, mais dont le succès a assuré la survie et le développement [22]. » Une théorie générale du libéralisme qui est donc tout à la fois une philosophie de l’ordre et un évolutionnisme.
Dans son opposition au « rationalisme constructivisme », Hayek affirme renouer avec la grande tradition libérale du XVIIIe siècle, particulièrement avec la philosophie sociale des Écossais David Hume, Adam Smith et Adam Ferguson. Rappelons, à titre d’illustration, l’idée d’Adam Smith selon laquelle « chaque individu met sans cesse tous ses efforts à chercher pour tout le capital dont il peut disposer l’emploi le plus avantageux : il est bien vrai que c’est son propre bénéfice qu’il a en vue, non celui de la société, mais les soins qu’il se donne pour trouver son avantage personnel le conduisent naturellement, ou plutôt nécessairement, à préférer ce genre d’emploi même qui se trouve être le plus avantageux à la société [23] ». L’harmonisation des intérêts ne serait donc en aucun cas le résultat d’une politique délibérée : elle s’opère spontanément, par le libre jeu des égoïsmes individuels. Ou, pour reprendre José Ortega y Gasset, « ce fut ce que l’on a appelé l’individualisme qui a enrichi le monde et c’est cette richesse qui a si fabuleusement multiplié la plante humaine ». La Révolte des masses pointe là la justification théorique de la méritocratie et de l’individualisation des droits contre la logique des garanties collectives. Des fondamentaux du libéralisme que la droite pré-Sarkozy avait déjà tenté d’imposer.
À commencer par Jacques Chirac au début des années 80. Une conversion au libéralisme que Jean Baudouin analysait comme étant une réponse du RPR à la fois à la gauche au pouvoir et au giscardisme toujours influent : « Au fond, le RPR inverse la dualité caractéristique de l’ère giscardienne : au couple dirigisme économique-libéralisme culturel, il oppose désormais le couple libéralisme économique-ordre moral, croisant par là même la vague néolibérale qui s’avance impétueusement dans toutes les sociétés occidentales [24]. » Et d’ajouter que « là réside peut-être le principal secret de la greffe provisoirement réussie du néolibéralisme sur le corps singulièrement exsangue du gaullisme historique. La thématique néolibérale, au-delà de ses propres ambiguïtés, est apparue comme la rationalisation savante des habitus les plus communément admis par la nouvelle génération militante du RPR. Elle ne pouvait qu’être plébiscitée par toute cette coalition de professions libérales et entrepreneu-riales qui forme désormais la majorité sociologique du parti. Le néolibéralisme est apparu en quelque sorte comme la langue naturelle de toutes ces couches que la victoire du « socialo-communisme » crispait autour des valeurs individualistes et libérales. Reste que le chercheur limite la réalité idéologique de cette adhésion, estimant qu’« il n’est pas aisé de déchiffrer avec précision les racines de cette brève mais radicale conversion aux thèses les plus extrémistes de l’idéologie néolibérale ». Selon lui, « le rapport mouvant et velléitaire que la formation chiraquienne a toujours entretenu à l’égard de l’idéologie fait plutôt songer à un moment cathartique au cours duquel des dirigeants traditionnellement pragmatiques s’adonnent sans retenue et sans contrôle à la production idéologique [25] ». Un pragmatisme qui selon certains observateurs lui permet de piller les idées de la gauche. On se souvient du thème de la fracture sociale en 1995, mais plus récemment, ses vœux en début d’année 2006 ont été interprétés comme un recyclage des propositions socialistes, selon les socialistes eux-mêmes. Or, il n’en faut pas plus pour que les chevau-légers de Nicolas Sarkozy sonnent la charge, à commencer par Patrick Devedjian qui assure que « Jacques Chirac n’a jamais déclaré qu’il était de droite! Il a toujours récupéré les idées du jour, il est plastique. Il était libéral en 1986 pour les élections législatives, puis a fait du travaillisme à la française. Il était contre l’adhésion de l’Espagne à l’Europe à cause des fruits et légumes et est aujourd’hui favorable à l’entrée de la Turquie. Il a été recordman du cumul des mandats et il est à présent contre pour les autres. Il a fait 14 % de logements sociaux à Paris et maintenant il en demande 20 % ! Il y a quelques semaines, il nous avait déjà surpris avec la taxe sur les billets d’avion, un succédané de la taxe Tobin défendue par Attac [26] ». La « droite décomplexée » prônée par le président de l’UMP ne peut survivre et gagner si le débat politique se déporte, même artificiellement et pour des raisons tactiques, à gauche. Pourquoi ? Parce que l’une des nouveautés sarkozystes dans le débat idéologique réside dans un apport d’inspiration néoconservatrice anglo-saxonne à la pensée de la droite française.
L’adaptation néoconservatrice Nicolas Sarkozy ne cache pas qu’il désapprouvait la position de la France sur l’Irak. Lors de son voyage aux États-Unis, il a été reçu en vice-chef d’État bénéficiant même des compliments de Condoleezza Rice. La même qui assurait que l’Oncle Sam punirait la France pour sa position sur la guerre en Irak. Nicolas Sarkozy, qui veut faire comprendre aux Américains qu’il incarne un après-Chirac qui leur serait nettement plus favorable, pousse la droite à prendre un tournant atlantiste. De même, en matière européenne, il ne cache pas qu’il s’entendait plus facilement avec les Anglais qu’avec les Allemands. À l’Europe de Jacques Chirac, centrée autour de Paris et Berlin, il préfère une Europe alignée qui serait mieux vue de Washington. En visite à New York, il s’est déclaré « étranger à son propre pays ». Dans un anglais laborieux mais flagorneur, il s’est adressé aux étudiants de l’université de Columbia,le 4 octobre 2004, et s’est livré à une déclaration d’amour à l’Amérique de George Bush : « Les Français aiment les Américains. Le rêve des familles françaises, c’est que les jeunes aillent travailler dans les universités américaines. Quand nous allons au cinéma, c’est pour voir des films américains. Quand nous ouvrons nos radios, c’est pour écouter la musique américaine. » Et de conclure : « Le monde vous admire, le monde vous respecte. »
● La religion. Au premier rang de l ’influence des néoconservateurs, la question de la religion : en juin 2005 dans la revue The National Interest, à laquelle collabore notamment Paul J. Saunders, le directeur du Nixon Center, Martin Walker, un penseur néoconservateur écrit, pour s’en féliciter : « Sarkozy a maintenant fait un livre, traduit The Republic, Religions and Hope, qui cherche à aborder une issue pour les musulmans de France, que de nombreux votants placent au sommet de leurs anxiétés. C’est un petit volume de cent quatre-vingts pages, essentiellement fait de conversations avec le philosophe Philippe Verdin, mais qui est révolutionnaire selon les standards français en ce sens qu’il appelle à la fin de la loi de 1905 qui a établi la France comme république séculière, avec séparation de l’Église et de l’État. Si l’État peut subventionner les clubs et le sport, pourquoi pas les Églises ? dit Sarkozy. La religion est une qualité essentielle pour la civilisation et la moralité, insiste Sarkozy ( position inhabituelle dans ce qu’est en train de devenir l’Europe postchrétienne). (….) Seule la religion peut définir et imposer une morale absolue qu’une société juste et confiante requiert [27]. » Et d’ajouter que c’est une faiblesse de l’État français que ce manque de dimension morale : « Dans une France dont les écoliers sont endoctrinés par “les vertus républicaines” et où le processus politique américain est raillé à cause de la puissance des groupes religieux et la prévalence de la rhétorique religieuse, c’est un contenu audacieux.
Car Sarkozy est clair. La République ne connaît pas la différence entre le bien et le mal. Elle défend le droit, la loi, sans les fonder sur une dimension morale [28]. » Cet hommage montre bien que la réactivation par Nicolas Sarkozy du débat sur la laïcité en proposant un « toilettage de la loi de 1905 » touche en réalité à des questions de fond qui structurent la conception française de la république. En apparence, le principe même de laïcité n’est pas discuté. Mais il faudrait, pour ceux qui l’ont mal compris ou en sont des adversaires inavoués, l’adapter aux réalités de l’époque. C’est l’idée fameuse d’une « nouvelle laïcité » ou « laïcité ouverte ». Quand Nicolas Sarkozy, devant l’Académie des sciences morales et politiques, le 19 septembre 2005, déclare : « Je rappelle le rôle joué par la religion dans la France profonde, celle des campagnes, il y a un siècle. Il y avait des instits et aussi des curés. La religion a contribué à créer des citoyens. Aujourd’hui, les campagnes ont été remplacées par les banlieues… Ce qui me frappe, cent ans après, c’est que ces quartiers sont devenus des déserts cultuels et culturels… [29] », il remet en cause le contrat politique qui fonde la République. À l’imitation de la conception néoconservatrice américaine mais en y intégrant une vieille tradition conservatrice française. La lutte sur la question de la religion fut d’abord l’apanage de la droite contre-révolutionnaire. Pour une raison essentielle : Descartes et les Lumières ont ancré en France une conception de la politique fondée sur la raison et le contrat social qui a nourri la rupture révolutionnaire. Derrière cette rupture avec l’Église est également posée la légitimité du pouvoir : elle perd son fondement divin. Le pouvoir n’est plus la conséquence du sacre du monarque. Le principe de la souveraineté réside dans la Nation et le peuple. À Dieu et à l’ordre naturel s’opposent la loi et la raison. C’est cette rupture que Sarkozy refuse. C’était cette contradiction que tentait également de résoudre Napoléon avec le concordat de 1801. Mais cette lutte n’est pas seulement celle de la droite contre-révolutionnaire ; s’y retrouve la droite libérale du XIXe et du début du XXe siècle. Le conflit droite/gauche sur cette question atteint son paroxysme au tournant du XIXe et du XXe siècle. Il se traduit, par exemple, par la campagne de haine contre les minorités juive, protestante, franc-maçonne qui aboutit à l’affaire Dreyfus. Le régime de Vichy rétablit d’ailleurs les devoirs envers Dieu dans le programme de morale des écoles primaires (23 novembre 1940), et autorise des curés à faire le catéchisme dans les écoles (6 janvier 1941). Pour la droite libérale, qui tolère la démocratie, rejette la République et s’épanouit sous le régime autoritaire de Napoléon III, la laïcité est affublée d’une tare originelle : la remise en cause d’un ordre naturel assimilé à la « vraie Liberté » qui se traduit par l’acceptation du principe d’inégalité naturelle. C’est sur cette position que l’on retrouve les penseurs néoconservateurs d’aujourd’hui. Comme l’explique Antoine Casanova : « Les remises en cause [de la laïcité] sont constantes. Elles s’exacerbent dans le contexte actuel du capitalisme mondialisé, certes de plus en plus contesté. Mais le courant dominant reste celui qui se retrouve et se reconnaît, stratégiquement, dans la “communauté financière économique”. Les enjeux qui se cristallisent sur la question de l’égalité entre tous les êtres humains, la séparation des religions et des institutions des États ou des structures telles que l’Union européenne, prend une portée renouvelée. Déjà, dans la décennie 2000, les forces économiques, sociales et politiques dirigeantes travaillent de manière diversifiée et intensifiée à consolider l’ordre dominant en soutenant et en favorisant l’audience et les activités des courants religieux conservateurs, chrétiens et musulmans notamment, hostiles à l’égalité des droits, aux droits des femmes, et à la séparation des religions et des États. (…) Ce qui est frappant dans le livre de Nicolas Sarkozy, c’est sa parenté profonde avec la démarche géostratégique des forces dominantes aux États-Unis. Le président de l’UMP reconnaît l’importance de la crise sociale. Dans ce contexte [le ministre n’entend pas changer de politique] et devant la désespérance qui règne dans les banlieues dites “sensibles”, il convient, dit-il, de développer mosquées, synagogues, temples. Est-ce par souci de promouvoir la liberté religieuse ? Non, il veut multiplier les lieux de cultes, car, face à la crise, “l’espérance d’avenir après la mort, une perspective d’accomplissement dans l’éternité” sont de portée cruciale, fondamentale. Cela peut, dans les banlieues “qui concentrent toutes les désespérances”, être “un facteur d’apaisement”, un “élément calmant”, un “élément civilisateur” [30]. » Analyse partagée par Caroline Fourest. Elle souligne notamment que le président de l’UMP veut « négocier la paix sociale avec des prédicateurs islamistes dans les quartiers populaires, quitte à déléguer le lien social à la religion plutôt qu’à l’État au détriment des habitants laïcs de ces quartiers [31] ». Une idée qui, selon elle, tente « autant les élus locaux de la droite libérale que les élus locaux d’une certaine gauche. Au nom d’un pragmatisme social, en réalité guidée par des motivations électorales ». La bataille pour ou contre la laïcité n’est donc et n’a jamais été un simple clivage entre non-croyants et croyants, mais bien une bataille idéologique entre deux conceptions de la société et de la légitimité du pouvoir. Le terrain de l’école est en première ligne dans cette bataille depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La majorité de la droite et du centre poussant à une nouvelle définition des rapports entre l’État et des établissements privés. L’argumentation dominante ne se fonde pas essentiellement sur le droit qu’aurait les Églises de posséder des établissements d’enseignement mais sur le principe de la liberté d’enseignement. L’enjeu du débat sur l’enseignement privé est le développement d’une conception libérale de l’enseignement, ouvrant la voie à l’établissement de la concurrence entre privé et public. Or, l’égalité dans l’école renvoie à l’égalité sociale réelle. La question d’une « laïcité ouverte » opposée à une laïcité dure n’est qu’une diversion. Le « toilettage » proposé par Nicolas Sarkozy s’inscrit totalement dans cette volonté de sape des fondements de la République qui reste un frein au libéralisme à tout crin pour lui opposer la conception d’une « naturalité » du pouvoir appuyé sur des « communautés » au sens de ce qu’écrit Joseph Raz : « Le rôle des droits n’est pas d’articuler des principes moraux ou politiques fondamentaux, ni de protéger les intérêts personnels vitaux des individus. Il est de maintenir et de protéger la culture politique et morale fondamentale d’une communauté à travers des combinaisons institutionnelles ou des conventions politiques particulières [32]. » Car, « pour le libéral, la solidarité, la sollicitude vis-à-vis de ses semblables sont des vertus individuelles qui s’exercent directement ou au moyen de libres associations. La solidarité qui s’exerce par exemple dans les petites communautés, villages, quartiers, lieux de travail, où les gens se connaissent et s’impliquent [33] ».
● Les rapports sociaux. Pierre Méhaignerie, sarkozyste convaincu, qui ne manque jamais de citer en exemple Ronald Reagan et Margaret Thatcher, doit être satisfait. La droite cornaquée par Nicolas Sarkozy brûle d’en découdre et la référence au modèle thatchérien est loin d’être anodine. La méthode de la Dame de fer pour imposer la règle des trois D (déréglementer, défiscaliser, désétatiser) se résumait à taper vite, fort et souvent. Une logique d’affrontement direct pour mettre en échec les luttes sociales et faire reculer de façon durable les capacités de résistance. Pour le président de l’UMP et ses affidés, cette forme d’autoritarisme devient, plus qu’une méthode, un véritable programme de gouvernement. En qualité de ministre de l’Intérieur, il ne se prive d’ailleurs pas de le mettre en œuvre. Son discours aux préfets en est une parfaite démonstration. À preuve cette « obligation de résultats » en ce qui concerne les expulsions. Nicolas Sarkozy va jusqu’à exhorter les préfets à « résister aux pressions de tels ou tels “collectifs” ou “coordinations”, qui ne représentent qu’eux-mêmes [34] ». Même logique lorsqu’il appelle, à mots à peine couverts, les gendarmes à se servir de leurs armes, jette aux orties, avec Pascal Clément, le principe de non-rétroactivité des lois pénales ou explique que « l’UMP est du côté des usagers, pas du côté de ceux qui prennent en otage nos services publics ». Stigmatisation de l’État providence et exaltation de l’État-gendarme, un couple idéologique qui fait maintenant partie des classiques de la droite. La tentation du coup de force permanent n’est pas l’apanage des seuls amis de Nicolas Sarkozy. Jean-Pierre Raffarin et son successeur Dominique de Villepin en sont également des adeptes. Nicolas Sarkozy joue de sa partition populiste pour faire accepter ses idées. Jean-Pierre Raffarin noyait le poisson sous le vocable « nouvel humanisme » et sanctionnait lourdement les grévistes contre la réforme des retraites ou faisait matraquer les lycéens en grève. Dominique de Villepin, lui, choisit la posture gaulliste en réactivant, dans le discours sur le « patriotisme économique et la croissance social [35] », la vieille thématique de l’association « capital-travail ».
La mise en parallèle avec la situation outre-Atlantique est éclairante tant l’offensive du pouvoir néoconservateur liée à celle du patronat américain ressemble comme une goutte d’eau à l’offensive de la droite et du MEDEF en France. David Brooks, le correspondant à New York de La Jornada en la Economía, supplément du quotidien progressiste mexicain La Jornada, explique que « le syndicalisme étatsunien traverse sa crise la plus grave depuis un siècle, cette crise a provoqué la scission la plus importante depuis trente ans. Bien que la scission survenue fin juillet dans le syndicat AFL-CIO - au cours d’un congrès qui, ironiquement, célébrait le cinquantième anniversaire de l’unité syndicale étatsunienne - ne résolve rien du tout, elle est l’expression de la crise profonde que traverse le mouvement ouvrier face à l’offensive néolibérale aux États-Unis [36] ». Bill Henning, vice-président de la section syndicale 1180 du syndicat national des télécommunications à New York, ajoute : « Il y a ici une véritable guerre terroriste, celle provoquée par les patrons contre les travailleurs afin de les empêcher de s’organiser dans des syndicats et de défendre leurs intérêts et leurs droits [37]. » Les travailleurs ont dû faire face à une offensive politique et patronale contre les droits sociaux élémentaires. Les multinationales n’ont pas cessé de transférer leurs activités productrices dans des pays à la main-d’œuvre bon marché et aux normes sociales plus « flexibles ». Ce processus concerne aussi bien les opérations manuelles que les industries de haute technologie, de l’industrie automobile à la production d’appareils et de composants électroniques. Ce processus, dénommé outsourcing, sert d’argument aux patrons pour défendre la délocalisation de leur production afin de mieux concurrencer ces « étrangers ». « Lorsque les patrons se mettent à la table de négociation, ils soulignent toujours qu’ils n’ont que deux options : dégrader les conditions de travail afin de maintenir la productivité de l’entreprise ou délocaliser ses activités à l’étranger. À chaque fois que les syndicats insistent à défendre les conquêtes ouvrières et la qualité de vie, les patrons insistent sur le fait que ce n’est économiquement pas viable et qu’il n’y a là rien de personnel, seulement du business. (…) Le patronat qui est parvenu à établir le fait que ses intérêts sont suprêmes pour le “bien-être” du pays et que les mesures sociales ou environnementales sont des obstacles à la prospérité, est celui que doit affronter le mouvement ouvrier [38] », conclut David Brooks. Le regard que portent les néoconservateurs américains sur l’Europe est des plus intéressants et des plus éclairants. Dans Weekly Standard, autre revue phare des penseurs néoconservateurs d’outre-Atlantique, William Kristol, qui participa à la rédaction du discours de la seconde investiture de George W. Bush, écrit dans un article intitulé « Le référendum constitutionnel en France pourrait être un moment libérateur pour l’Europe », que « la bonne nouvelle pour l’Amérique est le mécontentement dans les années 90 qu’ont produit un Rudy Giuliani, gouverneur de New York, un Clinton redéfinissant le Parti démocrate et un Newt Gingrich revitalisant le Parti républicain. En Europe, aujourd’hui, il y a des signes d’un clintono-giuliano-gingri-chisme dans la montée d’un Nicolas Sarkozy en France et d’une jeune et fraîche pensée néoconservatrice et néolibérale [39] ».
Ainsi, en France aussi, le premier objectif est-il devenu la casse du syndicalisme. Dans ce domaine, Nicolas Sarkozy innove encore, choisissant le « bout de la lorgnette » de la représentativité syndicale pour la remettre en cause au profit d’un corporatisme qui ne dit pas son nom : « Je veux que l’on innove dans le dialogue social. Nos syndicats sont, en France, trop petits, trop émiettés et ne sont pas assez représentatifs du monde des salariés. Je souhaiterais qu’ils le soient davantage. Je le dis comme je le pense et tant pis si cela choque : je ne comprends pas le maintien de la règle archaïque qui donne le monopole de la présentation des candidats au premier tour des élections aux cinq grandes centrales syndicales issues de la guerre. Si l’on veut revivifier la démocratie sociale, il faut alors rendre à chacun le droit imprescriptible de se présenter librement à une élection. À qui viendrait-il l’idée d’obliger aux élections législatives les Français à voter pour la démocratie chrétienne ou la SFIO [40] ? » On retrouve ici des relents pétainistes inquiétants. Pour mémoire, Vichy avait instauré une « Charte du travail » expliquant que « les intérêts de classe ne sont plus dominants, seuls comptent désormais les intérêts professionnels ; dans le sein de la profession la collaboration est la loi nouvelle obligatoire pour tous ». Pour Vichy le social n’est pas du rôle de l’État, c’est l’affaire des familles, des professions, des communautés naturelles. C’est cette philosophie, largement empruntée à l’Action française, que le régime de Vichy a essayé de substituer au modèle social républicain. Le principal instrument de cette politique aurait dû être la Charte du travail. Les comités sociaux professionnels, la pierre angulaire du dispositif, avaient reçu l’objectif de mettre en œuvre « dans l’ordre social et familial, (…) les devoirs des corporations à l’égard de leurs membres ». En 2005, Jacques de Guénin se livre encore à une apologie de ce corporatisme en y ajoutant une pointe de paternalisme : « J’ai découvert un jour dans les archives du groupe Peugeot un petit livre datant de 1894 intitulé Institutions patronales de la maison Les Fils de Peugeot frères. (…) J’ai vainement cherché dans notre Sécurité sociale totalitaire s’il existait des avantages que n’avaient pas déjà les salariés de la maison Peugeot. Je n’en ai trouvé aucun. En revanche j’ai trouvé trois avantages qu’avaient sur nous ces salariés il y a plus d’un siècle : leur participation n’était que de 5,5 % du salaire, le reste étant couvert par l’entreprise ; bien que la part patronale fût très supérieure, la gestion était paritaire ; tous les salariés recevaient ce petit livre, clair, lisible et précis. Et ce petit livre se terminait ainsi :“Les ouvriers de la maison Les Fils de Peugeot frères ne se sont jamais mis en grève et une entente parfaite a toujours existé entre les patrons et les ouvriers” [41]. » Comme un symbole de cette synthèse entre héritage pétainiste et néoconservatisme, on retrouve dans le discours de Laurence Parisot à l’occasion de son élection à la tête du MEDEF les grands traits de l’attitude patronale dénoncée par David Brooks : Laurence Pari-sot entend bien gagner la bataille de l’opinion publique, elle veut « parler d’économie, expliquer l’économie » et pour ce faire, il s’agit de « faire aimer l’économie de marché car elle seule permet une redistribution des richesses », parce qu’une « politique économique et sociale favorable aux entreprises, ce n’est pas être antisocial, c’est la condition même du social [42] ». La nouvelle présidente du MEDEF souhaite « une rénovation des règles de représentativité syndicale », avant d’engager « un dialogue sur l’économie avec les syndicats pour une meilleure compréhension ». Pour Laurence Parisot, « nous sommes dans une démocratie sociale confuse, pour ne pas dire illusoire ». Il faut, dit-elle, « sortir du contrôle politique » de l’État sur la législation sociale. Et d’emprunter à Nicolas Sarkozy, sans le citer, cette phrase : « Il nous faut un État plus mince et plus efficace ; plus efficace car plus mince. » « Nous les entrepreneurs, nous pouvons être ce que les instituteurs ont été dans notre IIIe République », martèle la nouvelle présidente du MEDEF. La référence n’est pas anodine. Comme les instituteurs ont été les « hussards noirs » de la République et l’ont installée dans les têtes, les adhérents du MEDEF entendent devenir les hussards du capitalisme.
conclusion. L’idéologie du risque : catalyseur nécessaire de la mutation de la droite française. Dans un article publié dans la revue Le Banquet [43], Michel Kokoreff et Jacques Rodriguez, respectivement sociologue, maître de conférences à l’université Paris-V René-Descartes, chercheur au Cesames (CNRS-INSERM, Paris-V), et agrégé de sciences sociales, maître de conférences à l’université de Lille-I, chercheur au Clerse (CNRS), pointent les noeuds autour desquels tourne le débat politique économique et idéologique de ces quinze dernières années. Selon eux la période serait marquée par « l’incertitude » comme « prisme par lequel on peut lire les mutations sociales et politiques. Ce n’est pas seulement l’incertitude temporelle qui est en jeu car celle-ci, on le sait, n’est pas “nouvelle” : elle est constitutive de la première modernité — celle de la révolution industrielle — et s’est accentuée avec la seconde modernité — celle de la révolution informatique. L’incertitude est, plus fondamentalement, une forme sociale, un langage qui permet de nommer ce qui résiste à la désignation. Elle renvoie en cela à une multiplicité de phénomènes dont la “morosité” ou la “sinistrose” affectant le moral des ménages n’est qu’un symptôme », expliquent-il. « C’est l’inquiétude nourrie à l’égard de l’école et de son rôle d’ascenseur social, fortement remis en cause dans un contexte de massification de l’enseignement. C’est la généralisation de la précarité dans la vie professionnelle, familiale, conjugale, qui s’accompagne d’une montée des insécurités civile, sociale, économique mais aussi identitaire. » « Ce sont aussi l’exaspération et la crispation communautaires qui vont paradoxalement de pair avec la poussée des individualismes. C’est encore l’incertitude des responsabilités avec l’illisibilité du droit, confronté à l’opacité des procédures et à la multiplication des situations singulières, ou le jeu de défausse du politique qui sollicite de plus en plus les individus, sommés de décider par eux-mêmes ce que les institutions, à commencer par l’État, peinent ou rechignent à décider. » Le volontarisme affiché par Nicolas Sarkozy, son obsession de l’action ou plus exactement son activisme, sa conception communautariste de la société française collent à la fois à cet « état d’esprit » et correspondent également à l’image qu’il veut se construire : devenir une sorte de repère stable dans cet univers d’incertitude. Le processus va bien au-delà de l’image et touche à des ressorts idéologiques dont le cœur est le passage de l’état « d’incertitude » généré par les évolutions de la mondialisation capitaliste à l’hégémonie idéologique du concept de « société du risque ». D’inspiration néolibérale, la théorisation de la société du risque « tend à rabattre sur les individus des processus sociaux sur lesquels, de ce fait, nul ne semble avoir de prise. De l’incertitude au risque, des transformations sociales à leur gestion politique, se joue en fait le glissement d’un modèle de société à un autre (…) », expliquent les deux chercheurs. « Jusque dans les années 60, la société française pouvait se caractériser par la superposition de conflits de classes (les ouvriers contre les dirigeants) et de clivages politiques (d’un côté la gauche, de l’autre la droite). Nous vivions dans une formation sociale, pour parler comme Marx, ayant pour clé de voûte l’État-nation qui articulait un type d’organisation politique, une identité culturelle et un espace de souveraineté. Ce modèle avait le travail pour pivot : il assurait une continuité du social au politique et du public au privé, dans l’expression des conflits sociaux et la construction des identités collectives et des modèles sexués. » Or ce modèle vole en éclats sous les coups de boutoir du capitalisme mondialisé. « Les sociétés nationales ont perdu leur légitimité, menacées par la globalisation d’un côté, la territorialisation de l’autre. Le travail a perdu son rôle de “grand intégrateur” et sa capacité à donner sens aux identités collectives. Les autres institutions, à commencer par la famille et l’école, mais aussi la religion, les organisations syndicales et politiques, ont perdu, sinon leur rôle de socialisation, du moins une partie de leur légitimité, souvent remise en cause. Ce sont aussi les supports identitaires qui se sont multipliés dans l’espace laissé vacant par les grands collectifs (nation, classe, etc.), qu’il s’agisse des identités culturelles, religieuses, sexuées ou générationnelles. Autrement dit, les sociétés dans lesquelles nous vivons, en devenant plus complexes, sont aussi devenues moins lisibles. » Pour les deux chercheurs, cela prouve que « nous vivons en réalité dans un contexte d’incertitude normative où les normes qui orientent l’action ont perdu leur clarté tout en se renouvelant profondément ». Mais pour une série de théoriciens néolibéraux ou néoconservateurs, cette réalité se traduit dans une « rhétorique de la “crise”, qui repose au contraire sur ce que l’on peut appeler le mythe de la règle faible ». « Sous cet éclairage, nous serions confrontés à la dissolution des repères, à l’affaiblissement de l’autorité, à la vacance des institutions, et c’est pourquoi l’exaction ou les conduites inciviles seraient devenues la norme », ajoutent-ils, estimant à cette aune que le « recalibrage des missions de l’État n’est pas seulement une réponse à la fameuse “demande de sécurité” » mais qu’il est le « prélude à une reconfiguration radicale des relations entre l’individu et les pouvoirs publics », car « c’est précisément parce que le risque est une contrainte » qu’il fonctionne aussi comme un « principe général de recomposition politique ». Une reconfiguration des relations entre l’individu et les pouvoirs publics à laquelle travaille Nicolas Sarkozy lorsqu’il explique, le 15 janvier 2005 : « Je suis persuadé que nos compatriotes en ont plus qu’assez de voir qu’on ne respecte plus grand-chose ; le respect, ça veut dire quoi? Quand un professeur rentre dans sa classe, que les élèves se lèvent quand il rentre, c’est peu de choses mais c’est beaucoup de choses en même temps. Le respect, ça veut dire quand il y a une personne âgée ou une femme dans les transports en commun, qu’on lui laisse la place; le respect, ça veut dire que quand il y a une règle, elle est respectée et elle n’est pas faite que pour les autres. Le respect, c’est ce qui permet à une démocratie de fonctionner. Quand il n’y a plus de règles et que plus personne ne respecte rien, ce n’est plus la démocratie. Et quand j’ai parlé de ce besoin d’autorité, c’est parce que je suis persuadé que les Français éprouvent pour eux-mêmes, pour leur famille, pour leurs enfants, le souhait qu’ils soient respectés [44]. » La crise des banlieues et sa gestion politique par la droite, mais particulièrement par le ministre de l’Intérieur, démontrent de manière évidente que le thème du risque devient une arme stratégique. Nicolas Sarkozy a utilisé les violences en banlieue à l’image de l’utilisation politique du 11-Septembre 2001 par l’équipe de George Bush. Plus généralement - comme le prouve les analyses développées en France par François Ewald ou Denis Kessler et en Angleterre par Anthony Giddens, le « gourou » de Tony Blair - le risque et ses avatars -insécurité dans toutes ses dimensions - sont utilisés comme « point de convergence de contraintes objectives, notamment budgétaires, et de choix idéologiques [45] qui permet « à la fois de contenir les demandes de sécurité qui se font jour et d’encadrer l’autonomie des acteurs sociaux, et définit un nouveau mode de gouvernement de l’incertitude sociale ». La « gestion du risque » devient une affaire individuelle, on retrouve là le concept de responsabilité cher au libéraux et la justification de l’individualisation des droits et du passage de la loi au contrat. L’idéologie du risque sous-tend toute la bataille que mène le MEDEF autour de la « refondation sociale » initiée par Seillière, adaptée aujourd’hui par Laurence Parisot, et mise en œuvre par la droite au pouvoir au niveau social et économique. L’idéologie du risque donne également de nouvelles bases idéologiques à la tradition autoritariste de la droite française. La force de Nicolas Sarkozy et de son équipe est d’avoir réussi à traduire politiquement ce concept qui lui permet d’intégrer le corpus idéologique néoconservateur dans une synthèse inédite des différentes traditions des droites françaises. ●
 
NOTES
 
[1]Le Figaro, 24 février 2004.
[2]Libération, 7 octobre 2005.
[3]Intervention de Nicolas Sarkozy, président de l’Union pour un mouvement populaire, ministre d’État, ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du territoire, mercredi 7 septembre 2005, à Paris, Palais des congrès, lors de la Convention pour un projet populaire : « Le nouveau modèle français : Un travail pour chacun, du pouvoir d’achat pour tous ».
[4]Voir www.fondapol.org.
[5]Ibid.
[6]Discours de Nicolas Sarkozy devant des entrepreneurs, le 15 décembre 2005.
[7]Voir www.cerclesliberaux.com.
[8]Pascal Salin, « La croissance entravée », Le Figaro, pages « Débats et opinions », 7 avril 2003.
[9]« L’État doit se recentrer sur ses fonctions essentielles », Nicolas Sarkozy Assemblée nationale, 28 avril 2004.
[10]Voir en particulier Wilhelm von Humboldt, Essai sur les limites de l’État, Belles Lettres, 2004.
[11]Assises libérales de Bretagne, 10 septembre 2005.
[12]Université d’été des Jeunes populaires, La Baule, 2, 3 et 4 septembre 2005.
[13]. Le Figaro, 17 octobre 2005.
[14]Discours de clôture des « 48 heures pour l’UMP », 20 novembre 2005.
[15]Benjamin Constant, Principes de politique, Hachette Pluriel Références, 2006.
[16]Intervention à l’Université d’été des Jeunes UMP, 2 septembre 2005
[17]Le Figaro, 30 juin 2005.
[18]Le Monde, 24 octobre 2002.
[19]Intervention à l’Université d’été des jeunes UMP, 2 septembre 2005.
[20]Milton Friedman, Capitalisme et Liberté, Robert Laffont, 1971.
[21]Bernard Manin, « Le libéralisme radical de F.A. Hayek », Commentaire n° 22, août 1983, p. 331.
[22]« Dr Bernard Mandeville », ibid., p. 253.
[23]La Richesse des nations, l. IV, chap. 2.
[24]Jean Baudouin, « Le “moment néolibéral” du RPR : essai d’interprétation », Revue française de science politique, 1990, vol. 40, n° 6, pp. 830-844.
[25]Op. cit.
[26]Libération,7 janvier 2006.
[27]Martin Walker, The National Interest, juin 2005.
[28]Op. cit.
[29]Nicolas Sarkozy, devant l’Académie des Sciences morales et politiques, le 19 septembre 2005.
[30]L’Humanité, 20 septembre 2005.
[31]Caroline Fourest, « Épître à Nicolas Sarkozy », Prochoix n° 30, date?
[32]Joseph Raz, The Morality of Freedom, Oxford University Press, 1986.
[33]Jacques de Guénin, Assises libérales de Bretagne, 10 septembre 2005.
[34]Nicolas Sarkozy, discours devant les préfets, 9 septembre 2005.
[35]Conférence de presse mensuelle à Matignon, octobre 2005.
[36]David Brooks, « La Jornada en la Economía », La Jornada, juin 2005.
[37]Ibid
[38]Ibid.
[39]William Kristol, Weekly Standard, mai 2005.
[40]Intervention à l’Université d’été des jeunes UMP, 2 septembre 2005.
[41]Jacques de Guénin, Assises libérales de Bretagne, le 10 septembre 2005.
[42]Laurence Parisot, discours lors de son élection à la tête du MEDEF juillet 2005.
[43]Le Banquet, numéro de septembre 2005.
[44]Nicolas Sarkozy, 15 janvier 2005. source ?
[45]Le Banquet, septembre 2005.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Le Figaro, 24 février 2004. Suite de la note...
[2]
Libération, 7 octobre 2005. Suite de la note...
[3]
Intervention de Nicolas Sarkozy, président de l’Union pour ...
[suite] Suite de la note...
[4]
Voir www.fondapol.org. Suite de la note...
[5]
Ibid. Suite de la note...
[6]
Discours de Nicolas Sarkozy devant des entrepreneurs, le 15...
[suite] Suite de la note...
[7]
Voir www.cerclesliberaux.com. Suite de la note...
[8]
Pascal Salin, « La croissance entravée », Le Figaro, pages ...
[suite] Suite de la note...
[9]
« L’État doit se recentrer sur ses fonctions essentielles »...
[suite] Suite de la note...
[10]
Voir en particulier Wilhelm von Humboldt, Essai sur les lim...
[suite] Suite de la note...
[11]
Assises libérales de Bretagne, 10 septembre 2005. Suite de la note...
[12]
Université d’été des Jeunes populaires, La Baule, 2, 3 et 4...
[suite] Suite de la note...
[13]
. Le Figaro, 17 octobre 2005. Suite de la note...
[14]
Discours de clôture des « 48 heures pour l’UMP », 20 novemb...
[suite] Suite de la note...
[15]
Benjamin Constant, Principes de politique, Hachette Pluriel...
[suite] Suite de la note...
[16]
Intervention à l’Université d’été des Jeunes UMP, 2 septemb...
[suite] Suite de la note...
[17]
Le Figaro, 30 juin 2005. Suite de la note...
[18]
Le Monde, 24 octobre 2002. Suite de la note...
[19]
Intervention à l’Université d’été des jeunes UMP, 2 septemb...
[suite] Suite de la note...
[20]
Milton Friedman, Capitalisme et Liberté, Robert Laffont, 19...
[suite] Suite de la note...
[21]
Bernard Manin, « Le libéralisme radical de F.A. Hayek », Co...
[suite] Suite de la note...
[22]
« Dr Bernard Mandeville », ibid., p. 253. Suite de la note...
[23]
La Richesse des nations, l. IV, chap. 2. Suite de la note...
[24]
Jean Baudouin, « Le “moment néolibéral” du RPR : essai d’in...
[suite] Suite de la note...
[25]
Op. cit. Suite de la note...
[26]
Libération,7 janvier 2006. Suite de la note...
[27]
Martin Walker, The National Interest, juin 2005. Suite de la note...
[28]
Op. cit. Suite de la note...
[29]
Nicolas Sarkozy, devant l’Académie des Sciences morales et ...
[suite] Suite de la note...
[30]
L’Humanité, 20 septembre 2005. Suite de la note...
[31]
Caroline Fourest, « Épître à Nicolas Sarkozy », Prochoix n°...
[suite] Suite de la note...
[32]
Joseph Raz, The Morality of Freedom, Oxford University Pres...
[suite] Suite de la note...
[33]
Jacques de Guénin, Assises libérales de Bretagne, 10 septem...
[suite] Suite de la note...
[34]
Nicolas Sarkozy, discours devant les préfets, 9 septembre 2...
[suite] Suite de la note...
[35]
Conférence de presse mensuelle à Matignon, octobre 2005. Suite de la note...
[36]
David Brooks, « La Jornada en la Economía », La Jornada, ju...
[suite] Suite de la note...
[37]
Ibid Suite de la note...
[38]
Ibid. Suite de la note...
[39]
William Kristol, Weekly Standard, mai 2005. Suite de la note...
[40]
Intervention à l’Université d’été des jeunes UMP, 2 septemb...
[suite] Suite de la note...
[41]
Jacques de Guénin, Assises libérales de Bretagne, le 10 sep...
[suite] Suite de la note...
[42]
Laurence Parisot, discours lors de son élection à la tête d...
[suite] Suite de la note...
[43]
Le Banquet, numéro de septembre 2005. Suite de la note...
[44]
Nicolas Sarkozy, 15 janvier 2005. source ? Suite de la note...
[45]
Le Banquet, septembre 2005. Suite de la note...