2006
Nouvelle Fondation
Carte blanche à… : Caroline Fourest
Lutter contre l’islamisme sans faire le jeu des néoconservateurs
Caroline Fourest
Journaliste et essayiste. Dernier ouvrage paru : La Tentation obscurantiste, Grasset, 2005.
J’y crois. Je le défends partout. Mais les réflexes binaires hérités du temps de la guerre froide sont si présents, si envahissants, qu’émettre la moindre critique contre sa propre famille de pensée sans être récupérée relève du parcours du combattant. Ce n’est pas une raison pour y renoncer…
Un mail m’invite à une conférence. La trentième depuis la sortie de la
Tentation obscurantiste
[1]. Un plaidoyer contre la gauche obscurantiste, tentée par l’alliance avec les islamistes, sous prétexte de lutter contre l’impérialisme américain en n’importe quelle compagnie. Mais peut-on militer pour un monde meilleur en si mauvaise compagnie? Je n’y ai jamais cru. Cette règle, que je reproche tant aux militants antiracistes et altermondialistes en tournée dans les cercles islamistes, je me l’applique à moi-même, privilégiant presque méticuleusement mes lieux d’intervention, choisis pour être progressistes ou du moins des lieux où l’on peut parler avec des progressistes. Même au prix d’un débat rude comme le sont les clarifications confraternelles. Les Cercles humanistes et laïcs, féministes, les Amis du monde diplomatique,le MRAP-Marseille…
Trente conférences en tout depuis la sortie du livre. Je suis vannée, lessivée, mais confiante. La gauche antitotalitaire se redresse, relève la tête, retrouve ses valeurs et donne de la voix, sans tomber dans le piège tendu par nos adversaires, qui voudraient nous acoquiner avec la pensée néoconservatrice. Droits dans nos bottes. Jusqu’à un soir… À l’Institut d’histoire sociale.
Ce nom me dit quelque chose. Dans le mail, le responsable, un homme charmant, m’a écrit qu’il s’agissait d’un Centre d’archives sur l’histoire du communisme. Sans doute un lieu d’archives lié au Parti communiste… En tout cas, ce nom me dit quelque chose. J’y vais, en me promettant d’arrêter pour de bon d’accepter des conférences, à des dates si rapprochées, mais en me félicitant d’avoir vaincu la fatigue pour aller débattre dans un lieu où la contradiction risque d’être très rude mais stimulante. Je vais vite comprendre ma méprise.
Le bibliothécaire, un archiviste passionné, me fait visiter le fonds documentaire : « communisme », « anarchisme », « syndicalisme ». L’analyste que je suis n’y résiste pas. Ça sent bon le trésor, la revue oubliée, le tract d’époque. Je me promets de revenir faire des lectures. Ce n’est qu’en voyant l’assemblée qu’un doute m’effleure. Une trentaine de têtes grises. Elles n’ont pas le look habituel, plutôt celui de mes sujets d’étude… du temps où je travaillais sur l’extrême droite française. Le responsable des lieux me présente, en me remerciant tout particulièrement d’avoir accepté cette proposition. Il insiste sur le fait que je travaille à
Charlie Hebdo et la salle sourit quand il précise que je me définis comme quelqu’un de gauche. Ce sourire en coin, partagé par l’ensemble de l’assistance, me met sur la voie… « Institut d’histoire sociale »,bien sûr que je connais! Je revois le carton d’archives dans les étagères du centre de documentation de
Prochoix
[2], le passage de la thèse de Fiammetta Venner sur la droite radicale
[3] et la notice dans le livre de Camus et Monzat… sur les « droites nationales et radicales ».
Mon nom est en train de se graver tout doucement au bas de l’affiche… Gloups. « Qu’est-ce que je fous là ? » Cette phrase tourne en boucle dans ma tête. Pourtant, c’est à moi de parler. Je pourrais me lever, remettre mon manteau et me tirer. Mais la salle sourit. Elle a envie de débattre et il faut croire qu’un vieux fond de judéo-christianisme non purgé m’empêche d’être si malpolie. Donc je reste et je parle. Mais je recentre. Pas à la façon Tariq Ramadan, pour flatter mon public et lui faire entendre ce qu’il a envie d’entendre. Je veux bien assumer la critique envers la gauche obscurantiste, mais ce public-là n’a pas besoin de moi pour critiquer la gauche. Alors je vais au charbon à rebrousse-poil, je raconte mon parcours, de femme de gauche, mon engagement contre l’extrême droite, contre les intégristes chrétiens, j’insiste tout particulièrement sur le fanatisme de la droite religieuse américaine… Je sens que ça tique, alors je développe. Le fondamentalisme protestant dans années 20, l’alliance avec l’aile dure du Parti républicain à la fin des années 70 et le mouvement historique de reconfessionalisation en cours du monde où convergent tous les intégrismes : celui de Jean Paul II, sous prétexte de lutter contre le communisme, celui de la droite religieuse américaine, celui des intégristes juifs en Israël et, finalement, le plus dangereux, celui des fondamentalistes musulmans, rêvant de rebâtir un empire islamique sur les ruines du califat déchu. Une théocratie mondialisée bien peu compatible avec une altermondialisation progressiste et laïque, malgré ce qu’en dit Tariq Ramadan lorsqu’il prône la « collaboration » en vue d’imposer ses concepts au sein du Forum social européen
[4]. Ce n’est pas sur le propos de
Frère Tariq que j’insiste aujourd’hui mais sur celui développé dans
Tirs croisés, écrit un an plus tôt avec Fiammetta Venner, du temps où j’espérais encore qu’un front contre tous les intégrismes (juif, chrétien et musulman) suffirait à éviter qu’une certaine gauche ne tombe dans la fascination pour l’islamisme
[5]. Dans ce livre, devant ce public, je récuse une fois de plus l’idée de chercher le surcroît de dangerosité de l’islamisme dans l’islam ou dans le Coran, où l’on trouve le meilleur comme le pire, comme dans tous les livres sacrés, pour en venir aux facteurs historiques et politiques : notamment au prétexte fourni par la colonisation qui a permis aux fondamentalistes de délégitimer par avance toute modernisation et sécularisation de l’islam sur un mode rappelant le monde « occidental », donc colonisateur. Je passe rapidement sur l’absence de contre-feux, démocratiques et laïcs, qui expliquent aujourd’hui pourquoi l’intégrisme musulman est à l’évidence moins contenu dans plusieurs pays du globe et donc plus dangereux. Ce public-là ne manquera pas de me le rappeler, me dis-je. Cela ne rate pas. Le public est séduit mais résolument en désaccord. Les interventions reviennent en boucle pour me reprocher de comparer les intégrismes juif, chrétien et musulman. Plusieurs spectateurs insistent sur le fait que l’intégrisme musulman a la spécificité d’évoluer dans des pays souvent peu démocratiques et peu laïcs, où ils ne rencontrent pas les contre-pouvoirs de la démocratie, ce qui fait toute la différence avec les États-Unis. J’approuve, d’autant plus que c’est la thèse de mon livre qu’une lectrice attentive est en train de m’objecter. En revanche, le débat tourne au dialogue de sourd lorsque mes interlocuteurs cherchent absolument à démontrer que le christianisme et le judaïsme ne portent pas en soi le même potentiel liberticide que l’islam, où le texte coranique est jugé révélé et donc absolument intouchable ou critiquable.
Ce n’est pas entièrement faux, mais je rappelle que je ne suis pas là pour juger les religions d’un point de vue théologique. Mon objet d’étude porte uniquement sur l’instrumentalisation politique du religieux. Or, à ce niveau-là, les intégrismes convergent contre les libertés et la laïcité. Parfois même dans le recours à la violence. Même si certains passages, très durs et très violents, de la bible hébraïque ont été contenus grâce au commentaire du Talmud, même si le christianisme insiste sur l’amour de son prochain, cela n’a pas empêché qu’un fanatique juif tue Rabin, ni des militants Prolife de tuer des médecins pratiquant l’avortement au nom de Dieu. Même chose concernant les droits des femmes. Le Coran n’est pas plus sexiste que la Bible. Je rappelle que Mahomet s’est battu contre les mariages forcés, pour que les femmes héritent (la moitié des hommes, ce qui était un progrès pour l’époque) tandis que saint Paul prône lui aussi le voile pour les femmes « en signe de sujétion » (lorsqu’elles prient ou prophétisent) et leur interdit de parler dans les assemblées publiques. La volonté de contrôle de l’autonome des femmes, et notamment de leur corps, est un trait commun à tous les intégristes, que ce soit par le voile ou par la lutte contre le droit à l’avortement.
Une dame blonde s’agite sur son siège. Mon discours l’horripile. Elle se présente comme « catholique traditionaliste n’ayant pas, malheureusement, la foi » (on ne me l’avait jamais faite celle-là). Ma pique contre Jean Paul II ne lui a évidemment pas plus. Même si elle dit ne pas partager le mode d’action des commandos antiavortement, elle refuse de voir l’imposition du voile comparée à la lutte contre le droit à l’avortement (où la vie d’un fĹ“tus — et donc à ses yeux d’une personne — est en jeu). Le public est agacé par son intervention, jugée « hors sujet ». Cela me rassure. Mais je dois quand même répondre. Je lui rappelle que ma revue s’appelle Prochoix (Prochoice en anglais) et que nous touchons là aux limites d’un débat dont nous ne sortirons pas d’accord…
Qu’est-ce que je fais dans cette galère? Cette phrase ne cesse de tourner dans ma tête. La dernière fois, c’était dans un Institut d’un tout autre genre : l’Institut du monde arabe. Le débat s’était déroulé de façon strictement inverse. Je me réjouissais à l’idée d’intervenir dans un lieu que j’aimais, où je me rendais souvent, et je suis tombée dans un tribunal orchestré par un proche du parti Baas, face à une meute d’accusateurs se réclamant du Hezbollah venus défendre l’honneur des Frères musulmans. Grâce au renfort de la gauche obscurantiste. De la thèse du mon livre, ce soir-là, il n’a pas été question. Puisque l’immense majorité de mes interlocuteurs ne l’avait pas lu ou s’était contentée d’un commentaire tronqué et partisan paru sur Oumma.com. Le peu de fois où l’on nous a accordé le droit à la parole, à Fiammetta Venner et à moi-même, ce fut pour répondre aux accusations visant à me présenter comme une « islamophobe » vendue au lobby sioniste et à la pensée bushienne. On m’avait servi des bretzels, sans doute dans l’espoir que je m’étouffe avec… Un militant laïc a failli se faire casser la gueule par un type du MIB pendant que la salle s’échauffait et la tension était telle qu’il a fallu l’intervention de la police pour nous « exfiltrer » de ce « café-débat ».
Autant dire que cette soirée-là n’avait rien de comparable avec le débat, contradictoire mais respectueux, organisé à l’Institut d’histoire sociale. Preuve, s’il en était besoin, qu’une certaine conception de la démocratie fait effectivement toute la différence. À l’Institut du monde arabe, il y avait des militants tiers-mondistes se revendiquant de la même gauche que moi. Ils m’ont fait peur par leur violence et leur intolérance. À l’Institut d’histoire sociale, il y avait des militants de droite, réactionnaires, à mille lieues de moi. Mais nous avons pu débattre. Dans le calme et le respect de la parole de chacun.
N’empêche, en sortant, je n’étais pas fière d’avoir traîné mes guêtres jusqu’ici. J’entendais déjà les ricanements de la gauche obscurantiste, qui allait se repaître d’une bourde pareille. Caroline Fourest à l’Institut d’histoire sociale, on vous avait bien dit qu’elle faisait le jeu des néoconservateurs… Le Réseau Voltaire, Oumma.com et Les Mots sont importants allaient pouvoir, enfin, me prendre en défaut de « double discours ». Déjà,Tariq Ramadan, usant de procédés dont il est coutumier, a réussi à faire dire l’inverse à l’un de mes articles paru dans le Wall Street Journal Europe sur les émeutes. Mon article s’élevait contre l’explication visant à présenter les émeutes comme un phénomène d’origine ethnique et religieuse pour insister sur l’explication sociale, tout en rappelant que les intégristes sauraient tiré profit - a posteriori - de la friche sociale… Tariq Ramadan a fait traduire le texte en le tronquant pour faire croire que je partageais l’analyse d’Alain Finkielkraut.
L’époque que nous vivons est si passionnée, nos débats si majeurs pour l’avenir du monde, que la propagande fait rage de toute part. Rien n’est plus difficile que de tenir une position équilibrée, tout simplement sincère ou fondée sur un constat empirique, sans tomber d’un côté ou de l’autre. La moindre position risque d’être déformée, surinterprétée, amalgamée, instrumentalisée. Si bien que les gens se sont habitués à ne penser qu’en fonction de « qui est avec qui » ou de « qui est contre qui ». Au lieu d’apprendre à se faire une idée par eux-mêmes, sur le message véhiculé. C’est bien pour que les gens se fassent une idée par eux-mêmes sur Tariq Ramadan que j’ai consacré 426 pages à ses discours et non uniquement à son parcours… J’attendais naïvement la même honnêteté en retour. Pourtant, le seul fait que mes analyses puissent être reprises par tous les opposants à l’islamisme, y compris les néoconservateurs, peut me valoir à tout moment d’être associée à des gens que je combats par ailleurs depuis des années, depuis mon livre contre la droite religieuse américaine en 2000
[6]. Que faire ? Persévérer dans la patience et si possible la pédagogie, avouer que l’on n’a pas toujours la solution. Ni pour éviter les malentendus, ni pour éviter les récupérations.
Ce soir-là, à l’Institut d’histoire sociale, le responsable a compris mon malaise. Je me suis excusée de ne pouvoir rester dîner. Avant de me laisser m’éclipser, il m’a raconté l’histoire de l’Institut en regrettant, lui comme moi, de ne pas l’avoir fait plus tôt. Passionnante, au demeurant, cette histoire. L’Institut a été fondé en 1935 à Amsterdam, notamment à l’initiative d’un militant communiste horrifié par la façon dont Trotski avait été limogé du Parti communiste, ce qui lui a valu d’être lui-même expurgé. Pour héberger les archives de Boris Souvarine, Boris Nicolaieski et Anatole de Monzie. L’Institut a longtemps abrité les archives de Trotski, jusqu’à ce qu’un cambriolage politique emporte les 80 kilos de documentation dans la nuit du 6 au 7 novembre 1936. En 1940, une partie des fonds fut pillée par des membres des autorités de l’occupation, qui emmenèrent ces collections en Allemagne. Une partie de ces documents, d’après l’Institut, fut remise à Staline par Hitler et se trouve aujourd’hui à l’Institut Marx-Engels de Moscou.
L’Institut d’histoire sociale abrite aujourd’hui encore des communistes antitotalitaires, repentis ou déçus, mais n’a pas échappé à une certaine récupération conservatrice, voire réactionnaire. Bien logique du temps de la guerre froide, plus problématique au moment de la Seconde Guerre mondiale, où l’Institut a logiquement servi de lieu de passage à certains anticommunistes plutôt pétainistes comme des anciens cadres du Rassemblement national-populaire de Marcel Déat. Notamment Roland Gaucher et Georges Albertini. Albertini a même longtemps utilisé le bulletin de l’Institut (le BEIPI- Bulletin d’études et d’informations politiques internationales) pour servir de vivier intellectuel à une Internationale aux accointances fascistes. Ce que Pierre Rigoulot, un ancien professeur de philosophie devenu maître des lieux par amour de l’archive, ne cache pas : « Nous avons des anciens communistes, des gens de tous horizons, mais nous avons aussi eu des membres au parcours plutôt douteux vis-à-vis du nazisme et de l’antisémitisme. » Malgré quoi, Camus et Monzat reconnaissent que l’« Institut d’histoire sociale n’a jamais été une structure de l’extrême droite ».
En tout cas, depuis la chute du mur de Berlin, l’Institut n’est plus le lieu de combat qu’il a pu être. Présidé de façon honorifique par Jean-François Revel depuis 1998, il se contente de gérer les archives de l’histoire sociale dans un local du Conseil général des Hauts-de-Seine. Où nous sommes tombés d’accord pour dire que Nicolas Sarkozy avait fait une énorme erreur en conviant l’UOIF à la table de la République… Ce qui ne manquait pas de charme. Aujourd’hui, Pierre Rigoulot voudrait en faire un lieu de débat plus général et tourné vers la prise de conscience antitotalitaire. Mais la vigilance anti-islamisme ne semble guère intéresser les communistes, qui ne sont pas venus en nombre dans la salle ce soir-là. Avant de partir, j’ai un débat passionnant avec l’un des convives, qui cherchait à comprendre comment une jeune trentenaire comme moi pouvait se définir comme progressiste résolument attachée aux libertés individuelles. «Vous êtes une libérale » m’a-t-il lancé. « Oui mais progressiste », lui ai-je répondu. Libérale au niveau des mĹ“urs. Mais progressiste et égalitariste au niveau social. Nous avons cherché nos points de désaccord et nous sommes assez vite tombés sur la question des rapports Nord-Sud, sur celle des services publics et sur le rôle de l’État. Nous ne sommes pas si loin. Mais nous ne regardons pas le verre, à moitié vide ou à moitié plein, du même angle. Et cet angle change tout.
Nous pouvons nous revendiquer de la même tradition républicaine, défendre les libertés individuelles face au danger totalitaire, mais nous ne sommes pas entièrement d’accord sur les priorités - altermondialistes, féministes, égalitaristes, sociales, environnementales -qui font encore cette différence entre le progrès et la conservation, voire parfois la réaction. Ce lieu n’est plus si honteux, malgré son passé, ses brebis galeuses et son ancrage résolument conservateur. Des intervenants illustres sont d’ailleurs intervenus avant moi.
N’empêche. Je repense aux fois où j’ai reproché à Olivier Roy, Mouloud Aounit, Christine Delphy ou Vincent Geisser d’intervenir dans des associations proches - voire tenues par - des Frères musulmans. Bien sûr, le contexte n’est pas tout à fait le même. Dans ce cas, ces interventions ne font que confirmer leurs prises de position. Leurs interventions abondent dans le sens de leurs hôtes au lieu de les prendre à rebrousse-poil. Et puis surtout, les Frères musulmans défendent un islam totalitaire, liberticide et réactionnaire, dont le danger n’est pas vraiment comparable au désir de réflexion et d’archive d’un vieux centre d’étude, fût-il réac et anticommuniste… Leurs vieux briscards à eux s’amusent surtout à aller collectionner les tracts d’extrême gauche comme d’extrême droite. Ce soir-là, loin du regard de la dame blonde antiavortement, un vieux monsieur de l’Institut m’a montré, tout fier, les tracts qu’il était allé chiper dans une manif de Laissez-les-vivre quelques jours plus tôt. Pour les remettre à l’Institut. « D’habitude, je prends surtout des tracts d’extrême gauche pour les archives, mais là, j’ai pris des tracts d’extrême droite. » Il m’a promis de m’en faire un double pour le fonds documentaire de Prochoix…
N’empêche, malgré tout cela, si j’étais journaliste à Prochoix ou à Charlie Hebdo, j’aurais égratigné le moindre conférencier ayant mis le pied à l’Institut d’histoire sociale. Alors mea culpa. Pan sur le bec, comme diraient mes confrères du Canard enchaîné. Pourtant, il y a une chose que je ne regrette pas. C’est d’avoir entrevu, l’espace d’un débat, cette droite libérale antitotalitaire née de la déception. Sur le chemin du retour, je repense à ces parias de la lutte antistalinisme par antitotalitarisme, victimes des procès de Moscou, écĹ“urés par la mauvaise foi ambiante, au point d’avoir lentement dérivé vers la droite. Par amour de la liberté. Mais au risque de la réaction. Tous les jours, je rencontre des militants de gauche qui cessent de se définir ainsi, écĹ“urés qu’ils sont de voir la gauche obscurantiste rester sourde et aveugle aux mises en garde contre l’intégrisme. Il n’existe qu’un seul moyen d’éviter que cette histoire ne se reproduise. Poursuivre l’Ĺ“uvre de clarification en cours à gauche et à l’extrême gauche. Réaffirmer que l’idéal de progrès est incompatible ave le soutien à des idéaux intégristes, liberticides et totalitaires. Pour prouver aux conservateurs ricanants que la défense des libertés n’est pas leur monopole. Pour sauver l’âme et l’honneur de la gauche.
Je crois en cette gauche amoureuse de l’égalité comme de la liberté, source de résistance au nouveau danger totalitaire. Je l’ai dit en finissant ma conférence à l’Institut d’histoire sociale. Peu importe qu’ils m’aient crue ou non. C’est à nous, à gauche, d’écrire l’histoire pour leur prouver que nous avions raison d’y croire. â—Ź
[1]
Grasset, 2005.
[2]
Prochoix est une revue luttant contre le racisme, l’extrême droite et les intégrismes. www.prochoix.org.
[3]
Fiammetta Venner,
L’Extrême France (à paraître chez Grasset).
[4]
Voir Caroline Fourest,
Frère Tariq : discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan, Grasset, 2004.
[5]
Caroline Fourest et Fiammetta Venner,
Tirs croisés : La laïcité à l’épreuve des intégrisme juif, chrétien et musulman, Livre de poche, 2004.
[6]
Caroline Fourest,
Foi contre Choix : la droite religieuse et le mouvement Prolife aux États-Unis, Golias, 2000.