2006
Nouvelle Fondation
Archives : Lettre ouverte du 6 décembre 1926
À tous les membres du parti
La Conférence du parti, réunie les 1er et 2 décembre, marque le début d’une étape importante dans la vie du parti.
Pendant des années, le parti a dû mener des luttes très sévères pour se fonder sur le terrain des principes du communisme. Il a dû successivement chasser irrémédiablement de ses rangs les représentants irréductibles du carriérisme, de l’esprit social-démocrate ou anar-cho-syndicaliste ainsi que du révisionnisme, en un mot tous ceux qui par leur idéologie anticommuniste ou leur activité contre-révolutionnaire entravaient son essor.
Grâce à la clairvoyance de la masse des adhérents du parti et à la fermeté de sa direction, les Frossard, les Souvarine, les Monatte et les Rosmer, chassés du parti, sont aujourd’hui éliminés du mouvement ouvrier. L’activité générale de notre parti, et en particulier sa lutte contre les guerres du Maroc et de Syrie, a montré à la masse ouvrière qu’il a une doctrine clairement communiste et est le seul à défendre les intérêts de classe du prolétariat.
Parce qu’il a mené de telles luttes, à l’extérieur contre la bourgeoisie, à l’intérieur contre les ennemis du communisme, le parti peut maintenant aborder les grandes tâches posées devant lui par la gravité des événements, dans un esprit de large collaboration, avec toutes les forces vives de la classe ouvrière.
La crise du régime en France. Depuis la précédente Conférence nationale du parti, la crise de la bourgeoisie française, caractérisée par les difficultés financières de l’État, par le développement des guerres coloniales au Maroc et en Syrie, se transforme, par l’aggravation rapide de la situation financière, en une crise politique et sociale qui ébranle le régime lui-même.
Alors que depuis le 11 mai 1924, de larges masses ouvrières, paysannes et petites-bourgeoises s’étaient rassemblées électoralement derrière le Cartel des gauches, la faillite politique de celui-ci, qui n’a réalisé aucune de ses promesses et qui a déçu les espoirs suscités par lui, a déterminé sous la poussée des événements, et grâce à la politique du parti communiste, un regroupement des forces populaires.
Une faible partie des masses cartellistes tourne les yeux vers le fascisme et se laisse impressionner par cette nouvelle démagogie. Mais la partie la plus importante se radicalise de plus en plus et exige l’accomplissement des promesses qui lui ont été faites. Des chefs radicaux et socialistes, pour continuer à tromper leurs masses et sous la poussée de celles-ci, ont pris une attitude en apparence plus radicale et manÅ“uvrent de telle façon qu’ils ont amené à deux reprises la chute des deux gouvernements cartellistes de Painlevé. Enfin, un nombre important d’ouvriers socialistes de plus en plus déçus par les résultats négatifs de la politique de collaboration avec la bourgeoisie et stimulés par la politique du Parti communiste, ont déterminé de la part de certains de leurs chefs une attitude qui a brisé le Cartel. Les impôts nouveaux, la menace de ceux qui vont suivre, l’inflation qui monte, la charge des guerres coloniales sont la cause de la vie de plus en plus chère. Ces difficultés s’ajoutant aux précédentes déceptions déterminent une incertitude et une inquiétude générales parmi les masses laborieuses.
Dans cette situation, les appels au fascisme ont trouvé un certain écho et déjà permis l’organisation de quelques bandes armées, qui se proposent de briser par la violence les organisations prolétariennes, afin de résoudre la crise sur le dos des travailleurs en les livrant au grand capital national et international. La crise est si grave, les dangers qui menacent les travailleurs des villes et des champs sont si imminents, que le parti a le devoir de mobiliser toutes ses forces pour rallier et organiser les plus larges masses, afin de résoudre révolutionnairement la crise dans leur intérêt et sur le dos du grand capital. Le passé de luttes de notre parti montre à tous qu’il est seul capable de mener à bien cette tâche immense et nécessaire.
Le front unique. Afin de réaliser dans la lutte l’unité de classe du prolétariat et du Bloc ouvrier et paysan, le parti tout entier doit comprendre et appliquer d’une façon juste et complète, de la base au sommet, la tactique du Front unique qui est, dans la situation présente, la seule tactique de défense effective et de sauvetage des masses menacées.
Qu’est-ce que la tactique du Front unique et comment la pratiquer? La tactique du Front unique n’est pas une coalition avec les chefs réformistes. Elle consiste à unir les masses dans la lutte contre le Capital, sur des buts concrets. Les propositions de Front unique doivent être faites sur des mots d’ordre correspondant aux intérêts et à la compréhension des masses et susceptibles de les éveiller aux luttes prochaines. Deux fautes sont à éviter. La première serait de proposer des mots d’ordre déjà dépassés par les événements et la volonté de lutte des masses. La seconde serait de proposer des mots d’ordre trop lointains et encore incompris des larges masses qu’il faut rassembler. Au fur et à mesure du rassemblement des masses et du développement de la lutte, le parti doit examiner les changements qui se produisent dans le rapport des forces en présence et dans la volonté de lutte des masses, afin d’indiquer les solutions et de lancer les mots d’ordre correspondants.
Néanmoins, le parti ne saurait, sous prétexte de Front unique, renoncer, même provisoirement, à son indépendance politique et organique, ni renoncer à expliquer devant les masses, ses propres mots d’ordre, son programme et la perspective révolutionnaire vers laquelle il sait que la classe ouvrière marche invinciblement.
Malgré les succès importants et incontestables on ne peut pas dire que notre parti ait jusqu’ici appliqué complètement et sans erreurs la tactique du Front unique. Alors que la tactique du Front unique doit surtout s’appliquer à la base, les propositions précédemment faites par le centre du parti n’ont pas souvent fait l’objet de propositions correspondantes à tous les degrés de l’organisation du parti et n’ont pas été, en général, suffisamment portées à la connaissance des ouvriers dans les usines. Alors que dans les premières offres de Front unique sur la guerre du Maroc, la direction du parti avait fait des propositions justes et limitées en ne reprenant pas comme condition d’une action commune l’intégralité de son programme, le manque de précision du haut en bas dans l’application a amené la grande masse du parti et quelques couches sympathisantes à une confusion entre le programme intégral du parti, qu’il faut toujours certes propager devant la masse, et le programme immédiat et limité qui devait être à la base du Front unique. Cette erreur a amené par exemple la direction du parti elle-même à faire, en fait, de l’acceptation du mot d’ordre de fraternisation une condition absolue de la réalisation du Front unique, alors qu’au contraire il fallait profiter du Front unique réalisé sur la base de l’armistice immédiat et de la paix, pour expliquer et faire adopter par les larges masses, à l’aide de tous les moyens d’agitation du parti, le mot d’ordre de la fraternisation.
Cependant, il convient d’observer qu’au moment où, pour la première fois en France, un parti ouvrier prenait en face d’une guerre coloniale une attitude pleinement communiste (affirmation pratique et résolue de la solidarité des intérêts du prolétariat, des soldats et des peuples asservis), il n’était guère possible d’éviter alors toute erreur de tactique. Au moment où les ouvriers socialistes et sympathisants désillusionnés par le Cartel cherchent confusément à revenir à la politique de la lutte des classes, le parti doit leur venir en aide, favoriser leur évolution et faire tomber toute barrière artificielle qui les empêcherait de s’unir aux ouvriers révolutionnaires. C’est en s’inspirant de ces préoccupations et en appliquant exactement la tactique de l’Internationale que, dans ses dernières propositions de Front unique contre le fascisme et au cours de la dernière crise gouvernementale, le parti a appelé les masses à lutter sur un programme concret et limité de revendications immédiates. Le parti ne doit perdre aucune occasion de constituer et de développer les organismes de Front unique : comité d’unité prolétarienne dans chaque entreprise ; comité de défense paysanne dans chaque village ; comités d’action locaux et régionaux.
La position de la droite dans le front unique. Cette rectification de notre pratique de Front unique est séparée par un abîme des conceptions opportunistes de la droite. Celle-ci considère le Front unique comme une coalition parlementaire et extra-parlementaire avec les chefs réformistes, coalition où le parti perdrait toute indépendance, confondrait son programme avec les autres et renoncerait ainsi lui-même à toute possibilité de développement pour ne devenir qu’un appendice du Bloc des gauches. À l’heure très grave où nous sommes, le parti doit unir toutes ses forces pour combattre impitoyablement les erreurs de la droite et pour rassembler dans la lutte tous les exploités.
La politique intérieure du parti. Le parti ne pourra venir à bout de cette tâche qu’en achevant la transformation de son organisation sur la base des cellules d’usine et en perfectionnant du haut en bas son organisation, qui doit acquérir la souplesse nécessaire pour faire face rapidement à toutes les situations. L’achèvement d’une telle transformation ne peut se faire qu’en comprenant bien, pour les vaincre, les difficultés qui l’entravent, difficultés locales, répressions, faibles effectifs, cadres insuffisants, etc. La réorganisation sur la base des cellules ne signifie nullement la suppression du travail local. Elle doit, au contraire, sans rien faire perdre de la puissance d’action et d’agitation d’autrefois, donner au parti sa vraie base d’organisation et d’action pour la mobilisation des ouvriers sur le lieu même de leur travail. Mais pour réaliser tout cela, il faut améliorer sérieusement les méthodes de direction, d’organisation et de liaison à l’intérieur du parti, utiliser et assimiler les adhérents et les cadres de l’ancienne génération qui, en contact avec la masse, ont tendance à se tenir à l’écart des travaux du parti. Le Comité central, travaillant collectivement, doit diriger effectivement non seulement l’ensemble du parti mais chacune des régions, en tenant compte de leur diversité ainsi que de leur situation et de leurs difficultés particulières. Une liaison plus intime doit être réalisée entre les différents organismes centraux et régionaux du parti : régions, rayons, sous-rayons et cellules. Dans ce but, il faut poursuivre activement la constitution des sous-rayons.
Le Parti et les syndicats. Une des conditions très importantes d’un bon travail intérieur du parti et du développement de son influence, c’est une liaison intime avec le mouvement syndical à tous les degrés. Cette liaison dépend de l’activité que déploieront les communistes dans le mouvement syndical. Ceux-ci n’ont pas toujours porté l’attention nécessaire sur les revendications immédiates. Le Parti communiste est, certes, le parti de la Révolution et des barricades, et c’est justement pour cela que seul il veut et peut à chaque instant défendre sans réserve toutes les revendications immédiates des travailleurs. À l’usine, au syndicat, dans la localité, partout où il y a des exploités, les communistes doivent toujours être à l’avant-garde pour formuler et défendre les revendications immédiates, ainsi que pour organiser le recrutement et la lutte syndicale.
Ce n’est pas par des mesures formelles mais par ce travail pratique de chaque jour que les communistes arriveront à conquérir et à garder la confiance des inorganisés, des syndiqués et de leurs cadres. C’est une condition essentielle pour qu’une direction unique du mouvement ouvrier puisse vivre et devenir de plus en plus cohérente. C’est aussi par ce travail acharné, constant, difficile, mais absolument nécessaire, qu’il sera possible d’abattre les barrières entre les syndiqués de la CGT et ceux de la CGTU et de réaliser l’unité syndicale.
Les communistes doivent se rendre compte que le syndicat, par le fait même qu’il tend à grouper tous les travailleurs sans distinction d’opinion, représente des caractères de la masse elle-même, aussi bien dans les périodes de volonté de lutte que dans les périodes d’hésitation et de timidité. Aussi, les difficultés que l’on rencontre toujours lorsqu’il s’agit d’entraîner la grande masse se retrouvent, quoique atténuées, lorsqu’il s’agit d’entraîner le mouvement syndical. C’est pourquoi les fractions communistes dans les syndicats doivent bien comprendre les caractères du mouvement au sein duquel elles travaillent et bien se pénétrer de l’idée qu’elles pourront entraîner ce mouvement dans la voie révolutionnaire non pas en méconnaissant le caractère des difficultés rencontrées, mais, au contraire, en en tenant compte pour mieux les expliquer à la masse et pouvoir aussi les surmonter. Certes, les fractions communistes déterminent l’attitude des communistes dans les syndicats, mais elles doivent toujours prendre des décisions éclairées en recherchant une large collaboration avec les cadres syndicaux et les couches sympathisantes du mouvement syndical.
La lutte contre le fascisme. Politique juste vis-à-vis des masses et pratique exacte du Front unique, lutte pour les revendications immédiates et politique syndicale bien adaptée aux circonstances. Une politique intérieure et une direction du parti rassemblant et assimilant l’immense majorité des forces du parti, qui sont saines, dans une organisation cohérente et souple, tout cela tient, tout cela constitue les éléments de la même politique générale. Tout cela est la condition essentielle du développement et du succès du parti dans les temps prochains.
Avec une telle politique, le parti pourra mener les masses à la lutte victorieuse contre le fascisme, en faisant la propagande idéologique la plus claire (par exemple : démonstration de l’asservissement du fascisme aux puissances financières et industrielles nationales et internationales, démonstration que le fascisme veut, en réalité, vendre l’économie nationale et asservir les travailleurs à l’étranger), en défendant les revendications immédiates des masses afin de les arracher à la démagogie trompeuse du fascisme, en préparant la résistance directe aux agressions de ses bandes armées.
Contre la droite, pour la bolchevisation ! Les quelques intellectuels d’opposition qui pactisent avec les ennemis du parti et de l’Internationale, ceux qui ont attaqué les mots d’ordre justes du parti en pleine lutte contre la guerre du Maroc, qui se refusent à reconnaître la cellule comme base d’organisation du parti, ceux qui sabotent chaque jour le parti et refusent de venir s’expliquer dans ses grandes assemblées, sont séparés par un abîme des conceptions exposées dans la présente Lettre. Contre eux, le parti unanime mènera une lutte implacable pour arracher à leur influence chaque ouvrier qui aurait pu un instant se laisser égarer par eux.
L’union pour la lutte. Le parti ne repoussera aucune force résolue à travailler sur la base de ses décisions, mais il combattra impitoyablement tous ceux qui continueront leur besogne de désagrégation. C’est dans l’esprit qui anime cette lettre, unanimement approuvée par la Conférence, que le Comité central du parti étroitement uni appelle tous les communistes à rassembler leurs forces sous sa direction, pour remplir la grande tâche révolutionnaire tracée par l’Histoire. En avant pour continuer la bolchevisation du parti!
Vive le Parti communiste français !
Vive l’Internationale communiste !
La Conférence extraordinaire nationale du parti et le Comité central du parti.
L’Humanité, 6 décembre 1925.