2006
Nouvelle Fondation
Théorie : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (1940-1968)
De « l’ancien » au « nouveau » Maitron
Bernard Pudal
Professeur de science politique à Paris-X Nanterre.
Le premier des douze volumes du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier/mouvement social de 1940 à 1968, réunissant quelque cinq cents biographies pour le volume papier, et deux milles notices dans le CD-Rom qui l’accompagne, vient de sortir aux Éditions de l’Atelier (2006).
À raison de deux volumes par an, on devrait bientôt disposer d’un outil scientifique et mémoriel fondamental, qui, sous la direction de Claude Pennetier, associe des centaines de contributeurs. Cette nouvelle série s’inscrit dans la continuité d’une œuvre collective commencée il y a un demi-siècle. Mais elle en renouvelle nombre d’aspects, non seulement grâce aux ressources informatiques mais aussi quant à l’éventail des acteurs retenus. Par un appel lancé en juillet 1958 dans une revue qu’il avait fondée - L’actualité de l’histoire - Jean Maitron proposait aux historiens de collaborer sous sa direction à la réalisation d’un Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (DBMOF) qui, de la Révolution française à 1939, devait « comprendre » ceux qui avaient « milité », à un moment ou un autre de leur trajectoire personnelle, au sein du mouvement ouvrier. Quatre périodes furent successivement traitées : de la Révolution Française à la Ie Internationale (trois volumes) ; la Ie Internationale et la Commune (six volumes) ; de la Commune à la Grande Guerre (six volumes) et de la Première Guerre mondiale à la Seconde Guerre mondiale. La publication commença en 1964. Elle compte quarante-quatre volumes à ce jour et est désormais accessible sur un CD-Rom Mac/PC Près de deux cent soixante contributeurs, dont certains des meilleurs spécialistes de l’histoire sociale et politique, de Maurice Agulhon à Michèle Perrot, de Madeleine Rebérioux à Pierre Broué, d’Yves Lequin à Nicole Racine, de Maurice Mois-sonnier à Jacques Girault, ont apporté leur concours à Jean Maitron, puis à son successeur Claude Pennetier, pour réaliser cette œuvre unique. Que le DBMOF ait pu associer tant d’historiens aux options idéologiques différentes et/ou opposées, aux statuts multiples (il y eut aussi beaucoup de militants-historiens parmi les collaborateurs), qu’il ait accueilli, en les biographiant, communistes et socialistes, anarchistes et trotskistes, syndicalistes chrétiens et coopérateurs, « renégats » et « apostats », résulte d’un accord intéressé entre les auteurs et d’une garantie morale et scientifique, qu’offrait précisément Jean Maitron. Accord en premier lieu sur l’éloge à rendre aux militants, mais accord aussi et surtout sur la nécessité de faire droit à cette histoire au sein de l’Université, et par conséquent de rendre visible et d’aider au développement de ce champ de recherche. De ce point de vue, le DBMOF est indissociable de l’ensemble de l’œuvre de Jean Maitron : fondation en mars 1949 de l’Institut français d’histoire sociale, destiné à accueillir les archives de militants; création d’une revue scientifique, en 1960, Le Mouvement social, aujourd’hui encore l’une des grandes revues scientifiques françaises d’histoire, fondation à l’université de Paris d’un centre d’histoire du syndicalisme, l’actuel Centre d’histoire sociale de Paris-I.
En offrant aux chercheurs un outil biographique, qui est aussi un gigantesque répertoire de sources d’archives et de press et un gigantesque répertoire bibliographique (chaque notice est suivie de l’indication des sources et des œuvres du biographié), Jean Maitron proposait aussi aux acteurs collectifs du mouvement ouvrier (syndicats, partis politiques, mutuelles, etc.) un « lieu de mémoire » qui leur soit propre et qui reconnaisse leur histoire. « Retenir les militants, aider à la résurrection des obscurs, être en quelque sorte leur mémoire, permettre une nouvelle approche de l’humain, tel est le grand but du Dictionnaire » affirmait Jean Maitron. Par opposition, en effet, aux ouvrages dans lesquels les élites dominantes s’autodéfinissent comme légitimement dominantes (par exemple le Who’s Who ?), le DBMOF se propose de légitimer à la fois scientifiquement et symboliquement les élites dominées. On peut en ce sens le définir comme le
Dictionnaire des élites obscures, d’où les nombreuses notices très brèves sur tel ou tel militant arraché à l’anonymat d’une histoire longtemps méprisée. En recensant tendanciellement tous les militants, ou du moins le plus grand nombre, le DBMOF tente de brouiller la frontière entre les « grands » et les « petits », interroge les opérations sociales de classement qui « grandissent » indûment les uns et rejettent dans l’invisibilité les autres, promeut à la dignité « d’individualité » tous ceux qui ont eu à lutter contre les entreprises sociales d’indéfinition de soi et qui ont eu pour cela recours à l’action militante.
La nouvelle série s’inscrit résolument dans la continuité de cette histoire scientifique et symbolique. Comme le DBMOF, le DBMOMS (1940-1968) associe des militants aux statuts très variables, ce que reflètent les notices elles-mêmes, parfois brèves, parfois développées, mais toujours extrêmement fiables. Comme le DBMOF, le nouveau Maitron résulte de la mobilisation collective de centaines de chercheurs. Il s’en distingue cependant sous deux aspects de nature différente. Il s’adapte aux évolutions de l’histoire visée en devenant dictionnaire du mouvement ouvrier/mouvement social Il associe à la version papier une version CD-Rom beaucoup plus développée qui contient les notices imprimées.
En devenant Dictionnaire du Mouvement social, le nouveau Maitron adapte sa visée aux évolutions mêmes des mobilisations qui caractérisent la période 1940-1968. Cette période voit bien évidemment des luttes ouvrières notables,jusqu’au plus grand mouvement de grèves de l’histoire de France en Mai-Juin 68. C’est l’époque de la grande influence du mouvement communiste et, sur le plan idéologique, du marxisme, qui irrigue nombre de secteurs de la connaissance. C’est aussi une époque relativement faste pour le mouvement syndical, même s’il est, en France, divisé. Le nouveau Dictionnaire fait toute sa place à cette histoire comme l’attestent les excellentes notices consacrées à des intellectuels marxistes comme Althusser, Axelos, Agulhon, Jean Baby ou André Barjonnet, à des dirigeants communistes comme René Andrieu, Robert Ballanger, Paul Balmigère, Virgile Barel, ou encore à de nombreux dirigeants syndicaux appartenant à la CGT, la CGT-FO, la CFTC, la CFDT ou la FEN pour l’essentiel.
Mais cette période se caractérise aussi par la diversification des fronts de lutte, depuis la Résistance jusqu’aux luttes étudiantes en passant par les combats féministes, les luttes anticolonialistes, les actions d’aide au tiers-monde, etc. On ne peut donner ici que quelques aperçus de la richesse du nouveau Maitron. On retiendra les notices consacrées à Lucie Aubrac et à Raymond Aubrac, dont les trajectoires conduisent de la Résistance à de multiples formes d’engagement qui font signe aux formes les plus actuelles d’actions dans les ONG, l’altermondialisme, les luttes pour les droits de l’homme ou les luttes pour la mémoire de ce que fut l’action des Résistants. Celles aussi d’Henri Alleg ou de Maurice Audin à cause de l’importance, pour la période, de la guerre d’Algérie. Celles de Collette Audry, Marcelle Auclair ou de Simone de Beauvoir pour le féminisme. Celles enfin de Roger Barralis ou de Luc Barret, militants et dirigeants de l’UNEF et du PSU. De notice en notice, émergent progressivement un ensemble d’acteurs dont les trajectories biographiques, souvent complexes, dessinent peu à peu la carte des luttes contre les différentes formes de domination sociale tout en en révélant à la fois les intersections et les parallélismes.
Le nouveau maitron se distingue aussi par sa dualité formelle : édition papier et édition informatique incomparablement plus développée. Cette solution n’est pas seulement technique : elle vise la coexistence de l’imprimé et de l’informatique et appelle par conséquent à des usages variés. Sur le plan mémoriel en premier lieu. Le développement des luttes et des organisations, la multiplication des sources (en particulier l’apport inestimable des sources orales) permettent aujourd’hui de connaître un si grand nombre d’acteurs qu’il était indispensable d’adjoindre à l’imprimé les ressources que procure le CD-Rom. Sur le plan de la recherche scientifique en second lieu. La version informatique offre de multiples possibilités grâce à des moteurs de recherche permettant de regrouper les notices qui concernent un même individu, une même période, un même enjeu, une même organisation. Au-delà, l’informatisation conditionne et rend possible les biographies collectives qui prendront place dans les recherches qui croisent les acteurs recensés, d’où l’utilité d’un réservoir de notices aussi important. Entreprise de longue durée, le Dictionnaire a évolué au fur et à mesure que se modifiait le contexte historiographique et politique. Sa dimension militante est aujourd’hui moins revendiquée que son caractère scientifique, les auteurs de notices se sont eux-mêmes professionnalisés et l’instituteur-auteur tend à céder la place aux universitaires et chercheurs. Émanant de la communauté des historiens, cette entreprise collective réalise une heureuse, et au fond assez rare, rencontre entre des logiques qui font de l’histoire une discipline « au bord de la falaise », celle de l’autonomie des chercheurs, celle des usages sociaux de leurs travaux. ●