2006
Nouvelle Fondation
Analyse : 1905, année charnière
La passion de la modernité
Roger Martelli
Roger Martelli, historien. Derniers ouvrages parus : Le communisme, un bon parti, La Dispute, 2003 et Le Communisme, Les Essentiels, Milan, 2005.
La France aime les anniversaires. Ils prennent plus d’éclat encore quand la situation est incertaine, quand les collectivités humaines s’interrogent sur leur avenir. Alors, plus que jamais, le désir est immense de chercher dans le passé la mémoire ’avenir. L’année 1905 n’a pas manqué de se ter à cet exercice. En tout cas à gauche…
Que se passe-t-il cette année-là? C’est l’année de la de réunification socialiste en France et de la création de la SFIO, ont dit les communistes et les socialistes, qui en sont tous issus. C’est l’année de la loi de séparation de l’Église et de l’État, ont rappelé les laïcs et les républicains. Guesde, Jaurès, Vaillant, Briand, Combes… Certains ont évoqué avec nostalgie le temps où le mouvement ouvrier avait une grande organisation politique, où la République savait ce qu’elle était et où elle allait. La parenthèse soviétique refermée, le motif de la séparation des communistes et des socialistes effacé, on aurait pu rêver, de-ci de-là, à la simplification qui mettrait enfin, face à face, un grand parti de la droite et un grand parti de la gauche. Et, du côté « républicain », les voix n’ont pas manqué pour appeler 1905 à la rescousse, afin de renouer avec le vieux principe de la « concentration républicaine » contre tous les ennemis de la République et de la laïcité. Les prêtres hier, les imams aujourd’hui… Sur 1905, il s’est écrit et dit beaucoup de choses. Comme toujours, il y en eut de pertinentes, d’autres plus hasardeuses. Il en est résulté, surtout, un constat de prudence : si 1905 fut une année cruciale, fondatrice par bien des aspects, elle cristallisa les questions d’une époque révolue. Les nôtres se posent sur un tout autre registre…
Une année décisive. Année spectaculaire, et pas seulement pour la gauche française, ou pour la scène politique en général, 1905 a vu la formulation par Einstein de sa théorie de la relativité restreinte et l’installation des principales « majors » du cinéma américain. Cette année-là, encore, la population arménienne est victime d’un terrible génocide, la crise franco-allemande au Maroc annonce la conflagration future et la première révolution russe « invente » la forme politique des « soviets ». Sans compter, les Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud, le Salon d’automne qui consacre le fauvisme avec Matisse, Rouault et Derain… et la première grande bande dessinée aux USA, Little Nemo de Winsor McKay.
Mais, tout bien considéré, 1905 n’est qu’un moment dans une chaîne plus large. Glanons ainsi quelques dates dans la décennie 1900-1910. On y trouvera, pêle-mêle : les grandes découvertes de la radioactivité, la naissance du Parti radical en France, celle du Labour Party en Angleterre, l’amorce de la révolution chinoise et la création du mouvement « Jeune-Turc » dans l’Empire ottoman. Ces dix années voient aussi les débuts de l’aviation, l’expansion du cinéma, la création de l’entreprise Ford et de la Shell aux États-Unis, la naissance de la génétique et l’essor du cubisme. Einstein, Freud, Picasso et Lénine fourbissent les instruments qui les mettront sous les feux de la rampe dans les décennies suivantes. En bref, si la Première Guerre mondiale a ouvert le « court XXe siècle » (Eric Hobsbawm), la décennie 1900-1910 en a installé les fondations. L’Europe début de siècle est à la recherche de nouveau. Dans les décennies qui précèdent, elle a connu le triomphe du capitalisme, deux révolutions industrielles successives. Elle est à la tête d’un formidable empire colonial. Elle est en train de basculer, définitivement, d’une société à une autre. Bien sûr, l’ancien ordre social n’entend pas se laisser faire. « Jusqu’en 1914, le “cadre d’acier” des sociétés politiques de l’Europe est resté éminemment féodal et nobiliaire », écrit l’historien Arno Mayer qui, un brin provocateur, intitule son livre sur l’Europe de 1848 à 1914 La Persistance de l’Ancien Régime. Il n’a pas tort. Les structures agraires résistent sur le Vieux Continent. La population urbaine a certes rattrapé celle des ruraux, en Angleterre dès le milieu du XIXe siècle. Mais ce n’est pas le cas partout. En France, il faudra attendre le début des années 30 du siècle suivant pour qu’il en soit ainsi. Et que dire des vastes espaces de l’Europe centrale et orientale! Ajoutons au substrat social la dynamique culturelle et politique qui ne joue pas si facilement en faveur de la modernité. Car l’accouchement de la société nouvelle de l’industrie ne se fait pas sans douleur. Les vieilles aristocraties, de fait, utilisent les angoisses que nourrit le souvenir du siècle des révolutions, ouvert dans la France de 1789 et refermé dans les flots de sang qui noient l’expérience de la Commune de Paris en 1871. La peur des possédants, comme c’est souvent le cas, nourrit la tentation de recourir aux vieilles méthodes de l’ordre moral et de la religion et, périodiquement, le spectre semble resurgir de l’alliance du trône, du sabre et de l’autel. Cela suffit, dans la foulée de l’affaire Dreyfus, pour que la République et l’anticléricalisme fassent bon ménage. Face au vieux monde qui résiste, farouchement, de Saint-Pétersbourg et de Vienne jusqu’à Paris, il semble que le temps soit à l’union sans exclusive des héritiers des Lumières. Socialisme, radicalisme, républicanisme : est-il encore temps de chercher des distinctions chez les enfants de la Raison, alors que le « fanatisme » et la morgue aristocratique dominent encore la scène publique ? Tout compte fait, la République française est encore bien isolée, dans un continent où s’imposent toujours une majorité de monarchies, dont les titulaires sont plus ou moins cousins et dont les dignitaires paradent en uniformes chamarrés. La loi française de « séparation », en 1905, se nourrit de cette conjoncture, qui n’est pas seulement française. Mais quelles que soient les résistances des sociétés d’hier, il devient de plus en plus évident qu’elles ne peuvent pas grand-chose face au déferlement de l’ordre industriel et urbain. Le cadre ancien était celui des ordres et des castes : quand le siècle bascule, il consacre le triomphe des classes et des masses. Malgré ses échecs sanglants, de 1848 à 1871, le mouvement ouvrier est en train de prendre le relais de l’antique contestation paysanne. Partout, dans l’Europe occidentale tout au moins, les grandes émeutes populaires ont disparu, mais l’essor continu des effectifs ouvriers et la lente généralisation de la démocratie représentative sont en train de relancer la donne. Le suffrage universel ne va-t-il pas produire ce que les barricades n’avaient pu obtenir jusque-là ? Ce suffrage « universel » - mais strictement masculin - s’impose peu à peu, érodant l’hégémonie traditionnelle des notables et de la terre. Il est vrai que cette universalité reste encore largement un vœu pieux, même pour les individus de sexe masculin. Le suffrage universel masculin existe en France depuis 1848, en Grande-Bretagne depuis 1867, au Danemark depuis 1866 et dans le jeune Reich allemand depuis 1872. Il vient à peine de s’imposer en Espagne (1890), en Belgique (1893) et en Norvège (1898). Mais il n’est complet ni en Allemagne (cela dépend des Lander), ni en Belgique, ni aux Pays-Bas, et même pas en France (les militaires ne sont pas électeurs et… les domestiques ne sont pas éligibles). L’Empire austro-hongrois n’en bénéficie pas, même si l’on évoque le suffrage universel pour la Hongrie en 1904.
Pourtant l’idée et la pratique de la citoyenneté et de la «juste » représentation commencent à se répandre ou à devenir des exigences. En quelque trois décennies, le système des partis politiques modernes s’est installé. Le départ est donné par l’Allemagne avec l’Allgemeiner DeutscherArbeitverein de Ferdinand Lassalle en 1863, qui sera poursuivi jusqu’à l’affirmation du Parti social-démocrate en 1891. L’équivalent danois apparaît en 1871. L’accélération se fait à la charnière des deux siècles. Elle se fait d’abord à gauche, dans le mouvement ouvrier de la Seconde Internationale. Rien d’étonnant à cela. Les classes populaires ont besoin d’unir leurs forces et de s’appuyer sur les couches moyennes instruites pour compter politiquement. Elles ont donc besoin de structures politiques simples, de partis en un mot, alors que les classes dominantes ont l’impression alors qu’elles peuvent encore se contenter des réseaux classiques de la sociabilité notabiliaire. L’organisation Émancipation du travail, du marxiste russe Gueorgui V Plekhanov, naît en 1883, le Parti ouvrier belge en 1885, le Labour Party entre 1893 et 1906. La France n’est pas en reste, même si les choses sont parfois plus complexes qu’ailleurs dans un pays où l’esprit centraliste se méfie des « factions » et des « fractions » au nom de l’indivisibilité du peuple et de la nation. C’est entre la fin des années 1870 et l’année 1905 que se met en place la structure fondamentale de la « tradition républicaine » (celle de la IIIe République) et du système politique français dans son ensemble. Le radicalisme qui devient politiquement dominant se constitue en parti en 1901,le socialisme réunifié fait de même en 1905. Les républicains sont majoritaires depuis 1879, les lois scolaires sont entrées en vigueur en 1881-1882, la liberté d’association est complète en 1901, la laïcité est parachevée en 1905 et les gauches se sont dotées de partis… Le cycle ouvert en 1789 semble enfin achevé. C’est peut-être là que gît le lièvre… Car quand le mouvement ouvrier se met à relever la tête, l’esprit de révolution s’est émoussé.
La synthèse jaurésienne. Bien sûr, l’échec de la Commune n’a pas été si facile à digérer et les péripéties du terrorisme anarchiste, dans les années 1892-1894, ont servi davantage à exacerber la peur des bien-pensants qu’à stimuler la combativité ouvrière. Mais en 1905, du côté des socialistes, l’heure n’est certainement pas au doute et aux hésitations. Cette année-là, un quart de siècle après la création du premier parti socialiste (« l’immortel » Congrès de Marseille, 1879), les socialistes se retrouvent dans un même parti, sous les auspices de la Seconde Internationale. Et dans cette réunification, c’est la figure rassembleuse de Jaurès qui va dominer, même si officiellement il fait partie de ceux qui ont dû se plier, pour prix de l’union socialiste, aux injonctions de l’Internationale condamnant le « ministérialisme », la participation gouvernementale des socialistes que Jaurès avait approuvée et que la majorité des socialistes avait repoussée. Jaurès, pourrait-on dire, est politiquement battu mais culturelle-ment vainqueur. Car ce qui domine alors est la conviction que le basculement de la société bourgeoise vers la société ouvrière est à terme inéluctable et, vraisemblablement, sans convulsion violente, sans ces affrontements sanglants dont le XIXe siècle avait été jalonné. En effet, avec la conjonction du suffrage universel et de la croissance irrépressible des effectifs ouvriers, la possibilité devenait concrète de réaliser enfin la synthèse de la République et de la révolution sociale. En 1905, pour tout dire, l’horizon semble bien au socialisme républicain. Un socialisme donc, qui, à l’image du parcours même de Jaurès, s’est définitivement dégagé du républicanisme « bourgeois », y compris dans sa variante radicale. Mais un socialisme républicain qui, tout en se distinguant, ne se sépare pas d’un vaste mouvement qui le déborde et que l’affaire Dreyfus a finalement installé dans sa variante la plus à gauche, celle de la République radicale. Au fond, le socialisme de ces années fondatrices cultive tranquillement la logique qui veut que le socialisme de l’égalité des conditions ne soit rien d’autre que la forme la plus cohérente et la plus avancée de l’égalité en droit fondant le pacte républicain. Le socialisme jaurésien se veut à la fois différent du républicanisme et républicanisme conséquent. Disons-le ici ouvertement : il n’y avait pas dans tout cela un doux rêve, comme le disaient alors avec virulence les anarchistes, une partie des socialistes et la plus grande part du syndicalisme naissant. Il y avait une intuition, optimiste mais pas absurde ; et il y avait le pari que le jeu des institutions républicaines conduirait de lui-même, si les socialistes s’y prêtaient avec intelligence, vers la République sociale, cette « Sociale » désirée depuis si longtemps. Le problème est que ce pari buta sur la guerre : la fraternité prolétarienne se mua en frénésie patriotique et l’émancipation ouvrière laissa partout la place aux cadences et aux contraintes draconiennes de l’industrie de guerre. Le pari était rationnel ; mais ce fut un pari perdu. En fait, la réunification de 1905 ne peut être observée que dans sa contradiction la plus épaisse : elle porta en avant le socialisme, pour en faire une force expansive, jusqu’en 1914; mais si elle fut au bout du compte vécue comme un terrible échec, c’est qu’elle contenait aussi des limites qui, au départ simples failles, devinrent des gouffres, une fois la guerre advenue. Ces limites de 1905 sont essentiellement au nombre de trois. Tout d’abord, s’il est alors d’ancrage ouvrier et révolutionnaire, le socialisme réunifié de 1905 est loin de regrouper toute la classe et, surtout, tout le courant révolutionnaire. À côté de lui existe un syndicalisme qui, à la différence de ce qui se passe dans la plupart des autres cas européens, est structurellement séparé du champ partisan. Et cette séparation n’est pas seulement fonctionnelle, comme nous la vivons aujourd’hui : le syndicalisme révolutionnaire se veut en fait, comme l’affirmera un an plus tard la célèbre Charte d’Amiens, l’organisation par excellence de l’émancipation ouvrière, le véritable « Parti du Travail » que vante le syndicaliste Émile Pouget. Madeleine Rebérioux nous disait naguère : « un autre socialisme ». Nombre de syndicalistes, nombre de jeunes ouvriers se tiennent ainsi à l’écart d’un socialisme qui leur paraît bien tiède avec le poids de ses élus, un socialisme qui ne leur paraît être que, pour reprendre l’expression de Gustave Hervé - alors ultra-gauche et bientôt ultra-nationaliste -, « une admirable machine à cotiser et à voter ». Notons, à ce propos, que Jaurès est l’un des rares à prendre la mesure de cette coupure : alors que les autres dirigeants socialistes, Guesde en tête, observent avec méfiance l’évolution syndicale, Jaurès dialogue ave la CGT, en acceptant a priori le principe de son autonomie, conscient que l’écart du syndicalisme et du socialisme est meurtrier. Lui qui est depuis toujours un défenseur acharné de l’action parlementaire sait et dit que cette action sans la lutte ouvrière est une impasse, un engluement du socialisme.
En deuxième lieu, fût-ce de façon limitée et chaotique, la société du premier XXe siècle est en train de changer avec le double essor de l’industrie mécanicienne et des périphéries urbaines. De la sorte, le monde du travail est en train de se modifier, changeant du même coup les contours et le cœur de la classe ouvrière elle-même. Or, ni le socialisme de métiers - dont restent imprégnés les dirigeants socialistes - ni le socialisme républicain ne sont à même de percevoir ces évolutions et, a fortiori, d’en traiter les attentes. Pour une part, cela continuera après la guerre. Ce qui fit la force du communisme des années 1930-1950 fut, par le biais d’une pratique municipale inventive et d’un syndicalisme combatif, de s’ancrer dans une certaine modernité industrielle et urbaine que les autres forces politiques avaient du mal à intégrer. A contrario, la SFIO maintenue perdit son hégémonie à gauche pour n’avoir pas su garder le contact avec la réalité ouvrière du moment. Enfin - et là nous touchons à une limite qui est celle de l’Internationale tout entière - le socialisme ne mesure pas toutes les dimensions du passage du capitalisme classique à ce que Lénine et Hilferding appellent l’impérialisme. Il ne mesure pas ce que ce passage contient de violence accumulée d’une part - même si Jaurès se plaît à fustiger sans cesse cette guerre que le capitalisme porte avec lui « comme la nuée dormante porte l’orage » -, de dilution des liens anciens d’autre part et, enfin, ce qu’il recèle de potentialité critique en élargissant le champ de l’exploitation à des sociétés et à des territoires - le monde des dominés - qui restaient jusqu’alors à l’écart de son espace. Par là, en se concentrant sur la seule Europe et en se laissant aller au seul optimisme mathématique de la majorité électorale ouvrière, le socialisme européen étouffe sa fonction critique et finit par se contenter d’accompagner plus ou moins patiemment le système, en attendant que le fruit mûr tombe presque de lui-même. Telle est donc la force et la limite du socialisme de 1905. Cette année-là, on a l’impression que le mouvement ouvrier pouvait se réunifier sous la houlette de la tradition révolutionnaire, celle que Jaurès cultive avec tant de talent, en historien et en socialiste. Quand Jaurès parle « d’évolution révolutionnaire », il ne tente pas une voie médiane entre réforme et révolution. Il est tout entier du côté de la révolution, mais d’une révolution qui, comme l’espérait Engels quelques années plus tôt, ferait l’économie des affrontements violents si souvent transformés en solos funèbres. C’est un esprit révolutionnaire optimiste qui l’anime, quelque chose comme une espérance. Or cette espérance ne résistera pas au choc terrible de 1914. Au lendemain de la guerre, les socialistes devront reconsidérer leurs choix. En 1920,la majorité d’entre eux ne peut plus croire au modèle dominant d’avant 1914, celui de la social-démocratie allemande. Cette majorité va chercher des réponses du côté de Moscou; la minorité se repliera, elle, sur le modèle de Londres. Modèle contre modèle… L’Internationale au début du XXe siècle pense rassembler dans un même ensemble tous les courants du mouvement ouvrier; la Grande Guerre cristallise à nouveau la distinction, jusqu’à la rupture violente de la vieille maison.
A la recherche du nouveau. Peut-on faire du neuf sans r évolution? Au tout début du XXe siècle, avant que l’absurdité des massacres de masse n’envahisse l’horizon en 1914, on est largement porté à le croire. Le doute a certes commencé de s’installer, sur les vertus de la raison scientifique et de la technologie, et pas seulement parmi les admirateurs invétérés de l’Ancien Régime. Nietzsche a déjà imposé sa marque, si contradictoire… Mais la tendance dominante est à l’optimisme, à l’image de ces instituteurs républicains, militants et positivistes, dont les lois scolaires ont fait les « hussards de la République » et qui sont persuadés que la conjugaison de la science et de l’idéal des Lumières va ouvrir une ère de prospérité et de progrès ininterrompus. Éblouis par la puissance de la grande industrie mécanicienne, les hommes de ce temps imaginent qu’ils sont en train d’ouvrir une ère nouvelle. L’État-nation, qu’exaltent à la fois les nationalistes et les républicains, a pris la relève des vieilles solidarités familiales et rurales, celles de la paroisse ou du « pays ». Les « communautés imaginées » - pour reprendre l’expression pertinente du sociologue Benedict Anderson - ne sont plus ni celles des principautés trop réduites, ni celles des empires trop vastes et sur le déclin. La nation devient le grand cristallisateur des engagements collectifs, le principal rival non seulement des idéologies transnationales classiques (celle des Églises notamment) mais encore des idéologies plus modernes, et notamment celles du mouvement ouvrier. Quant aux femmes, maintenues dans une situation de subordination pesante, elles amorcent, notamment dans les classes moyennes et bourgeoises, un mouvement d’émancipation qui touche tous les aspects de la vie, de la culture à la sexualité. La sensualité féminine devient en elle-même l’objet de l’attention des peintres, comme le montrent les tableaux du Viennois Gustav Klimt. Emma Bovary, si près et pourtant déjà si loin… L’époque est ainsi à la floraison du « nouveau ». L’armée citoyenne dont rêve Jaurès se veut « nouvelle », la féminité s’incarne dans la « nouvelle femme » et l’art lui-même se fait « Art nouveau ». Le début du siècle est dans la continuité de la « modernité » que les années 1880 ont inventée et qui s’est répandue depuis. La technologie fait son irruption jusque dans la vie quotidienne, la « fée électricité » illumine les villes, l’architecture urbaine s’épure en même temps que se diffusent les nouveaux matériaux. L’essor de la presse populaire, le service militaire obligatoire, l’attraction coloniale et… le timbre-poste désenclavent les campagnes et l’ouvrent au vertige des horizons lointains. Le cinéma ne met qu’une poignée d’années à devenir un art de masse et un formidable business. Dans la science, l’urbanisme, la politique, la peinture, tous les schémas organisateurs qui vont marquer le XXe siècle se mettent en place au cours cette décennie féconde. Ils se mettent en place, mais ils sont loin de se généraliser. Car il ne suffit pas de proclamer l’exigence du neuf pour qu’il advienne vraiment. Il suffit d’observer l’Art nouveau… En quelques années, il a envahi l’espace culturel des sociétés européennes, gagnant à la fois les couches moyennes et les élites bourgeoises. Expansif, sûr de lui, efficace, créatif, il déborde les espaces traditionnels de la création culturelle, envahit l’espace public par l’affiche ou par les réalisations de l’architecture urbaine. Mais il en est de lui, hier, comme du design aujourd’hui : il touche à la modernité, mais n’en exprime souvent que l’écume. Résultat : à la veille de la guerre, il n’a déjà plus le vent en poupe. Trop enclin au compromis entre classicisme du fond et modernité de la forme. Trop mièvre, trop ornemental, trop bourgeois en fin de compte. De l’Art nouveau, il nous reste donc quelques pépites : Debussy, Klimt, Gallé, Guimard. En fait, la modernité « vraie » se cherche ailleurs, dans les arts populaires comme le cinéma, ou chez des créateurs, alors à la marge. Einstein, Lénine, Freud, Picasso, Loos : c’est après le cataclysme de la Grande Guerre, quand il faudra tout reconstruire, qu’ils deviendront des repères universels.
Là est sans doute le constat majeur : si la première décennie du siècle a cherché passionnément à bâtir le cadre intellectuel et sensible de la modernité, ce n’est pas elle qui a fondé le siècle nouveau. La guerre en sera le prélude véritable, avec la « brutalisation » - la propension à la violence publique - qui en est résultée, un peu partout. Le « surhomme » de Nietzsche était pacifique ; sa perversion nazie en fera une brute guerrière. Pourquoi tous les possibles ne se déployèrent-ils pas alors, pour faire du monde de l’industrie triomphante celui d’une humanité apaisée ? Peut-être parce que, à cause de l’échec des révolutions du XIXe siècle, le siècle naissant avait fini par oublier que la science, la technologie, le progrès n’ont pas de sens en-dehors des rapports sociaux qui les encadrent, des visées humaines qui les fondent, des acteurs sociaux qui les contrôlent. Dans l’ivresse des novations, on oublia quelque peu que si les villes devenaient plus prospères, le mal-vivre s’installait sur leur pourtour. On oublia que si le « centre » constitué par l’Europe occidentale était dynamique, sa « périphérie » - la Russie, la Turquie, la Chine - restait déchirée et fragile. Sans compter la poudrière que représentait un monde colonial superbement ignoré. Pour un Jaurès qui sent, de toutes ses fibres, la pesanteur du joug colonial et les perversions qu’elle nourrit chez les dominants, pour un Lénine qui comprend que la fierté coloniale est l’os accordé au monde ouvrier pour qu’il renonce à son émancipation, pour ces quelques-uns combien de socialistes se sont laissé bercer par l’idée trompeuse que la colonisation apporterait à terme la libération des peuples dominés. Il fallut la guerre, puis la révolution russe d’Octobre, pour rappeler que le monde de la modernité n’était pas à l’écart des conflits de puissances et de classes et que, peut-être, la question de l’ordre social, de sa reproduction ou de sa subversion n’était pas devenue secondaire… Pour que cette question ait été collectivement traitée, encore eût-il fallu que suffisamment de forces convergent afin de l’imposer. Or, la décennie 1900 présente une originalité. Depuis les années 1880, la mode est aux « avant-gardes ». Mais si l’on en trouve dans tous les domaines, leur jonction ne se fait pas. Au XVIIIe siècle, les Lumières avaient permis la convergence des innovations scientifiques, technologiques, culturelles, politiques. L’Encyclopédie avait symbolisé cette fusion. Les classes dominantes de l’époque ne s’y étaient pas trompées : c’est la faute à Voltaire, diront les émigrés de Coblence ; la révolution est le résultat du grand complot des loges maçonniques, expliquera l’abbé Barruel.
Or rien de semblable ne s’observe un siècle et demi plus tard. Des liens existent, certes : la déconstruction du réel qu’opère la science imprègne la musique moderne, affecte le regard des peintres, s’essaie dans l’impressionnisme, s’épanouit dans le cubisme, plus tard dans le constructivisme. Mais les avant-gardes, culturelles et politiques, ne se rejoignent pas. Comme si les militants révolutionnaires, en général, se méfiaient des créateurs petits-bourgeois et excentriques et préféraient l’accès, pour les masses, à la culture classique ou plutôt à la culture « conforme ». Comme si les créateurs, en sens inverse, peinaient à voir, dans le mouvement ouvrier de la IIe Internationale, le ferment réel d’un monde nouveau, où la liberté absolue de la personne et l’émancipation collective iraient de pair.
Pas de leçons, mais des exemples à méditer. Que pouvons-nous retenir de cette époque ? Tout ce qui s’est alors construit est aujourd’hui contesté. Les partis politiques restent nécessaires à la politisation démocratique, mais quelque chose dans leur façon d’être et de faire n’est plus dans l’air du temps. La laïcité est toujours un horizon, mais ses formes demandent à être repensées. Rien ne peut se reproduire à l’identique. La révolution? Oui, mais pas comme on l’a longtemps imaginée et pratiquée. La République ? Oui, mais sans son étatisme et sa confusion de l’égalité et de la similarité. La science ? Sans nul doute, mais débarrassée de ses oripeaux « scientistes », de la croyance naïve en sa toute-puissance. Tout peut continuer. Mais autant dire : tout doit se transformer, et jusqu’à la racine. Un siècle plus tard, la modernité est à nouveau sur la sellette. Le langage du monde actuel peine à se formaliser. Les mots anciens servent encore, mais s’essoufflent quand leur grammaire ne sait pas se renouveler.
Et, comme en 1905, il ne suffit pas de se dire « moderne » ou de vaticiner sur le « nouveau ». Il est des modernités frelatées - par exemple celle du « postmodernisme » - qui ne font qu’accompagner les révolutions conservatrices.
Nous n’avons besoin ni de répétition ni d’adaptation, dans ce monde redevenu incertain. Nous avons plutôt besoin d’ambition, donc d’intelligence critique et de volonté de subversion. Et, là encore, il ne suffira pas de juxtaposer les intelligences et les désirs de transformation. Il faudra bien plutôt apprendre à les conjuguer, sans les simplifier mais sans les séparer. Au total, le début du XXe siècle n’a pas su vraiment faire du commun. La première grande expérience commune fut donc celle des tranchées. Il est grand temps de se sortir de cette matrice, avant que la « guerre des civilisations » dans laquelle certains voudraient nous engluer ne ferme les portes du partage universel que la fin de la guerre froide aurait dû nous ouvrir. Il n’y a sans doute jamais eu de « leçons » de l’histoire. L’histoire, à certains égards, ne nous apprend rien sur le présent. Tout est en effet à la fois trop semblable et pourtant radicalement différent. Le capitalisme est toujours là, mais financiarisé et mondialisé, plus proche à certains égards de l’épure du Manifeste de 1848 que le capitalisme que connaissait Jaurès. La société est plus urbanisée, plus industrialisée à l’échelle mondiale, mais une industrie débordée par la croissance des services et de la sphère informationnelle. Quant à la démocratie, elle est à la fois potentiellement universelle et en crise profonde, au point de souvent balbutier. Ajoutons à cela, pour faire bonne mesure, que le XXe siècle a vu à la fois l’essor du capitalisme et l’échec des grandes tentatives engagées pour échapper à son cadre : échec du soviétisme, échec du premier tiers-mondisme. Quelle conséquence tirerons-nous de tout cela? Qu’il est temps de se débarrasser de ce qui restait au socialisme de la vieille utopie? Qu’il est temps de renoncer aux grands rêves qui nous pousseraient, illusoirement, à croire que l’on peut, demain, abattre enfin les citadelles du capital? Qu’il faut, pour tirer les leçons du passé, admettre qu’il n’y a pas d’autre voie raisonnable, efficace et au bout du compte morale, que de se glisser dans la texture de l’économie actuelle pour en accompagner les mérites et pour en corriger les excès par les vertus de la règle et de la loi? Le début du XXe siècle rêvait encore à une modernité produite par le grand nettoyage du monde ancien et par la glorification sans limite du nouveau. Le XXIe siècle, nous dit-on souvent, doit renoncer aux grands récits… Rien n’est moins évident. Parce que si la fin du XXe siècle a été signifiée par l’effondrement du soviétisme, l’échec ultime du grand mythe, à la charnière des années 80 et 90, s’est entremêlé avec l’échec de la grande tentation social-démocrate de l’État providence. Parce que, surtout, nous vivons une de ces périodes étonnantes où, tout à la fois, le capitalisme mondialisé semble triompher et montre que le développement humain - le « développement humain » et non pas la croissance - est de moins en moins pensable dans les cadres du système lui-même. Cela ne signifie pas que nulle amélioration n’est plus envisageable à l’intérieur dudit système, mais que, si l’on veut améliorer les choses, même modestement, il faut bien le faire à partir d’une contestation radicale de ce qui est au cœur de l’accumulation contemporaine du capital financier. Au fond, le réalisme, peut-être, est en train de changer de camp : il est du côté de ceux qui font consciemment le pari du développement des capacités humaines, plutôt que de ceux qui pratiquent la religion du CAC 40 et des fonds de pension… Et, de fait, un tel parti pris critique, contestant en leur fond les choix du capital, est au cœur de ce vaste mouvement que l’on appelle social et/ou altermondialiste et que rassemble ce beau slogan : « Le monde n’est pas une marchandise. »
Nous voilà, finalement, revenus à notre point de départ. Le socialisme international s’est alors fixé pour objectif de réunir la famille des socialistes sous le drapeau d’un certain marxisme, tout au moins d’un marxisme revendiqué. Ce faisant, il a ouvert un possible et installé le mouvement ouvrier au cœur de la démocratie politique et non pas à ses marges. Mais il a laissé de côté une part non négligeable de la substance critique que contenait ledit mouvement ouvrier. Aujourd’hui, nous pouvons, nous devons viser au rassemblement de la gauche, car nous savons qu’il n’y a pas de changement social possible sans majorité. Mais nous ne pouvons pas penser cette union en oubliant que, aujourd’hui comme hier, la gauche reste polarisée. Je ne dis pas : coupée en deux, mais polarisée… Pour ceux qui veulent à la fois la liberté et la justice - c’est cela, en longue durée, l’identifiant de la gauche - il n’y a que deux attitudes possibles face au monde réel du capital. Ou bien l’on pense que ce capitalisme est économiquement indépassable et qu’il faut donc, bon an mal an, s’en accommoder pour en contrôler le plus possible l’exercice. Ou bien l’on pense que, le capitalisme étant par nature n’y a pas d’autre manière d’installer durablement la justice que d’en chercher le dépassement et donc la disparition à terme. La première attitude fonde le parti pris social-démocrate ; la seconde fonde le parti pris révolutionnaire. Que les deux sensibilités au réel (qui ne se réduisent ni l’une ni l’autre à une seule formation politique) puissent et doivent, le plus souvent possible, travailler ensemble pour avancer sur le terrain de la justice et donc pour conquérir des réformes me paraît aller de soi. Je n’aime donc pas en cela la rhétorique des « deux gauches ». Inutile de dresser, entre les pôles, une nouvelle muraille de Chine ; mais il y a bien deux pôles d’agrégation. J’ajoute : à tout moment, il s’agit de savoir qui, des deux sensibilités, donne le ton général à l’ensemble du concert de gauche. Sur les deux attitudes, les jugements moraux ont peu d’intérêt. Je dis seulement que je crois à la nécessité de la seconde attitude - la révolutionnaire. Et j’ajoute que, à mes yeux, cette nécessité ne s’accommode d’aucune propension à la répétition. La révolution ne sera plus ce qu’on l’imaginait encore au début du XXe siècle. Le choix révolutionnaire ne se répète donc pas : il se décline à frais nouveau. Il a obligation d’atteindre à la force d’un projet transformateur concret; il est une visée ou un but, mais il doit aller jusqu’à la forme programme. Il se doit d’énoncer la dynamique démocratique exigeante sans laquelle le projet n’est qu’une épure vague. Il doit imaginer les configurations d’alliance et les formes politiques qui accompagneront le tout. Pour tout dire, je ne vois pas d’autre choix communiste - c’est en tout cas le mot que je retiens -possible que celui d’un communisme postjaurésien et postbolchevique (et je ne dis pas ici : antibolchevique ou antijaurésien). Mais ce choix sera communiste : « post », disais-je, mais qui, en étant « après », prolonge sans le répéter quelque chose du passé. Sans doute, ce faisant, on est plus près de « l’évolution révolutionnaire » de Jean Jaurès que du « ministérialisme » d’Alexandre Millerand ou du marxisme intransigeant de Jules Guesde. Mais ce choix de Jaurès - de son esprit bien sûr, et non de sa lettre -, au bout du compte, n’est pas plus déraisonnable que celui d’un socialisme qui ne sait plus très bien, lui-même, si son horizon est celui de Jaurès, d’Olof Palme ou de Tony Blair. ●