2006
Nouvelle Fondation
Culture : À propos de la gravure
Albrecht Dürer : Charnière
Jean-Pierre Jouffroy
Peintre, graveur, sculpteur, historien. Jean-Pierre Jouffroy a été lauréat de la Société des amis du musée d’Art moderne en 1957 et de l’Académie française en 1973. Dernières publications : Anthropométrie, Le Temps des Cerises, essai, 2000; La Mesure de Nicolas de Staël, Ides et Calendes, monographie, Beaux Livres 2000.
Albrecht Dürer est né dans un lieu charnière de l’Europe, à une époque charnière de la Renaissance, en 1471. Nuremberg, à mi-distance des Flandres et de l’Italie du Nord, figure comme un de passage de l’invention de la peinture à le de la perspective. Charnière du XIe au XVIe siècle, c’est le lieu et le temps du passage du gothique à l’humanisme, de l’universalisme revendiqué par l’Église à la Réforme, du début de la monétarisation du commerce et de l’économie dont on retrouve les échos dans le récit par Dürer de son voyage aux Pays-Bas : abondantes notations de ses comptes numérisés, supplique à Érasme en apprenant la fausse nouvelle de l’arrestation de Luther.
Dürer est un des intellectuels les plus accomplis de l’époque non seulement comme peintre et, comme chacun le sait, comme le graveur qu’il fut avec tant de profusion - cette production imprimée assurait des revenus supérieurs à ceux provenant de la vente de tableaux -, mais aussi comme penseur avec ses deux traités des proportions de la nature et des proportions du corps humain. Cette fascination pour la question des proportions est typique des préoccupations de la période. L’humanisme est convaincu qu’à tout mesurer, tout comparer dans l’ordre des mesures, à force d’arpenter la planète, on se rendra maître des forces qui se conjuguent. D’où la recherche des solutions mathématiques les plus élégantes parce que les plus simples. Ptolémée ou ses émules sont-ils obligés de compliquer sans fin leur système en multipliant les cercles référents pour trouver l’adéquation avec l’observation du mouvement des planètes ? Copernic invente plus clair et « plus beau » comme il l’écrit dans sa préface au De Revolutionibus. L’Europe de la Renaissance ne s’étend pas seulement du nord au sud, aussi à l’est. Copernic est tout en même temps théoricien de l’astronomie et théoricien de la monnaie.
L’Apocalypse, suite de quatorze gravures publiées en Allemagne en 1498 - dont la planche fameuse des quatre cavaliers qui s’intercale dans ce numéro - révèle beaucoup de particularités remarquables.
D’abord, toutes les épreuves des gravures figurent en pleine page au recto des feuilles imprimées, le texte intégral au verso, ce qui permet de lire la suite des estampes de façon autonome. Si le drapé, si souvent anguleux dans cette suite, révèle l’influence encore forte du gothique du Nord, la nature des personnages mis en scène est, elle, absolument moderne, comme si Dürer intuitivement préfigurait la « guerre des paysans ». Les quatre cavaliers ravagent toute la société du roi aux manants. Le bois dont se chauffe la création de l’art de Dürer, c’est la société de son temps, même s’il est sans illusion sur l’effet que sa gravure peut exercer sur le destin du peuple. S’il y a du grain à moudre, pour l’art et par l’art, c’est celui de ses contemporains. Les amitiés de Dürer sont les garants de son universalité : sans parler de Martin Luther et de Melanchthon, il cultiva une profonde sympathie avec Raphaël qui affirmait sur les murs de son atelier les principales estampes de l’artiste allemand. Les deux hommes ont échangé leurs portraits.
Quant à Dürer, on sait ce qu’il pensait de lui-même, avec un orgueil qui range la fausse modestie au magasin des accessoires : « Dieu parfois donne en abondance à un artiste la faculté d’apprendre et l’entendement pour faire quelque chose de bien, de telle sorte qu’on n’en retrouverait pas de semblable à son époque, ni peut être durant longtemps avant lui, et qu’après lui un autre ne viendra pas de sitôt. » (Traité des proportions, 1528).
J’ai évidemment appliqué à Pablo Picasso cette sentence dans un autre écrit. ●