Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.2916374027
176 pages

p. 136 à 137
doi: en cours

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Monde : Les conditions de la paix au Proche-Orient

n° 2 2006/2

2006 Nouvelle Fondation Monde : Les conditions de la paix au Proche-Orient

Participation des peuples et démocratisation

Daphna Sharfman Directrice du département Sciences politiques et communication à l’université occidentale de Galilée en Israël.
Au lendemain des récentes élections israéliennes [1] il est plus que jamais évident qu’une majorité d’Israéliens souhaitent la paix, quitte à soutenir une solution unilatérale au conflit. Cette vision s’est renforcée après l’établissement d’un gouvernement palestinien du Hamas. Le soutien général au retrait unilatéral de Gaza a démontré, à mon avis, un sentiment croissant de désillusion et de fatigue, y compris parmi le peuple de gauche. La cause de cette lassitude est probablement due aux événements de ces quatre dernières années qui font douter les Israéliens de pouvoir obtenir la paix par la négociation, même si elle inclut la restitution des terres et l’abandon des colonies.
Aujourd’hui, l’idée grandit dans le pays qu’Israël sera mieux servi en agissant lui-même pour protéger ses intérêts. Ainsi, l’évacuation de Gaza et la construction du « mur de sécurité » à l’ouest illustrent une volonté unilatérale de fixer les frontières futures du pays. Les conséquences, admises, de cette approche sont des relations a minima avec les Palestiniens, des frontières strictes et une séparation nette. Aujourd’hui, alors que les colonies sont abandonnées, les Israéliens remettent en cause la pertinence de la formule historique « la terre contre la paix ». Nous, à la gauche du paysage politique israélien, sommes minoritaires mais nous continuons à nous battre pour garder vivante l’option d’une résolution du conflit par un accord mutuel entre deux États associés pour un futur de non-violence et de coopération.
La recherche conduite par Shira Herzog et Avivit Haï sur le programme People-to-People des accords d’Oslo, publiée l’année dernière sous le titre The Power of Possibility :The Role of People-to-People Programs in the Current Israeli-Palestinian Reality, montre que le cadre coopératif les « yeux dans les yeux » d’Oslo reflétant la vision de deux États souverains aux frontières ouvertes et aux relations cordiales a été remplacé par un discours unilatéral de séparation et de méfiance qui renvoie « dos à dos ». La distance qui sépare les souhaits et espoirs respectifs des dirigeants israéliens et palestiniens est telle qu’elle complique vraiment les efforts nécessaires pour combler le fossé entre les deux sociétés et mettre en Ĺ“uvre le programme People-to-People.
L’idée est d’évidence : des relations constantes entre les Israéliens et les Palestiniens sont cruciales. L’espace partagé entre les Israéliens et les Palestiniens est tout simplement trop petit et leur interdépendance trop grande pour que leur sécurité soit assurée derrière des murs réels ou virtuels. Avec le temps, l’hostilité et la violence ne peuvent être contrées qu’en brisant les barrières que les humains dressent entre eux, mais le contexte est critique. Le programme People-to-People ne peut exister de façon isolée, et son potentiel est déterminé par un contexte historique, politique, et social.
People-to-people n’a pas reçu la chance d’être un outil efficace pour la résolution du conflit israélo-palestinien. Pendant les accords d’Oslo en 1993-2000, les dirigeants locaux et internationaux n’ont accordé que peu d’attention aux questions importantes de l’engagement et du soutien citoyens. Les chercheurs rappellent que les efforts de People-to-People ont alors souffert d’un processus politique inefficace qui a fait semblant de s’intéresser à ce programme, mais en a en réalité gêné le développement. Il est très clair en effet, pour ceux qui s’intéressent au processus de paix, qu’isolé, le programme People-to-People ne peut pas se substituer aux mécanismes formels de la diplomatie et des institutions pour trouver des solutions constructives, indispensables à la poursuite de l’évacuation de Gaza et de la Cisjordanie.
Dans sa « pyramide de résolution des conflits », John Paul Lederach décrit trois niveaux de société exigeant différentes formes d’interventions pour la construction de la paix. En haut, l’intervention appartient aux dirigeants politiques, militaires et religieux. Ces dirigeants sont très connus et ont habituellement « une puissance et une influence significatives, voire exclusives », mais ils sont également « bloqués » dans des positions politiques traditionnelles. Au milieu de la pyramide, l’intervention appartient aux responsables de divers secteurs de la société (université, société civile, chefs religieux, etc.). Ces acteurs sont reliés et connus par le haut de la pyramide, mais ils entretiennent également des relations avec des collèges électoraux plus larges. Ils sont, certes, moins connus et possèdent moins de puissance et d’influence que les précédents, mais ils sont souvent plus flexibles et connectés aux contre-pouvoirs des deux côtés de la ligne de conflit. À la base de la pyramide l’intervention se heurte à une réalité caractérisée par « une mentalité de survie », et se limite à une action menée le plus souvent au jour le jour. Lederach conclut que les acteurs du niveau intermédiaire sont la clé du processus, puisqu’ils établissent un lien entre le haut et la base de la pyramide.
La deuxième Intifada a constitué un coup brutal porté aux efforts de coopération des sociétés civiles. Les pacifistes des deux camps, engagés en première ligne sur le front de la coopération, ont été les premiers touchés par le retour à la violence et se sont naturellement sentis « trahis ». Tous les acteurs et organisations People-to-People ont dû, malgré les obstacles de toutes sortes, redoubler d’efforts pour respecter leur engagement.
Shira Herzog et Avivit Haï expliquent que le travail People-to-People est juste un élément parmi d’autres pour résoudre le conflit prolongé israélo-palestinien, en articulant des contacts directs entre dirigeants et responsables des deux sociétés et l’effort pour régler les problèmes concrets à la base. Mais aucune stratégie de cette sorte n’a jamais existé, même pendant les négociations israélo-palestiniennes des années 1990, et elle serait peu susceptible d’être développée en l’absence d’un cadre de négociations. Étant donné la réalité accablante de ce conflit si long, l’action People-to-People est, malheureusement, marginalisée par le « choc des mentalités » qui domine la région.
Quelles que soient les circonstances, il y a toujours eu des Israéliens et des Palestiniens engagés pour travailler ensemble, et qui ne se retrouvent pas, pour la plupart, dans la grille de lecture du conflit encore majoritaire dans les deux camps. Même s’ils ne réussissent qu’à montrer que « l’ennemi » n’est pas fait d’un seul bloc, ils auront fait un pas de géant dans la voie abrupte de la construction de paix. Par conséquent, peu importent les difficultés, People-to-People a un rôle à jouer.
Dans les circonstances actuelles, les acteurs internationaux devraient fournir une aide financière et politique significative. Cette aide ne doit pas court-circuiter les dirigeants politiques de la région, ni s’affaiblir face à la violence extrémiste, mais au contraire s’appuyer sur les actions de la société civile et des volontaires. Il faut cependant souligner ici des difficultés, seulement abordées dans cette étude et qui, nous le pressentons, continueront à bloquer le processus si nous ne les affrontons pas.
La première concerne la culture politique paternaliste de la région et l’approche oligarchique qui y caractérise toute prise de décision politique. Même les dirigeants démocratiquement élus en Israël tendent à gouverner de façon hiérarchique, limitant sévèrement la participation populaire dans les affaires politiques et internationales. Alors que jusqu’à présent la sécurité nationale et la nécessité de la protéger étaient les slogans dominants, nous commençons à ressentir des phénomènes d’indifférence, et même de lassitude, du peuple à cet égard. Nous devons insister sur le fait que le processus de paix ne peut pas réussir s’il ne s’appuie pas sur un intérêt marqué pour la paix et la coopération chez les Israéliens et les Palestiniens.
En second lieu, la société elle-même pose des problèmes. La démocratisation, l’égalité des sexes, les droits des minorités, la liberté de la presse, et une éducation fondée sur des normes laïques et progressistes représentent autant de défis à relever. Nous ne devons pas laisser l’idée du multiculturalisme masquer une approche non démocratique, opposée aux droits humains et tout particulièrement à ceux des femmes afin d’éviter de « désagréables » conflits et des désaccords. Tous ces domaines sont, à mon avis, extrêmement importants, mais sont considérés par les élites politiques israélienne et palestinienne comme des « patates chaudes » et ne sont donc pas traités sérieusement au niveau politique.
Notre rôle est donc de préciser non seulement le besoin d’une participation citoyenne dans le processus de paix, en espérant sa poursuite, mais de discuter également des raisons profondes qui lui font obstacle dans les deux sociétés et ce qui devrait être changé afin qu’il soit un succès.
Nous devrions par conséquent remettre en cause la culture politique qui impose le consensus comme une norme, et le mythe d’une démocratie opposée aux pratiques centralisatrices à courte vue et aux options limitées de la technocratie sécuritaro-militaire. C’est beaucoup plus difficile, puisque cela demande une plus grande responsabilité de la part de la société civile, mais nous devons agir pour que le processus de paix au Proche-Orient retrouve son visage humain, personnel et culturel. Pour lui donner une chance. â—Ź
 
NOTES
 
[1]Intervention au colloque « Les perspectives de paix au Proche-Orient », organisé à Paris le 19 avril 2006, par la Fondation Gabriel Péri et l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).
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