2006
Nouvelle Fondation
Monde : Le conflit israélo-palestinien
Un processus de paix en danger
Élias Sanbar
Écrivain, observateur permanent de la Palestine auprès de l’Unesco.
Quels périls menacent aujourd’hui le processus de paix
[1]? La rupture des contacts diplomatiques, l’arrêt de l’aide financière européenne et les privations de toutes sortes ont généré une situation humanitaire catastrophique à Gaza. Mais quatre dangers principaux font désormais craindre le pire.
Une stratégie d’éviction. À la différence de ce que prétend le discours dominant, le Hamas se situe à mi-chemin de la reconnaissance d’Israël. Il ne la rejette pas totalement, même s’il est loin de l’accepter. Personne en tout cas ne peut certifier qu’il ne négociera jamais. Car sa victoire électorale l’a placé dans une situation inconfortable. Désormais obligé de composer avec le réalisme d’État, il se retrouve en porte-à-faux avec les rodomontades qu’il sert depuis des années à sa base. Il ne cesse, désormais, d’émettre des messages contradictoires qui, d’une part, perpétuent le discours de fermeture mais, d’autre part, laissent entrevoir une possibilité d’évolution. Ainsi en est-il de sa lettre à Kofi Annan évoquant deux États et de la possibilité d’une trêve illimitée de trente ou quarante ans. Si ces pas en avant taisent leur nom, ils disent quand même quelque chose.
Au plan intérieur, le Hamas doit également faire face à une situation très complexe. Il éprouve de grandes difficultés à quitter sa posture de dénonciation systématique pour la gestion du pouvoir. Dans l’opposition, il pouvait sans risque agiter l’épouvantail des « 60 % de chômeurs » et en rejeter la responsabilité sur le Fatah. Maintenant qu’il est aux affaires, il doit répondre de lui-même aux attentes du peuple, qui exige du travail. En outre, il détient la majorité dans des institutions, l’Autorité nationale palestinienne et le Parlement, nées des accords d’Oslo qu’il a toujours récusés.
Cette série de paradoxes ne change cependant rien à ce qui constitue le véritable danger : que le Hamas évolue ou pas, qu’il connaisse ou non une conjoncture compliquée, il ne semble pas être la cible réelle du boycott actuel, mais son alibi. Tout se passe comme s’il s’agissait d’éliminer non pas les opposants à la négociation, mais ses partisans. Le véritable objectif tend à l’effondrement de l’Autorité palestinienne en tant que telle, et de son président, qui ne cesse de répéter sa volonté de négocier. C’est extrêmement grave.
Le rejet de l’islamisme, des Palestiniens « radicaux » et de ceux qui ne veulent pas reconnaître Israël frappera la totalité de l’édifice institutionnel palestinien. Cette stratégie le fera imploser et finira par réaliser l’affirmation mensongère rebattue depuis des années selon laquelle il n’y a pas d’interlocuteur palestinien. À qui restituer les terres, dans ces conditions? Une fois l’acteur palestinien de bonne foi éjecté du théâtre des négociations, l’unilatéralisme israélien deviendra légitime.
Un jeu biaisé. La campagne menée actuellement à l’encontre de la Palestine est lourde de conséquences. D’une part, elle prend la population en otage. La promesse indigne d’un conseiller d’Ariel Sharon (« Nous n’allons pas les affamer, nous allons les faire maigrir ») est en train de prendre corps. Et de surcroît, son impopularité est précisément la plus grande chez les adversaires du Hamas.
De plus, en arrivant au pouvoir il y a quelques années, le Likoud tenait un discours jumeau de celui du Hamas, fondé sur la même négation de l’autre partie. Le monde entier ne nous en citait pas moins la démocratie israélienne en exemple ; personne n’a même songé à couper les ponts avec le Likoud. L’opinion publique palestinienne s’est logiquement convaincue que le jeu était biaisé.
Cette politique systématique du deux poids, deux mesures, peut-être inconsciente, a finalement pour conséquence de pousser vers le Hamas ceux qui n’ont pas voté pour lui, et de contraindre tout le monde à quitter la scène des négociations.
L’écart est immense entre ce qu’on entend à longueur de journée sur la « feuille de route », et ce qu’on voit quotidiennement : colonisations, extension du mur, annexion définitive de Jérusalem, et militarisation de toute la rive orientale du Jourdain. Par ailleurs, comment une force d’occupation peut-elle se permettre d’abandonner 770 check-points pour 9 « points de passage » à l’intérieur de la Cisjordanie? Cela signifie que les cages ont été construites, qu’il n’y a même plus besoin de quadriller les routes. Le mur a rempli son office : servir la politique israélienne du fait accompli.
Avant son dévoiement, la grande qualité de la feuille de route malheureusement très vite oubliée par l’Europe, était d’émaner du Quartet (Union européenne, Russie, ONU, États-Unis). Le projet s’est progressivement conformé à la vision du président George W. Bush, et les concepteurs initiaux n’ont plus été sollicités que pour l’approuver.
Or, même si elle ne contenait pas de dispositions exceptionnelles par rapport aux accords qui l’ont précédée, la feuille de route reposait sur deux règles fondamentales : la réciprocité et la simultanéité. C’était là la grande force du projet du Quartet. Mais pendant des années, le gouvernement israélien a bloqué l’application d’Oslo et d’autres accords en exigeant que les Palestiniens s’exécutent les premiers. Le déblocage de la situation était pourtant contenu dans ces deux principes essentiels, pas dans la question du retrait ou des dispositions concernant Jérusalem, déjà présentes dans les contrats précédents. La feuille de route a donc été sciemment mise à mort.
Ce qui se passe sur le terrain est éloquent. Pendant longtemps, les pourcentages ont été utilisés à mauvais escient. Il n’était jamais précisé à quoi ils correspondaient. Aujourd’hui, par exemple, ce que l’on appelle le Jérusalem métropolitain, complètement annexé par le mur, représente 30 % de la Cisjordanie. Et toute la vallée du Jourdain a été décrétée zone militaire. Que va-t-il donc rester, et quel en sera le statut?
Je pourrais multiplier les exemples. Ils sont les manifestations de l’unilatéralisme israélien qui existe de fait. Or fixer les frontières de cette manière est extrêmement dangereux et ne fonctionnera pas. Un bémol a d’ailleurs été apporté par les récentes élections législatives qui ont modifié le jeu politique en Israël. Il n’est pas sûr que l’actuel gouvernement, qui dispose d’une majorité réelle mais pas assez forte, puisse aller aussi loin, notamment en raison de la contestation de ses propres ultras.
Un acteur iranien incontournable. Le troisième danger se situe hors de la sphère israélo-palestinienne et réside dans la situation régionale. Comme si les raisonnements étaient fractionnables, le point focal de l’évolution actuelle, Téhéran, n’est pas assez pris en compte. La querelle, qui a opposé pendant des décennies les nationalismes israélien et arabe, est en train de se muer en conflit judéo-musulman.
Les éléments arabes et israéliens locaux ne disparaissent pas, mais deviennent secondaires. L’épreuve de force, en changeant de nature, révèle l’aveuglement des Israéliens quant à leur propre avenir. Car s’ils pensent disqualifier les Palestiniens, ils agrandissent également le cercle de leurs adversaires. Comment vont-ils appréhender cette nouvelle donne? Ce contexte nécessite précisément de rompre l’isolement du Hamas.
L’Iran est en train de devenir une puissance nucléaire. Il est déjà trop tard pour des représailles, qui provoqueraient un séisme régional. Le temps des réactions est passé. D’autre part, il s’impose graduellement comme la pièce maîtresse de l’échiquier irakien. Dans les administrations créées par les autorités américaines à Bagdad, on entend parler persan. Il ne s’agit donc pas seulement d’une influence idéologique, mais aussi d’une présence physique. L’Iran deviendra à terme le principal interlocuteur et, paradoxalement, peut-être la planche de salut des États-Unis.
Dans cette configuration régionale, avec un Hezbollah tout-puissant au Liban, on ne pourra continuer longtemps à acculer le Hamas sans qu’il se tourne vers Téhéran. On assiste déjà aux prémices. À quoi sert donc ce boycott, au bout du compte ? Sans même parler des Palestiniens, les Israéliens à l’origine de cette politique sont-ils conscients de leur propre intérêt, ou bien jouent-ils la politique du pire?
L’inertie de la communauté internationale. Le quatrième danger qui pèse sur le processus de paix réside dans la démission totale des partenaires extérieurs de la Palestine. Il ne s’agit pas seulement de la France, toute la politique européenne lâche prise de façon incompréhensible.
Se couper des Palestiniens et leur causer du tort pendant un temps induit de ne plus avoir voix au chapitre par la suite. Et lorsque Jacques Chirac demande à Hosni Moubarak d’intercéder auprès du Hamas pour qu’il change de position, il ne formule qu’un vÅ“u pieux. Comment le président égyptien pourrait-il influencer le Hamas alors qu’il n’entretient aucun contact avec lui? Pour convaincre, il faut discuter.
Nous sommes entrés dans une phase où l’Europe se berce d’une illusion très étrange. Après leur opposition à la guerre en Irak, certains pensent gagner leur rédemption grâce à leur intransigeance envers les Palestiniens. Mais les États-Unis ne la leur donneront jamais, qu’elle rectifie ou non ses positions : ils ne veulent pas qu’elle occupe un quelconque rôle. Pourquoi s’aligner et s’attirer l’inimitié d’une zone frontalière? Le Proche-Orient se trouve aux portes de l’Europe, alors que les États-Unis en sont très éloignés. En cas de troubles, ils ne seront pas touchés, en tout cas pas autant qu’elle. Son suivisme, et même sa surenchère, s’avère difficilement compréhensible.
Une politique de rupture contre-productive. Au-delà du fait qu’il veuille ou non négocier, le Hamas porte une idéologie, c’est-à-dire une vision particulière du monde, de la société, de l’éducation, de la culture, du statut de la femme, etc. Je me pose une question amère. Nombreux sont les États qui, au nom de leurs principes, considèrent le Hamas infréquentable. Mais si ce dernier reconnaissait un jour Israël - ce qui peut arriver -et s’il rétablissait des relations normales avec les puissances étrangères tout en mettant en Å“uvre sa politique sociale (notamment vis-à-vis des femmes), se trouverait-il encore quelqu’un pour le boycotter? Les grands idéaux pèseraient-ils le même poids à ce moment-là? Ou bénéficierait-il d’une sorte de feu vert, une fois Israël reconnu?
Comment les laïques, dont le Fatah et toute la tradition du mouvement de libération national palestinien, pour-raient-ils accorder une quelconque crédibilité aux arguments justifiant le boycott? L’ensemble des Palestiniens est solidaire de la douleur de ceux qui vivent en Palestine. Personne n’acceptera cette souffrance imposée à un peuple simplement pour avoir voté. Et si l’on pense le faire plier en l’affamant, on se trompe. C’est au contraire le meilleur moyen d’envoyer les 57 % de Palestiniens qui n’ont pas voté pour lui vers le Hamas. Voilà les quatre menaces à la source de la très vive inquiétude partagée par de nombreux Palestiniens. Et, malgré nous - car cela signifierait que nous avons démissionné -, nous nous demandons parfois s’il n’est pas trop tard pour continuer à avancer. Nous éprouvons constamment le sentiment d’être doublés par des politiques aveugles, voire criminelles lorsqu’elles parient sur le pire, et qui sont prêtes à risquer de réaliser ce qui n’était jusque-là qu’une incongruité théorique, le choc des civilisations. â—
[1]
Intervention au colloque « Les perspectives de paix au Proche-Orient », organisé à Paris le 19 avril 2006, par la Fondation Gabriel Péri et l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Les Actes intégraux de ce colloque seront publiés en septembre prochain.