Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.2916374027
176 pages

p. 154 à 158
doi: en cours

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Histoire : L 'Espagne des année trente (1931)

n° 2 2006/2

2006 Nouvelle Fondation Histoire : L ’Espagne des année trente (1931)

Une république juste, juste une république?

Denis Fernàndez-Recatalà Écrivain, dernier ouvrage paru : Les quatre interprètes (Ismail Kadaré et Denis Fernàndez Recatalà), Stock 2003
1. 1931. Le 12 avril 1931, l’Espagne est grosse d’une république. Elle était espérée depuis longtemps, mais, en réalité, personne ne s’y attendait.
Ici ou là, à la faveur d’une insurrection, d’un mouve-ment de grève ou d’un coup de force, on la proclamait et tout rentrait dans l’ordre, après souvent des violences. La Monarchie n’est pas tendre. En dépit d un apparent dilettantisme, elle obéit à des pulsions meurtrières.
À Barcelone, par exemple, où elle fut déclarée en 1917 par un comité révolutionnaire, la répression, conduite par l’armée, provoque une centaine de morts. On traduit deux mille ouvriers devant les tribunaux militaires, ainsi que les directions du Parti socialiste ouvrier espagnol et de l’Union générale des travailleurs.
Le rêve de république avorte dans le sang.
À la fin de l’année précédente, un conseil de guerre condamne à mort deux officiers, Firmin Galàn et Garcia Hernandez, qui se sont insurgés en son nom, dans leur caserne de Jaca. Trait d’une époque réactive, effervescente, aux arts interventionnistes, Rafael Alberti leur consacre une pièce.
2. Durant le règne affolé d’Alphonse XIII, les proclamations, les promulgations, les déclarations favorables à un nouvel ordre se multiplient, en vain. Des intellectuels aux sensibilités diverses se prononcent en sa faveur. Ainsi, le 11 février 1926, date anniversaire de la fondation de la Ie République, l’Alliance républicaine est créée. Des responsables politiques en ont pris l’initiative : Manuel Azaña, avec son Action républicaine, Marcelino Domingo, chef d’un Parti républicain catalan, Alejando Lerroux, leader du Parti radical, et avec eux un vaste ensemble composé par des personnalités telles Marañon et Negrin, Miguel de Una-muno, José Giral, Antonio Machado, Vicente Blasco Ibañez Ramon Pérez de Ayala et le communiste Daniel Anguiano. À la fin juillet 1928, la CNT, lors d’un plénum clandestin, se propose de rejoindre les républicains, malgré d’immenses réserves. LUGT et les socialistes observent la même attitude. Et le mouvement s’accélère… Le 14 juillet 1929, date mémorable s’il en est, Félix Gordon Ordas, un vétérinaire léonais que l’on qualifie volontiers d’incorruptible, forge le Parti radical-socialiste. Le combat pour la république se généralise. Des groupes désignent San-chez Guerra et Miguel de Unamuno comme candidats à l’Assemblée nationale, malgré une certaine impossibilité. Mais on brave les interdits.
Miguel de Unamuno, jugé plutôt conservateur du fait de son catholicisme tourmenté, a donc signé ce manifeste. Sa relative retenue - bien qu’il se caractérise par une virulence inquiète - ne muselle pas sa détermination. Ses opinions lui valent une condamnation à l’exil, aux Canaries, en 1924. Il s’évade et gagne la France où il séjourne jusqu’en 1930. Pondéré, lui aussi, mais visiblement moins mystique, Vicente Blasco Ibañez, qui jouit alors d’un prestige considérable et dont la célébrité excède amplement le monde hispanique - ses articles sont traduits aux États-Unis et Hollywood le réclame -, publie en avril 1925, à Paris, Ce que sera la République espagnole. Adoptant la posture de Victor Hugo, il s’est expatrié afin de marquer ses distances avec un système et parler de loin pour mieux se faire entendre. Son ouvrage s’adresse aux diverses catégories qui composent la société espagnole et prône une république tempérée qui repousse les « extrêmes » : la Russie des Soviets qu’il estime inefficace et dont il loue néanmoins la réforme agraire d’avant la collectivisation forcée et le fascisme italien au côté duquel il range, sans barguigner, le régime militaire d’Alphonse XIII.
Les artistes et les intellectuels se détachent d’un régime pour des motifs divers, voire contradictoires, mais ils se conjuguent tous dans une même détestation de la Monarchie finissante.
Les uns, appartenant plutôt à la génération de 98, année qui signe la fin de l’Empire aux Amériques, accusent la Monarchie de ne plus assurer la grandeur de l’Espagne et d’avoir essuyé des défaites au Maroc insurgé. C’est le cas précisément de Blasco Ibañez, promoteur d’une véritable démocratie qui, néanmoins, ignore ses marches indigènes. Antonio Machado, lui, se définit par une clarté paradoxale : il renverse l’ordre dynastique en attribuant au peuple seul les vertus dévolues à l’aristocratie. Sa contestation de la légitimité par le sang l’amène à rejoindre les communistes. D’autres, et c’est frappant, remettent moins en cause le principe royal que ses effets.
La génération de 27, dans sa presque totalité, tend à la république. Pour elle, c’est le peuple plus la modernité.
Le jeune Federico García Lorca compose une pièce, Mariana Pineda, du nom de l’héroïne romantique qui, vers 1830, fut garrottée, en place publique, à Grenade, pour avoir brodé un drapeau républicain. La République, on le constate, organise sa mythologie. Reste, au-delà des folklores idéologiques ou littéraires, à savoir quel type de république s’impose. Pour l’instant, on parle le plus souvent d’une république générique, alors que déjà la classe ouvrière et la paysannerie ruent dans les brancards.
3. La question sociale travaille la république. Elle demeure en suspens depuis la proclamation de l’éphémère IreRépublique;le 11 février 1873, qui déçoit un prolétariat en formation et dégoûte une paysannerie aux abois, sujette à un désespoir furieux. La redistribution des terres est un impératif D’immenses territoires sont entre les mains de latifundiaires. Et la République cale. Elle manque d’une administration solide et sa volonté de réformes s’effrite devant la force des choses. D’une certaine façon, en ne répondant pas à des nécessités, elle consomme son divorce avec ce prolétariat des villes et des champs. En conséquence, elle l’assigne à l’anarchie, plus propice à répondre aux vœux d’une classe ouvrière récalcitrante à l’autorité et prônant une communauté débarrassée de l’État. Et le 3 janvier 1874, faute d’une base populaire, la République s’effondre dans une espèce de tragi-comédie. Elle a frustré ses partisans qui avaient mené la révolution de 1868. Elle s’est égarée dans des méandres aux allures politiciennes et pompeuses, malgré ses qualités de principe. Et y compris le mot historique prononcé par Emilio Castelar ; l’un de ses représentants éminents, lors de sa chute (« Je ne peux que mourir le premier »), ne la sauvera pas du ridicule où elle a sombré. Mais depuis Brecht, on sait qu’il existe de vieilles dames indignes dont, tout bien considéré, on s’enorgueillit.
4. Alphonse XIII table sur l’Ordre. Il invoque le chaos résultant de la moindre tentative d’aménagement du régime. Les Espagnols n’ont pas oublié la guerre civile, aboutissement de la mise en œuvre de l’administration libérale de 1820, ni l’intervention militaire de Louis XVIII pour y mettre un terme, trois ans plus tard.
Oui, Alphonse XIII table sur l’Ordre et agite le spectre du chaos. Pourtant, l’instabilité charpente la Monarchie. Elle se veut durable, puisqu’elle a duré, alors qu’elle titube en permanence au bord d’un précipice. Au XIXe siècle, cent cinquante gouvernements se sont relayés jusqu’au vertige, neuf Constitutions ont été promulguées, trois rois ont été détrônés, cinq guerres civiles l’ont secouée, des dizaines de régimes provisoires se sont succédé et un nombre inconcevable de révolutions s’est produit. Au cours du XXe siècle, à son début, les coups d’État avoisineront la centaine. On conçoit que Blasco Ibañez cherche à rassurer ses compatriotes : la république, c’est la paix, la république, c’est la justice, la république, c’est la civilisation. Il ne minore pas les forces qui scindent la société espagnole. Il s’attarde volontiers sur les « deux Espagne » qui la composent. Mais il plie la réalité à son désir. Il se persuade que la république conjurera les passions adverses, comme s’il ne s’agissait que de passions. En fait, plus qu’antagonistes - et elles le sont -, ces « deux Espagne », aussi irréconciliables qu’incandescentes, émanent de deux temps distincts, bien qu’elles partagent un même siècle. L’une, féodale, est furieusement engluée dans une éternité feinte, quand l’autre se prédestine aux révoltes logiques, selon la formule de Rimbaud, relative à la Commune de Paris. En ce premier tiers du XXe siècle, la situation espagnole n’est pas complexe : elle n’est qu’inextricable.
5. À titre de comparaison, qu’on songe, simplement, aux Épisodes nationaux qui abrutissent la dialectique et traduisent la guerre d’Indépendance contre les troupes napoléoniennes, perçues aussi, faut-il le souligner, comme l’expression bottée de la Révolution française et d’une République détraquée. Le 2 mai 1808, les insurgés de la Puerta del Sol, à Madrid, attaquent les mameluks. Le 3, Joseph Bonaparte, roi d’une Espagne doublement trahie par ses élites et ses alliés, ordonne une répression, à laquelle l’abbé Marchena, autrefois compagnon de Marat, s’associe. Les fusillés immortalisés par Goya, emblèmes désormais universels des réprimés, crient «Vivent les chaînes », face aux soldats qui les exécutent au nom de la liberté. Équation funeste, la souveraineté d’un peuple de sujets contrarie son émancipation. La guerre de libération nationale aura rejeté une liberté de contrebande. Voilà, plus ou moins exposés, les arrière-plans mentaux d’une république en gestation qu’une partie du peuple, à droite, réprouve, quand une autre, à gauche, y répugne.
Une divine surprise programmée. 1. La Monarchie se délite. Un calendrier des désistements l’atteste. Le sauve-qui-peut est à l’ordre du jour. En 1930, des ministres se défroquent. Les transfuges se multiplient. Ils désertent la cour et les salons ministériels et foncent vers les lignes républicaines. Le destin a changé de monture. Le 20 février, à l’Athénée de Saint-Sébastien, Miguel Maura, ex-Premier ministre, ouvre le bal des abandons et prend congé du monarque. Une semaine après, au théâtre de la Zarzuela, à Madrid, Sanchez Guerra, qui préside le Parti conservateur, lui emboîte le pas, en versifiant : « Je ne veux plus servir de maîtres/en vers de terre métamorphosés… » Le 13 avril, au théâtre Apolo, de Valence, Alcalà Zamora, autre ex-ministre, participe à sa manière à la valse des adieux. Il appelle une république « avec évêques, sénateurs à vie et sous le patronage de saint Vincent Ferrier. »
Le 4 mai, à l’Athénée de Saragosse, l’ex-ministre de la Couronne, Antonio Ossorio y Gallardo, pousse son couplet rancunier : « Il n’y a pas d’incompatibilité avec la monarchie, mais avec le roi. » « Les régimes politiques ne succombent pas ni ne périssent des coups de leurs adversaires, ils s’effondrent parce qu’ils affligent et éloignent ceux qui devraient les soutenir. »
Dans la salle, il y a le directeur général de l’Académie militaire de la ville, le général Franco.
La tournée se poursuit. Les théâtres se sont mués en foyers de rébellion publique. On en fermera certains. Toutefois, le 25 avril, l’Athénée, cette fois de Madrid, accueille Indelacio Pietro, le dirigeant socialiste qui, lui, entonne une autre chanson. Il n’a pas à se repentir. Il accuse. La dictature, « c’est le larcin, c’est le vol à main armé, c’est un commerce sale où tous s’en fourrent plein les poches, à commencer par le roi ». Au strict regard des finances, l’imputation est fantaisiste. Toutefois, elle traduit nettement le sentiment concernant des privilèges exorbitants. On l’entend : régner, c’est le vol institué. Puis le 18 juin, Manuel Azaña, futur président de la République en 1936, est élu à la direction de l’Athénée de Madrid. La coupe est pleine. Le roi sombre dans la mélancolie. Il ne sait plus à quel saint se vouer.
Trois jours plus tard, il se résigne à demander conseil à Santiago Alba auquel il rend visite, à Paris.
2. En août 1930, des républicains de diverses obédiences et quelques monarchistes modérés complotent à Saint-Sébastian, malgré le renvoi, en début d’année, du général Primo de Rivera dont l’impopularité met en péril la couronne. L’objet de cette réunion, que néglige le général Mola, directeur de la Sécurité, a pour but de former un « comité conspirateur officiel ». Mola s’est fourré le doigt dans l’œil. Il croit à une pantalonnade donnée par des étudiants attardés ou à une discussion de bistrot. Malgré une naïveté romanesque et peut-être juvénile, la plupart des membres présents, représentant leurs formations, deviendront ministres de la République. Ajoutons qu’Eduardo Ortega y Gasset, le frère du philosophe, ainsi que les socialistes Indalecio Pietro et Fernando de los Rios y assistent à titre personnel. De surcroît, cette organisation secrète s’est adjoint des chefs militaires, et non des moindres, dont certains, comme Queipo de Llano, qui prendra part au coup d’État militaire du 18 juillet 1936, ou le commandant Ramon Franco, frère du général, et héros de l’aviation espagnole. Par ailleurs, la Fédération universitaire espagnole apporte ses étudiants. Les facultés bouillonnent. Mola paie sa désinvolture. Il a manqué de discernement. Le comité, désormais, révolutionnaire, se transforme en organe exécutif permanent. Il établit son siège à Madrid. Alcalà Zamora en prend les rênes.
Le 15 novembre, Eduardo Ortega y Gasset publie un article fracassant, « L’erreur de Berenguer ». À sa lecture, les monarchistes verdissent.
Le jour même, à Barcelone, la CNT, enfin légalisée, décide d’appuyer le mouvement, en dépit de ses réserves coutumières et du déplaisir qu’elle éprouve à soutenir une république étatique. Au cours de l’année, l’aile gauche du Parti socialiste ouvrier espagnol supplante les droitiers qui avaient collaboré avec la dictature. Les communistes, peu nombreux, font entendre leur différence. Ils militent pour un « gouvernement ouvrier et paysan. » Leur influence est quasiment nulle. En revanche, selon Berenguer et ses informateurs, le PSOE dispose d’un effectif d’adhérents loin d’être négligeable : quatre-vingt-dix mille membres à Madrid, trente-cinq mille au Pays basque, soixante mille aux Asturies, etc. Alors que la Monarchie est frappée d’une sorte d’inertie ou de léthargie, le camp républicain s’active.
En décembre 1930, Queipo de Llano, surnommé le Boucher de Séville en 1936, et Ramon Franco ourdissent un putsch républicain. Le comité, las de son inaction, leur a laissé la bride sur le cou. C’est un échec. Ils fuiront par les airs au Portugal, puis gagneront Paris où ils seront rejoints par Indelacio Pietro. Alcala Zamora, Maura, Largo Caballero sont arrêtés et bouclés à la prison Modelo, à Madrid. Et c’est dans ce climat sourd et surexcité qu’intervient l’épisode de Firmin Galan qui anticipe une action d’envergure. Il sera arrêté et exécuté le 14, avec Garcia Hernandez. La République pleure ses premiers martyrs.
3. Contrairement à toute attente, le général Berenguer rompt. Il a peut-être pressenti que les circonstances lui échappaient, malgré sa victoire. Il a décapité le comité. Et lors du discours traditionnel du 1er de l’An, il avoue que « le républicanisme n’est pas un péché. »
Il n’est pas un péché, et de plus, il peut servir de recours à une monarchie malade. Ainsi, Dieu sait pourquoi, Sanchez Guerra, est pressenti pour former un nouveau gouvernement. Il se rend à la prison Modelo, et à travers les grilles — et il ne s’agit pas d’une façon de parler —, il propose à Alcala Zamora et Maura de participer à l’administration qu’il dirigerait. Ils l’envoient paître et Sanchez Guerra, l’orateur mirliton du théâtre de la Zarzuela, passe à la trappe.
4. Qu’attendait-on de Berenguer?
Avec sa nomination, on est allé de la « dicdadura » (littéralement la « dictadure ») à la « dictablanda » (la « dictamolle »). Le roi et ses proches ont cru trouver une parade convenable pour éviter la chute. L’arbitraire connaît une relative parenthèse. Au gouvernement, on tente de revenir à la légalité constitutionnelle, afin de sauver les meubles. C’est dans ce cadre, où la république fermente, que Berenguer organise un scrutin. Pour sa part, il mise sur l’élection d’un nouveau Parlement qu’il pense contrôler. Il doit reculer. L’opinion publique lui impose un préalable : les élections municipales, susceptibles d’assainir la vie locale et permettant de structurer au grand air les mouvements politiques, afin d’opérer un changement réel. Depuis le Moyen Âge, l’Espagne croit au pouvoir des communes.
Les républicains se sont coalisés. Des socialistes aux conservateurs, ils présentent donc un front, certes disparate, mais uni. Les monarchistes sous-estiment leur cohésion. Ils n’imaginent pas un seul instant qu’ils seront battus et plus que battus déroutés. Ils ne perçoivent pas les signes que le destin et l’histoire leur dispensent. D’anciens collaborateurs du roi, nous le répétons, ont rejoint le camp républicain. Le roi, quant à lui, prend les choses à la légère. Alors que son monde s’apprête à basculer dans un néant, il part en vacances en Angleterre, dont il ne reviendra qu’à la fin mars. Le trône vacille et le roi s’amuse.
Les Espagnols n’ont pas voté depuis l’instauration de la dictature de Primo de Rivera, en 1923. Rien, donc, de très aventureux en principe si ce n’est que les partis républicains l’emportent massivement. Un tsunami secoue le paysage politique. Les urnes ont parlé et en dépit du dédain traditionnel que leur opposent les anarcho-syndicalistes, force majeure de la péninsule, elles ont parlé haut et fort, comme un inconscient qui s’extériorise. La surprise ahurit ceux qu’elle réjouit comme ceux qu’elle accable.
La Monarchie était minée par ses échecs, une crise économique, la guerre du Rif, la question paysanne et celle des nationalités. Elle était minée par sa brutalité, ses incapacités, son arrogance et par l’insouciance obtuse des fins de règne. Elle était minée par des succès de l’industrie et un développement qui contribue à la densification d’une classe ouvrière turbulente, exigeante de progrès et consciente de ses intérêts. Elle était minée par ses archaïsmes et des soupçons de modernité, comme si plus aucun habit ne lui convenait.
5. L’Espagne rêve. Le 12 avril 1931, au soir, le palais s’endort sous une monarchie aux paupières flétries et se réveille, sans qu’il le pressente encore, avec une République.
Dans les hautes sphères, l’incrédulité cède le pas à une panique aux accents parfois burlesques.
Dans les grandes villes, et principalement à Madrid et Barcelone, la foule envahit les rues. La République a triomphé, sans exaction ni virulence. Elle joue sur du velours. Les foules sont pacifiques. À Madrid, on renverse la statue de Philippe IV et l’on transporte celle d’Isabelle II, la grand-mère d’Alphonse XIII, jusqu’au couvent des Adoratrices afin que les nonnes la lavent de ses péchés de chair.
Barcelone concurrence Madrid. On y proclame la République quelques heures avant la capitale où un Comité révolutionnaire s’est créé. Mais c’est à Eibar, au Pays basque, que revient le privilège d’avoir arboré le drapeau républicain en premier. On méprise les formes juridiques que les autorités, saisies de scrupules tardifs, voudraient voir respecter.
À l’instigation du roi, que ses courtisans disent « serein » lorsqu’il apprend les résultats, le général Berenguer croit abattre une carte maîtresse en proposant l’élection d’une Assemblée constituante devant laquelle le souverain abdiquerait, si la majorité le décide. Berenguer tergiverse. Il repousse la République. En fait, il n’est plus en mesure de la différer. Les républicains n’ont pas de temps à perdre. Ils répliquent à son offre par un communiqué, sans appel : « Ce vote […] a la valeur d’un plébiscite hostile à la Monarchie […] c’est un verdict contre le détenteur du pouvoir suprême. »
Berenguer comprend que la partie est perdue. Il adresse un télégramme aux chefs de garnison. Ce télégramme est rédigé d’une manière si ambiguë que sa lecture laisse le champ libre à plusieurs interprétations. L’armée n’interviendra pas. Le général Sanjurjo, commandant la garde civile, s’abstient de toute intervention. Lui qui jouera un rôle prépondérant lors du coup d’État militaire du 18 juillet 1936 invoque la neutralité du corps qu’il gouverne. Chargé par Berenguer de le convaincre, Juan de la Cierva, lui réplique : « Si une guerre civile doit se déclarer, il est préférable que ce soit maintenant. » Sanjurjo fait la sourde oreille. La Monarchie est amputée. Elle tombe des suites d’élections municipales, faut-il le souligner… Dix mille localités ont été conquises par les républicains, malgré une loi électorale aussi compliquée que détestable puisqu’elle était censée favoriser les monarchistes, lesquels obtenaient d’emblée plusieurs milliers de sièges.
La République qu’on associait au rêve s’est avérée une nécessité. Elle est désormais un inéluctable et un inéluctable pressant. Quelques ultras préconisent à Alphonse XIII une résistance à outrance, quel qu’en soit le prix à payer. Le capitaine de la garde du roi exclut de donner l’ordre à ses soldats de marcher contre la foule. Il veut bien se sacrifier, seul, mais ses hommes, prévient-il, ne lui obéissent plus.
La Constitution de 1876 est remisée aux oubliettes. Son article 48 garantissait l’inviolabilité et le caractère sacré de la personne du roi. Mais le roi a jeté l’éponge et cette Constitution il l’a malmenée jusqu’à l’obsession. Selon des juristes pointilleux, il s’est lui-même mis hors la loi. Là, en fin de partie, il confie à Juan de la Cierva préférer « abdiquer plutôt que de subir des attaques injustifiées ».
Le roi est fair-play… Il est surtout seul et comme livré à lui-même. La nuit est tombée. Le roi boucle ses bagages. La reine Victoria Eugenia refuse de l’accompagner. De drôles d’idées traversent l’esprit du monarque. Ce Bourbon, héritier de Louis XIV, demande qui veillera « sur la tête » des membres de sa famille. Mais le roi pense avant tout à sa sécurité. Il quitte le navire. La famille suivra. Le drapeau républicain flotte sur Madrid. Là, pour une équipée vers Varennes version espagnole, Alphonse XIII grimpe dans son Hispano Suiza qu’il conduit lui-même et après avoir crié un «Viva España » qui résonne comme un sauve-qui-peut, il roule jusqu’au port de Carthagène, si vite qu’il sème presque son escorte. Averti, le Comité révolutionnaire proclame la République. Il s’enquiert de la destination du roi. Il obtient une réponse par radiotélégramme : « Rien de nouveau à signaler… Dès que Don Alfonso débarquera… le drapeau républicain sera hissé à bord. Vive la République. »
Un quart d’heure auparavant, le Comité révolutionnaire s’est constitué en gouvernement provisoire de la République. Il entre à la préfecture sous les acclamations de la foule.
Les jeux sont loin d’être faits, mais les dés sont jetés. La République est née, il ne lui reste qu’à survivre.
(Suite dans le n° 3:1936). ●
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