2006
Nouvelle Fondation
Archive « L’affaire Monde » 1929-1930
Correspondances franco-soviétiques
Annotations
Bernard Frederick
Traductions du russe
Tania Rémond
Henri Barbusse à B. A. Pessis
[1] 3 janvier 1930
Mon cher camarade Pessis
[2],
Je voudrais que vous fassiez tous vos efforts pour obtenir de la part des personnalités soviétiques une réponse à notre enquête sur la question suivante : «Y a-t-il une crise doctrinale du socialisme ? » Nous avons déjà donné les réponses de quelques social-démocrates, mais nous voudrions avoir l’autre son de cloche et avoir des réponses de Riazanov, Staline, Rykov, Boukharine, Voline, Smidovitch, Lounatcharsky
[3] et de toutes autres personnalités qui vous paraîtraient susceptibles de faire entendre initialement leur voix dans cette enquête. Voulez-vous aller voir Voline, à qui j’ai écrit un grand nombre de fois sans recevoir de réponse, et organiser avec lui pour avoir ces réponses, soit par des articles, soit par des interviews? Nous pourrons ainsi clôturer notre enquête en faisant ressortir les principes logiques du marxisme et montrer l’utopie des idées des social-démocrates
[4] et ainsi éclairer la foule.
Je vous serais très obligé de faire l’impossible pour obtenir ces réponses de nos grands camarades responsables.
Merci d’avance et bien fraternellement à vous.
Henri Barbusse
Henri Barbusse à B. A. Pessis
23 février 1930
Mon cher camarade,
Je reçois votre lettre et je vous remercie de me tenir au courant de vos démarches, mais je ne comprends vraiment pas ce qui se passe au sujet de cette enquête et le malentendu qui semble naître à ce sujet dans l’esprit de quelques camarades soviétiques. Nous sommes pourtant tous d’accord, je crois, pour penser qu’il convient d’apporter une solution catégorique, tout au moins en principe et dans la discussion, aux scissions et divergences qui se sont fait jour au sein du socialisme. Le Parti communiste a, il me semble, tout avantage à ce que cette question soit tirée au clair, lui qui représente la doctrine socialiste théorique et pratique sans défaillances ni compromissions. Il m’apparaît qu’il n’est que trop facile pour lui de faire valoir la position qu’il a prise. Au reste, cette question des divergences de la social-démocratie et des communistes passionne une grande partie de la jeunesse de nos pays d’Occident et il y a un intérêt majeur pour nous à faire valoir notre point de vue, d’autant plus, je le répète, que nous avons tous les atouts pour nous. Or, les journaux spécialement communistes comme L’Humanité, comme Les Cahiers du bolchevisme, etc., s’ils exposaient cette grande question, n’auraient absolument aucune répercussion parce que les journaux en question s’adressent à un public restreint de convaincus et de fidèles et que c’est sur des couches plus vastes d’auditeurs qu’il faut agir. Dès lors il m’a paru comme une chose tout à fait logique et de bon sens que la seule façon d’attirer l’attention sur ces problèmes était de les exposer dans un débat contradictoire ne pouvant être d’aucune façon entaché d’un parti pris en faveur d’une thèse ou une autre, mais d’une façon impartiale et objective. Monde est la tribune tout à fait attitrée si je puis dire, pour une diffusion de ce genre.
Il n’y a pas de contradiction entre ce que Desphilippon
[5] vous a dit et ce que je vous ai dit moi-même, dans ce sens que les opinions communistes circonstanciées devaient, soit à mesure que les thèses social-démocrates seraient exposées, soit en bloc une fois que celles-ci auraient été toutes exposées, apporter les arguments décisifs de principe et de fait permettant au lecteur de
Monde - qui n’est pas uniquement le lecteur communiste mais qui cherche très sincèrement à se faire une opinion - de conclure de lui-même.
Cette enquête a causé beaucoup de sensations dans un très grand nombre de milieux et le terrain est à tous égards admirablement préparé pour que les exposés de thèse purement marxiste prennent toute leur valeur. Du reste le point de vue communiste a déjà été très nettement exposé et défendu par Méténié, membre du Comité central du Parti français. De plus, certaines réponses de non-communistes, notamment celle de Robert de Jouvenel, qui n’est que néoradical, constituent un réquisitoire tout à fait important contre l’inconsistance et la confusion des leaders social-démocrates qui, ainsi que le montre Robert de Jouvenel, jouent un double jeu, et mettent leurs actes en désaccord flagrant avec leurs principes.
Je ne comprends pas que les camarades de Moscou adressent des critiques à cette enquête, qui est tout à fait dans l’esprit et dans les directives du journal et qui, je l’affirme une fois de plus, est susceptible de nous donner un appoint considérable parmi les sympathisants ou parmi ceux qui sont mal informés et qui hésitent. Je vous demande de faire une nouvelle démarche auprès de nos camarades. Voulez-vous parler de cela à Voline? Au reste, si les camarades soviétiques ont quelque chose à reprocher à Monde, je serais tout à fait désireux d’avoir opinion, et de connaître leurs critiques de façon à éviter des désaccords qui ne devraient jamais se produire, étant donné le but et les aspirations de Monde. Fraternellement à vous.
Henri Barbusse
II est juste que je reconnaisse qu’une faute a été commise, à savoir qu’on a oublié de mettre qu’il s’agissait d’une enquête en tête de chaque réponse, et certains lecteurs en voyant une telle opinion émise ont pu se tromper et croire qu’il s’agissait d’une opinion éditoriale.
Desphilippon à B.A. Pessis
Paris, le 22 janvier 1930
Monsieur Pessis,
Moscou, URSS
Cher camarade!
J’ai lu avec surprise votre lettre du 15 courant. Je comprends mal que vous puissiez écrire : « Le développement de votre enquête [l’enquête de Monde] a pris une telle forme que vous ne pouvez vous adresser aux camarades; dont la réponse nous intéresse. »
Lorsque l’idée de cette enquête nous est venue, nous avons écrit à un grand nombre de camarades russes en réclamant leur collaboration. Nous vous avons écrit également en vous priant d’intervenir personnellement pour que satisfaction nous soit donnée. Sans réponse, nous nous sommes permis d’insister à différentes reprises auprès de vous en appuyant l’importance que nous attachons à la réponse de nos amis de Russie.
Avant de publier nos premières réponses, nous vous avons écrit à nouveau, sans plus de succès. Nous sommes donc en droit de nous étonner que l’on puisse aujourd’hui songer à s’élever contre la tournure prise par notre enquête. Ce que, si je comprends bien, signifie qu’on nous reproche de n’avoir jusqu’ici publié que des réponses de membres de la social-démocratie ou de personnalités ayant pour des motifs divers rompus avec la IIIe Internationale.
Vraiment je ne crois pas qu’il soit possible de se payer, avec plus de cynisme, la tête des gens. Il est clair que si nous l’avons à différentes reprises demandé et ainsi que les bonnes relations qui ont jusqu’ici existé entre nous nous permettaient de le croire, rien ne donnerait prise aux reproches que l’on se croit en droit de nous faire actuellement.
Il est pour le moins curieux que les communistes qui, en dépit de notre instance, n’ont pas cru devoir répondre à notre enquête pensent pouvoir nous en reprocher les résultats.
Comme s’il n’était pas clair que si les résultats obtenus ne donnent pas satisfaction à la IIIe Internationale, la faute en incombe uniquement à ceux qui, en dépit de nos efforts, n’ont par négligence et par veulerie, pas répondu à notre enquête.
Je dis négligence et veulerie, car j’ose croire que dans une enquête aussi importante que celle de Monde, les théoriciens de la IIIe Internationale ont quand même quelque chose à dire.
En terminant, je ne peux que regretter l’incompréhension des camarades russes qui persistent à ne pas se rendre compte de l’intérêt qu’il y aurait pour eux et surtout pour l’Internationale tout entière, à ce qu’ils répondent pour l’enquête de Monde. Nous touchons un public très important, public que l’ordinaire propagande communiste n’atteint pas et qui, par conséquent, n’a de la Russie et de l’Internationale qu’une image déformée par ses adversaires. Il y avait là l’occasion de gagner un grand nombre de sympathies nouvelles. Mais il n’y a, hélas, pire sourd que celui ou ceux qui s’entêtent à ne pas vouloir entendre.
Bien fraternellement votre.
Le secrétaire général
Desphilippon
Henri Barbusse à Wilhelm Münzenberg
[7]
11 mars 1930
Mon cher Münzenberg,
Moi aussi je souhaite infiniment de vous voir et le cÅ“ur m’en saigne d’être obligé de vous dire qu’il m’est absolument impossible de venir à la conférence d’Essen où, comme vous le dites, nous aurions eu l’occasion de faire un échange d’idées sur beaucoup de choses urgentes et utiles. Mon état de santé, à mon grand regret, ne me permet pas ce voyage et je ne puis vous dire exactement quand il me sera possible de venir.
Si je vous voyais, je suis sûr que je pourrais vous convaincre par de nombreux faits que l’Å“uvre que nous avons entreprise avec Monde - à l’exception de quelques maladresses, a une répercussion sur une partie très importante de la jeunesse révolutionnaire, ce dont notre cÅ“ur révolutionnaire ne peut que se réjouir. Dans les milieux de la jeunesse, non seulement dans le prolétariat, mais aussi dans la petite bourgeoisie (et aussi parfois de la grande bourgeoisie) surgit actuellement une des tendances les plus importantes de l’avenir. À tort ou à raison (évidemment à tort) une grande partie de l’opinion publique sympathisant avec nos idées a peur de l’étiquette communiste. Ces personnes, qui appartiennent à toutes les classes, ne peuvent être conquises que par un exposé objectif des faits, qui parlent tant en notre faveur. Il serait très maladroit de notre part de ne pas utiliser la force que la logique irréfutable, la théorie et la réalité donnent à notre conception.
Fraternellement à vous.
Henri Barbusse
André Marty
[8] au secrétariat du PCF
Le 20 mars 1930
Au secrétariat du Parti communiste français (Organisations auxiliaires et commission pour régler question
Monde
[9])
Chers camarades,
Je vous envoie ci-joint la retraduction en français d’une lettre (dont j’ai reçu le texte allemand) envoyée par Barbusse au camarade Münzenberg.
Comme vous pourrez le voir, H. Barbusse essaye plus que jamais de justifier l’action de Monde. Et en outre, il se refuse en fait à toute entrevue avec les organisations responsables de l’IC. Je crois qu’il procède de même avec les organismes du PCF désignés pour régler l’affaire Monde.
D’après Dutilleul
[10], il paraît que nous pouvons encore avoir des points d’appui dans la rédaction et dans le groupe des Amis de
Monde. Peut-être serait-il bon de mener de suite un travail vigoureux à l’intérieur de cette organisation et d’envoyer un camarade sûr à Miramar, si Barbusse, pour des raisons de santé, ne se rend pas aux convocations de la commission chargée de régler l’affaire.
En tout cas, il serait urgent de liquider enfin cette affaire qui ne peut continuer ainsi. La solution la plus simple serait évidemment de rompre publiquement avec Monde et de le dénoncer violemment dans notre presse. Mais ce serait la solution la plus paresseuse et il semble que nous avons encore la possibilité d’épurer Monde et, par une tactique plus souple, d’arriver à en faire un organe auxiliaire travaillant effectivement sous notre contrôle.
Je vous prie de me tenir au courant du travail de la commission.
Bien fraternellement.
André
Secrétariat du MBRL
[11] à Henri Barbusse
[avant le 19 juin 1930
[12]]
Cher camarade Barbusse,
Les écrivains prolétariens qui consacrent entièrement leur plume à la grande cause des ouvriers, à l’anéantissement du pouvoir funeste de la bourgeoisie et à l’abolition des classes par le moyen de l’instauration de la dictature prolétarienne, ont toujours été fiers de voir en vous leur compagnon de lutte fidèle et un soldat de la révolution prolétarienne. Ils étaient persuadés que vous resteriez pour toujours dans leurs rangs et, surtout, au moment où le danger d’une guerre impérialiste menace le premier pays de la dictature prolétarienne; où des intellectuels radicaux petits-bourgeois dans le genre de Panait Istrati
[13] trahissent lâchement la révolution prolétarienne entourée d’ennemis.
Néanmoins la lutte des classes, de plus en plus exacerbée dans le monde entier, sépare de plus en plus deux camps irréconciliables, celui du prolétariat militant et celui de la bourgeoisie défendue avec acharnement par des laquais socialistes. Dans cette lutte, il n’y a plus de place pour ceux qui veulent être en position de médiation par rapport à ce conflit décisif entre les classes. Cette lutte pose devant chaque véritable révolutionnaire la question suivante : on est avec le prolétariat ou avec les ennemis du prolétariat ? Aucune forme de coopération avec les défenseurs de la bourgeoisie, les ennemis du prolétariat ou les diffamateurs de l’Union soviétique n’est désormais possible pour un soldat de l’armée prolétarienne.
En cette période d’une lutte acharnée, camarade Barbusse, vous éditez et signez l’hebdomadaire
[14] à travers lequel vous diffusez parmi les masses qui ont confiance en vous la doctrine opportuniste des diffamateurs et des ennemis de l’Union soviétique. Cet hebdomadaire qui n’a pas de ligne prolétarienne sème parmi les masses une confusion idéologique extrêmement nuisible en ce moment.
Le Bureau international des écrivains révolutionnaire, par la voie de son organe central Nouvelles de la littérature étrangère et de celui des sections internationales a critiqué, sévèrement et à plusieurs reprises, votre ligne éditoriale en indiquant vos principales erreurs et en attirant votre attention sur la nécessité de changer radicalement votre hebdomadaire ou bien d’enlever votre nom en tant que rédacteur en chef de Monde.
Vous n’avez trouvé utile (ou convenable) de ne faire ni l’un ni l’autre. Vous avez continué de faire paraître et de contresigner le bavardage des ennemis jurés de l’URSS.
En prenant en considération tout cela, les écrivains révolutionnaires réunis autour du Bureau international de la littérature révolutionnaire se voient contraints de vous poser ouvertement la question : « Êtes-vous avec nous, avec notre lutte, ou contre nous ? » Seuls le changement radical de la ligne éditoriale de votre revue ou le retrait de votre nom pourraient être considérés comme une réponse positive à notre question. Actuellement aucune réponse évasive n’est acceptable vu qu’il n’est pas possible de conjuguer le principe de la lutte pour la cause prolétarienne avec une pratique de collaboration, sous quelque forme que ce soit, avec des diffamateurs préparant une guerre contre le premier État ouvrier et contre le mouvement révolutionnaire des masses opprimées dans le monde entier.
Recevez, camarade, notre salut prolétarien.
I. Bekher
B. Illech
Y. Libédinski
A. Lounatcharski
B. Iassenski I. Mikitenko
A. Serafimovitch
Henri Barbuse au secrétariat du MBRL
21 juin 1930
Chers camarades,
J’appelle votre attention sur un fait qui me paraît grave : les attaques publiques dont je suis l’objet de la part de quelques camarades et notamment des membres du Bureau des écrivains révolutionnaires qui ont cru bon de m’adresser une lettre ouverte et de la rendre publique en même temps qu’ils me l’envoyaient. Je proteste contre ces procédés de publicité donnée à des débats qui devraient rester entre nous. La lettre en question a eu du retentissement dans les milieux bourgeois, ainsi qu’en témoigne un article du Matin, le plus ignoble des journaux antisoviétiques, et des informations et commentaires publiés un peu partout. Ce retentissement ne provient nullement de l’influence que peut avoir le Bureau des écrivains révolutionnaires, dont les journaux en question ne connaissent guère l’existence, il n’a pas pour cause non plus l’argumentation exposée par les Écrivains révolutionnaires, et ce ne sont nullement les raisons fournies auxquelles s’attache la presse réactionnaire, mais uniquement au fait que ma personnalité soit attaquée par des communistes, ce qui, en effet, est nouveau et étrange. L’usage que font les journaux ennemis de cette polémique unilatérale, parce que je suis décidé de ne pas y répondre publiquement, est nuisible à notre cause, et vous seriez bien mal informés si vous pensiez qu’elle peut avoir une répercussion tant soit peu favorable sur le public en général, et sur le prestige de l’URSS dans les milieux européens.
La querelle que l’on me cherche est tout à fait, à mon sens, dépourvue de raison d’être. Je n’ai jamais considéré que Monde dût être un journal de parti. Ma conception a été, vous le savez, de faire de Monde un organe d’information objective se tenant en dehors des partis, ne tirant son influence et n’exerçant son action que par suite d’une mise au point positive des faits, les présentant au public international de la façon la plus positive, avec le moins possible de commentaires, laissant aux faits eux-mêmes, strictement et rigoureusement dégagés des falsifications et des légendes, le soin d’orienter le lecteur vers les solutions révolutionnaires.
Dans cette voie, Monde devait pouvoir exercer une grande influence, notamment sur la jeunesse ; cette influence, le journal l’a en grande partie exercée et sa position est actuellement très forte. Je ne pense pas qu’en aucune mesure et d’aucune façon, l’influence de Monde puisse être contraire au développement de l’esprit et de l’action communistes. Ma conviction, renforcée par l’expérience faite depuis deux ans, est que nous agissons d’une façon plus nette et plus forte sur les innombrables masses qui échappent encore au communisme, par ce redressement objectif des faits, sans faire montre de parti pris, en laissant simplement agir la clarté et l’évidence des faits dégagés, que si, adoptant purement et simplement le programme de lutte communiste, nous avions apporté un journal communiste de plus, doublant ceux qui existent déjà. Les attaques des écrivains prolétariens émanent de camarades qui n’ont pas lu le journal Monde ou qui ne le comprennent pas. Leurs conclusions sont lourdes et grossières, par exemple l’accusation de ne publier dans Monde que « les élucubrations des ennemis les plus acharnés de l’URSS ». S’adressant à un journal dirigé par moi - qui suis le seul écrivain communiste qui ait un nombreux public, qui ait écrit des livres pour défendre intégralement et sans réserve l’URSS et le point de vue strictement révolutionnaire, et contre lequel les ennemis du l’URSS ont fait des monceaux d’articles et publié des livres entiers (comme ces jours-ci à propos de la Géorgie) - ces allégations sont puériles et sont surtout pénibles parce qu’elles apportent du trouble dans nos rangs et que la bourgeoisie se sert de ces ridicules calomnies pour déconsidérer le communisme et affaiblir son action.
Je dis que l’on ne peut reprocher à Monde que des fautes de détail et principalement d’avoir omis d’indiquer que les réponses contradictoires qu’il a publiées au sujet d’une enquête contradictoire (destinée dans mon esprit à mettre au point très solidement la question de la scission entre les révolutionnaires et les réformistes) ne représentaient évidemment pas l’opinion du journal, mais n’étaient que les documents d’une mise au point générale. D’autre part je conteste que l’on puisse dire que des théories de réformisme, de collaboration, de compromission gouvernementale quelconque entre les social-démocrates et le capitalisme, aient été tant soit peu défendues à aucun moment dans aucune partie du journal. Monde a toujours été, sans jamais entrer pour cela dans des polémiques violentes, mais en conservant d’autant plus d’autorité, nettement dirigé contre le réformisme, autant que contre l’impérialisme et le colonialisme. Il n’a jamais donné asile à l’opinion de l’opposition communiste. S’il a employé la collaboration de membres de l’opposition (qui n’y ont jamais écrit, d’ailleurs, au sujet de l’opposition), c’est que, même avant son début, il a toujours rencontré beaucoup de mauvaise volonté de la part de beaucoup de communistes. Je parle non seulement de certains camarades français, mais aussi d’un certain nombre de camarades soviétiques qui m’ont promis une collaboration assidue lorsque je les ai vus à Moscou et qui, lorsque je leur ai réclamé cette collaboration, avec beaucoup d’insistance, n’ont même pas répondu à mes lettres (quelques-uns de ceux-là figurent du reste dans le Bureau des écrivains prolétariens).
Je vous prie, chers camarades, de me considérer comme un vrai communiste, ayant d’ailleurs le sentiment de l’unité et de la discipline et qui a plus d’une fois vivement polémiqué contre toutes les fractions opposition-nelles et contre toutes les critiques publiques que certains camarades dévoyés adressent aux dirigeants de l’Internationale ou des sections nationales. C’est pourquoi je ne répondrai jamais publiquement à la lettre puérile et ridicule que le Bureau des écrivains prolétariens s’est permis de rendre publique. Mais je vous demande de faire cesser des campagnes de ce genre émanant d’hommes animés d’un zèle excessif et maladroit et qui croient intelligent de démolir toutes les forces diverses qui font la puissance d’un parti.
Vous êtes certainement bien renseignés sur la situation en Occident et surtout en France, et vous devez savoir combien, malgré l’aide formidable des événements, malgré le danger de plus en plus visible des nouveaux attentats que prépare l’impérialisme mondial, le Parti communiste est en état de stagnation, sinon de régression, au point de vue des effectifs. Quoi qu’il en soit de ce fait que je ne prétends pas examiner ici, il n’est pas bon en ce moment si tragique, où tout ce qui nous tient au cÅ“ur et aux entrailles est mis en péril par le capitalisme aux abois, de discréditer un homme comme le font les Écrivains prolétariens vis-à-vis de moi en me prêtant gratuitement, et sans aucune preuve positive, un rôle exactement contraire à celui que je joue. Je vous serais obligé, camarades, de me faire savoir ce que vous en pensez, et de me considérer comme quelqu’un qui restera malgré tout dévoué sans réserve à la cause du prolétariat.
Fraternellement à vous.
Barbusse.
[1]
L’ensemble des documents publiés ici proviennent des archives de la III
e Internationale (Komintern) et ont été publiés à Moscou en 2002 dans
Dialog Pissatelei (Dialogue d’écrivains. «
Pages d’histoire des relations culturelles franco-russes au XXe siècle - 1920-1970 »). Cf. article précédent.
[2]
Boris Aronovitch Pessis (1901-1974), littérateur, critique et traducteur, spécialiste de la littérature classique et contemporaine française, a notamment traduit en russe Aragon et Romain Rolland.
[3]
Pour la plupart dirigeants du Parti communiste de l’URSS; Boris Voline et Vikenti Smidovitch (pseudonyme :Vikenti Veressaïev) sont deux écrivains.Anatoli Lounatcharsky était commissaire du peuple aux Lumières.
[4]
Nous avons conservé à chaque fois l’orthographe originale, on écrirait aujourd’hui sociaux-démocrates.
[5]
Secrétaire général de la revue
Monde. Barbusse fait ici référence à une lettre adressée à Pessis par Desphillippon en date du 22 janvier 1930.
Cf. ci-dessous.
[6]
VOKS : initiales russes pour Société pour les relations culturelles avec l’étranger.
[7]
Dit Herfurt, Sonnenburg, Studzinsky (1887-1940), né en Allemagne, immigré en Suisse, membre de la direction du Parti socialiste suisse avant 1917. Dirigeant de la KIM (Internationale des jeunes) jusqu’en 1921. Puis membre influent de l’IC, il s’occupa ensuite du Secours rouge international et de la propagande du Parti communiste allemand DKP jusqu’en 1933. En désaccord avec le Kominterm et le DKP à partir de 1936, réfugié en France après un passage à Moscou, il y sera interné, avec d’autres immigrés antifascistes allemands, dans l’Isère en 1940 où il décèdera dans des circonstances non encore élucidées.
[8]
(1886-1956). Le « Mutin de la mer Noire » - insoumission à l’intervention française contre la République des Soviets -, dirigeant du PCF et de l’IC, chargé à l’époque du Secours rouge international où il côtoie Müzenberg.
[9]
Barbusse est très agacé par des déclarations contre lui de la part des membres de la direction du Bureau international des écrivains révolutionnaires et des membres des organisations d’écrivains nationales (par exemple l’Union des écrivains ouvriers prolétariens d’Allemagne). Il avait protesté dans une lettre datée du 24 décembre 1929, ce qui entraîna la création d’une commission composée des représentants de l’Internationale communiste et du PCF afin de régler l’affaire.
[10]
Dirigeant du PCF, administrateur de
L’Humanité au moment des faits.
[11]
MBRL : initiales russes pour Bureau international des écrivains révolutionnaires.
[12]
Une copie tapée à la machine à écrire ; datée par rapport à la publication des extraits de cette lettre dans le journal
Matin du 19 juin 1930. Le journal
Matin du 19 juin 1930 dans la rubrique « Un de plus » sous le titre « M. Barbusse quittera-t-il le parti moscoutaire? » publie des informations au sujet de la déclaration adressée à Barbusse par le Bureau international de la littérature révolutionnaire et en cite des extraits (N.D.L.R.). Dans sa réponse Barbusse accuse des membres du MBRL d’avoir eux-mêmes communiqué cette lettre au
Matin.
[13]
Panait Istrati (1884-1935), écrivain roumain, auteur des romans autobiographiques
Kira Kiralina (1924),
Mikhail (1928), etc. Membre du comité de rédaction et du conseil de rédaction international de la revue
Nouvelles de la littérature étrangère, organe du Bureau international de la littérature révolutionnaire. Par la suite, dans un certain nombre de ses livres, il critiqua sévèrement des événements en URSS. (N.D.L.R.)
[14]
Il s’agit évidemment de
Monde.