Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.2916374027
176 pages

p. 170 à 172
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Livres : Chronique Philosophique

n° 2 2006/2

2006 Nouvelle Fondation Livres : Chronique Philosophique

Éloge du pluralisme

Arnaud Spire
Le numéro spécial de la revue Contretemps [1] porte en titre « Clercs et chiens de garde ». Référence probable à deux ouvrages concernant le groupe social que l’on désigne traditionnellement depuis l’affaire Dreyfus sous le nom d’« intellectuels ».
Le premier, La Trahison des clercs (1927) de Julien Benda autonomise la vie intellectuelle dans son rapport avec la politique. Est un « clerc » celui qui vit uniquement pour l’art ou la pensée, sans se soucier de s’insérer dans l’histoire au quotidien. Socrate en est le parfait modèle. D’après Benda, c’est aux « clercs » qu’était assignée la mission de toujours protester contre ce qui déshumanise les catégories sociales. Mais le « clerc » moderne, soucieux de ses privilèges, est un « traître » en puissance, dans la mesure où sa renommée et son bien-être le soucient davantage que l’intérêt général. La dénonciation de l’Europe comme cadre de cette « démission » est une « maladie romantique » éterni-taire qui privilégie la sensibilité sur la raison et l’invisible sur le visible. Pour Benda, le royaume du « clerc » n’est pas de ce monde et sa trahison est dissimulée sous le vocabulaire de l’histoire et du progrès. Il s’agit pour lui d’une étape du « retour en Dieu ».
Le second, Les Chiens de garde [2] (1932) de Paul Nizan, assimile les intellectuels promus à son époque par la société, et notamment les philosophes, à des « animaux domestiques » chargés de la garde et donc de la conservation de l’ordre logique existant : « Les philosophies produites par la bourgeoisie, par la pensée bourgeoise installée au pouvoir spirituel sont des philosophies incomplètes car elles ne tiennent aucun compte de l’état de pauvreté, de l’état de servitude, c’est pourquoi elles ne conviennent, encore une fois, qu’aux oppresseurs. » L’esprit « chien de garde » est à l’œuvre dans les institutions philosophiques officielles. À preuve cet aphorisme relevé dans le Bulletin de la société française de philosophie (1910) : « La Raison ne saurait être choquée par la division d’une société en dirigeants et en dirigés, en riches et en pauvres. » Pour Paul Nizan, le « temps des démolitions » est revenu. Tous les adversaires de Marx et autres pensées émancipatrices ont repris du poil de la bête : « Que leur philosophie reçoive les coups de trique de la révolution! »
La livraison n° 15 de la revue Contretemps reprend donc le vieux problème des intellectuels et de leur engagement. Alors que pour Nizan la philosophie est précisément un refus de l’actualité et des lois de l’espace intellectuel afin de faciliter l’évolution et le renouvellement des mouvements sociaux en tissant des liens entre engagement militant et recherche théorique, les auteurs : Alain Badiou, Daniel Bensaïd, Gérard Noiriel, Michel Surya, etc., tentent - à partir de positions différentes - de faire le point de l’état de la contradiction réelle entre intellectuels et engagement politique ou social en ce début de troisième millénaire.
La figure de l’« intellectuel engagé » ou de l’« intellectuel de gauche », c’est-à-dire de l’intellectuel qui prend explicitement parti, tend à s’effacer du paysage politique. Il faut rappeler qu’elle était largement plombée par quelques étrangetés. D’abord, existait-il une catégorie sociale unique et identifiable de l’intellectuel? Ensuite, existait-il une société où l’intellectuel fût libre de choisir en raison son engagement? Et enfin, la notion de « gauche » elle-même historique est-elle définitivement définissable ? Au-delà de ces paradoxes, les mutations subies récemment par l’unité contradictoire du travail manuel et du travail intellectuel depuis l’aube de la révolution informationnelle et communicationnelle n’imposent-elle pas de réanalyser cette contradiction? Il y a aujourd’hui dans le monde des intellectuels une véritable querelle à propos de l’engagement. Les uns récusent une démarche intellectuelle où tout se mesurerait en termes d’histoire et de situation. Ils craignent une dérive relativiste et veillent donc sur les valeurs et les idéalités. Les autres doivent-ils encore admettre que le philosophe des exploités n’a que la solution de devenir révolutionnaire professionnel permanent? Ni clerc contemplatif - la mondialisation de la médiatisation ne le permet plus -, ni intellectuel engagé aux ordres de la seule classe d’avenir que serait la classe ouvrière, il n’est plus impertinent de se demander désormais, comme le faisait un récent colloque communiste tenu à Paris en mai à propos des acteurs de la transformation : «Y a-t-il une vie après le mouvement ouvrier? » La contribution de l’historien Gérard Noiriel, historien auteur des Fils maudits de la République, montre l’impossibilité de fonder une sociologie exhaustive des intellectuels. Tout juste peut-on encore penser l’articulation entre le savant et le politique à l’intérieur des milieux de la recherche.
Et cela au-delà des trois types qu’ont été : l’« intellectuel de gouvernement » qui légitime le pouvoir (Seignobos ou Furet), l’« intellectuel révolutionnaire », sur le modèle de Péguy ou de Sartre, qui objectivise le projet par une réalisation individuelle précédant le choix, et l’« intellectuel spécifique » comme Bourdieu qui s’attache à l’étude sociologique (et de classe) des comportements de masse. Dépassant ce « bric-à-brac » descriptif, nous devons convenir que nous traversons des années de vaches maigres pour la théorie. Témoin, l’usage politique qui est fait aujourd’hui du concept de « populisme » comme mode de disqualification du populaire. La pente naturelle de ce qu’on a appelé les intellectuels est-elle vouée pour l’éternité à transiter du jeune révolutionnaire au vieux conservateur?
Reste la question de l’« intellectuel organique ». Il convient tout d’abord de faire remarquer que le travail intellectuel -engagé ou pas - est généralement devenu, à notre époque, pensée de tendance ou de groupe. Cela ne rend pas la réflexion philosophique individuelle impossible, comme l’a cru un temps Alain Badiou, qui revendique aujourd’hui sa volonté de « manifester sous le drapeau de Platon » pour une vérité. Cela le conduit à penser que le sophiste (partisan de la vérité formelle) est l’autre versant du philosophe et que le militant est opposé au sociologue et au « doxosophe » (expert en opinion publique). Tous ces personnages s’inscrivent dans des tensions réciproques. Dans cet ordre d’idées, Michel Surya, auteur de La Révolution rêvée, affirme que la notion d’Art, « bien sûr hypostasiée par la nouvelle division du travail », implique la liberté de création et de production, préalable à toutes les libertés. L’art, historiquement conçu, a-t-il jamais été autre chose que bourgeois? La littérature militante et propagandiste constitue-t-elle autre chose qu’un écueil vis-à-vis de l’accession du peuple à l’Art? Tandis que la gratuité esthétique, elle, reste formelle et aristocratique ? La Révolution rêvée de Michel Surya traite des métamorphoses de l’intellectuel et de sa fonction critique. Nous ne sommes plus au temps où l’intellectuel était sommé par les partis politiques de choisir entre deux camps. Au cœur de la disparition de cette injonction, grandit l’idée que notre époque est de moins en moins disposée à mesurer les œuvres créatrices qui auront à l’avenir un grand sens. Si Jean-Paul Sartre a choisi grosso modo le communisme (« le marxisme est l’horizon indépassable de notre temps ») et son cothurne à Normale sup, Raymond Aron, l’anticommunisme, le temps n’est plus où l’engagement résultait d’un choix. Nous sommes aujourd’hui « embarqués » - comme jadis Pascal dans « le silence des espaces infinis » ou dans son « mettez-vous à genoux et vous croirez » - dans un état de fait où, à mon sens, mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Ni pessimisme historique ni optimisme volontariste, la mondialisation du capitalisme sous la domination de l’idéologie libérale est porteuse d’une situation de solidarité objective pour l’ensemble de l’humanité.
De nombreux ouvrages récents témoignent de cette nouvelle interdépendance des peuples face à la pensée dominante dite « pensée unique ». C’est ainsi, par exemple, que les recherches en biologie dans leur diversité n’appellent plus un cadre philosophico-logique unique. Lorsqu’on constate les derniers développements pluridisciplinaires de la biologie contemporaine, la multiplicité des approches existantes, il semble bien, aujourd’hui davantage qu’hier, qu’aucun principe d’explication unique ne puisse être trouvé. Dans un ouvrage récent, Les Secrets du vivant [3], le biologiste et épistémologue Michel Morange montre pour quelles raisons des explications différentes doivent être articulées entre elles lorsqu’on décrit le fonctionnement des macromolécules, de même que pour l’évolution humaine ou le développement des cancers. Son ouvrage, publié fin 2005, porte en sous-titre : « Contre la pensée unique en biologie ». Il constitue un modèle d’analyse de la science biologique en termes de pluralisme. L’auteur part de sa découverte de la nécessaire pluralité des explications en biologie. Elle l’amène à distinguer divers principes d’intelligibilité en évolution, dans le cadre des explications de type mécaniste, de type darwinien et de type physique non causal. Impossible de théoriser la biologie contemporaine sans être individuellement un intellectuel à multiples facettes. Cela signifie qu’il appartient au biologiste de révéler les limites et les contraintes dans les systèmes biologiques à partir d’exemples concrets. C’est ainsi que des intellectuels en sciences humaines et en sciences du vivant analysent aujourd’hui les épidémies (la grippe espagnole de 1918), ou les phénomènes migratoires contemporains dans leur épaisseur (des causes idéologiques s’ajoutent aux causes économiques), ou le cancer à partir des limites de la théorie des oncogènes qui ne prend pas en compte les mutations liées à la formation de cellules cancéreuses, ou encore dans l’explication du vieillissement et de la maladie d’Alzheimer. Admettre une idée aussi simple qu’à chaque singulier correspond un pluriel n’a rien d’évident car tout scientifique, je dirais même tout intellectuel, a été formé à privilégier un principe particulier d’intelligibilité. L’articulation entre explications différentes est pourtant indispensable - et pas seulement comme exigence éthique - pour le progrès des connaissances.
Dans un autre ordre d’idées, vient de paraître un ouvrage collectif, dirigé par François Houtard, publié par le Centre tricontinental de Louvain-la-Neuve, ayant pour titre Théologies de la libération [4]. On remarquera, là aussi, la nouveauté du pluriel. Non seulement la théologie de la libération a une histoire, mais cette histoire va également de l’unique et du singulier au pluriel. C’est dire avec assez de clarté que les sources de résistance et d’espérance des peuples ne peuvent absolument pas être cherchées dans la pensée unique ni dans un lieu théologique spécifique. Où en est la théologie de la libération? Elle s’est constituée et a grandi hors institution. Elle n’a pas davantage perdu, contrairement à ce qu’en dit l’opinion publique, son dynamisme que le communisme. Sa présence est simplement discontinue. Si elle s’est surtout développée dans les sociétés du Sud, une réflexion de ce genre existe aussi au Nord. Son contenu, ses perspectives vont bien au-delà d’une éthique sociale même s’il s’agit de celle qui domine. Les théologies de la libération permettent surtout de reconstruire une espérance plurielle à partir de la découverte de tout ce qui est porteur d’altérité dans les utopies connues à ce jour. Les pauvres et les opprimés sont devenus le lieu théologique par excellence. Il ne s’agit pas tant de savoir si Dieu existe mais où il existe. Où se trouve le Dieu d’amour qui ne peut coexister avec l’injustice et la guerre? C’est la question commune à toutes les théologies de la libération. Les théologies afro-latino-américaines commencent toutes par une critique radicale du fétichisme du « Blanc ». La revendication la plus populaire est la reconnaissance de l’altérité. De même, les théologies féministes de la libération prennent conscience de ce que signifie le patriarcat comme renfort de domination des systèmes d’exploitation existants. La théologie économique et écologique de la libération à laquelle souscrit aujourd’hui Leonardo Boff met l’accent sur la destruction des foyers engendrée par la vie moderne. Il y a besoin aujourd’hui d’une écologie qui ne soit pas seulement technique mais qui s’en prenne aux causes. À cet égard, parler d’essoufflement des théologies de la libération, de leur rapport et de leur différence avec la pensée marxiste serait une erreur. Le fait est que dans les parties du monde qui ont été colonisées les peuples indigènes manifestent un certain engagement et beaucoup de combativité. Tout cela révèle une évolution indéniable des consciences à laquelle les intellectuels autochtones ne sont pas étrangers. Le sujet indigène comme peuple et personne a beau être nié par le néo-libéralisme qui uniformise et domine, il participe davantage aux « mille fleurs » de la théologie de la libération et du marxisme qu’à leur négation.
Pour conclure, la pensée est en voie de devenir plurielle, sous peine de mort. C’est là un aspect essentiel d’une mondialisation démocratique. La lecture des ouvrages référencés dans cette chronique en persuadera aussi bien ceux qui fournissent un travail manuel, aujourd’hui forcément intellectualisable, que ceux qui se réfugient dans une tour d’ivoire par rapport aux luttes populaires, ceux qui sont spécialisés dans un domaine particulier de la science ou ceux qui pensent que les religions sont partie intégrante de l’avenir de l’humanité. ●
 
NOTES
 
[1]« Clercs et chiens de garde », Contretemps, n° 15, Textuel, février 2006,192 pages, 19 euros.
[2]Paul Nizan, Les Chiens de garde, La Découverte, 2005 (1re édition en 1960 par François Maspero).
[3]Les Secrets du vivant. Contre la pensée unique en biologie, Michel Morange, La Découverte, septembre 2005, 228 pages, 18 euros.
[4]Théologies de la libération, ouvrage collectif dirigé par François Houtard, Centre tricontinental de Louvain-la-Neuve, L’Harmattan, octobre 2005,316 pages, 18 euros.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
« Clercs et chiens de garde », Contretemps, n° 15, Textuel,...
[suite] Suite de la note...
[2]
Paul Nizan, Les Chiens de garde, La Découverte, 2005 (1re é...
[suite] Suite de la note...
[3]
Les Secrets du vivant. Contre la pensée unique en biologie,...
[suite] Suite de la note...
[4]
Théologies de la libération, ouvrage collectif dirigé par F...
[suite] Suite de la note...