2006
Nouvelle Fondation
Livres : Notes de lecture
Aux sources du républicanisme français
Le Moment républicain en France Jean-Fabien Spitz Paris, Gallimard, NRF-Essais 2005, 523 pages, 27,50 euros
Déjà auteur, en 2000, de L’Amour de l’égalité. Essai sur la critique de l’égalitarisme républicain en France, 1770-1830, chez Vrin-EHESS, Jean-Fabien Spitz récidive avec Le Moment républicain en France, chez Gallimard, collection « NRF-Essais ».
Dans son avant-propos J.-F Spitz interroge d’emblée : « Le modèle républicain français appartient-il au passé ? » N’est-il donc qu’un moment, une parenthèse historique qu’il est temps de refermer? Question massive, d’actualité, toute empreinte de gravité ironique et assez provocatrice, au moment où notre modèle français semble être remis en cause de l’extérieur comme de l’intérieur de notre pays par la poussée libéralo-communautariste et différencialiste d’inspiration anglo-saxonne et l’offensive furétienne et des furétistes de ces quinze dernières années à laquelle s’en prend l’auteur. Question ironique, surtout parce qu’on sent bien l’auteur apte et décidé à relever ce défi au moins intellectuel : légitimer la république « à la française », dont le ressort essentiel serait de pouvoir se réformer elle-même sans se laisser déformer et, ainsi, de rester fidèle à ses principes fondateurs révolutionnaires la prédestinant à se muer en république sociale par un État du même nom, au nom d’abord de notre sacro-saint principe d’« amour de l’égalité » sur lequel, en contrepoint, Tocqueville a écrit de belles pages.
Partant des sources et fondements du républicanisme français, Spitz expose la doctrine de cinq philosophes et grands républicains français de la IIIe République que furent Henry Michel (1857-1904), Alfred Fouillée (1836-1912), Léon Bourgeois (1851-1925), Émile Durkheim (1858-1917) et Célestin Bouglé (1870-1940). Au travers de ces cinq études l’auteur entend « suggérer une troisième voie », par-delà celle des partisans déclarés de la république ne jurant que par le politique, et celle des « libéraux » actuels ne jurant que par l’économique : celle de la république moderne comme « projet de fondation d’une société moderne en ce qu’elle a pour objet central la satisfaction des besoins » et « a donc bien pour objet la répartition des ressources et des biens », récusant, page 10, « la dichotomie du politique et de l’économie » et partant du constat que « l’aspiration centrale des hommes d’aujourd’hui est la jouissance, pas la vertu ». C’est donc à une « revisitation » approfondie de la République française - « plus souvent critiquée que comprise » -que nous convie Spitz, à partir de deux thèses :
- la philosophie politique a constitué la base de la République française;
- cette philosophie politique républicaine « n’a aucun rapport avec le positivisme auquel on l’a souvent associée parce qu’elle est profondément, viscéralement, décisivement individualiste », écrit-il page 13, au tout début du premier chapitre qu’il n’hésite pas à titrer « Le crépuscule de la république » (sic).
Là est peut-être le point de débat de l’ouvrage, tant il est vrai que la philosophie d’Auguste Comte (certes anti-individualiste et estimant que l’unité de base de la société est la famille et non l’individu, en parallèle de la notion d’élément dans sa philosophie biologique, l’individu étant la cellule) influença fortement les républicains et francs-maçons de droite comme (surtout) de gauche, et que Durkheim - et Bouglé au moins indirectement - s’en réclamait ouvertement avec le concept organiciste de consensus qu’il lui emprunte pour concilier politiquement individualisme et socialisme et théoriser aussi son concept d’anomie dont parle Spitz. En effet, la République est individualiste (au bon sens du terme : l’individu comme valeur suprême) ; mais si le positivisme est anti-individualiste, l’individualisme politique est-il nécessairement antipositiviste ? Durkheim en est l’illustration vivante.
Le républicanisme français pose l’individu-citoyen face à l’État en niant philosophiquement les corps intermédiaires que sont les corporations, syndicats, associations, partis, etc. de la société civile, cependant légaux et, de fait, tissant puissamment le lien social. C’est ce que rappelle Spitz à propos de Durkheim qui pense que les corporations doivent être subordonnées à l’État car elles ne sont jamais plus « que des organes qui demeurent “en rapport suivi avec le centre organisateur de la vie publique” et dont la tâche est de servir de relais à son projet », comme l’écrit Spitz page 342, en citant De la division du travail social de Durkheim, ici dans le droit fil de l’idée comtienne et saint-simonienne (et physiologiste) de réorganisation de la société que Durkheim reprend pour penser son socialisme d’État.
Quoi qu’il en soit, un des grands intérêts de cette étude est de mettre en musique le rapport entre l’individu et l’État au diapason du rapport de l’égalité et de la liberté, dans ce concert polyphonique composé de ces cinq philosophes républicains. C’est ainsi que leur leitmotiv est l’idée d’une compatibilité de l’individualisme avec la souveraineté de la loi. Le néokantien Henry Michel, auteur de L’Idée de l’État, dans la lignée de Renouvier, postule la catégorie de personne comme fondement de la citoyenneté sous le vocable de l’autonomie.
L’idée d’individu comme valeur morale le conduit à ne pas lire Rousseau de façon holiste et à réaffirmer le citoyen comme individu ayant droit au développement éthique de son autonomie que l’État a le devoir de lui assurer, ce dernier s’en trouvant du coup réhabilité.
Quant au solidarisme de Léon Bourgeois, il constituerait selon Spitz une « voie moyenne » entre les économistes, rejetant toute intervention de l’État dans la vie économique, et le socialisme, approche « morale » de l’injustice sociale due à l’inégale répartition des richesses et à l’égoïsme des propriétaires, que seul l’État, une fois rendu aux mains des plus défavorisés, tempérera et même jugulera autoritairement par la socialisation d’une part importante de la propriété privée. Face à cela donc, ou plutôt par-delà ces deux positions antagonistes, Bourgeois préconise plutôt la solidarité comme interdépendance nécessaire des êtres, telle la loi d’évolution à l’œuvre chez les espèces animales. Solidarité par différenciation des parties d’un organisme comme des différents membres d’une même espèce, facteur d’adaptation. Ramené à notre individu, Bourgeois redimensionne son degré d’autonomie aux relations d’interdépendance existant entre personnes, ruinant ainsi le mythe solipsiste de la liberté.
Considérant également la société comme un organisme, Fouillée renvoie lui aussi dos à dos l’atomisme social des « libéraux » et l’holisme des socialistes, et pense que l’organisme social est destiné à muter, selon les lois de l’évolution, en système contractuel voulu par la raison et conforme aux aspirations de chaque individu, le tout sous l’action régulatrice d’un État réduit à ne veiller qu’à la justice des échanges et à la garantie de la liberté négative des individus (idée que combattra Furet).
Liberté et égalité sont donc étroitement unies dans notre dispositif républicain. Or, si l’État doit bien être cet agent décisif d’autonomie citoyenne des individus, il doit aussi réaliser l’égalité entre tous. Cependant il ne faut pas confondre égalité des chances et égalité des résultats; confusion que ne manquent pas de faire les détracteurs du républicanisme. Car, pour eux, l’égalité de droit n’implique pas l’égalité de fait. C’est sur cet amalgame que prospère l’idée d’inégalités sociales nécessaires parce que légitimes car prétendument naturelles, faisant fi de la distinction rousseauiste entre différences (naturelles) et inégalités (sociales) et de l’illégitimité à ce que les premières fondent les secondes.
Sur ce sujet, Bouglé rappelle quelques principes du républicanisme, notamment celui de sa conciliation avec l’individualisme, en défendant au passage l’individualisme authentique contre les faux expédients utili-taro-scientistes prétendument évolutionnistes d’un Spencer (par exemple son idée de « nihilisme administratif» selon lequel plus l’organe politique dépérira et plus les contrats entre personnes privées s’accroîtront). Pour Bouglé, en effet, « l’impératif égalitaire n’est pas en contradiction avec la liberté individuelle ni avec l’exigence de l’efficacité et de la satisfaction maximale des besoins », rappelle Spitz, page 358.
Finalement, le livre de Spitz se lit agréablement par ses expositions claires et ses analyses pénétrantes. Une réflexion stimulante et une rétrospective doctrinale et historique rafraîchissante pour comprendre ce qu’est la République française en ses fondements et finalités et pour penser ce qui vient à l’aune de ce ressour-cement. Une contribution éclairante pour alimenter le débat actuel et la nécessaire réflexion sur une non moins nécessaire refondation de la République. Un défi à relever sans tarder, à l’aube de ce siècle fébrile et incertain.
Bruno Antonini
La Démocratie aux extrêmes. Sur la radicalisation politique Annie Collovald (dir.), La Dispute, Paris, 2006,354 pages, 25 euros
Après le décapant Le « Populisme » du FN. Un dangereux contresens, Annie Collovald fait exploser une nouvelle idée reçue, cette fois dans un ouvrage collectif fruit d’un colloque tenu en 2002 à Lille. La multiplication des discours catastrophistes des politiques et des médias sur le terrorisme, la montée des intégrismes et des nationalismes, des extrêmes droites, ou la violence incontrôlable et aveugle des « jeunes », donnent l’impression de démocraties assiégées par toutes sortes d’extrémismes, et établissent une frontière infranchissable entre le « normal » de la modération démocratique et le « pathologique » de la radicalité. Pour en rendre raison tout en gardant bonne conscience, les commentaires privilégient les causes exceptionnelles : fanatisme, repli communautariste, choc des civilisations, racisme, etc.
Le parti des auteurs consiste ici, au contraire, à « historiciser les schèmes explicatifs ». Pour restituer « l’ignorance de la suite » et la temporalité spécifique avec lesquelles doivent composer les acteurs historiques, il privilégie le « comment » au « pourquoi », dont la causalité téléologique « produit autre chose que l’explication de l’énigme ». Le processus de la radicalisation apparaît alors en tant que tel, c’est-à-dire produit « pas à pas » par le fonctionnement démocratique même. L’analyse du changement progressif d’état d’esprit des députés du tiers état par Timothy Tackett dans les premiers mois des États généraux s’avère à cet égard édifiante, et bat en brèche le simplisme d’un Furet qui ne voyait en eux que des hommes abreuvés de philosophie rousseauiste aux virtualités totalitaires.
Théophile Hazebroucq
Le Dossier Kadaré, Shaban Sinani, suivi de La Vérité des souterrains d’Ismail Kadaré avec Stéphane Courtois Odile Jacob, 207 pages, 19 euros
Le « Dossier » Kadaré présente plusieurs intérêts.
D’abord, il s’agit d’archives enfin exhumées et non pas d’une interprétation de celles-ci, même si des commentaires postérieurs et un long entretien y sont adjoints.
Les pièces rassemblées consistent en des lettres, des interpellations envoyées aux autorités albanaises, afin de les alerter sur le danger représenté par divers ouvrages, publiés, d’Ismail Kadaré.
Elles témoignent toutes d’un climat général affectant les écrivains. Elles ne concernent pas seulement la politique, au sens restreint, mais également l’esthétique. Les accusations portent autant sur des aspects idéologiques, des incartades à une ligne, qu’à une norme littéraire, à un réalisme, une facture, auxquels aurait dérogé Ismail Kadaré.
Leurs auteurs fondent leurs critiques sur un prétendu marxisme converti en dogme, sinon en philosophie policière. Ils s’inscrivent dans une démarche initiée par les communistes utopiques, façon Étienne Cabet et reprise de Platon. Leur horizon intellectuel proche est borné par Plekhanov et Jdanov pour lesquels rien n’est innocent et tout serait coupable. L’idée qui préside à leur émoi et qui étaie leur argumentaire consiste, chose connue, à déporter la littérature, privée d’autonomie, sur le terrain de l’utilité immédiate et de la lutte des classes, comprise sur un mode naïf.
Et la naïveté s’est avérée criminelle.
Pour Ismail Kadaré, cette naïveté, celle d’un Ubu frénétique et exterminateur, a culminé avec Le Pacha rouge, poème antibureaucratique retiré de l’impression et qui lui valut une séance d’autocritique. D’autres de ses romans ont été purement et simplement censurés.
En conclusion, dans l’entretien qu’il accorde à Stéphane Courtois, Ismail Kadaré se livre. Il aborde les circonstances complexes, expose ses attitudes et il est d’autant plus convaincant qu’il n’élude pas les difficultés. Sa sincérité signe, en quelque sorte, une intelligence pratique.
Toutefois, le livre mérite un examen plus attentif. Nous y reviendrons donc, prochainement.
Denis Fernàndez Recatalà
Penser Louis Althusser, Les Dossiers de La Pensée Le Temps des Cerises, 2006,197 pages, 10 euros
Après Penser Rousseau, la revue La Pensée et le Temps des Cerises poursuivent la publication d’articles de la première parus au cours des années. Avec Penser Louis Althusser, voici réuni six contributions du philosophe de 1964 à 1975, chacune présentée séparément et le tout introduit par Yves Vargas. On trouvera là des articles essentiels à la compréhension de l’œuvre de Louis Althusser comme « Sur le travail théorique. Difficultés et ressources » (1967) ; « Idéologie et appareils idéologiques d’État » (1970) ; ou « Est-il simple d’être marxiste en philosophie? » (1975). Précisons que plusieurs des articles de ce recueil sont aujourd’hui introuvables.
B.F.
Une Société de chiens. Petit voyage dans le cynisme ambiant, Éric Dupin, Seuil 2006,230 pages, 18 euros
Tous des chiens! Pour Éric Dupin, ancien journaliste à Libération, le cynisme constitue la caractéristique du comportement individuel général. Hommes d’affaires (Tapie, Pinault), de médias (Ardisson, Beigbeder) et politiques (Sarkozy, Hollande), dépeints ici, forment les archétypes de ces êtres qui ne croient en rien, et dont la réussite fait office de justification. Les dominés qui « vivent plus d’une sous-économie de la débrouille que d’une véritable organisation mafieuse », suivent l’exemple. À force de réfléchir ce qui est déjà plus que visible, l’inventaire suscite un léger agacement. Le rapprochement du cynisme d’Antisthène et de Diogène avec celui de nos puissants actuels, en début d’ouvrage, s’avère plus éclairant. Comment recréer une « morale sociale », squelette indispensable d’une société solidaire ? Étant entendu que l’homme ne saurait se priver de croyance, l’auteur porte ses espoirs sur la fondation d’un « nouvel humanisme » malheureusement aussi convenu que flou. ●
Th. H.