Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 104 à 109
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier : Intellectuels et communismes – Le PCF et le marxisme 1944-1947

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Dossier : Intellectuels et communismes – Le PCF et le marxisme 1944-1947

Contradictions, d’une tentative de « voie française »

Jean-Paul Scot Historien. Parmi les dernières publications : Comprendre la Loi de 1905, Le Seuil, coll. « Points d’histoire », n° 347, 2005; La Russie de Pierre Le Grand à nos Jours,Armand Colin, coll. « U », 2000.
La plupart des Histoires du marxisme ignorent les productions intellectuelles du PCF pendant la période où il subit la plus forte empreinte du stalinisme, de la Libération aux années 60. Certains affirment que l’activité théorique du PCF resta aussi stérile qu’au temps du guesdisme dans le POF. D’autres l’accusent d’avoir repris les rudiments du marxisme-léninisme schématisé par Staline afin de légitimer son alignement permanent sur l’URSS. Au plus, pourrait-on observer un avatar politique avec une tentative en 1945-1946 de « nationalisation du marxisme ».
La réflexion théorique reste dans le PCF l’apanage du secrétaire général. En dépit du retentissement de l’Interview donné au Times, le 17 novembre 1946, la pensée stratégique de Maurice Thorez n’a jamais acquis un statut comparable au « maoïsme » ou au « cas-trisme ». On peut même dire que Thorez n’a pas tenté de maintenir longtemps la perspective originale d’une démocratie nouvelle, ouvrant la voie au socialisme « par d’autres chemins que ceux suivis par les communistes russes » en faisant l’économie de la dictature du prolétariat. Faut-il donc conclure à la débilité théorique PCF au lendemain de la Libération?
Comment expliquer alors l’incontestable empreinte du marxisme sur le mouvement ouvrier et les milieux intellectuels? Ce qui mena au PCF de 1944 à 1947 tant d’adhérents venus de tous les horizons est peut-être moins la dialectique marxiste que l’aura du « parti des fusillés » et le prestige de l’Union soviétique. Pour Eluard qui adhère à nouveau au printemps 1942, le PCF est le « Parti de la France » ; pour Joliot-Curie et Paul Langevin qui firent de même en septembre 1944, les communistes sont les héritiers des matérialistes de l’Antiquité, de Galilée et de Descartes et surtout des Encyclopédistes des Lumières. Pour la masse des 800000 adhérents, l’URSS est le pays du « communisme » sorti vainqueur de la guerre.
Si le PCF suscite peu de réflexions théoriques, il s’interroge néanmoins sur des questions décisives qui expliquent le rayonnement durable du marxisme en France. Par rapport à l’avant-guerre, on constate de réels progrès dans la production intellectuelle du PCF sur trois champs spécifiques :
– La question des perspectives politiques pour la France a entraîné une réflexion sur l’articulation des rapports entre nation et classes et surtout entre socialisme et démocratie.
– Le problème des alliances politiques et sociales a exigé un gros travail idéologique pour se démarquer des socialistes et des gaullistes en partant de l’état réel des mentalités.
– « Le premier parti de France » a voulu enfin être à la hauteur de ses responsabilités en développant à une échelle inédite un travail de formation de ses nouveaux cadres en recourant aux « classiques du marxisme ».
C’est dire la difficulté à dissocier théorie et pratique dans l’activité d’un PCF qui se fait fort de pratiquer un « marxisme vivant ».
Un contexte en apparence favorable au marxisme. On ne trouve pas dans la production du PCF avant 1947 d’analyse systématique du paysage idéologique et théorique, ni de la vie intellectuelle en France. Lors du Xe Congrès en juin 1945, Maurice Thorez évoque vite l’« impasse » où se trouveraient les intellectuels français pour en déduire que le PCF doit prendre en charge la « renaissance de la culture française ».
Le bilan est sommaire et intemporel. Face à un « capitalisme pourrissant » et au traumatisme de la guerre mondiale, l’intelligence serait à l’« agonie », la plupart des intellectuels traditionnels étant plongés dans le doute, la solitude et le désespoir. Reprenant des thèmes des années 1900 et 1930 comme la « crise de la pensée française », cette analyse souligne que Bergson maudissait déjà l’intelligence mécanicienne, que Brunetière parlait de la « faillite de la science », que Gide avait prôné le dilettantisme et Giono le retrait de la vie sociale sinon le retour passéiste à la terre. Le capitalisme en crise interdirait aux intellectuels classiques de penser les réalités.
En revanche, le communisme permettrait de réconcilier l’humanisme et le progrès, la tradition bien comprise et la création révolutionnaire dont Aragon et Picasso seraient les figures emblématiques. « Le communisme n’est pas seulement une force, il est une vérité. Dans ce monde en désordre, il est porteur du destin de l’homme, […] en France, il est porteur du destin de la patrie. Le communisme apparaît maintenant comme la plus grande force spirituelle. […] Le communisme seul peut aujourd’hui donner au monde un humanisme qui ne soit pas une nouvelle manière de “concevoir” l’homme mais une nouvelle forme de l’homme. » On retrouve ici, sous les mots de Maurice Thorez, la pensée de Georges Cogniot, directeur de l’Humanité, grand spécialiste du matérialisme antique et de la spiritualité laïque, véritable héritier des révolutionnaires de 1793 et rédacteur clandestin des propositions communistes pour le programme du Conseil national de la Résistance.
Tout à son optimisme, la direction du PCF n’a que rarement pris en compte l’antimarxisme militant ou les références à la pensée marxienne des nouvelles revues nées à la Libération. Certes, quand Léon Blum publie au printemps de 1945 l’essai qu’il a rédigé en détention, Georges Cogniot est chargé de faire la critique d’À l’échelle humaine. Blum reste un antisoviétique invétéré en dépit du rôle de l’URSS dans la victoire sur le nazisme ainsi qu’un réformiste déclaré distinguant non plus seulement la conquête et l’exercice du pouvoir mais opposant aussi l’action de classe à la lutte des classes. Sa rupture personnelle avec le marxisme est donc totale quoique la majorité du Parti socialiste n’ait pas renoncé à l’alliance avec le Parti communiste pour l’application du programme du CNR.
Le PCF n’a accordé qu’une faible attention aux rééditions des œuvres de Proudhon qui visent à faire barrage à l’influence de Marx en réactivant un socialisme français antiautoritaire et décentralisateur. Aux trois publications entre 1929 et 1937 viennent s’en rajouter cinq entre 1945 et 1950. Proudhon n’est pas seulement réhabilité par de vieux démocrates comme Bouglé et Halévy, par des spécialistes du réformisme comme Dolléans ou du blanquisme comme Dommanget, sa pensée est reprise par un jésuite comme le père de Lubac, futur lecteur critique de Marx. Plus largement, le PCF ne s’interroge pas sur la diffusion du keynésianisme par des socialistes comme Pierre Uri. Il ne réserve aucune attention à la traduction début 1947 de La Révolution des organisateurs, cet essai retentissant de Burnham, un trotskiste américain, préfacé par… Léon Blum. Le PCF ne s’interroge pas alors sur les facettes multiples prises par la social-démocratie et se contente de dénoncer les « hitléro-trotskistes » croyant ainsi exorciser l’impatience gauchiste.
Le PCF n’a pas accordé non plus grande attention à l’apparition de nouvelles revues intellectuelles comme Esprit, économie et humanisme ou encore Les Temps modernes. Pourtant leurs engagements politiques et leur positionnement par rapport à Marx auraient dû l’interpeller. Le manifeste des Temps modernes partait du même constat que le PCF tout en débouchant sur un existentialiste plus individualiste que social : « Tous les écrivains d’origine bourgeoise ont connu la tentation de l’irresponsabilité. […] C’est à défendre l’autonomie et les droits de la personne que notre revue se consacrera. Nous la considérons avant tout comme un organe de recherche dans l’étude des problèmes concrets de l’actualité. […] les forces de la réaction triompheront-elles ? Y aura-t-il une révolution et que sera-t-elle? » La revue Esprit semble encore proche des objectifs communistes en janvier 1947 quand, en dépit de l’échec de la candidature de Maurice Thorez à la présidence du gouvernement, elle affirme encore son choix de la « démocratie populaire » : « Il n’est pas sans danger, mais peut-on hésiter entre un piétinement stérile et une découverte tâtonnante de nouvelles structures sociales et politiques ? » Sartre disait de son côté : « Cet avenir nous le faisons nôtre, nous ne voulons pas en avoir d’autre. »
Les chrétiens de gauche et les existentialistes considéraient que Marx avait posé les conditions indispensables à la libération de l’homme et à l’humanisation de la société. Ils affirmaient le rôle historique et émancipateur du prolétariat. Roger Garaudy tenta d’alerter la direction du PCF sur cette évolution des chrétiens et prôna le dialogue avec certains intellectuels catholiques. Georges Cogniot lui reprocha aussitôt son idéalisme théorique, ses illusions sur les valeurs partagées, et souligna les divergences politiques qui séparaient les démocrates-chrétiens des communistes. Le PCF n’a pas repris la proposition de « la main tendue » car il redoutait un débat sur la nature du parti léniniste qu’il entendait être. Emmanuel Mounier et Sartre dénonçaient en effet les méthodes et l’esprit du PCF; s’ils admettaient que la majorité des travailleurs soient sous son influence, ils estimaient que ses prétentions à régenter les intellectuels étaient désastreuses. Le syndrome Nizan était toujours aussi efficient.
Dès 1945 le PCF ne conçut pas tant la diffusion du marxisme comme une quête d’hégémonie par un dialogue avec l’intelligentsia française, mais comme un devoir de formation des militants ouvriers pour organiser le mouvement populaire.
Le marxisme : une arme pour la victoire. Étienne Fajon, responsable à l’éducation, présente devant le Comité central élargi du 21 janvier 1945, le premier tenu depuis la libération de Paris, un rapport où il expose l’urgence d’une démarche pédagogique et pratique. Si un effort réel de formation des cadres a été accompli dans la clandestinité avec l’édition de quelques brochures reprenant les « classiques du peuple », un effort exceptionnel s’impose pour éduquer les nouveaux adhérents qui ignorent tout de la « doctrine communiste ». Dans une situation politique extrêmement complexe et mouvante, il est nécessaire de leur donner avec le marxisme-léninisme « une boussole et un guide pour l’action ».
Le marxisme est présenté comme « la science du développement de la société » par analogie avec la connaissance des lois de la nature. Le marxisme est également présenté comme « la science de l’action politique » fondée sur l’expérience de toutes les luttes du peuple français depuis 1789. Plus largement il est défini comme le produit de la rencontre entre le mouvement ouvrier et le socialisme scientifique, entre la pratique et la théorie. Sont reprises les définitions staliniennes des années 30.
Il n’empêche que l’« appropriation » du marxisme suppose une démarche originale. Le PCF ne veut pas faire du marxisme un catéchisme car il faut « apprendre dans la vie ». Sous peine de ne rester qu’une secte livresque et impuissante les communistes se doivent de ne pas être des « esclaves non pensants de formules apprises par cœur » comme le sont les « hitléro-trotskistes ». Les textes de Marx, Engels, Lénine et Staline ne contiennent pas de solutions toutes prêtes aux problèmes toujours nouveaux posés par la vie. Le marxisme ne fournit que des directives générales qui s’appliquent différemment en France, en Allemagne, en Angleterre ou en Russie. « Notre théorie, tout comme la physique et la biologie, est une science vivante qui ne saurait rester figée dans des formules et qui s’enrichit sans cesse des expériences nouvelles. » Ainsi l’analyse marxiste de l’inégal développement en Russie permit à Lénine de percevoir la possibilité de la révolution bolchevique. Fajon confirme cette affirmation par la formule de Staline : « Tout dépend des conditions, du lieu et du temps. » Il s’agit donc pour le PCF d’appliquer la méthode marxiste-léniniste à l’étude concrète des questions pratiques de la politique française.
Mais les « Classiques du marxisme » publiés ne risquent-ils pas de contredire cette démarche originale ?
Fajon s’en défend en précisant que ces textes fondamentaux ne fournissent pas de solution magique, mais seulement une méthode et des principes pour éviter des erreurs opportunistes ou gauchistes.
L’analyse des brochures publiées depuis la Libération permet de saisir les objectifs politiques de la direction. Dès octobre 1944, le court texte de Marx, Salaires, prix et profits, est tiré à 50 000 exemplaires : priorité est donnée à l’explication de l’exploitation capitaliste pour renouer avec une classe ouvrière éclatée et troublée par le lancement de la bataille de la production. En novembre sont tirés autant d’exemplaires du Manifeste du Parti communiste pour populariser la théorie de la succession des modes de production et la nécessité logique du socialisme. Est publiée également la brochure d’Engels Socialisme utopique et socialisme scientifique pour combattre les illusions réformistes. En décembre est tirée à 50 000 exemplaires la brochure attribuée à Staline Matérialisme dialectique et matérialisme historique. L’orthodoxie théorique du PCF est affirmée dès le retour en France de Maurice Thorez. Mais devant les difficultés de la reprise en main de certains militants qui croyaient la révolution à l’ordre du jour et qui n’acceptaient pas la stratégie confirmée au Comité central de janvier 1945, il fut décidé de diffuser 30000 plaquettes de La Maladie infantile du communisme, le gauchisme, afin que l’autorité de Lénine vienne conforter les choix de la direction.
Au-delà de la conjoncture, l’index des « Classiques du marxisme » publié entre 1944 et mars 1947 révèle bien l’objectif des Éditions sociales. De Marx ne sont éditées que des études historiques : Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte pour faciliter l’analogie entre bonapartisme et gaullisme, La Guerre civile en France pour souligner la violence de la réaction lors de la Commune de Paris, Misère de la philosophie pour contrer la diffusion des thèses de Proudhon, et Les Luttes de classe en France pour légitimer l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie laborieuse dont l’opposition avait été fatale à la IIe République. Au matérialisme historique illustré de Marx répond le matérialisme dialectique d’Engels dont sont publiés les textes de référence, tels Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, Le Rôle de la violence dans l’histoire et L’Anti-Dühring.
Les éditions retenues de Lénine et Staline visent à renforcer l’idée d’une continuité absolue entre les pères fondateurs du marxisme. De Lénine on retient le texte pédagogique Karl Marx et sa doctrine et les essais sur L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme et L’État et la Révolution. L’essentiel de la réflexion des communistes français sur l’État et la dictature du prolétariat en est issu. De Staline on édite tout d’abord Les Principes du léninisme et son Lénine tant il en apparaît l’héritier incontestable. Ensuite est publié L’Homme, le capital le plus précieux qui entend apporter le démenti le plus évident aux dénonciations des crimes de Staline. Le Marxisme et la question nationale a été également diffusé plus pour justifier la politique nationale du PCF que pour poser la question coloniale.
Il est plus difficile d’estimer l’impact de cet effort de diffusion des classiques marxistes que de mesurer l’ampleur des efforts de formation des écoles du Parti. En 1937, 1938 et 1939 ne s’étaient tenues que trois écoles centrales de six mois et quelques écoles de quatre semaines. Dès la Libération, quatre écoles centrales d’un mois ont vu le jour pour former 68 cadres nationaux du Parti, 33 cadres paysans et 33 journalistes. Huit écoles interrégionales ont formé 473 cadres intermédiaires. Les écoles de la région parisienne ont rassemblé 400 élèves. Un millier de cadres ont été instruits avant le 15 mai 1945. Ensuite l’effort s’est amplifié et la formation s’est améliorée. Trois écoles de quatre mois ont formé une centaine de nouveaux cadres nationaux ; deux stages d’études ont réuni les parlementaires ; 14 écoles spécialisées et 234 écoles fédérales d’un mois ont instruit plus de 6 000 responsables, sans compter les écoles élémentaires pour les adhérents auxquels étaient destinés dix cours de base. Même si de fortes inégalités régionales sont évidentes, on peut estimer que jamais auparavant les rudiments du marxisme n’ont été autant diffusés en France.
Avant d’analyser quelques traits de ce marxisme militant, il faut préciser les objectifs officiels de cette formation. Étienne Fajon en a déterminé sept :
  • combattre l’étroitesse d’esprit et le sectarisme;
  • distinguer ce qui est réalisable à une étape et ce qui ne l’est pas ;
  • substituer l’esprit créateur à l’esprit de propagande ;
  • connaître les particularités économiques, sociales, historiques et politiques de chaque secteur d’activité;
  • développer le sens de l’initiative et la prise de responsabilités ;
  • faire grandir la confiance dans le Parti et « la confiance personnelle envers les dirigeants éprouvés du Parti » ;
  • faire grandir la confiance envers l’URSS et « l’attachement personnel envers l’éducateur de tous les communistes du monde, Staline ».
Ainsi l’instrumentalisation du marxisme à des fins politiques est non seulement reconnue mais revendiquée : le marxisme est présenté comme « une méthode de pensée scientifique efficace pour vaincre le doute, […] et une forme nouvelle de l’humanisme capable d’incarnation sociale ».
Quel marxisme est diffusé par le PCF ? C’est L’Anti-Dühring d’Engels qui est la source principale pour la présentation du matérialisme dialectique, bien plus que les textes de Marx sur la dialectique hégélienne à remettre sur ses pieds. Les lois de la dialectique sont présentées comme les lois les plus générales de la nature, de l’histoire et de la pensée. Première loi : tout se transforme sans cesse. Fajon se réfère à la théorie du mouvement perpétuel de l’astronome Laplace qui le prouverait. Deuxième loi : en toute chose des forces s’affrontent et la lutte des contraires engendre le mouvement. Ainsi Paul Langevin aurait effectué la synthèse entre les théories corpusculaire et ondulatoire de la matière. Troisième loi : en vertu de l’action réciproque, tout influe sur tout. Ce truisme est validé par l’autorité de Staline : « La nature est un tout uni, cohérent, où les objets et les phénomènes sont liés organiquement entre eux. » Quatrième loi : le progrès s’effectue par bonds. Toute évolution conduit à la révolution, mais tout changement s’opère par un passage de la quantité à la qualité. En histoire l’accumulation des contradictions crée une situation de crise qui ne peut être dénouée que par le bond qualitatif de la révolution.
On ne peut qu’être frappé par le schématisme de ces affirmations péremptoires sorties tout droit de la vulgate stalinienne. L’analogie entre lois des sciences physiques, biologiques et humaines est porteuse de désastres intellectuels comme l’adhésion aux théories de Lyssenko que le biologiste Marcel Prenant rejettera sans pouvoir les condamner publiquement. La réduction de la loi des contraires à l’affrontement des contradictions antagoniques réduit l’enjeu à l’élimination des forces d’opposition et à l’affrontement ami/ennemi. La non-prise en compte des contradictions non antagoniques aura des conséquences très graves comme l’incapacité du Parti à penser son rapport à ses alliés. Faire du marxisme une science des sciences aboutit à penser le communisme comme une « vérité ». Le PCF développe déjà la thèse d’une « science bourgeoise » contrainte de falsifier la réalité à l’exemple de Ricardo masquant la théorie de la valeur. C’est nier tout le processus dialectique d’appropriation critique par Marx de l’économie politique classique. Ce ne sont pas de bonnes conditions pour développer des recherches novatrices.
Le matérialisme historique est une conception organique de l’histoire et le fondement d’un nouvel humanisme, affirme Fajon qui s’appuie sur les Thèses sur Feuerbach. Il met en garde contre le fatalisme et l’économisme par référence à Engels : « Il n’est pas vrai que la situation économique soit la seule cause active et que tout le reste soit effet passif. » Mais pour illustrer le rôle actif de l’homme et de la volonté politique pour transformer la nature et l’histoire, il se réfère à l’exemple de la construction du socialisme en URSS, l’« expérience la plus démonstrative de cet humanisme nouveau ». Avec la création des « hommes nouveaux » se dessine un nouveau type de héros. Après les modèles du sage, du saint, du chevalier, du bourgeois, est venu le bolchevik caractérisé par sa lucidité, sa responsabilité, son action collective et son sacrifice personnel. Il n’est pas un surhomme comme se voulait le fasciste, mais il s’inscrit dans la création collective du chantier sans limites de l’histoire grâce à une « raison scientifiquement organisée ». Le marxisme devient ainsi le fondement d’une éthique nouvelle, d’une morale collective en actes.
Prenons quelques exemples d’utilisation des textes censés éclairer l’action des communistes français. Ainsi l’étude de Marx sur La Guerre civile en France doit permettre aux communistes, à l’exemple des communards de Paris, de comprendre la différence entre une guerre juste et une guerre injuste. Ainsi, le combat contre le nazisme n’est pas un simple prolongement de la première guerre impérialiste. Les analyses de Lénine sur la nécessaire transformation de cette guerre en lutte pour la révolution socialiste ne peuvent être plaquées artificiellement sur la situation française en 1945.
L’étude de L’Anti-Dühring est recommandée en particulier pour comprendre le sens des nationalisations. Si les nationalisations étaient synonymes du socialisme, Napoléon III et Bismarck pourraient en passer pour pères. Les nationalisations dans le cadre du capitalisme peuvent renforcer ce régime : à preuve les nationalisations hitlériennes ou la « socialisation des pertes » des compagnies privées par la SNCF en 1937. Mais elles peuvent dans certaines conditions représenter un progrès démocratique si elles sont « un retour à la nation des grands moyens de production monopolisés par les trusts », comme l’exige le programme du CNR. Les socialistes se trompent en assimilant nationalisations et socialisations, car tout dépend de l’essence de l’État, de la nature du régime économique et de la classe dominante. On ne peut pas dire que cette explication essentialiste ait clarifié le débat.
Plus efficace semble avoir été l’étude du texte de Lénine sur Deux Tactiques de la social-démocratie. Ce choix vise à faire comprendre la nécessité absolue de l’alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie face à la réaction dans une France où la guerre a creusé l’opposition ville/campagne et où sévit la crise du ravitaillement. Alors que les socialistes critiquent l’égoïsme et l’archaïsme de la paysannerie et entendent résoudre les difficultés sociales par l’importation massive de produits alimentaires à bas prix, les communistes font de l’« union du peuple de France » non seulement l’intérêt de la classe ouvrière mais la condition de l’intérêt national par la garantie de l’indépendance de la France.
Toute l’ambiguïté du marxisme pratiqué par le PCF apparaît dans la double affirmation de la nécessité de l’étude conjuguée des thèses de Staline « le plus grand théoricien de la question nationale [pour se pénétrer au] mieux de la réalité française » et des rapports de Maurice Thorez qui constituent « l’analyse de la réalité française à la lumière de notre théorie ». Son rapport au Xe congrès en juin 1945 est un modèle d’analyse concrète et dynamique des classes sociales et non des simples rapports de production. L’analyse des courants idéologiques et des traditions permet de mieux comprendre le rapport entre peuple et nation. Un authentique effort de découverte de la réalité française caractérise depuis 1935 la direction du PCF.
Mais l’étude des rapports très distendus entre le PCF et le PCUS entre 1945 et 1947 montre bien l’incompatibilité de leurs conceptions des rapports entre démocratie et socialisme. Jusqu’en mai 1946, les Soviétiques se félicitent de la politique responsable et habile du PCF : il n’a pas tenté de prendre le pouvoir à la Libération et a préservé l’unité de la résistance jusqu’à la victoire, comprenant bien la différence de situation militaire entre la France et les pays d’Europe de l’Est libérés par l’armée Rouge. Il a mené correctement l’action pour le relèvement économique du pays et la préservation de l’indépendance nationale. Dans une situation très compliquée, le PCF est devenu le premier parti de France et une courte majorité socialo-communiste est sortie des urnes. Le PCF doit donc élaborer une stratégie pour une longue période et mener les masses vers le « développement de la démocratie » estime Ponomarev [1] en septembre 1945.
De son côté Maurice Thorez répète très souvent devant le Comité central que le temps de l’Internationale communiste est révolu et qu’il faut élaborer, à la manière de Lénine, une politique nationale sans l’aide de quiconque, en poussant jusqu’au bout la démocratie économique et sociale. Ses échecs vont vite lui être imputés à charge. La proposition d’unité organique faite aux socialistes est refusée par la direction de la SFIO qui rejette même l’unité d’action.
Cette initiative révèle la confusion faite entre parti ouvrier et classe ouvrière, entre unité et union, mais les Soviétiques lui reprocheront de ne pas avoir recherché la confrontation avec les socialistes. L’échec du projet constitutionnel de mai 1946 soutenu par le PCF et la SFIO confirme à leurs yeux que la France ne connaît pas une situation de démocratie nouvelle. Voila pourquoi ils ne croiront pas à la réussite de la candidature de Thorez à la présidence du Conseil.
D’où leur surprise devant le contenu de l’interview au Times, même s’il est très proche, quoique moins explicite, des positions initiales de Dimitrov sur l’économie de la dictature du prolétariat par la démocratie populaire.
Les Soviétiques ne sont pas les seuls à rejeter cette ouverte timide et tardive de Maurice Thorez. André Marty multiplie depuis octobre 1945 les rapports secrets à Moscou pour dénoncer « notre politique actuelle de compromis. Le Parti prend maintenant une voie parlementariste. Nous ne menons pas une véritable politique de classe. Notre parlementarisme est aggravé par notre participation au gouvernement » (7 octobre 1946). Sur ces bases, Stepanov et Efimov [2] critiquent les positions du PCF sur les questions de l’État, de la dictature du prolétariat et de la diversité des voies de passage au socialisme. « Comme le Parti n’a pas de perspectives claires devant les yeux, il est à la traîne des événements. […] Le Parti est trop suffisant et surestime ses forces » (29 juillet 1947). Ainsi il est reproché au PCF d’avoir fait un tant soit peu preuve d’initiative et de créativité en matière stratégique.
C’est sur la base des lettres de Marty qui se flatte d’avoir encore une influence dans le domaine de la formation et d’un rapport d’Étienne Fajon sur les questions idéologiques que Jdanov instruira le procès du PCF en septembre 1947. Peu importe qu’en raison de sa nouvelle vision stratégique le PCUS se contredise en reprochant désormais au PCF d’avoir sous-estimé les forces de la classe ouvrière et surestimé celle de ses adversaires. La stérilité du stalinisme soviétique compromet alors les premiers efforts d’adaptation du marxisme à la réalité française. Thorez fortement déstabilisé s’incline car il n’a ni la force morale ni les moyens intellectuels de défendre plus longtemps l’idée d’une voie française au socialisme et d’une différence de nature entre dictature du prolétariat et démocratie nouvelle. Ainsi, trop de lourdes contraintes et de contradictions non résolues ont rendu impossibles de réelles avancées théoriques du PCF. ●
 
NOTES
 
[1]Boris Ponomarev, membre du Bureau politique du PCUS, chargé des questions idéologiques et des relations avec les partis communistes et ouvriers d’Occident.
[2]Ivan Stepanov, dirigeant de l’International communiste (IC), puis dirigeant de l’Institut de recherche scientifique et de l’Institut de l’Académie des sciences de l’URSS, directeur du département des pays capitalistes européens.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Boris Ponomarev, membre du Bureau politique du PCUS, chargé...
[suite] Suite de la note...
[2]
Ivan Stepanov, dirigeant de l’International communiste (IC)...
[suite] Suite de la note...