2006
Nouvelle Fondation
Dossier : Intellectuels et communismes – À propos du Comité central d’Argenteuil du PCF (1966)
Waldeck Rochet et les intellectuels
Jean Vigreux
Maître de conférences à l’université de Bourgogne, auteur notamment de Waldeck Rochet, une Biographie politique (La Dispute, 2000), il a aussi participé à la publication des Carnets de Marcel Cachin, CNRS Éditions, sous la direction de Denis Peschanski.
Waldeck Rochet, secrétaire général du PCF depuis la disparition de Maurice Thorez en juillet 1964, engage son parti sur la voie de l’ouverture
[1]. Il s’agit, d’un point de vue tactique, de retrouver des alliés à gauche contre le gaullisme qui a pris une place hégémonique dans la vie politique et surtout qui instaure une bipolarisation gauche/droite du débat longtemps éclipsée par la guerre froide et les guerres coloniales. Mais il s’agit surtout, d’un point de vue idéologique, de rénover le programme du Parti afin de retrouver la société dans son ensemble. Dans cette optique, Waldeck Rochet renoue avec la philosophie. Au-delà de l’intérêt scientifique et de l’enrichissement personnel, Waldeck Rochet est lui-même « philosophe ». Il est un médiateur de la scolastique marxiste-léniniste
[2].
S’il s’intéresse, depuis la guerre, à la philosophie et s’il a déjà publié un article sur le rôle des individus et des personnalités dans l’histoire
[3], il signe deux ouvrages en 1966 sur la philosophie marxiste. Le premier reprend un discours prononcé quatre ans auparavant, dans le cadre des journées philosophiques du PCF. Il est sans doute significatif qu’il ait fallu attendre quatre années avant de voir sa parution : son texte contenait déjà les prémices d’une ouverture sur la philosophie humaniste qui marquait une certaine rupture avec l’ère thorézienne; philosophie souvent qualifiée de philosophie bourgeoise.
Et, surtout, dans son usage politique de la philosophie, Waldeck Rochet, qui a lu Kant, retient une formule qu’il reprend à son compte et qu’il aime à rappeler à ses collaborateurs et aux communistes : « La fin ne justifie pas les moyens
[4]. » Son humanisme rompt totalement avec une pratique communiste héritée d’une interprétation tronquée de Lénine, depuis l’ère stalinienne. En ce sens Kant, tout comme Spinoza, lui permettent d’opérer la rupture avec le stalinisme qu’il souhaite. Certes Waldeck Rochet ne parle pas du « stalinisme », mais il parle du dogmatisme et surtout « des erreurs et des abus liés au culte de la personnalité de Staline
[5] ».
Argenteuil : la liberté de l’intellectuel. L’humanisme, même s’il est lu avec son optique marxiste, permet de sortir le PCF du ghetto et, surtout, d’aborder le problème de la liberté de l’intellectuel. Cet attrait s’explique aussi par la conjoncture, où le philosophe réinvestit la cité. C’est ainsi que la philosophie fonde la pensée de Waldeck Rochet ; en deçà du politique, il puise dans la philosophie humaniste, certes lue au regard du marxisme, la matrice théorique de son action. Conciliateur, il suit de près les débats autour des travaux de Roger Garaudy, Louis Althusser et de leurs disciples. Il participe même à ces débats avec un certain « brio », selon les différents témoignages
[6].
Son arbitrage tient à la fois à ses conceptions philosophiques et à son rôle de dirigeant. Même s’il demeure un marxiste convaincu, il tolère et surtout favorise les discussions à partir des textes fondamentaux : « Le marxisme n’est pas fossilisé », reprend Guy Besse aux journées philosophiques communistes du 22 mars 1964
[7]. C’est dans cette optique qu’il conçoit ces débats théoriques, d’autant plus que « la critique du culte de la personnalité n’a pas seulement une signification politique. Elle exprime [la] volonté pratique d’assurer à tout homme les conditions propices à la manifestation de son individualité, à ce qui fait qu’il est lui et non pas quelqu’un d’autre ». Le ton est donné et le rapporteur d’ajouter : « Nous critiquons l’abus des personnalités parce que nous honorons la personne. Parce que nous voulons que la véritable humanité soit quotidienne
[8]. »
Il semble que son rôle de dirigeant soit celui de garant de l’unité du PCF. En ce sens, il refuse de voir se développer des forces centrifuges qui risqueraient de faire exploser l’organisation. Afin que chacun puisse rester au PCF, il fait preuve d’une grande tolérance, avec parfois une certaine fermeté. Il y a des limites qu’il ne faut pas franchir. Dans son travail, il est entouré de Jean Kanapa, Henri Krasucki, Michel Simon, Lucien Sève, Jean Burles, Guy Besse, Michel Verret et Louis Aragon…
Ces questions philosophiques qui semblent déranger quelque peu Louis Aragon permettent d’aborder, peut-être de façon détournée, les questions laissées de côté depuis 1956. Elles ont le mérite de s’inscrire dans un projet global : celui de la sortie du ghetto et du stalinisme. Même si le mot n’est pas employé en tant que tel - c’est encore un tabou - le PCF sous l’égide de son nouveau secrétaire général entame une ouverture importante. Au seuil de cette année 1966, le PCF a déjà changé.
On a remis à l’ordre du jour la direction collégiale, ou plutôt, selon une terminologie léniniste et khrouchtchévienne, une « direction collective ». Le Parti s’ouvre aux différents médias, à la presse non communiste :Waldeck Rochet accorde une interview au Nouvel Observateur en octobre 1965 et le 2 mars 1966, grande première, il est reçu à l’émission Face à face. Le rajeunissement des cadres est en marche depuis le XVIIe Congrès de 1964, et sera confirmé au Congrès suivant en 1967. La candidature unique de la gauche en 1965 soutenue activement par le PCF souligne le début du rapprochement. Si l’on retient en règle générale du Comité central d’Argenteuil la liberté rendue aux intellectuels, le refus de « toute vérité a priori » selon les mots de Guy Besse, ce Comité central en fait s’inscrit dans un processus plus large. C’est véritablement le début d’un processus qui s’achèvera avec le manifeste de Champigny en 1968, puis avec la signature du Programme commun de gouvernement en 1972.
Au Comité central d’Argenteuil, le PCF dénonce le dogmatisme de Louis Althusser et surtout Waldeck Rochet lui reproche de « dissocier, dans le marxisme, la théorie de la pratique : ses travaux sont trop abs-traits
[9] ». Roger Garaudy pense même qu’ils rendent
Le Capital inintelligible.
Si les travaux peu orthodoxes de Louis Althusser sont battus en brèche, Waldeck Rochet refuse de rompre avec le philosophe de la rue d’Ulm. Trois mois après ce Comité central, il fait savoir à Althusser, par une lettre transmise par Guy Besse, qu’il souhaite le recevoir. Et comme le précise l’émissaire : « Je crois qu’il est heureux d’avoir cette possibilité de te rencontrer […] Nous n’avons pas mis Althusser en accusation à Argenteuil
[10]. » Le lendemain, les deux hommes se rencontrent et Waldeck Rochet dit : « On t’a critiqué à Argenteuil, mais la question n’est pas là. Il fallait te critiquer pour pouvoir critiquer aussi Garaudy, qui nous gêne avec ses positions. Pour toi, tu as écrit des choses qui nous intéressent
[11].» Waldeck Rochet est donc l’élément modérateur entre les deux courants opposés
[12].
En fait Waldeck Rochet s’appuie sur Jean Kanapa et dans une moindre mesure sur Louis Aragon pour intervenir dans le débat Roger Garaudy/Louis Althusser. C’est généralement ce débat qui est au repris lors de ce Comité central. Toutefois, à la lecture des interventions retranscrites dans les Cahiers du communisme de juin 1966, on mesure l’importance des travaux qui dépassent le simple débat philosophique; Jean Kanapa souligne que les « questions philosophiques touchent directement parfois aux principes mêmes, aux idées qui animent notre action, notre politique » (p. 204). Il est vrai qu’il s’agit d’une réécriture, que certaines interventions, comme celle de Louis Aragon, ont été coupées…
Cela est facilement vérifiable aujourd’hui avec l’ouverture des archives du PCF, en particulier avec l’écoute des enregistrements sonores des débats du Comité central.
La signification d’Argenteuil dans la sortie du ghetto. Si l’on reprend les conclusions de Waldeck Rochet, on comprend mieux l’apport d’Argenteuil. C’est à la fois un retour au marxisme afin de renouveler le cadre théorique du Parti, mais aussi la justification du pluralisme politique, de l’humanisme et du dialogue avec les chrétiens. Waldeck Rochet affirme clairement qu’il s’agit de renforcer la lutte sur le « front idéologique » (p. 281). C’est qu’il faut sortir d’un cadre théorique ancien sans pour autant opposer « théorie et pratique », comme le fait Althusser (p. 287-289). Surtout, pour justifier cette nouvelle orientation, Waldeck Rochet revient à 1956 (p. 295). Sans négliger le caractère révolutionnaire du PCF, qui doit conduire au socialisme, il s’attache à souligner les voies pacifiques de passage au socialisme, l’intérêt d’une alliance avec le reste de la gauche.
Le secrétaire général du PCF donne à Argenteuil, mais aussi par la suite en 1967 entre autres, la clé de sa stratégie : il reconnaît sans faille les bienfaits de la révolution d’Octobre et, par conséquent, le rôle phare de l’URSS pour le socialisme et pour la lutte des peuples dominés, mais il insiste sur les conditions particulières que connaît la France afin d’arriver au socialisme par la voie pacifique. Le modèle révolutionnaire soviétique n’est pas applicable à la France. Son travail pour retrouver le champ national, celui de la culture républicaine, fondée sur des idéaux démocratiques et de justice sociale, ne l’empêche pas de rappeler la volonté de rompre avec le capita-lisme
[13]. Sa stratégie vise au développement du PCF au sein de la société française, mais aussi à une victoire politique durable, assurée par l’alliance avec les forces progressistes
[14].
Le Comité central d’Argenteuil, où le Parti renonce « à toute conception utilitariste » de l’intellectuel et laisse la « liberté de création totale
[15] », rompt avec un héritage thorézien. Ce Comité central a connu des débats houleux, mais marque une nouvelle étape pour la recherche et la place de l’intellectuel communiste. La résolution affirme que « le marxisme est l’humanisme de notre temps » et surtout elle marque la fin du dogmatisme : « On ne saurait limiter à aucun moment les droits qu’ont les créateurs à la recherche
[16]. » Un coin est ainsi enfoncé dans la voie du monolithisme et ce qui est reconnu pour les intellectuels ne peut « que réagir, à terme, sur la vie de l’ensemble du PCF
[17] ».
La période du réalisme socialiste à la française est bel et bien terminée. Ouverture fondamentale, puisqu’au même moment le PCF rompt avec une certaine culture ouvriériste, pour retrouver un champ d’activité plus large, tourné vers les cadres, les intellectuels et les techniciens, ce signe fort, émis vers l’extérieur, a aussi des répercussions à l’intérieur du PCF. L’intellectuel n’est plus considéré comme un intellectuel « organique », une caution et un défenseur d’une citadelle assiégée, mais, dans les perspectives lancées depuis le XX
e Congrès du PCUS, il devient un homme libre. Aragon participe activement à ce changement
[18] et le ton des
Lettres françaises est de plus en plus critique à l’égard des scories staliniennes.
Dans la même foulée, le Parti recherche l’intérêt des couches moyennes nouvelles (ingénieurs, techniciens et cadres) en soutenant les développements technologiques et scientifiques. Tous ces indicateurs montrent d’ailleurs que le parti ouvrier tend à mieux représenter l’éventail de la société française. La deuxième rupture enterre définitivement la thèse de la paupérisation absolue, prônée durant de nombreuses années par Thorez et les économistes du Parti. À Choisy-le-Roi (26 au 29 mai 1966), le PCF affirme la théorie du CME
[19].
Ainsi ce Comité central d’Argenteuil, aux yeux de Waldeck Rochet, s’inscrit dans un processus plus large, celui de l’ouverture stratégique, on dirait peut-être aujourd’hui la mutation du PCF, comme le soulignait récemment Lucien Sève
[20]. Toutefois, pour lui il ne s’agit ni de brusquer le PCF, ni de s’opposer de front aux gardiens de l’orthodoxie thorézienne. C’est pourquoi il ne suit pas complètement Louis Aragon sur le chemin qu’il a proposé au Comité central, car il doit garder l’unité du Parti. Mais d’un accord commun, ils dénoncent en 1966 les nouveaux procès contre les intellectuels qui ont lieu à Moscou (affaire Daniel et Siniavsky) ; cela est dans la suite logique de 1956 et annonce les prises de position concernant à la fois le soutien au printemps de Prague et la réprobation de l’intervention soviétique le 21 août 1968… Cependant cette ouverture est en partie contredite par les inquiétudes devant la poussée du « gauchisme » intellectuel (1968) et, plus tard, après « l’ère waldec-kienne », par la rupture de l’union de la gauche (1978). Le PCF ne reviendra jamais à son sectarisme des années 50, au dogme du réalisme socialiste. Tou-tefois, son influence dans les milieux intellectuels s’est réduite au rythme des « regels », des « couleuvres », de la « mise au pas » d’intellectuels organiques et des crises internes tragiques comme celle de la suppression de la
Nouvelle Critique en 1979
[21]. â—Ź
[1]
Cet article actualise quelque peu des recherches anciennes publiées en 2000 : Jean Vigreux, « Waldeck Rochet et le Comité central d’Argenteuil », dans
Annales de la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, numéro consacré à Aragon et le Comité central d’Argenteuil, (direction François Eychart), n° 2, 2000, p. 211-216.
[2]
Jean Vigreux,
Waldeck Rochet, une biographie politique, La Dispute, 2000.
[3]
Waldeck Rochet, « Le rôle des personnalités dans l’histoire »,
Cahiers du communisme, n° 4, avril 1952, p. 382-393.
[4]
Entretiens cités avec sa famille [Liliane Rochet, Serge Rochet], et avec Henri Malberg [29 octobre 1996] et Charles Fiterman [26 février 1997].
[5]
Comité central d’Argenteuil, le 13 mars 1966, sur « Les problèmes idéologiques et culturels »,Waldeck Rochet, Discours de clôture,
Cahiers du communisme, n° 5-6, mai-juin 1966, p. 295.
[6]
Entretien avec Jean Burles, 2 juillet 1992.
[7]
Ces journées étaient présidées par Waldeck Rochet. Archives du PCF, Fonds Waldeck-Rochet, boîte 7, dossier 1, Journées philosophiques communistes du 22 mars 1964, ouverture de Guy Besse, p. 2.
[9]
Waldeck Rochet,
art. cit., p. 289.
[10]
Archives du PCF, Fonds Waldeck-Rochet, boîte 8, Questions philosophiques et Comité central d’Argenteuil, dossier 5f : note de Guy Besse (non datée, mais il s’agit d’un vendredi de juin 1966).
[11]
Louis Althusser,
L’Avenir dure longtemps…, Stock-IMEC, 1992, p. 337.
[12]
Entretien avec Jean Burles, 2 juillet 1992. Voir aussi les remarques de Claude Llabres dans Mosco,
Mémoires d’ex, Ramsay, 1991, p. 189.
[13]
Il rappelle les propos de Claude Fuzier dans
Le Populaire du 7 septembre 1967 : « Il faut être clair. Le fond des choses n’a pas changé. Le capitalisme reste le capitalisme, sa disparition demeure une exigence »,
ibid., p. 52.
[14]
Voir Jean Vigreux, « Le PCF et la révolution d’octobre 1917, l’exemple de 1967 »,
in Bruno Drweski [dir.],
Octobre 1917. Causes, impact prolongements, PUF, 1999, p. 404-411.
[15]
Citations de Roland Leroy,
La Quête du bonheur, Grasset, 1995, p. 127.
[16]
Résolution du Comité central d’Argenteuil.
[17]
Denis Berger,
Sociologie des Partis politiques. Essai méthodologique, le cas du PCF (1920-1988), Doctorat d’État en science politique, Paris-VIII, 1988, p. 1 583.
[18]
Cf. Nicole Racine, « Aragon », dans Jacques Julliard, Michel Winock [dir.],
Dictionnaire des Intellectuels français, Seuil, 1996, p. 73-76.
[19]
« Le capitalisme monopoliste d’État I »,
Économie et Politique, revue marxiste d’économie n° 143-144, juin-juillet 1966, qui reprend les interventions des participants français.
[20]
Lucien Sève,
Commencer par les Fins, la nouvelle question communiste, La Dispute, 1999, p. 23.
[21]
Lire à ce sujet les travaux fondamentaux de Frédérique Matonti,
Intellectuels communistes, essai sur l’obéissance politique, La Nouvelle Critique (1967-1980), La Découverte, 2005.