2006
Nouvelle Fondation
Analyse : Les mouvements sociaux en France
Le mouvement ne se prouve pas en marchant
Arnaud Spire
Philosophe, journaliste. Dernier ouvrage : Quand l’Événement dépasse le prévisible. Critique de l’horloge déterministe, préface du Dr Joachim Wilke, L’Harmattan, 2006.
La colonne vertébrale de la période qu’on nomme en France les Trente Glorieuses (1945-1975) était la production. Sa dominante industrielle générait à la fois une impitoyable hiérarchie et une forte solidarité entre les différents étages de la société. On peut dire en simplifiant que le modèle industriel, avec son antagonisme essentiel, régissait la société. Depuis les années 70, le mode de production capitaliste a sérieusement évolué en France, détruisant l’ancien modèle industriel, altérant la tradition révolutionnaire de son peuple, sans pour autant apporter de modèle alternatif.
Certes, tout processus de connaissance scientifique a besoin dans sa période d’immaturité de modèle. Mais les systèmes qui se sont écroulés avec la chute du mur de Berlin n’étaient pas de nature à engendrer quelque modèle émergent que ce soit en matière de renouvellement et de démocratisation du communisme. L’idée que le capitalisme postindustriel n’engendrait pas ou ne portait pas de modèle alternatif a été confortée par l’image que donnaient d’eux-mêmes en Occident les pays socialistes où, petit à petit, les moyens autoritaires employés sont devenus à eux-mêmes leur propre fin.
Alors que l’idéologie de la coexistence pacifique se désagrégeait, la pire des idéologies s’infiltrait, accréditant l’idée que la traque idéologique n’était plus de mise. Alors que la pire des idéologies est précisément celle de croire les idéologies finies et en l’avènement de l’ère du consensus. La croyance caractéristique des Français dans un progrès continu s’est émoussée. La réalité de la régression sociale s’est imposée. Mais, bien évidemment, pas sans réplique populaire.
Je crois que c’est dans ce cadre très général qu’il faut replacer les mouvements sociaux des trente dernières années (1975-2006)
[1]. On n’en finirait pas d’énumérer les acquis sociaux des Trente Glorieuses que les conservateurs occidentaux ont pu reprendre sans provoquer de rejet décisif. Il est évident que, dans ces conditions, l’actualisation de la pensée de Marx avec l’actualité est devenue plus difficile.
Je prendrai comme exemples la marche de la France vers une désarticulation du lien entre périodes travaillées et salaires (la généralisation de la cinquième semaine de congés payés n’a pas enrichi la réalité des loisirs) ; la nécessité d’avancées vers une médecine gratuite pour tous a été perdue de vue, montrant, s’il en était besoin, combien les miettes de communisme conquises sur l’océan du capitalisme étaient fragiles.
S’y sont substitués :
- un processus de casse de la Sécurité sociale en tant que droit citoyen à la santé, prévention comprise ;
- une privatisation accélérée des services publics ;
- une précarisation des emplois et des contrats de travail, aussi bien dans le privé que dans le public.
Certains économistes français vont jusqu’à affirmer que la France ne sait plus qui elle est. D’ailleurs, les inégalités sociales ne se sont-elles pas accrues dans l’ensemble du monde occidental? Aux États-Unis le rapport du plus haut salaire au plus bas a été multiplié par le facteur 10 en moins de vingt ans pour atteindre aujourd’hui le chiffre exorbitant de 419 pour 1. La situation en France tend à se rapprocher de celle-ci, tandis qu’au niveau de la population mondiale, les 20 % les plus riches jouissent d’un revenu 150 fois supérieur à celui des 20 % les plus pauvres. Est-ce sur ces inégalités croissantes que se fonde le consensus autour de l’incontournable « économie de marché » et de la régulation qu’elle est censée provoquer ? N’est-ce pas sous ce déséquilibre accentué que fermente aujourd’hui sur toute la planète la pensée de M. Francis Fukuyama selon laquelle l’histoire serait parvenue à son terme?
C’est dans ce contexte de « vaches maigres » qu’il faut focaliser notre attention sur le paradoxe que constituent le lent progrès des études marxistes universitaires aux États-Unis et sa quasi-absence dans le monde du travail. Ce n’est qu’avec le mouvement anti-impérialiste contre la guerre au Vietnam qu’un marxisme ouvert aux interprétations des Lukács, Gramsci, etc., a vu le jour de ce côté-ci de l’Atlantique, tandis qu’en France on constate un éloignement du mouvement social de la référence pourtant traditionnelle à Marx et une certaine dissolution de l’héritage de Marx au profit des sciences humaines dans les universités.
Seule,statistiques aidant, s’est vraiment développée l’analyse de l’infrastructure économique contemporaine, laissant presque entièrement en blanc l’analyse, non moins essentielle, du religieux, du moral, du juridique et du culturel. Que, dans ces conditions, les subtilités de la philosophie de Marx soient de moins en moins connues en France, les schémas caricaturaux plus répandus dans l’opinion publique que jamais, n’étonnera personne. Il se vend aux Presses universitaires de France quatre cents exemplaires par an de la traduction du Livre I du Capital. Le discrédit dans lequel est tombée la « vulgate marxiste-léniniste » n’y est pas pour rien. À l’ostracisme délibéré de l’université française, s’est substituée cette dichotomie paradoxale : les soubresauts du mouvement social apparaissent déconnectés de la pensée de Marx et contrastent avec la volonté universitaire de dépasser ou refonder ce courant de pensée. On ne saurait expliquer les fluctuations de la cote de la pensée de Marx en France et aux États-Unis par des considérations seulement historiques : le capitalisme s’étant implanté, d’un côté, dans une terre désertifiée par le massacre des populations indiennes et, de l’autre, le capitalisme prenant en France la succession du régime féodal à l’issue de la crise finale de la monarchie absolue.
Tandis que le capitalisme américain réussissait à limiter à la seule critique sociale l’impact de la pensée de Marx, la civilisation américaine réussissait à opposer la consommation de masse comme critère de la réussite sociale au développement et à l’intensification des forces productives. C’est ainsi qu’Herbert Marcuse a analysé la manière dont la classe ouvrière s’enchaînait elle-même à sa condition grâce à la télévision et à la généralisation du crédit. Nous vivons aujourd’hui les limites de cette contre-offensive sur l’ensemble de la planète.
Cela s’appelle la nouvelle étape de la mondialisation ou de la globalisation. Dans ce sens, j’aurais personnellement tendance à penser que les mouvements sociaux contemporains en France ne sont ni la fin d’une époque de rébellion, ni l’avant-garde d’une nouvelle manière de faire de la politique par et pour ceux qui sont aujourd’hui les plus exploités. L’heure en France n’est pas à la popularisation d’une visée sociale, vraiment démocratique et autogestionnaire, c’est le moins qu’on puisse dire.
Parallèlement, certains postmarxiens comme Gilles Deleuze, Félix Guattari, Michel Foucault et Jacques Derrida ont réussi à percer le mur de la communauté française pour acquérir outre-Atlantique une réputation méritée qui a fait éclater le ghetto dans lequel s’était enfermé le marxisme aux États-Unis. En même temps, le capitalisme se manifestait de plus en plus comme manquant de continuité dans sa façon d’élever le niveau de vie de la population en agissant en priorité sur la consommation (concurrence sauvage, publicité, etc.) et en faisant du monde et de ceux qui le produisent des marchandises… C’est ce en quoi l’altermondialisme (« le monde n’est pas une marchandise ») diffère du marxisme pour qui l’homme est la seule marchandise produisant davantage qu’elle ne coûte dans le capitalisme!
Je partage le postulat sur lequel repose, à mon avis, la sixième rencontre organisée par Rethinking Marxism. La série de mouvements sociaux qui ont secoué la France en 2005 et 2006 n’est pas de même nature que le Front populaire, les grandes grèves de 1947, la révolte de Mai 68. Même si, pour vendre du « papier », les médias sont quelquefois tombés dans le piège des « pics de violence » que furent d’abord la « révolte des banlieues », puis la « révolte étudiante » et celle des jeunes chômeurs des périphéries des grandes métropoles. C’est en fait une nouvelle génération qui commence seulement à prendre conscience de l’injustice du monde que nous lui laissons. La mondialisation, la libre circulation des personnes dont elle devrait forcément s’accompagner et le passage au second plan des étiquettes politiques et syndicales ont marqué de leur empreinte ces révoltes. Il ne s’agit ni d’un monde qui finit, ni d’un nouveau qui commence, mais de l’amorce d’un processus dialectique de « négation de la négation » s’exprimant par un fort recul de « l’esprit de chapelle » favorisé par les efforts du grand capital pour instaurer en France une alternance à l’américaine remplaçant les anciennes possibilités alternatives. Soulignons les rôles mêlés joués par l’intensification de l’immigration, la prolétarisation des classes moyennes, la décrédibilisation de la politique et de la démocratie, et la croissance du nombre d’abstentionnistes aux élections.
Certains ont vu dans la « révolte des banlieues », et les problèmes non réglés qu’elle a posés, la faillite du « modèle intégratif français », c’est-à-dire de son modèle scolaire et politique. C’est aller un peu vite en besogne (et en sociologie) et, du même coup, installer la crise de la société française dans les deux impasses que sont l’école et les institutions. C’est la manière dont fonctionne la société française qu’il faut changer et c’est, paradoxalement, ce dont le peuple français se méfie le plus depuis la révélation des barbaries inhérentes au socialisme existant. Pour la première fois, une nouvelle génération massive de Français vit moins bien que la précédente. Et ce, malgré la troisième révolution industrielle et financière, celle de l’informatique et de la globalisation généralisée de toutes les économies mondiales. La contradiction entre le progrès technique et le progrès social ne s’était jamais exprimée au grand jour avec autant de netteté et cela se traduit par un effondrement du niveau minimal de culture générale. De nouvelles aliénations sont en train de voir le jour en France qui amènent les mouvements sociaux à se comporter exactement selon le proverbe énoncé par le sage confucéen regardant une agitation insensée : « Le doigt montre la lune, et l’imbécile regarde le doigt. »
On peut dire qu’aujourd’hui plus que jamais la complexité des processus de connaissance tend à favoriser ce dont on connaît la ou les causes, c’est-à-dire favoriser, sans tenir compte des déformations idéologiques, ce qui est déterminé aux dépens de ce qu’il y a d’aléatoire dans les événements. Sortir l’« imprévisible » du conformisme de la succession temporelle « avant, pendant et après » et prendre en considération la dissymétrie entre le passé qui relève de l’histoire et la politique qui relève de l’avenir. Rien à voir, bien sûr, avec les insuffisances du savoir à un moment historique donné. À cet égard, je ne sais pas si la place donnée à Althusser par Stephen A. Resnick et Richard D. Wolff, dans leur New Departures in marxian theory, ne doit pas être relativisée. Certes, je comprends qu’après le dogmatisme du marxisme orthodoxe, la banalisation effectuée par le marxisme analytique, Rethinking Marxism fasse effort pour revenir à un marxisme surdéterminé. Mais ne risque-ton pas l’envers de « l’économisme » ? Puisque ce n’est pas l’économie qui façonne l’ensemble de la société mais le « surplus » et les superstructures (idéologie et institutions), ne va-t-on pas vers une réduction de la pensée de Marx à un déterminisme superstructurel (cf. les « appareils idéologiques d’État ») ? D’autant plus qu’à la fin de sa vie Althusser, affinant sa conception du matérialisme, a ajouté à ses outils conceptuels la notion de « matérialisme de la rencontre » ou de « l’aléatoire ».
Prenons l’exemple du rejet du projet de constitution libérale pour l’Europe. Croire qu’il s’agit d’un succès pour le mouvement social en France et au-delà en Europe me paraît juste mais ce succès n’a pas permis, bien au contraire, d’engendrer les grandes figures dont le mouvement de la gauche radicale, Parti communiste français compris, a aujourd’hui besoin en France. Chaque mouvement social produit ses « grands hommes » au sens léniniste du terme. Cela semble ne plus être le cas en France. Les « nonistes » (le vote ne se faisait pas pour un candidat comme pour les autres élections, mais « pour » ou « contre » un projet de Constitution européenne) ont eu en commun une attitude politique passive de refus du libéralisme. Et aujourd’hui ils ne parviennent pas à se rassembler autour d’une candidature commune!
Quant au mouvement des banlieues, sa cause qui réside dans l’absence d’intégration d’une population reléguée, il n’était pas de nature à mettre l’accent sur telle ou telle personnalité mais bien plutôt ressenti par la majorité de la population française comme la banale conséquence d’une conception de l’urbanisation à partir de laquelle aucune rectification à court terme n’est possible, pas plus qu’un retour immédiat à l’ordre existant. Ce mouvement porte en lui-même les germes de sa propre continuité car il ne s’agit pas que d’urbanisation.
Quant au retrait du Contrat première embauche (CPE), malgré le maintien du Contrat nouvelle embauche, il s’agit incontestablement d’un authentique succès défensif. Étudiants et lycéens qui vivaient jusqu’alors leurs diplômes comme une protection face au chômage, et plus généralement face à la précarité, se sont trouvés brutalement privés d’horizon professionnel. Qu’ils aient trouvé dans le soutien des salariés une certaine solidarité intergénérationnelle est, bien sûr, un événement marquant du récent processus d’émergence de la dignité humaine comme priorité.
Chacun peut remarquer l’hétérogénéité de ces trois moments. Il serait hasardeux d’y voir plus que des symptômes de difficultés sociales et politiques de nature différente. Peut-être peut-on analyser leur différence comme l’expression d’un type élargi de corporatisme? De là à faire de ces trois mouvements un processus mécanique d’apprentissage politique pour la jeunesse et donc d’offrir les prémices d’une nouvelle manière de faire de la politique, il y a un pas qu’aucun signe annonciateur ne nous autorise à franchir aujourd’hui. La véritable question qui est au centre de la crise de la politique, c’est l’idéologie du divorce entre les états-majors politiques et leur base qui dissimule aux yeux de la population le fait que les grands partis politiques sont devenus à la fois des obstacles et, en tant que porteurs des conditions d’existence parlementaire de leur parti, des nécessités. La Ve République a transformé les partis politiques en machines à produire des présidentiables, ce qui élimine les petits partis, les sociétés de pensée, et la portée forcément politique des revendications sociales. Bref, toute démocratie politique.
Disons simplement qu’après la mise en spectacle d’une société idéelle (cf. Guy Debord, La Société du spectacle) et l’introduction à l’école d’une pseudo-démocratisation, il est devenu positivement visible que le pouvoir en France est incapable d’assumer ce pourquoi, en dernière instance, l’enseignement est fait : préparer la jeunesse à entrer dans une activité professionnelle qualifiée et correctement rémunérée. C’est, comme la nomme aujourd’hui le philosophe contemporain Jean Baudrillard, « la société du simulacre », c’est-à-dire un simulacre de société ou un retour à la jungle.
De même que le penseur Raymond Aron, prophète du néolibéralisme actuel, a qualifié le mouvement étudiant de Mai 68 de « petites explosions antibureaucratiques » signes de bonne santé pour l’avenir du capitalisme, de même pourrait-on dire que les mouvements sociaux actuellement en cours en France expriment des malaises corporatistes poussés doublement à l’éparpillement par l’individualisme croissant de nos sociétés et, pour les grands propriétaires des moyens de production, par la crainte d’une explosion générale.
[1]
Ce texte reprend l’intervention de l’auteur à la sixième édition du colloque international de la revue américaine
Rethinking Marxism qui s’est déroulé du 26 au 28 octobre 2006 à l’université du Massachu-setts,Amherst. La Fondation Gabriel Péri y organisait une table ronde intitulée : « Ni arrière-garde ni avant-garde, nouveautés dans les récentes mobilisations sociales en France ».