Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 161 à 164
doi: en cours

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Dossier : Intellectuels et communismes – Souvenirs de la Cité de la joie

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Dossier : Intellectuels et communismes – Souvenirs de la Cité de la joie

Le Communisme est au Bengale

Catherine Clément Agrégée de philosophie et écrivain. Derniers ouvrages : Les derniers Jours de la déesse, Stock, 2006, et Pour Sigmund Freud, Édition Menges, 2006.
J’ai été membre du Parti communiste de 1968 à 1981. J’y suis entrée à la fin du mouvement de Mai 1968, lorsque les étudiants de philosophie - mes étudiants, car j’étais alors jeune enseignante à la Sorbonne - ont voté à main levée l’abolition du Savoir et la destruction des livres. C’était à la fin du mois de juin; les maos importaient avec succès les principes de la révolution culturelle. Pour moi, c’était un tel sacrilège, une telle abomination, que j’ai cherché tout de suite quel était le parti qui défendait les livres, la connaissance et sa transmission. Or c’était le Parti communiste.
Comme de très nombreux intellectuels de cette époque, j’ai adhéré pour défendre les valeurs de la connaissance ainsi que celles des livres, et les utiliser pour le changement du monde. En adhérant, je m’étais fixé une limite : en cas d’actes racistes répétés du parti auquel je donnais ma foi, comme on disait aux temps médiévaux, je m’en irais. En janvier 1981, deux maires communistes de la région parisienne détruisirent à coups de bulldozer des foyers d’immigrés maliens. Rien n’excusait ces faits, pas même la nécessité de répartir les immigrés harmonieusement dans toutes les communes de la région parisienne. Je demandai à être exclue selon les statuts, et j’y parvins, non sans mal; les coutumes du parti de l’époque poussaient X ou Y « en dehors du parti » au mépris des statuts du parti lui-même. Et je tenais à une exclusion en bonne et due forme : à mes yeux, c’était la garantie de garder de bons rapports avec mes anciens camarades. L’exclusion n’était pas la fin du monde, ni la fin de mes rapports avec le parti.
C’est ce qui s’est passé. J’ai refusé à plusieurs reprises d’écrire de flamboyants articles contre le parti. Et puis quoi encore ? Pas de ça, Lisette. On ne ferait pas de moi une renégate. Voilà pourquoi, quand j’ai vécu en Inde pendant cinq ans, de I987 à 1991, je me suis retrouvée en famille au Bengale, État que gouvernait, déjà depuis dix ans à l’époque, le Parti communiste du Bengale-Occidental, avec à sa tête le grand homme politique qu’est Jyoti Basu.
Comme on sait, l’Union indienne est une nation fédérale qui comprenait alors vingt-cinq États; ils sont plus nombreux aujourd’hui, l’Inde n’hésitant pas à créer de nouveaux États pour satisfaire des revendications linguistiques ou religieuses, comme ce fut le cas pour le Jharkhand, nouvel État « tribal », comme on dit là-bas, c’est-à-dire à majorité autochtone. Calcutta, capitale de l’actuel État du Bengale-Occidental, se ressent encore de plusieurs catastrophes historiques : en 1904, la division du Bengale en deux régions, décidée par le vice-roi lord Curzon et appliquée malgré une formidable insurrection populaire ; en 1943, sous la menace japonaise, après que les Anglais ont décidé de saborder tous les bateaux, une famine terrible y fit 3 millions de morts, faute d’approvisionnement ; en 1946, il y eut 3 000 morts à la suite d’un mot d’ordre de soulèvement des musulmans de la ville. Un an plus tard, à l’occasion des indépendances simultanées de l’Inde et du Pakistan, l’autre partie du Bengale, celle que lord Curzon avait séparée, devint le Pakistan-Oriental alors que la capitale du pays se trouvait à Karachi, situation particulièrement instable. En 1971, la volonté de sécession du Pakistan-Oriental provoqua la guerre entre l’Inde et le Pakistan, et la défaite des armées pakistanaises permit la naissance du Bangladesh : c’est alors que des millions de réfugiés s’abattirent sur Calcutta, s’entassant dans les bidonvilles comme celui de la « cité de la Joie », décrit par Dominique Lapierre dans l’état où il se trouva quelques années plus tard. Le Parti communiste du Bengale-Occidental arriva aux affaires dans ces circonstances-là. Commençons par la cité de la Joie. Que la plus grande misère cohabite avec la plus grande joie selon la tradition mystique du Bengale, c’était vrai à l’époque décrite par Dominique Lapierre, écrivain généreux dont les actions caritatives en Inde sont considérables. Des missionnaires français s’y investirent ; François Mitterrand y fit secrètement un assez long séjour; et pour avoir été, en 1989, l’un des trois témoins qui assistèrent à ses retrouvailles avec les missionnaires en question, j’atteste la vérité de cet épisode. Je connaissais la cité de la Joie, cet ensemble de bicoques amassées dans le désordre sous un grand pont suspendu construit en 1943 pour faciliter le transport militaire, le pont d’Howrah, exposé à toutes les fumées industrielles. Mon compagnon, ambassadeur de France en Inde, décida en 1988 de se rendre à la cité de la Joie avec tous les honneurs, en plaçant le fanion tricolore sur la voiture officielle.
Cela n’a l’air de rien, ce drapeau qui chez nous n’a pas cours. Mais en Inde, on met le fanion pour les visites officielles, ou pour aller à la présidence de la République. Qu’un ambassadeur place le fanion bleu-blanc-rouge sur la voiture pour honorer un bidonville, cela n’avait jamais eu lieu. La voiture fit dix mètres et s’arrêta. Trop de monde ! Couverts de pétales de fleurs, de colliers, de sucreries, pressés par des mains joyeuses, nous avons fait le reste à pied, en pleurant. Cela reste l’un des plus beaux jours de ma vie, l’un de ceux où l’on éprouve physiquement la fraternité. Mais pour profonde qu’elle fût, l’émotion ne nous empêcha pas de voir que les rues étroites étaient goudronnées, et l’électricité, installée partout. Ce n’était déjà plus la cité de la Joie dans la misère affreuse qui reste légendaire, c’était un bidonville « restauré » ; car en Inde, souvent, plutôt que de chasser les gens pour les reloger ailleurs en les dispersant, les architectes préfèrent urbaniser sur place, et on bricole. Les réfugiés bangladais n’avaient pas cessé d’arriver, femmes et enfants d’une taille très petite à cause de la malnutrition, comme on les voit un peu partout dans le nord de l’Inde; mais il y avait de nombreux dispensaires, et les maisons étaient très propres.
Le lendemain, nous devions visiter - chose proprement hallucinante - le décor du film américain La Cité de la Joie, qu’allait bientôt tourner Roland Joffé. Dans les faubourgs de Calcutta, nous vîmes un petit village bengali plutôt pimpant, absolument désert, avec, ici ou là, des boules de coton imbibées de pétrole pour chasser les cobras. Et comment ce charmant village serait-il transformé en cité de la Joie ? « Très simplement », répondit le décorateur américain. « En arrosant de boue et en lâchant des animaux. » Quand les émeutes éclatèrent sur le tournage, nous ne fûmes pas surpris. Il est vrai que les scénaristes s’étaient aussi trompés en plaçant des hindous dans une mosquée!
Le gouvernement communiste du Bengale-Occidental a géré l’ingérable sans jamais attenter aux libertés fondamentales. Calcutta est une ville où l’on manifeste à peu près tous les jours ; comme partout en Inde, la presse est d’une incroyable virulence. Les élections ont lieu régulièrement, régulièrement gagnées par les communistes. Quant à la liberté religieuse, c’est bien simple, Calcutta est la ville où vécut Mère Teresa, qui y fonda l’ordre des missionnaires de la Charité ; ses installations voisinent avec le temple de Kali, l’un des plus fréquentés d’Inde; et quand elle mourut, elle eut droit à des funérailles nationales, son corps étant disposé sur l’affût de canon qui avait servi pour transporter le corps du Mahatma Gandhi. Certes, ses positions hostiles à l’avortement énervaient beaucoup le gouvernement communiste, qui ne se privait pas de le faire savoir. Cette petite femme austère et bougonne était authentique-ment une sainte, une magnifique emmerderesse dont les mains larges comme des battoirs pouvaient redonner souffle à des nourrissons sans vie, en les massant - il faut l’avoir vu pour le croire. Comment lui résister? À force de harceler le gouvernement du Bengale-Occidental, elle obtint les bâtiments qu’elle voulait. Elle agaçait, mais quoi !, c’est la démocratie. S’il fallait faire la preuve que le communisme est compatible avec la démocratie, il suffit d’aller à Calcutta.
Depuis longtemps, Calcutta est une ville de musiciens, de peintres et d’écrivains. C’est là que vécut Rabindranath Tagore, Prix Nobel de littérature en 1913, admirable peintre totalement méconnu en France, rejeton d’une illustre famille aristocratique progressiste appartenant au grand mouvement réformiste du Brahmo-Samaj, fondé au XIXe siècle pour moderniser l’hindouisme en revenant à l’austérité des Vedas. C’est là que vécut Satyajit Ray, l’admirable cinéaste également héritier de la même tradition Brahmo-Samaj. Satyajit Ray ne quitta Calcutta qu’une seule fois, pour résider à Hollywood où il écrivit un scénario qui lui fut refusé, mais qui servit plus tard à d’autres qui en firent le fameux film E.T. - il en parlait avec colère. Je l’ai vu plusieurs fois tourner dans les studios de Calcutta, qui n’ont rien à voir avec ceux où l’on fabrique en série les films tapageurs de Bollywood : Satyajit Ray tournait des films révolutionnaires dans lesquels la tradition hindoue contrariait violemment les libertés. Il avait un esprit profondément cultivé, tel que je l’ai connu chez Henri Krasucki, par exemple, mélange raffiné, discrètement ironique, d’immenses connaissances et de volonté de transmettre au plus grand nombre. Après la déception d’Hollywood, il n’aurait quitté Calcutta pour rien au monde. Parce qu’il incarnait le cinéma sous sa forme la plus exigeante, le gouvernement communiste le vénérait, allant jusqu’à lui installer un ascenseur - ce qui, à Calcutta, relève du prodige - après un malaise cardiaque.
Le Chief Minister du Bengale-Occidental, Jyoti Basu, était si respecté en Inde qu’il lui fut plusieurs fois demandé d’être Premier ministre. Il se retira quand il fut trop âgé ; lui succéda Buddhadev Bhattacharya, aujourd’hui Chief Minister. Je l’ai connu jeune ministre de la Culture en 1988, obsédé par son premier ordinateur sur lequel il pianotait avec enthousiasme ; à l’heure où, en France, les ordinateurs n’étaient pratiquement pas utilisés, ils servaient d’outils quotidiens au ministre de la Culture communiste du Bengale-Occidental. De façon générale, les Indiens sont très habiles en mathématiques, en calcul, très performants en informatique, mais les plus habiles des Indiens sont sans conteste les Bengalis. Du vif-argent. Ce vif-argent s’entrechoque spectaculairement avec les traditions bureaucratiques paperassières héritées de l’Empire britannique, comme on le voyait à l’époque dans le « Writer’s Building », immense bâtisse administrative rouge et blanche de style corinthien où, à chaque étage et dans chaque bureau, des piles monumentales de dossiers poussiéreux s’entassaient, brassées par les pales des ventilateurs électriques.
En Inde, malgré le fabuleux potentiel de lecteurs, il n’y a pas encore de réseaux de librairies, ni de réseaux de distribution des livres. Les librairies sont rares, sauf à Calcutta. Plusieurs rues sont réservées aux librairies, sur des étals dont une partie est à l’air libre, fréquentées par des foules de lecteurs, qui ne sont pas seulement des étudiants. L’amour des livres est absolu. Il est donc logique que la foire internationale du Livre se tienne à Calcutta en janvier, mois où l’air est vif et le temps, pas trop chaud. Comme en Inde, le bricolage confine au génie national, les stands sont montés avec de gros bambous solides, capables de servir également de cintres pour de grands décors de théâtre (j’ai assisté à pareil montage à Delhi pour l’immense décor du ballet de Maguy Marin, Cendrillon,une maison de trois étages où allaient danser les artistes). Et comme le bricolage comporte pas mal de failles, il arrive que la foire internationale du Livre soit la proie des flammes - cela s’est vu. Comme toujours en Inde, ça ne fait rien, on repart et on recommence. L’absence de découragement des peuples de l’Inde est absolument prodigieuse.
Pourtant, pendant la mousson, l’eau vous monte aux cuisses en un rien de temps dans les rues. Avant la mousson, en mai, la chaleur est intolérable. Le danger, c’est l’émeute. On garde encore à Calcutta le souvenir du « Direct Action Day » lancé par le leader de la Ligue musulmane, Mohammed Ali Jinnah, qui devint le premier Quaid-I-Azam du Pakistan. C’était en 1946, un mot d’ordre lancé pour mobiliser les musulmans, mais Jinnah ne contrôlait pas ses militants. Trois mille hindous massacrés en un jour, et le fleuve était rouge de sang. Émeutes sur émeutes au Bengale, massacres de musulmans par les hindous et d’hindous par les musulmans, ce fléau qui, en Inde, s’appelle « com-munalisme ». Puis le Mahatma Gandhi s’en mêla. Il arpenta les villages avec sous le bras le Coran, la Bha-gavad-Gita, les Évangiles, demandant aux hindous de l’héberger pour la nuit en invitant aussi des musulmans. Quand vinrent les massacres de la Partition, Gandhi les fit cesser. Et le jour de l’indépendance, dans cette ville où les affrontements entre hindous et musulmans étaient les plus meurtriers de toute l’Inde, il n’y eut pas un seul mort. Gandhi était là ; mais le jour de l’indépendance étant son jour hebdomadaire de silence, il se tut avec obstination, et donna quelques interviews en griffonnant avec des bouts de crayon sur des bouts de papier soigneusement économisés.
En arrivant en Inde, j’étais braquée contre cet homme. La tradition communiste ne lui était pas favorable. On n’en disait pas le plus grand mal, mais on l’ignorait, avec hostilité. Son aspect « curé » ; ses modes d’action, si singuliers ; son austérité ascétique, ses régimes diététiques étranges, son pacifisme parfois buté, l’origine américaine de la « désobéissance civile », le mysticisme agaçant de ses fidèles en Europe, tout cela irritait les camarades. Mais quand je découvris l’ampleur de son travail, je fus abasourdie. Encore aujourd’hui, je ne comprends pas comment les communistes peuvent se passer de lui.
Voilà un homme qui sut lancer des grèves générales avec un moyen simple capable de mobiliser les foules indiennes, le « hartal », une grève générale avec prières.
Sans prières, ça n’aurait pas marché. Une prière en Inde, pays de trois cents millions de dieux, cela n’a pas la même allure qu’une prière en France dans l’une des religions abrahamiques ; ce n’est pas institutionnel, cela ne se dit pas dans un temple, mais dans les rues, les champs, les entreprises, les administrations. Voilà un homme, ce Gandhi, qui affronta plusieurs jeûnes à mort avec une telle maestria que All India Radio donnait toutes les heures son taux d’urée; buvant exclusivement de l’eau, refusant toute perfusion, Gandhi se mettait en danger d’une manière si puissante qu’il gagnait toujours à ce jeu de trompe-la-mort, et le moment où il rompait le jeûne avec un verre de jus d’orange était salué par tout son peuple. Voilà un homme, Gandhi, qui décidait d’aller en prison pour désarmer son adversaire, lui et 90 000 militants gandhiens en 1931 et 1942 - certaines de mes amies qui portaient le titre envié de « Freedom Fighters » ne se remettaient pas de n’avoir pas réussi à aller en prison. Voilà un homme qui lança des campagnes de boycott contre les vêtements faits de coton cultivé en Inde, et revendus en Inde avec une énorme plus-value ; un homme qui boycotta les taxes sur le sel. Enfin, voilà un homme qui pratiqua la non-violence - et c’est cela, bien sûr, que les communistes lui reprochaient. Eh bien, c’est idiot! La preuve? À peine libéré, Nelson Mandela fit son premier voyage en Inde, car il était devenu un disciple de Gandhi. Je le revois, ému devant le spectacle incroyable des Indiens noirs descendants des esclaves débarqués jadis sur les côtes du Guja-rat, invités à Delhi pour cette grande occasion.
Face à Gandhi, nous jouons petit bras. Boycott ? Connais pas. Grève générale non violente, avec équivalent de prières? Connais pas. Jeûne à mort? Seul un député basque UDF sut le faire. On a beau dire, cet homme-là fut bel et bien celui qui obtint l’indépendance de son pays, comme plus tard Nelson Mandela, son disciple tardif, obtint la fin de l’apartheid et la réconciliation de son pays.
Depuis environ vingt ans, les émeutes en Inde ont lieu quand les tensions religieuses sont attisées par les partis nationalistes. Ce fut le cas dans la ville d’Ahmedabad, capitale du Gujarat, à l’ouest de l’Inde, en 2002. Un train de pèlerins hindous attaqué par des musulmans (si cela est vrai!), puis représailles, sous l’autorité du Chief Minister nationaliste : 2000 morts. Bombes posées par des fondamentalistes musulmans extérieurs (des pays du Golfe, probablement, ou du Pakistan) ; représailles dans les bidonvilles, qu’on laisse à dessein dans la plus grande misère à Bombay. Attaques de mosquées. Représailles, bombe dans un temple hindou à Bénarès, à l’automne 2005. Mais rien à Calcutta. Rien dans cette ville de 12 millions d’habitants dont la densité de population est la plus grande du monde, grande ville hindoue dominée par la déesse Kali, grande ville musulmane avec une immense mosquée, grande ville mystique avec le temple de Dakshineswar où vécut Ramakrishna, en attendant la béatification de Mère Teresa. Les communistes ont réussi cela.
Le Bengale-occidental n’est pas le seul état de l’Inde à être gouverné par des communistes. Régulièrement, le Parti communiste du Kerala gagne les élections, comme c’est arrivé récemment, en février 2006. Le Kerala est l’un des plus petits États de l’Inde, harmonieusement réparti avec une forte proportion de musulmans, 20 % environ, beaucoup plus qu’ailleurs, une forte communauté chrétienne syriaque, et une petite communauté juive datant de la destruction du temple de Jérusalem en 70. C’est le seul État de l’Inde alphabétisé à 100 % ; le seul État à avoir donné à l’Inde un président intouchable, le cher K.R. Narayanan à qui je veux rendre hommage - il n’était pas communiste, mais un magnifique socialiste, un écrivain aussi, un grand diplomate. Certes, il se plaignait, comme Rajiv Gandhi, que les brahmanes lui fermassent l’entrée des temples parce qu’il n’était pas assez « pur ». Certes. Parfois, les brahmanes peuvent être odieux, c’est vrai. Mais le Kerala, lui non plus, n’est pas affecté par trop d’émeutes. Il faudrait s’interroger sur ce fait : en Inde, là où gouvernent les communistes, le sang ne coule pas.
Le sang ne coule pas, les livres sont respectés, on sait lire et écrire, et le partage des richesses est en route. Les noms de l’Inde changent. Bombay est devenu Mumbai; Madras est devenu Chennai; depuis 1999, Calcutta s’appelle Kolkata. Peu à peu, Kolkata s’est relevée de sa misère; dans l’aéroport reconstruit à la fin des années 90, une banderole indique fièrement que la ville est bel et bien « la cité de la Joie ». D’après l’étymologie officielle, Kolkata viendrait de Kalikata, mot qui signifie « le pied de la déesse Kali », car après avoir fait le tour du monde, la déesse aurait, pour finir, posé le pied à Calcutta. Et c’est étrange qu’une ville fondée au XVIIe siècle par les marchands anglais de l’East India Company sous le nom de Calcutta s’invente les vraies racines de son nom colonial et s’en retourne à la déesse à la langue tirée.
Les fêtes de Kali se célèbrent à l’automne. Une semaine durant, les Bengalis vont honorer par millions cette affreuse personne aux cheveux hérissés, aux yeux exorbités, qui porte élégamment un collier de têtes décapitées et une jupe de bras coupés, cette déesse qui tire une langue rouge et dont les dents sont blanches, signe d’intelligence. C’est leur mère, ils le disent, même les communistes. Elle ne dérange personne. C’est juste une grande poupée un peu terrifiante. Ses fêtes rassemblent des foules joyeuses canalisées par la police du gouvernement communiste, dans un esprit bon enfant profondément populaire. À la fin de la semaine, les jeunes vont jeter au fleuve les trois mille statues de glaise crue postées aux carrefours dans les rues de la ville, en les déshabillant de leurs saris de soie, et en leur enfonçant la tête sous l’eau, histoire de leur apprendre un peu l’humanité. En huit jours, c’est fait, le religieux et son contraire, l’adoration et le bon débarras. Dans le petit cimetière de Park Street, morts des fièvres et des épidémies, reposent les jeunes Anglais du XVIIIe siècle, qui avaient presque tous vingt ans. Il ne serait venu à l’idée de personne de les expulser. ●
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