2006
Nouvelle Fondation
Dossier : Intellectuels et communismes – Communisme et intellectuels latino-américains
Emancipation anticolonialiste et lutte des classes
Jaime Caycedo
Secrétaire général du Parti communiste colombien. Professeur de l’Universidad nacional de Colombia.
Marx et Engels ont imprimé une certaine origine nationale au concept de modernité, tout en donnant à ce contenu national une coloration sociohistorique, L’Idéologie allemande expliquant la philosophie. La Révolution française fut, à juste titre, la référence de la politique révolutionnaire et du « communisme ». La révolution avait ouvert les frontières nationales aux nouvelles idées, diffusant ses augures et ses espoirs dans de nouveaux espaces et de nouveaux continents. De la même manière, l’économie politique anglaise se déploya dans le sillage de l’expansion de l’économie mondiale, portée par les vents du capitalisme.
C’est ainsi que les idées révolutionnaires, l’esprit jacobin, l’esprit républicain, les idées démocratiques et, notamment, la notion de République sociale et le concept de communisme migrèrent en Amérique latine en un tout vaste et diffus que les réussites concrètes de l’histoire européenne installèrent dans la vaste périphérie latino-américaine. Les événements sociopolitiques de 1830 et plus particulièrement la révolution démocratique de 1848 sont autant de points de repère marquant la présence de catégories et de concepts qui, même s’ils ne reflétaient que faiblement la réalité du contexte européen n’en eurent pas moins un vaste retentissement social dans les pays du Sud et à la lointaine périphérie sud-américaine.
L’Amérique latine ne fut pas le théâtre des soubresauts sociaux qui ébranlèrent la formation sociale capitaliste en voie de mondialisation. Les échos des contradictions structurelles du capitalisme qui se cristallisaient dans le noyau géopolitique atlantique y parvinrent comme des mises en garde, le signal d’alarme réel de quelque chose de terrible, mais d’inconnu. Le « fantasme du communisme » y précéda le communisme proprement dit. Compte tenu de la toute-puissante influence de la religion catholique, étroitement liée au système postcolonial dominé par une bourgeoisie de négociants et de propriétaires terriens, ardents défenseurs du libre-échange, ce furent les courants ultramontains qui firent preuve du plus grand zèle anticommuniste. De nombreuses sphères cultivées des sociétés latino-américaines eurent connaissance des socialismes utopiques et du communisme directement par le biais du courrier, des journaux et des livres. Les principaux tenants du militantisme informatif et prosélyte, si l’on peut qualifier ainsi les agissements de cercles intellectuels et ouvriers restreints et leurs liens avec la presse, furent rapidement en butte aux attaques conjointes de la police et de la presse religieuse qui s’efforçaient de jeter les bases d’une doctrine sociale catholique.
L’information ne s’est pas répandue de la même manière sur l’ensemble du continent. Dans les villes les plus cosmopolites, qui avaient des débouchés maritimes avec les pays atlantiques ou les Caraïbes, elle fut abondante et se répandit rapidement et directement. Il n’en fut pas de même dans les pays andins de l’intérieur.
Nous pouvons affirmer que la relation entre intellectuels et communisme en Amérique latine fut le fruit d’une symbiose créative et dynamique suscitée par une double transition, la transition actuelle, ancrée dans le contexte de la crise du système mondial contemporain globalisé et unipolaire; et la transition initiale qui avait rendu possible l’émancipation anticolonialiste de la fin du XIXe siècle et ses liens avec l’anti-impérialisme du début du XXe siècle. C’est cette double transition qui permet de comprendre tant l’originalité de la réflexion inhérente à l’inspiration marxiste et son rapport intime avec l’expérience de la lutte latino-américaine contre l’impérialisme et le capitalisme, que sa contribution à la lutte pour l’émancipation à l’échelle de la planète. Nous aborderons les deux transitions dans cet ordre et nous conclurons, sans prétendre épuiser le sujet, par des considérations d’ordre général sur l’originalité de cette relation et son apport actuel à l’évolution de la réflexion contemporaine. Pour des raisons de commodité, nous avons adopté la notion gramscienne qui différencie l’intellectuel traditionnel de l’intellectuel organique.
Nous vivons en pleine transition. Wallerstein pose la question suivante : « Que peut-on dire de la politique de la transition ? En tout premier lieu, que la lucidité doit précéder la mobilisation. Si nous nous mobilisons, nous devons savoir pourquoi et pas seulement de quelle manière, parce qu’il ne s’agit pas uniquement d’un problème politique, mais d’un problème intellectuel et moral. Je n’insisterai jamais assez sur ce point. Et c’est là que l’intellectuel doit apporter sa contribution. Normalement, le terme “intellectuel” désigne quelqu’un qui, plus que quiconque, s’est constamment efforcé d’acquérir les facultés d’analyse qui sous-tendent la lucidité. Et c’est dans une quête permanente de la lucidité que les décisions intellectuelles posent leurs exigences : au cÅ“ur même du vortex des activités » (Wallerstein, 2001, 14).
S’interroger aujourd’hui sur le lien existant entre l’intelligentsia latino-américaine et le communisme implique de se replacer dans le contexte de la réalité actuelle. Le XXIe siècle voit apparaître de nouveaux développements des contradictions globales. La mondialisation impérialo-capitaliste, à laquelle s’ajoute la crise du socialisme précoce, favorise l’expansion forcée des fondements ultralibéraux qui alimentent les idéologies du pouvoir dominant. Le modèle néolibéral économique et social s’est imposé, avec son cortège de politiques publiques tendant à établir une forme de démocratie dans laquelle la capacité des citoyens à exercer réellement leurs droits fondamentaux est non seulement restreinte, mais également contrôlée, c’est-à-dire assujettie à la tutelle des prétendues institutions multilatérales : le Fonds monétaire international (FMI) et les appareils de direction économique du grand capitalisme international comme la Banque mondiale, la BID (Banque interaméricaine du développement).
En ce sens, le caractère organique de l’intelligentsia du capitalisme globalisé est beaucoup plus complexe que dans le passé. D’une part, elle affiche une division, une spécificité et une plus grande précision des intellectuels organiques qui bénéficient d’une logistique complète de centres de réflexion (thinktanks) et d’une vaste gamme de moyens de diffusion informatiques. D’autre part, son rôle est davantage inféodé au capital, ses tares et ses compromis, ce qui rétrécit les marges éventuelles de différenciation et de dissidence. La prédominance du nouveau modèle a généré des situations critiques pratiquement partout, créant les conditions d’explosions sociales au Venezuela, au Brésil, en Argentine et, en règle générale, fomentant la lutte sociale sur le continent. Mais l’avènement de l’hégémonisme néolibéral ne s’est pas fait simplement comme le règne des idées souveraines conquérant loyalement le pouvoir en supplantant les modes de pensée et la paisible vision du monde qui existaient jusqu’alors. Au contraire, il s’est frayé un chemin en empruntant les processus tortueux et violents des dictatures militaires des pays du Cone Sud (années 60 et 70) et la « guerre sale » contre l’Unión Patriótica en Colombie (années 80 et 90). Dans des pays comme le Chili, l’Argentine, l’Uruguay, le Brésil et la Colombie, les dirigeants des mouvements populaires et des partis de gauche ont été décimés et de nombreux cadres condamnés à l’exil. L’aile gauche du syndicalisme, en particulier, a payé un lourd tribut.
En conséquence, la mutation du capitalisme et du mode d’accumulation du capital n’est pas le seul facteur favorisant l’instauration de l’idéologie ultralibérale. Le nouveau mode d’accumulation s’explique simplement par la séparation-destruction préalable d’une intelligentsia organique liée à la lutte sociale et exterminée physiquement sous divers prétextes. Il est encore impossible de mesurer l’ampleur du prix à payer pour combler ce vide. Sur le plan négatif, il implique des conditions moins favorables à la reprise de l’initiative et la diffère. C’est un dépeuplement manifeste qui touche tout l’horizon de la lutte sociale et politique. L’aspect positif, c’est qu’il a permis l’apparition de nouveaux acteurs et élargi l’engagement politique à de nouveaux cercles sociaux et ethnosociaux de souche populaire.
Un second effet a touché une autre partie de l’intelligentsia de gauche qui a succombé à l’assaut néolibéral d’une manière différente : en passant à l’ennemi, en adoptant des positions qui contredisaient dans les faits, ainsi que, bien souvent, sur le plan des arguments, tout ce qu’avait représenté jusqu’alors le contenu intellectuel, moral et politique de son travail et de son lien avec la lutte des classes.
Certains analystes en situent la raison fondamentale dans ce que Wallerstein qualifie d’« époque de transition », lorsqu’il s’efforce de mettre en relief le déséquilibre structurel du système-monde et de son fondement, l’économie capitaliste mondiale. Pour Wallerstein, la crise systémique englobe le rôle qu’a joué la connaissance dans le système-monde actuel en établissant une distinction entre la science et les connaissances humaines et valoratives. L’espace intellectuel oscille entre la « neutralité valorative » de Weber et « l’intellectuel organique » de Gramsci. La crise structurelle contemporaine du système-monde remet en question ces optiques et risque de contraindre les intellectuels à assumer un rôle triple en créant de la connaissance, en se positionnant moralement et en jouant un rôle politique correspondant (Wallerstein, 2001).
Cette vision n’explique qu’en partie le problème. Dans la conjoncture de l’Amérique latine, elle passe sous silence tout ce qui concerne le caractère subordonné, dépendant, des diverses facettes des formes de domination. L’influence de l’impérialisme ne se borne pas aux aspects économiques et capitalistes. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, les conditionnements liés à la sécurité sont devenus une évidence et, par voie de conséquence, l’influence des politiques publiques des États-Unis sur les systèmes de répression intérieurs, tant dans le domaine de la structure policière que dans le modèle adapté aux forces armées. Au début du XXIe siècle, on constate qu’il existe une tendance à étendre ces formes de la dépendance à d’autres domaines, par exemple, dans la mise en Å“uvre de nouveaux schémas institutionnels permettant un contrôle à grande échelle des entreprises latino-américaines à la fois sur le plan économique, politico-militaire, social et culturel, dans la combinaison des politiques de libre-échange et les accords correspondants, telles que les TLC (traités de libre-échange) ou des efforts pour établir l’ALCA (Área de libre comercio de las Américas - zone de libre-échange des Amériques), le Plan Colombia et d’autres mesures telles que l’IRA (Iniciativa regional andina - Initiative régionale andine) et l’APTDEA (Acuerdo de preferencias comerciales para la lucha antidrogas - Accords commerciaux privilégiés de lutte contre la drogue), qui impliquent l’interventionnisme et « le soutien militaire » sous prétexte de lutter contre les narcotrafiquants ; et, en fin de compte, la spécification de la forme de gouvernement acceptable, la « démocratie libérale représentative », dont la « Charte démocratique de l’OEA (Organisation des États américains) », signée à Lima en septembre 2001, prescrit le caractère irrévocable; on observe une stratégie d’ensemble visant une nouvelle forme d’assujettissement colonial, caractérisée entre autres par l’annexion économique vassale, par le biais du mécanisme supranational des TLC (régionaux, comme dans le cas de l’Amérique centrale et du TLCAN, avec le Canada et le Mexique, ou binationaux, comme celui que l’on s’efforce d’établir entre la Colombie, le Pérou et l’Équateur) ; l’élargissement consenti des lois et règles d’exception des États-Unis aux États latino-américains et l’adhésion de ces derniers à la protection dissuasive du Commando Sud dans divers types d’opérations, depuis les exercices réguliers conjoints jusqu’aux interventions militaires telles que celle qui a eu lieu à Haïti.
Eu égard à ce qui précède, il n’est pas possible de passer sous silence cette particularité latino-américaine qu’est la colonialité, « qui ne résulte pas de la modernité, mais en est constitutive » (Mignolo, 2003, 75). Cette caractéristique spécifique distingue l’Amérique latine du monde européen et nord-Atlantique et la lie de manière incontestable au tiers-monde. Les dérèglements du système-monde se manifestent d’une manière spécifique dans la mesure où ils influent sur la colonialité du pouvoir (Quijano, 2003), tout en faisant partie de l’explication. Le capitalisme monopolistique transnational a pour objectif de faire de la globalisation une structure sociale assurant sa reproduction stratégique et, dans ce sens, il régionalise son mode de domination dans l’hémisphère américain (Cervantes, 1999 ; Bédar, 2002). Sur le plan concret, la différence coloniale (Mignolo, 2003, 74-75) explique les caractéristiques de subordination et d’invisibilisation de couches entières du secteur populaire et ethnosocial, l’existence d’une symbiose culturelle manifeste entre le phénomène colonial et la dépendance et l’apparition aujourd’hui de forces et de personnages qui pourraient sembler relever de l’atavisme ou du folklore. La fonction que Wallerstein attribue aux intellectuels en termes de connaissance, de prise de position morale et politique, en ces temps de déséquilibre et de turbulences chaotiques vaut également pour les intellectuels d’Amérique latine, mais elle exige un cadrage en profondeur spécifique parce qu’elle s’enracine dans l’histoire et les contradictions réelles.
Nous venons d’une histoire composite, nous ne sommes pas seulement des occidentaux. Pour l’intelligentsia capable d’accéder aux informations internationales à la seconde moitié du XIX
e siècle, les concepts des utopies socialistes et communistes firent une percée rapide dans l’espace social latino-américain. Comme le signale Carlos M. Rama, diverses figures historiques issues des révolutions de 1830 et de 1848 sont venues jusqu’en Amérique; certaines se sont efforcées de concrétiser les idées dont elles étaient porteuses et se sont intégrées aux processus de lutte des classes dans leurs lieux de passage (Rama, 1987). Tel fut le cas, notamment, de Victor Considérant au Mexique et de Flora Tristán au Pérou
[1]. Cette influence initiale fut très discrète alors, et est encore peu connue, mais elle contribue à expliquer l’épanouissement sporadique du socialisme dans divers pays, lié à des luttes à caractère social. Toutefois, c’est au début du XX
e siècle,lorsque le contact commença à se faire entre les idées socialistes et les groupes et les partis en formation qu’elles acquirent une portée nationale.
Des événements majeurs dont les répercussions se firent sentir sur tout le continent permettent de comprendre la naissance des nouvelles inquiétudes qui sont le ferment du socialisme. L’un d’entre eux, la révolution mexicaine qui débuta en 1910, mit très nettement en relief, outre la crise des relations politiques et du gouvernement national confronté à la pression néocoloniale nord-américaine, la profondeur d’une problématique sociale agraire, héritée du colonialisme et du modèle agro-exportateur. Au cours de la deuxième décennie du siècle, le Mexique connut une succession de périodes de forte motivation nationaliste qui illustrent la complexité du monde latino-américain périphérique; les conséquences sur l’ensemble des pays de la région n’apparaîtront que lors des réformes structurelles notoires des années 30 et 40. La révolution mexicaine était en plein essor lorsque se déclenchèrent la guerre en Europe et la révolution russe, des événements, notamment le second, qui marquèrent manifestement et durablement de leur empreinte les milieux intellectuels progressistes.
La révolution bolchevique suscita l’intérêt et la sympathie de nouveaux cercles de la jeunesse intellectuelle et fit surgir sur le devant de la scène sociale les cadres les plus progressistes, issus du monde ouvrier. Son influence considérable, dès les années 20 et au cours de la période européenne de l’entre-deux-guerres, aboutit à la formation de nouvelles forces politiques qui, conformément à l’approche léniniste, adoptèrent la forme de partis politiques indépendants distincts des anciennes formations radicales.
L’irruption de ce nouvel événement dans les sphères intellectuelles se manifesta par la réforme universitaire de Córdoba en 1918. Il ne s’agit pas exclusivement d’un mouvement universitaire, mais d’un événement de portée sociopolitique qui introduisit des mesures démocratisant la gestion de l’enseignement public et libéra, avec la participation des étudiants, des espaces d’autonomie universitaire par rapport au pouvoir dominant. Elle montra non seulement l’influence croissante des nouvelles couches moyennes où circulaient les idées réformatrices, mais mit en évidence le déplacement des secteurs plus conservateurs qui dirigeaient, en vertu de l’organisation sociale traditionnelle, l’université argentine. Le mouvement de la jeunesse estudiantine de Córdoba eut des répercussions dans d’autres pays d’Amérique latine. Les luttes pour la réforme de l’université devinrent des actions revendicatrices s’opposant à des dictatures conservatrices. Elles furent le creuset des noyaux dominants de l’intelligentsia qui se retrouvèrent dans le marxisme, la lutte contre l’impérialisme et les idées de la révolution d’Octobre. Ce que Néstor Kohan baptise «
la Hermandad de Ariel » (« fraternité d’Ariel »), en référence à une jeune génération influencée par les idées anti-impérialistes de l’écrivain uruguayen José Enrique Rodó, fut l’un des agents de ce rapprochement
[2]. Elle côtoya d’autres représentants de la pensée marxiste latino-américaine :Aníbal Ponce (1890-1938) et José Carlos Mariátegui (1894-1930).
L’historien cubain Sergio Guerra Vilaboy dit de ces deux penseurs : « Dans les travaux de Mariátegui, plus que dans ceux de Ponce, transparaît pour la première fois au sein de la pensée marxiste latino-américaine le dessein de saisir l’histoire de ce continent dans sa totalité » (Guerra, 2002, 135).
Il fallut alors concevoir la pensée communiste de l’Amérique latine à partir de la lecture de certains textes classiques et de commentaires contemporains européens et l’enraciner dans un contexte de militantisme politique, de mouvements, de processus d’organisation et de débats idéologiques passionnés. Le cas de Mariátegui est exceptionnel. Ses contacts avec l’effervescence européenne, italienne notamment, du début des années 20 lui permirent d’accéder à une vision d’ensemble de la crise mondiale et des événements révolutionnaires, aboutis ou avortés, de cette époque.
Commentant l’accumulation des événements qui se produisirent alors, Armando Hart note, en ce qui concerne Cuba : « …la montée de la pensée anti-impérialiste ; l’influence de la révolution d’Octobre ; la fondation du Parti communiste en 1925; l’apparition du Directoire étudiant de 1927 et de celui de 1930 ; la création après l’assassinat de Rafael Trejo, de l’Aile gauche étudiante; la naissance d’ABC; la montée du mouvement populaire qui culmina avec la grève générale d’août 1933 et la chute du tyran Machado… » (Hart, 2005, 32). La Colombie vit, malgré son isolement, plusieurs groupes communistes passer de la réunion littéraire à l’action intellectuelle et politique. Le journaliste Luis Tejada et le syndicaliste Ignacio Torres Giraldo en furent des figures particulièrement remarquables. Luis Tejada, marqué à gauche, ne cessa de se livrer à une attaque critique du régime conservateur de l’époque, allant jusqu’à faire ouvertement, dans ses derniers écrits, une apologie de la révolution bolchevique et de la figure de Lénine (Tejada, 1977 [1924]).
S’ajoutèrent à cela les efforts de coordination que l’Internationale communiste jugea indispensables à la formation des nouveaux partis, et qui ne furent pas toujours couronnés de succès. La première Conférence communiste latino-américaine qui se tint à Buenos Aires en juin 1929, réunit 38 délégués de 14 pays latino-américains, dont la Colombie (Instituto, 1971, 284-285). On y débattit, entre autres choses, des aspects de la stratégie révolutionnaire et du caractère anti-impérialiste, agraire et démocratique de la révolution. Hugo Pesce, délégué du groupe socialiste péruvien et collaborateur très proche de Mariátegui, y présenta une thèse sur « le problème des races en Amérique latine », qui expose les aspects de son ouvrage plus important, les « Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne » dans une perspective de plus grande portée continentale (Mariátegui, 1986). Le déroulement de la Conférence montra que le tout jeune mouvement communiste était en proie aux discussions inhérentes à tout mouvement à l’aube de sa création dépassant le cadre spécifiquement latino-américain, telles que le caractère socialiste immédiat de la révolution et l’option tactique de préparer dès que possible des processus insurrectionnels, avec pour seule exigence l’illusion subjective que les conditions nécessaires pour obtenir la victoire soient réunies.
Disons qu’au XXe siècle, une première période de rapprochement, de rencontre et de redéfinition des idées révolutionnaires socialistes et communistes, entama son processus de maturation entre 1920 et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette période se caractérisa, outre l’agitation sociale, par la confusion, la fragilité des libertés fondamentales et la faiblesse du mouvement social montant, mais également par l’enthousiasme révolutionnaire, « l’optimisme de la volonté » qui secoua la planète. D’où la tentative de conjuguer la pensée marxiste et les traditions patriotiques sur lesquelles s’était fondée la lutte révolutionnaire latino-américaine contre le colonialisme et l’impérialisme. Julio Antonio Mella, à Cuba, soutenu par l’expérience du marxiste Carlos Baliño, issu du Parti révolutionnaire cubain fondé par José Martí, proposa une alternative communiste aux conceptions nationalistes vers lesquelles les différents courants de la lutte contre l’impérialisme avaient tendance à dériver.
La lecture marxiste de l’impérialisme survint alors que divers mouvements d’orientation socialiste étaient engagés dans des débats profonds et définitoires. Dépouillée de l’expression nationaliste qui la limite obligatoirement, la lutte contre l’impérialisme fit l’objet de frondes polémiques dans les milieux de la gauche intellectuelle et politique dès la deuxième décade du XX
e siècle. Il était évident que les courants socialistes considéraient les violations commises par les États-Unis dans diverses régions d’Amérique latine comme de simples aléas du progrès. Dans ce sens, on comprend la pertinence des débats lancés en 1913 par Manuel Ugarte au sein du Parti socialiste argentin à propos de l’intervention nord-américaine en Colombie et du soutien apporté à l’indépendance de Panamá pour négocier dans des conditions léonines la construction du canal (Marianetti, 1976, 68-80). La tentative pour mesurer concrètement dans une perspective socialiste, le rapport, dans la réalité latino-américaine, entre la lutte contre le capitalisme et contre l’impérialisme et la transition agraire et démocratique du projet révolutionnaire, fut un des thèmes de la polémique qui opposa les marxistes de l’APRA à d’autres groupes anti-impérialistes de sensibilité nationaliste
[3].
Ultérieurement, une autre caractéristique fut l’esquisse d’une politique d’alliances accordant la priorité aux processus de type front populaire, symboles éminents de solidarité avec la République espagnole et du soutien aux républicains dans la guerre civile. Ce fut le point de départ d’une union antifasciste qui s’affirma, dans plusieurs pays, pendant la guerre mondiale. Du point de vue social, la politique de l’unité privilégia les alliances avec la bourgeoisie et le passage à certains effets réformistes favorisés par la politique du New Deal de F. D. Roosevelt au moment de la crise de 1929. Cette orientation, réponse internationale du VIIe Congrès de l’Internationale communiste au déploiement des troupes nazies et fascistes eut des répercussions annexes qui aliénèrent momentanément, dans certains pays, l’indépendance politique des forces antisystémiques et alimentèrent les illusions sur un nouveau visage du capitalisme nord-américain dans la période de l’immédiate après-guerre.
La forme organique acquise par la relation entre les intellectuels et le communisme en Amérique latine s’inscrit dans les limites d’une conception de la démocratie fortement enracinée dans la lutte contre l’impérialisme et le fascisme. Les changements de l’après-guerre et l’intervalle de la guerre froide mirent à l’épreuve les avancées réalisées et le décryptage d’une nouvelle ère exigea l’apport de nouveaux éléments de réflexion.
Travailler et lutter selon une réflexion personnelle. Edifier une théorie et une pratique universelles. Le rôle le plus significatif de la relation entre les intellectuels et le communisme en Amérique latine est lié à l’apparition d’un facteur conscient, à savoir un thème révolutionnaire inscrit dans la lutte des classes. La fin du XIXe siècle vit couramment les intellectuels traditionnels (au sens où Gramsci entend ce terme) liés aux ailes radicalisées des partis libéraux se rapprocher de l’expression émergente des mouvements ouvriers. Deux nouvelles réalités entrèrent inévitablement en contact. D’une part, l’irruption du mouvement ouvrier en tant que mouvement social, qui commença à acquérir des caractéristiques revendicatives spécifiques, ce qui constituait un fait social distinct et novateur par rapport aux sensibilités traditionnelles. Il ne s’agit pas simplement d’une logique distinctive. L’important est que les effets pratiques du mouvement s’exprimèrent dans la lutte sociale. Si l’on considère ce phénomène du point de vue de l’inquiétude des classes dominantes ou, au contraire, du point de vue opposé, à savoir la nécessité pour le mouvement populaire d’acquérir une légitimité en se servant d’intellectuels bienveillants gagnés à sa cause, le résultat donna naissance à une nouvelle fonction de la division du travail. D’autre part, la nécessité structurelle d’une intelligentsia organique se manifesta comme un processus de réflexion sur le sens même des nouveaux conflits sociaux, soutenus dans certains cas par des grèves ou des conflits urbains, et dans d’autres cas par des épisodes de guerre civile. Le rapprochement des intellectuels progressistes, sensibilisés socialement, n’explique pas à lui seul la convergence entre les intellectuels et le peuple, comme le voudrait la mythologie libérale. Ce furent le mouvement social et ses composantes populaires qui créèrent le besoin de nouvelles fonctions intellectuelles. À cet égard, un grand nombre d’intellectuels et d’ouvriers progressistes partageaient les idées socialistes et communistes qui circulaient dans les espaces communautaires, les réunions et les conférences sur des thèmes sociaux. Mais ils tirèrent principalement leur force de l’interprétation des événements importants qui se produisaient dans le monde et dans l’hémisphère continental.
La période de la guerre froide fut marquée sur le continent par un alignement sur la politique des États-Unis imposé depuis les plus hautes sphères du pouvoir capitaliste et de l’État nord-américain. Le Point IV de la doctrine de Sécurité nationale, instaurée par le président Harry Truman en 1947, changea les points de référence du New Deal. Dorénavant, seule l’adhésion expresse à la politique extérieure des États-Unis rendait la coopération possible. Depuis les investissements étrangers jusqu’à l’assistance militaire, tout fut conditionné par la « défense du monde libre » et la lutte contre le communisme. La signature du Traité interaméricain d’assistance militaire, le TIAR, ratifia les accords imposés dans un contexte d’accords militaires à très nette obédience antisoviétique. Comme il n’existait dans l’hémisphère aucune menace crédible pour alimenter de telles fables, le Pentagone développa avec succès une théorie de « l’ennemi intérieur », stipulant qu’à défaut de probabilité imminente « d’agression soviétique » contre les États, il convenait de prévenir toute « infiltration » et d’attaquer les représentants du « péril rouge » incarnés par les partis et mouvements populaires. Au cours de la seconde moitié des années 40 et pendant les années 50, les coups d’État militaires se multiplièrent, ainsi que les lois interdisant le communisme, qu’adoptèrent également des gouvernements civils comme celui de González Videla au Chili. Les premiers départs en exil à grande échelle des intellectuels latino-américains de gauche datent de cette époque.
Ce fut une époque très contrastée. Le triomphe de la révolution chinoise bouleversa le monde latino-américain. Nombreux sont ceux qui pensent qu’il existe un fil conducteur entre cet événement et la déroute du nazisme et du fascisme. L’entrée en guerre des États-Unis en Corée, qui draina des troupes d’Amérique du Sud, entre autres de Colombie et de République dominicaine, ainsi que la recrudescence de la course aux armements et l’augmentation des risques de guerre, permirent le déploiement d’un vaste mouvement en faveur de la paix. L’appel de Stockholm et autres initiatives furent favorablement accueillis par les esprits les plus novateurs du continent. Beaucoup de partis communistes et de mouvements révolutionnaires émergèrent des ténèbres de la clandestinité pour participer à la lutte politique sous la bannière de l’action en faveur de la paix dans le monde.
La lutte contre les dictatures s’avéra bien plus dure, cruelle et complexe. En Colombie, l’assassinat du leader populaire Jorge Eliécer Gaitán, le 9 avril 1948, au moment où se réunissait la IX Conférence panaméricaine pour fonder l’Organisation des États américains, l’OEA, présidée par le général Marshall, provoqua le soulèvement spontané le plus important de la première moitié du XXe siècle. Pendant plusieurs semaines, le pays vécut un soulèvement social qui fut finalement réprimé par l’armée, épaulée par des bandes civiles armées qui soutenaient le gouvernement conservateur de Mariano Ospina Pérez. Des centaines de dirigeants politiques de gauche, de syndicalistes et de militants populaires furent tués, emprisonnés ou contraints à la clandestinité. En Bolivie, en 1952, une mobilisation populaire importante, composée en très forte majorité de mineurs, imposa des réformes fondamentales que le gouvernement d’Evo Morales vient seulement de reprendre.
À la fin de la décennie, le triomphe de la révolution cubaine suscita de nouvelles espérances et ramena au premier plan la possibilité de transformations profondes sur le continent. Elle confirma que tout ne s’articulait pas autour de la permanence et de la stabilité d’un régime impérialiste et qu’un ensemble de facteurs convergeait en faveur de mutations plus ou moins profondes. La révolution cubaine fit vibrer une corde vitale de la jeunesse et de l’intelligentsia latino-américaines. Son impact eut un effet persuasif durable. Si elle posa d’une part l’espoir toujours vivace du socialisme en Amérique comme un objectif réalisable, compte tenu des réalités du sous-développement, de la pauvreté et de l’ignorance, elle mit fin d’autre part pour longtemps à l’idée de la toute-puissance de l’impérialisme des États-Unis. Les figures de proue du mouvement ne différaient en rien de ces ex-étudiants, ces ouvriers progressistes, ces militants politiques de gauche et ces citoyens lambda qui avaient relevé le défi de la lutte armée et de toutes les autres formes de la lutte sociale populaire. Ce fut la Génération du Centenaire (1953)
[4] à Cuba (Hart, 2005, 34).
La révolution cubaine marqua un nouveau jalon pour l’intelligentsia et son rapport avec les notions de révolution, de transformations structurelles et du socialisme proprement dit. D’une manière inédite, la révolution pénétra au cÅ“ur de la culture latino-américaine et plus rien ne fut jamais pareil. Il y eut un avant et un après la révolution cubaine.
Armando Hart l’a exprimé de la manière suivante :
« L’essence de la culture latino-américaine réside dans le postulat que la réalité et la pratique sont des éléments qui permettent de connaître la vérité et la transformation du monde et, en même temps, que la perception utopique du Nouveau Monde constitue une motivation puissante pour forger la réalité de l’avenir. Pour comprendre cette synthèse entre la recherche de la réalité et de la pratique et l’aspiration à des lendemains meilleurs, il suffit d’étudier quatre développements du mouvement des idées et des sentiments de l’Amérique latine à la moitié du siècle précédent : 1) le renouvellement de la pensée socialiste qui a donné naissance à la Révolution cubaine et qui s’incarne dans Fidel Castro et Che Guevara; 2) l’expression artistique et littéraire et la réflexion esthétique qui trouvent leur source dans le « réel merveilleux » d’Alejo Carpentier; 3) la réflexion sociale et philosophique et la dimension morale que nous observons dans la Théologie de la libération lorsqu’on l’analyse en fonction du royaume de ce monde; 4) le mouvement d’éducation populaire ».
(Hart, 2005, 177)
De nombreux phénomènes acquièrent du relief si on les envisage sous cet angle. On pourrait qualifier l’un d’eux de force morale de la révolution, qui va plus loin que le retour, à un moment précis, au romantisme révolutionnaire. Même aujourd’hui, on ne peut réduire l’impact de l’image de Che Guevara sur la jeunesse à un simple succès de marketing ou de la culture industrielle. C’est un ensemble de liens, de contacts avec la réalité contemporaine et l’Histoire, la culture, la musique, qui projettent une aura que le pragmatisme néolibéral n’est pas parvenu à détruire par la suite, au moins dans d’importantes plages des couches populaires. Un rapport presque don quichotesque avec l’idéal, l’intransigeance des principes, le mépris de tout opportunisme, un certain sens du sacrifice, l’amalgame de toutes ces valeurs forgea les attitudes et présida à des décisions. Cette culture qui s’efforce de se présenter comme le modèle de la réflexion intellectuelle d’une Amérique latine unie, comme dans un projet utopique, est très loin des stéréotypes des intellectuels organiques inféodés au système.
Pour Roberto Fernández Retamar, Caliban, personnage de l’Å“uvre de Shakespeare La Tempête, représente le tiers-monde et l’Amérique latine dans la distanciation induite par le colonialisme et, plus tard, par la « colonialité » des rapports de l’Amérique latine avec l’Occident (Fernández, 1971, 128-180). À la différence de José Enrique Rodó qui voit dans Ariel le symbole de la jeunesse latino-américaine et de la jeune bourgeoisie intellectuelle qui émergeait sur le continent, Fernández voit dans Caliban l’image du colonisé qui dispute à Prospero, personnage utilitariste incarnant les États-Unis, son hégémonisme et sa puissance supérieure pour semer les graines d’un monde humain. L’influence de cette manière de penser est notoire dans le monde antillais (Franz Fanon), en Afrique (Patrice Lumumba), en Algérie (Ahmed Ben Bella).
L’émergence du sentiment anticolonialiste connut son heure de gloire pendant les années 60. Ernesto Che Guevara choisit de traverser l’enfer complexe de Caliban pour affronter Prospero dans son arrière-cour.
Dans le dernier quart du XXe siècle, l’Amérique latine et certains pays tels que la Colombie en souffrent encore, subissent une avalanche de phénomènes qui correspondent parfaitement au Mal défini par Alain Badiou : Mal comme simulacre ou terreur ; Mal comme trahison; Mal comme désastre (Badiou, 2003, 96). À ce Mal silencieux, parfois occulté en Europe et aux États-Unis, auquel s’opposèrent de vagues appels au respect des droits de l’homme, se superposa la figure du Mal comme désastre, « désastre de la vérité, induit par l’absolutisation de sa puissance » (Badiou, 2003, 114). On ne peut pas considérer autrement que comme un désastre l’instauration du néolibéralisme dans des pays en développement dépendants du capitalisme, à mi-chemin entre le retard et la surexploitation, et une société de consommation pour les classes aisées : l’appauvrissement et la précarisation de couches entières de la population, le déchaînement de la violence répressive ou de la confrontation civile, la privatisation et la monopolisation de biens publics par des capitaux privés, la croissance des inégalités et, ce qui est bien pire, sa légitimation idéologique dans la notion de la liberté de marché, renforcèrent le sentiment qu’il était nécessaire de multiplier les ripostes.
Ripostes qui ne pouvaient être fournies par les certitudes séculaires dont le modèle, tout incohérent et fragile fût-il, avait cimenté la démocratie révolutionnaire latino-américaine et les combats contre l’impérialisme. De fait, le « vrai » socialisme, ou le socialisme précoce, n’existait plus, et sa chute parut donner raison à ses anciens détracteurs mais, surtout, à ses détracteurs néolibéraux. Au Mal incarnation du désastre se joignit cette autre incarnation du Mal qu’est la trahison dans de nombreux cas et de nombreux combats.
L’aube du nouveau siècle vit l’émergence de mouvements issus du « bas », de la multitude populaire. Un prolétariat abonné aux emplois occasionnels, précarisé à l’extrême, mais de plus en plus nombreux et écartelé par la désindustrialisation de la semi-périphérie latino-américaine; des classes moyennes obligées de se délocaliser parce que expropriées de ce qui leur a coûté les économies de toute une vie ; des intellectuels des domaines professionnels et techniques contraints d’émigrer vers d’autres horizons, des paysans et des indigènes affrontant, dans leur lutte pour leurs terres, non seulement les propriétaires de toujours mais également une nouvelle classe de propriétaires : les sociétés transnationales et les narcotrafiquants qui utilisent les vastes marchés sales de la mondialisation pour s’emparer des sols.
La réponse apparut sous forme de débrayages, de grèves, de manifestations, de blocages des routes, de piquets de grève, mais également de changements politiques, d’émergence de gouvernements éclairés et progressistes. Les gouvernements du Venezuela, de la Bolivie, du Brésil, de l’Uruguay illustrent toutes les tentatives et les erreurs qu’un gouvernement de gauche peut commettre. L’innovation adopte des formes inattendues pour se frayer un passage. Pour l’impérialisme également, le temps des certitudes touche à sa fin.
Dans la multiplicité d’événements que nous pouvons faire figurer sous la catégorie empirique floue « d’innovation », citons au moins trois éléments d’une réflexion personnelle qui renvoient à la proposition de Mariátegui car ils conjuguent utopie et réalité du possible, socialisme et royaume de ce monde.
Le premier est l’impact, avec ses racines profondément enfoncées dans la culture religieuse latino-américaine, de la Théologie de la libération. Une des sources en est, certainement, la relecture du marxisme à la lumière d’une éthique chrétienne ascétique et exigeante de rapprochement avec les « parias de la terre ». Le second renvoie à la contribution du nationalisme révolutionnaire, représentée dans l’histoire du XXe siècle par diverses expériences de leaders civils et militaires désireux d’agir en fonction des intérêts d’un accord social. Hugo Chávez pourrait être une parfaite incarnation de la relecture du nationalisme révolutionnaire dans une optique cherchant à se rapprocher du marxisme. Sa relecture de Bolívar participe de la réflexion propre à l’Amérique latine. Déjà, en 1942, Gilberto Vieira, leader communiste colombien, avait publié sa thèse Sobre la Estela del Libertador où il revendiquait, contre les interprétations de quelques marxistes à partir de Marx lui-même, la valeur révolutionnaire de Simón Bolívar (Vieira, 2000). Enfin, il existe un vaste débat d’idées qui revendique l’aspect actuel et la vitalité du marxisme et qui le fait chevaucher dans les plaines ouvertes du nouveau siècle pour contribuer à réaliser les propositions de Marx, en quête « d’un monde plus juste, plus humain et plus supportable », comme le signale Atilio Borón (Borón, 2006, 51).
Mais si l’horizon des possibilités est vaste, il présente, toutefois, un nombre limité d’idéologies convergentes avec lesquelles l’avenir à construire doit compter. Les bases : la lutte contre l’impérialisme, le processus démocratique et le socialisme sont toujours d’actualité. Le point de rencontre de leurs diverses dynamiques n’est pas uniquement le rejet du néolibéralisme. Une analyse en profondeur des fondements actuels du monde fait apparaître les places fortes matérielles, politiques et idéologiques de la domination qui forment l’ossature du capitalisme. Cependant, la lutte contre le capitalisme conquiert de nouveaux espaces dans les idées qui mènent les luttes sociopolitiques en Amérique latine. Il reste beaucoup à apprendre. Il faut approfondir le socialisme et affiner la stratégie visant à unir et intégrer le continent. Le marxisme peut nous guider dans cet apprentissage. Depuis des dizaines d’années, notre pratique progresse beaucoup plus vite que notre théorie. Ce vide ne peut être comblé par nos amis et camarades européens. Du moins pas encore, ce qui ne signifie pas que les intellectuels communistes, socialistes, nationalistes révolutionnaires et les théologiens de la libération n’Å“uvrent pas à la mise en place d’instruments utiles permettant à tous d’acquérir des connaissances, de se positionner moralement et de prendre un engagement politique. â—
Traduit de l’espagnol par Marie-Odile Motte
(CIR sarl, Paris)
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[1]
Voir à cet égard : Rama Carlos M. «
El Utopismo socialista en America latina »,
in Utopismo socialista, Bibliothèque Ayacucho, second édition, Caracas, 1987 (1830-1893). Dans cette étude, Rama démontre l’influence utopiste en Amérique et signale la présence d’autres disciples des grands Maîtres d’Amérique latine.
[2]
Kohan, Néstor,
« La Vitalidad del pensamiento radical latinoamericano »,
in Hart Dávalos Armando,
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[3]
Mariátegui est l’un des critiques les plus incisifs de l’Alianza popu-lar antiimperialista americana, l’APRA, fondée par le controversé Víctor Raul Haya de la Torre. À cet égard, il a déclaré : « La révolution latino-américaine sera une étape, rien de plus et rien de moins, une phase de la révolution mondiale. Ce sera purement et simplement la révolution socialiste. Vous pouvez ajouter à ces mots, selon le cas, tous les adjectifs qui vous plaisent : anti-impérialiste, agraire, nationaliste-révolutionnaire. Le socialisme les implique, les anticipe, les embrasse tous. » Mariátegui J. C.,
Aniversario y Balance, Éditorial d’Amauta, numéro 17, année II, Lima, septembre 1928, dans
Ideología y Política, Colección Obras Completas, vol. 13, decimosexta edición, Lima, 1986.
[4]
On a baptisé « Génération du Centenaire » (
Juventud del Centenario) le groupe de militants, d’ouvriers, d’étudiants et d’intellectuels qui se sont opposés à la dictature de Fulgencio Batista. Le terme centenaire renvoie au centenaire de la naissance de José Martí, car ils entamèrent leur lutte au cours de l’année commémorant cet événement.