2006
Nouvelle Fondation
Dossier : Intellectuels et communismes – Gel et dégel en URSS
L’ascension et la chute des intellectuels russes
Boris Kagarlitsky
Sociologue, Boris Kagarlitsky est directeur de l’Institute of Globalisation Studies à Moscou (www.iprog.ru/en/). Dissident de gauche, il est emprisonné sous Brejnev (1982), puis sous Eltsine (1993). Conseiller de la Fédération des syndicats indépendants de Russie (FNPR) de 1992 à 1994, il sera l’un des instigateurs de la campagne pour le boycott des élections présidentielles de 2000. Il collabore au Moscow Times et a publié de nombreux livres, don’t Les Intellectuels et l’État soviétique de 1917 à nos jours (PUF, 1993).
Le XXe Congrès du PCUS restera dans l’histoire du siècle passé comme l’un des événements déterminant le cadre culturel et idéologique pour plusieurs décennies. « Nous sommes les enfants du XXe Congrès », répétèrent souvent des intellectuels soviétiques jusqu’au début des années 90, l’époque où l’Union soviétique même sombra dans le passé et où les règles du jeu changèrent brusquement.
En prononçant son rapport « secret » lors du congrès, Khrouchtchev se rendait bien compte des conséquences. D’ailleurs, il n’aurait jamais osé le faire sans le soutien d’une partie considérable de l’appareil bureaucratique las des contraintes sous Staline. Assurant un contrôle drastique de la société, le système stalinien limitait aussi la marge de manœuvre de la bureaucratie tout en lui faisant subir une certaine instabilité quant à sa situation et à ses privilèges. Si la société avait besoin de repos après les cataclysmes de la guerre et des répressions, la bureaucratie avait besoin de stabilité. Or, la critique du culte de la personnalité de Staline déployée au XXe Congrès et reprise au XXIIe Congrès, eut une conséquence très importante mais pas forcément prévue. Cette critique réveilla la conscience des intellectuels soviétiques en les transformant d’abord en soutien de masse du « dégel » de Khrouchtchev et ensuite en base sociale du mouvement dissident.
À partir du milieu des années 50, les intellectuels représentaient une force sociale en URSS qui exigeait des changements politiques et sociaux de la manière la plus active. Au début des années 60, l’URSS connut également des protestations massives d’ouvriers sévèrement réprimées, dont la plus connue fut celle de Novotcherkassk en 1962. Ce mouvement ouvrier n’eut pas de suites. Pas uniquement à cause de la violence extrême des autorités vis-à-vis des participants aux émeutes, mais aussi en raison d’une évolution considérable de la situation sociale des ouvriers au milieu des années 60. D’une part, les pouvoirs tirèrent les leçons des événements de Novotcherkassk et d’autres conflits moins connus : le niveau de vie et les salaires des ouvriers augmentèrent sensiblement.
D’autre part, au milieu des années 60, l’URSS connut une deuxième vague d’industrialisation et d’urbanisation. Il existait une grande différence entre les conditions de vie dans les villes et à la campagne. Les populations rurales cherchant à améliorer leurs conditions de vie venaient grossir les rangs des ouvriers. « L’ossature » de la classe ouvrière bâtie au cours de la première industrialisation se trouva affaiblie par cet afflux; tout comme dans les années 30, cette même classe ouvrière avait remplacé le prolétariat d’avant la révolution.
De cette façon, dans la société soviétique du milieu des années 60, les intellectuels furent le seul groupe social suffisamment conscient et organisé pour résister à la bureaucratie.
Avec un peu de recul, surtout à la fin des années 60 et au début des années 70, cette résistance fut perçue par les intellectuels comme continuation de la lutte pour la liberté des acteurs de la culture russe du XIX
e siècle. En réalité, comme le remarque justement l’historien libéral Alexandre Dmitriev, les intellectuels soviétiques « ne sont pas les héritiers directs des “anciens”, des intellectuels d’avant la révolution, mais ils représentent principalement le fruit du système de l’éducation de masses des années 30 à 70
[1] ». Même si la critique du stalinisme devient le principe fondamental de la conscience en formation des intellectuels, la majorité des intellectuels ne vient pas des familles victimes des répressions. Cette majorité est composée des enfants des « promus », personnes issues des milieux modestes ayant reçu une éducation grâce à l’émergence des places libérées par des répressions massives des années 30. En revanche, au niveau idéologique et culturel, c’est la revendication de l’héritage d’avant la révolution et des premières années soviétiques qui donnait aux intellectuels des années 60 de l’assurance et renforçait leur sentiment d’être investis d’une mission.
Les intellectuels soviétiques n’étaient pas non plus le groupe social le plus démuni, surtout si on pense à l’élite intellectuelle moscovite qui donna la majorité des dissidents. En revanche, dans ces milieux-là les limites imposées par la bureaucratie dans le domaine de la création étaient extrêmement mal vécues. Y compris en raison de l’évolution de la bureaucratie.
Au fur et à mesure que la bureaucratie perdait le sentiment d’être investie d’une mission et qu’elle n’aspirait qu’à sa propre reproduction, grandissait le malaise des intellectuels face à cette ingérence. Progressivement l’idéologie fut remplacée par l’exigence d’observer un certain rituel linguistique accompagné d’une multitude d’interdictions spécifiques dont l’absence de sens était évidente pour les bureaucrates mêmes. Suite à cela, la censure soviétique présentait un phénomène étrange : chicanant sur les détails, la censure laissait souvent sortir les œuvres dont le sens général antisoviétique sautait aux yeux. Certains films restaient au placard pendant plusieurs années, d’autres, pourtant réalisés dans le même cadre esthétique et idéologique, étaient projetés devant des millions de spectateurs. Les relations personnelles des auteurs ou des metteurs en scène avec des fonctionnaires leur garantissaient le droit d’exprimer des pensées qui auraient causé de graves ennuis à leurs confrères moins chanceux.
Au début des années 60, l’Union soviétique s’ouvre au monde extérieur. Il ne s’agit pas uniquement des contacts de plus en plus nombreux des intellectuels de Moscou, de Leningrad et de Novossibirsk avec leurs collègues occidentaux. Selon Nodari Simonia, économiste de renom, cette ouverture a un autre aspect : « Des dizaines de milliers de Soviétiques, de spécialistes avec leurs familles, qui n’osaient pas rêver d’apercevoir quoi que ce soit venant de l’étranger, se sont engouffrés dans les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine où ils ont découvert un monde très différent
[2]. » Dans une certaine mesure, la structure corporative de la société soviétique favorisait l’autonomie des intellectuels. Même si les unions artistiques diverses et variées furent conçues tout d’abord comme mécanisme de contrôle de leurs membres, elles permettaient néanmoins un échange interne et une certaine animation dans leur sein. Évidemment, il ne s’agit pas de la démocratie dans le sens traditionnel de ce mot. Mais en réunissant dans une seule structure un grand nombre d’écrivains ou de peintres, il est impossible d’éviter les contacts personnels, les discussions artistiques et surtout les manifestations publiques de concurrence.
Ces échanges étaient assurés au niveau politique et organisationnel aussi bien que « physique ». À Moscou, la majorité des membres de l’Union des écrivains habitait le même quartier proche du métro Aéroport, d’abord dans trois immeubles de la coopérative « Moskovski pissatel » (« écrivain moscovite »), et puis se rajoutèrent cinq immeubles de la coopérative « Sovetski pissatel » (« écrivain soviétique »). À côté, les cinéastes et les gens de théâtre construisirent leurs immeubles. Quand il fut question de séjours à la campagne pour les écrivains, on les installa ensemble, une fois de plus, dans des résidences secondaires « Krasnovidovo ». Comme à cette époque les voitures personnelles étaient rares même pour des privilégiés, une navette entre « Sovetski pissatel » et « Krasnovidovo » fut mise en place.
Les écrivains, les peintres, les architectes et les comédiens se voyaient souvent aux restaurants de la Maison centrale des écrivains (ou de la Maison des architectes ou des compositeurs), dans des maisons de repos qui leur étaient destinées, ou en réunion de copropriété; ils étaient donc en contact permanent. Grâce à cela, et indépendamment des orientations officielles, une certaine opinion publique se forgeait en faisant émerger des groupes et des positions. L’état d’esprit des intellectuels de Moscou et de Leningrad parvenait très vite dans le pays faisant écho chez les enseignants de campagne et les médecins de province.
Il est facile de comprendre pourquoi, au milieu des années 50, un relâchement de la censure et une relative atténuation du contrôle idéologique favorisèrent l’ouverture immédiate du potentiel politique des corporations d’intellectuels. Entre autres, ces corporations avaient entre leurs mains un moyen spécifique de propagande, à savoir les célèbres tolstyie jurnaly (« grosses revues »), composantes importantes de la culture russe depuis le XIXe siècle. Ces revues réunissaient dans un même numéro de la prose, de la poésie, des critiques littéraires, des articles sur l’histoire, l’économie, la vie politique et sociale. Bref, tout ce qui pouvait intéressait un lecteur cultivé.
La plus connue parmi ces revues était
Novyi mir (« Monde nouveau ») dirigé par Alexandre Tvardovski, célèbre poète.
Novyi mir était considérée comme tribune des libéraux ou, selon le terme de l’époque, de la gauche. C’est ici qu’ont vu le jour certaines
œuvres d’Alexandre Soljenitsyne et d’autres auteurs taxés de dissidence au cours des années 70. Parmi les autres revues on peut citer
Oktiabr (« Octobre ») réputée « orthodoxe » ;
Nach sovrémennik (« Notre contemporain ») autour de laquelle se réunissaient les
potchvenniki
[3] qui partageaient le rêve nostalgique de faire renaître les valeurs traditionnelles russes. Parmi les revues qui visaient les lecteurs et les auteurs plus jeunes,
Iunost’ (« Jeunesse ») était dans la lignée de
Novyi mir tandis que
Molodaia Gvardia (« La jeune garde ») développait les idées de
Nach sovrémennik allant jusqu’au nationalisme et à l’antisémitisme non dissimulés. L’ironie de la situation consiste au fait que l’opposition de la libérale
Novyi mir à ses antagonistes « orthodoxes » et « russophiles » formait une sorte de culture pluraliste et de discussion ouverte. Fait significatif, au milieu des années 70, pour reprendre le contrôle sur la vie culturelle, les pouvoirs remplacèrent le comité de rédaction des deux revues,
Novyi mir et
Molodaia gvardia.
La chute de Khrouchtchev en 1964 ne signifie pas un brusque changement de direction idéologique. Jusqu’à la fin des années 60, on ne constate pas d’acharnement spécial de la censure. Pourtant la situation se dégrade progressivement. Le signal de départ est donné par le procès contre les écrivains Andreï Siniavski et Youri Daniel qui sont pris sur la publication de leurs livres à l’étranger sous de faux noms. Progressivement, grandit le nombre d’œuvres interdites à la publication officielle. Le célèbre « samizdat », la diffusion de centaines et parfois de milliers de copies tapées sur des petites machines de textes non censurés, surgit spontanément à la fin des années 60. Au départ, les auteurs déposant leurs manuscrits à la rédaction de Novyi mir ou dans une maison d’édition laissent une ou deux copies chez leurs amis. Puis les manuscrits sont publiés, mais parfois avec des coupures. Alors les versions complètes des œuvres publiées commencent à circuler de main en main. Au fur et à mesure que grandit le nombre de textes interdits à la publication, leur diffusion non officielle prend de l’ampleur et devient de plus en plus essentielle dans les esprits. D’ailleurs, la culture parallèle existe aussi sous d’autres formes. Avec l’apparition des magnétophones, des centaines de milliers de cassettes audio de musique non approuvée par les autorités se mettent à circuler dans le pays. Les raisons de cette désapprobation ne sont pas forcément politiques.
Ainsi, parmi les enregistrements non officiels on trouve le dissident Alexandre Galitch, à côté de Vladimir Vissotski, poète populaire, interprète non officiel mais pas interdit, ainsi que les copies pirates des chansons des Beatles ou encore Jesus-Christ superstar.
D’autre part, la langue parlée reste toujours l’expression de la conscience de masse, c’est une forme de débat public. On n’est plus poursuivi pour des conversations sincères avec des amis ni pour des histoires drôles. Pourtant ce débat qui se répète dans des millions de familles a une influence plus grande (même si moins visible) que le samizdat ou la propagande officielle. À plusieurs reprises, des observateurs occidentaux mentionnèrent le caractère étonnamment sérieux de ces conversations en privé, leur intensité émotionnelle et intellectuelle. Au cours de ces célèbres conversations « de cuisine » (parce qu’elles se passaient souvent dans les cuisines), on discutait de tout : de la politique courante, des questions de religion et d’histoire, de la philosophie et de la sociologie. Il n’est donc pas étonnant que dans un pays privé de tribune publique ouverte, les gens aient transformé une conversation non officielle en expression de positions socialement significatives. Une conversation privée répétée des milliers de fois remplace le forum public non existant. Selon Nancy Ries, anthropologue américaine, la conversation en Union soviétique de cette période devient : « primary mechanism by which ideologies and cultural stances are shaped and maintained
[4] ».
Au milieu des années 50, la tendance critique des intellectuels n’était pas équivalente à l’opposition au sens propre du terme. Plus tard, à mesure que les pouvoirs essayèrent de rétablir le contrôle politique et renforcèrent la pression, la conscience des intellectuels soviétiques changea. Avec la disparition progressive des illusions issues du « dégel », il aurait été logique d’anticiper cette lucidité croissante des intellectuels. Paradoxalement, c’est au début des années 70, période de naissance du mouvement dissident, qu’une sorte de fausse conscience se repend rapidement.
Les personnes qui ne sont pas d’accord avec la politique officielle après la chute de Khrouchtchev se trouvent devant un choix : soit rester dans le cadre du système en s’adaptant aux nouvelles exigences beaucoup plus sévères, soit rompre avec celui-ci en sachant à l’avance le combat inégal. Ce choix n’est ni collectif ni tactique, mais individuel. Ceux qui choisirent la première variante étaient déjà dans une ligne de conduite opportuniste. Le deuxième groupe avait besoin, lui, de fortes motivations idéologiques pour survivre. Passant de la critique du stalinisme à la négation de toute l’histoire soviétique, ces personnes refusaient de reconnaître le fait d’être le fruit de cette histoire.
Pourtant, selon la formule de Dmitriev, « les porteurs de l’idéologie d’opposition à peu près dissidente étaient des diplômés des facultés soviétiques et des fonctionnaires qui faisaient partie intégrante du système par le seul fait qu’il n’existait aucune possibilité de se réaliser professionnellement en dehors de ce système et de ses ressources
[5] ». Propre à tout idéologue, la mauvaise volonté de ne pas reconnaître les limites sociales de sa propre conscience est spécialement visible dans le cas des intellectuels des années 70.
L’invasion des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie en 1968 marqua une première ligne de rupture idéologique dans la conscience des intellectuels. Les sept participants de la manifestation de protestation sur la place Rouge furent arrêtés immédiatement. Le « nettoyage » du comité de rédaction de Novyi mir en marqua une deuxième. La troisième étape du conflit entre les intellectuels et le pouvoir fut conclue du point de vue organisationnel et idéologique par l’émergence des groupes de protection des droits de l’homme de tendance d’Andreï Sakharov et par la parution à l’étranger de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne. Le passage du « dégel » des années 60 au « gel » et au marasme des années 70 se fit progressivement et témoigna des changements considérables de la société soviétique et de son élite bureaucratique.
Fait intéressant, la chute de Khrouchtchev, l’arrivée de Brejnev, son remplaçant, et les mesures de renforcement de la censure et du contrôle idéologique quotidien ne provoquèrent ni la révocation des conclusions du XXe Congrès, ni la réhabilitation officielle de Staline, ni le renoncement systématique aux acquis du dégel. Cela ne faisait pas partie des projets des dirigeants soviétiques. La bureaucratie soutint le XXe Congrès parce qu’elle voyait dans la politique de Khrouchtchev le moyen de stabiliser et de renforcer sa position en arrêtant la terreur et en éliminant la menace des « nettoyages » parmi ses propres rangs.
Néanmoins, la même aspiration à la stabilité provoqua la chute de Khrouchtchev à partir du moment où l’on a compris que ses réformes radicales menaçaient l’équilibre du bateau. Les mêmes raisons poussèrent, dans un premier temps, les dirigeants du Parti à mettre en place la réforme économique de 1964 et, ensuite, à la réduire. L’augmentation du rendement économique remplaça les méthodes répressives de contrôle qui n’étaient plus utilisées. Mais la réforme fut stoppée au moment où il fut avéré qu’elle augmentait l’efficacité et, en même temps, la redistribution du pouvoir économique au sein du système. D’autant plus que c’est cette réforme qui provoqua la crise politique en Tchécoslovaquie suivie d’une tentative de créer « le socialisme à visage humain ».
L’échec de la réforme économique des années 60, contrairement à l’invasion de la Tchécoslovaquie, n’est presque jamais mentionné en tant qu’une des raisons de l’apparition du mouvement dissident. Les intellectuels eux non plus ne l’ont jamais considéré comme telle.
Néanmoins, le sort de la réforme influença considérablement la conscience des intellectuels en déplaçant les accents et les sujets de la discussion. Dans les années 50 et même au début des années 60, les questions économiques ne faisaient pas partie des réflexions critiques des intellectuels. C’est la bureaucratie qui posa la question du rendement insuffisant de l’économie soviétique, et non ceux qui critiquaient le système.
Les idéologues des changements économiques répétèrent souvent (non sans raison) que « la réforme devint nécessaire suite à l’évolution des conditions objectives et à l’arrivée au premier plan des problèmes de l’efficacité de la production, et non à cause de certains échecs
[6] ».
Autrement dit, si les changements s’inscrivent à l’ordre du jour c’est parce que l’industrie soviétique se développe. Il n’est plus possible de diriger le mécanisme économique complexe avec les mêmes méthodes qu’à l’époque de l’industrialisation forcée : le sujet n’est plus le même. Comme le souligne plus tard Boris Kourachvili, célèbre économiste, c’était pourtant la dernière possibilité de transformer le vieux système soviétique avant qu’il n’entre en crise. Pour plusieurs personnes les changements administratifs déjà entrepris témoignaient du fait que le système ne s’endurcit pas dans le conservatisme bureaucratique et garde son potentiel de développement. D’après B. Kourachvili, c’était « la tentative sérieuse d’une réforme boiteuse, certes, mais avec une perspective d’approfondissement ». Plus que cela, c’était un pas vers « une vie sociale autorégulatrice
[7] ».
En effet, pour la société soviétique, où la vie politique et la vie économique étaient étroitement liées et où l’espace public commençait dans des collectifs de travail, le changement de méthodes de la direction économique ne pouvait pas être sans conséquences directes politiques et culturelles. Des idéologues officiels parlaient de « l’autorégulation du mécanisme économique dans les cadres du plan unique
[8] » qui ouvrait la voie à l’autogestion de la société. C’est surtout pour cette raison que, dès le début, l’appareil bureaucratique considéra la réforme avec méfiance. Avec la réduction consécutive de la réforme, apparurent des différends entre ses partisans. Les uns interprétaient l’autogestion tout d’abord en tant qu’influence de « la main invisible du marché », les autres la voyaient comme forme d’autogestion des travailleurs, de contrôle citoyen et de démocratisation de la prise des décisions. On peut dire que cette réforme avortée datant de 1964, ou plutôt les débats publics et privés concernant son bilan ainsi que les raisons de son échec ont donné le point de départ de division des partisans des changements et de leur répartition entre la droite et la gauche dans le sens traditionnel du mot. (Notons que dans les années 60, les intellectuels soviétiques interprétaient « la droite » en tant que « partisane de l’ordre existant des choses » et « la gauche » en tant que « partisane des changements » sans rentrer dans les détails de ces changements. Au cours de la perestroïka, les intellectuels occidentaux découvrirent avec surprise qu’en Union soviétique les partisans du marché libre, ainsi que les supporters de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, surtout parmi les gens d’un certain âge, prétendaient faire partie de la gauche, tandis que les communistes revendiquaient l’appartenance à la droite. Cette confusion terminologique fut éclaircie en grande partie dans les années 90 au moment de passage du pays vers le capitalisme.)
En attendant, le système soviétique atteignit la période de stagnation. La politique de la stabilité, c’est-à-dire l’absence de tout changement, pratiquée par la direction du Parti sous Brejnev, n’en est pas la seule raison. Il y a aussi le fait que l’économie perdait sa capacité de se développer d’une manière dynamique. La croissance économique se réduisait de plus en plus, soutenue essentiellement par la demande internationale en pétrole et en matières premières, tout comme dans les années 2000. Vers le milieu des années 70, le niveau de vie cessa de croître, sans toutefois diminuer.
À partir des années 70, les protestations contre le pouvoir, concernant jusqu’ici les atteintes aux droits de l’homme et à la liberté artistique, portent de plus en plus sur l’incapacité du système à mettre en place les technologies modernes et à soutenir l’initiative économique. Fait significatif, l’analyse des problèmes réels et des contradictions du système économique soviétique est très vite remplacée par une simple opposition de nos « échecs » face aux « succès » occidentaux.
Les questions de centralisation et de décentralisation sont supplantées par l’opposition de la planification au marché. Au début des années 80, les intellectuels moscovites sont persuadés que la propriété privée est une condition nécessaire et unique pour avoir une économie saine. La négation du système communiste est suivie d’une approche dogmatique engendrée (inculquée) par ce même système d’ailleurs, où toute la gamme des couleurs est réduite au noir et au blanc, et où la critique d’une partie de la « guerre froide » suppose automatiquement de se ranger sans conditions du côté de la partie adverse. Parmi les intellectuels de l’époque, aussi dissidents qu’officiels, il y en avait bien naturellement qui se proclamaient marxistes ou socialistes, mais cela ne correspondait pas à l’état d’esprit général. Cela se voit surtout à la lecture de la revue Poïski (« Recherches ») confectionnée et diffusée non officiellement, qui représentait une sorte de forum ouvert aux échanges des mouvances idéologiques diverses et variées. La gauche, dans le sens « européen » du mot, se retrouve de plus en plus dans la position de défense, voire d’excuses. Les libéraux de droite, au contraire, sont sûrs d’eux, agressifs et énergiques.
Les intellectuels occidentaux en visite en Union soviétique à l’époque, étaient souvent étonnés de voir, lors des conversations privées, le point de vue anticommuniste de collègues tout à fait prospères et membres du Parti. Au cours des conversations de « cuisine » des Moscovites, le dictateur chilien, le général Pinochet, est devenu le héros le plus populaire : il n’avait pas hésité à faire couler le sang afin d’éviter « la menace rouge ». Ne subissant pas les contraintes de la censure, les dissidents pouvaient exprimer leurs positions idéologiques plus logiquement et plus fermement. Les mêmes idées et le même état d’esprit, sous forme plus souple, circulaient dans le milieu des intellectuels « officiels » - d’ailleurs, il n’y a jamais eu de délimitation de frontière entre les deux.
Les répressions de la deuxième moitié des années 70 et du début des années 80 eurent également un autre objectif que celui de casser l’opposition naissante, à savoir intimider les intellectuels du système et les séparer du cercle des dissidents. Néanmoins, de façon générale, ces tentatives échouèrent. Contrairement à l’époque de Staline où l’amitié avec un « ennemi du peuple » était un vrai danger, les contacts avec le milieu dissident ne représentaient aucun risque réel et parfois même étaient inévitables dans la vie quotidienne, par exemple dans le cadre de la copropriété ou des soins médicaux réservés par corps de métiers, qui restaient accessibles aux ennemis du système même après la déchéance de leurs « privilèges artistiques ». Andreï Sakharov gardait son statut d’académicien même à Gorki où il était assigné à résidence (son lieu d’exil).
Tout le long de l’histoire du mouvement dissident continuèrent à exister diverses formes intermédiaires entre la pensée officielle et celle des dissidents, à commencer par Roï Medvedev, historien indépendant qui n’a jamais été sérieusement persécuté, et jusqu’à l’almanach littéraire Métropol dont les auteurs soulignaient leurs liens avec la culture soviétique officielle. Certains auteurs de ces publications ont subi quelques sanctions dont la plus grave était la radiation de l’Union des écrivains. Les autres n’ont jamais été dérangés.
Les milieux dissidents étaient liés essentiellement à l’élite intellectuelle moscovite qui, à son tour, exerçait une énorme influence sur les intellectuels de province puisque le système soviétique corporatif continuait à réunir tous les intellectuels. Cela se manifesta à la fin des années 80, au moment où la nouvelle vague des réformes initiées par Mikhaïl Gorbatchev provoqua un élan du mouvement social. À ses débuts la perestroïka, entamée à la fin des années 80, n’était qu’une tentative de rétablir la gestion du système bureaucratique qui patinait manifestement. Pourtant très vite les dirigeants comprirent que des mesures superficielles ne suffisaient pas, il fallait une reconstruction fondamentale. Plus la glasnost proclamée par Gorbatchev ouvrait de nouveaux sujets à discuter, plus la bureaucratie était convaincue qu’il était temps de se transformer en véritable classe dirigeante reconnue par l’Occident. Dans les conditions de liberté de la parole soudainement répandue dans le pays, la croissance de la conscience des dirigeants ne faisait pas que rattraper « l’éveil de la société citoyenne », mais aussi le dépassait largement.
L’idéologie libérale de l’élite de la capitale fut immédiatement diffusée « en vertical » comme « en horizontal ». D’une part, l’appareil des conseillers du secrétaire général du comité central du PCUS était composé d’individus dont les idées ne différaient pas beaucoup de celles des dissidents, les principes en moins et le sens du pratique en plus. D’autre part, la presse soviétique se mit à les diffuser à des millions d’exemplaires en faisant tomber une avalanche de propagande anticommuniste sur les gens simples définitivement perdus. À partir du moment où des intellectuels provinciaux de base s’identifiaient à ceux de l’élite moscovite, ces premiers suivaient avec résignation et enthousiasme leurs « leaders spirituels », leurs « contremaîtres de la perestroïka », leurs « meilleurs représentants » et leurs « penseurs éminents ». Entre-temps, une différenciation réelle des intellectuels se mit rapidement en place. La minorité se préparait soit à entrer dans une nouvelle classe dirigeante en formation à partir de l’ancienne bureaucratie, soit à devenir son serviteur idéologique privilégié.
Le système soviétique corrompit lui aussi les intellectuels avec toutes sortes de privilèges, mais la nouvelle situation n’avait plus besoin d’un grand nombre d’idéologues, ni d’un appareil scientifique important, ni d’une éducation massive. Autrement dit, cette nouvelle élite se limitait à maintenir les privilèges d’un petit groupe au détriment de toutes les autres « dépenses inutiles ». Les intellectuels « de masse », héritage du passé soviétique, se sont retrouvés virés du nouveau système, tel le lest jeté hors du bateau.
L’écroulement du système soviétique apparut comme la fin des intellectuels soviétiques. Ce fut une catastrophe socio-économique, mais aussi une catastrophe morale et idéologique. Au cours des années 70, 80 et de la première moitié des années 90, toute idée de gauche, ou socialiste, ou bien tout simplement démocratique, se voyait exclue du débat public et repoussée au second plan, et les initiateurs de ces idées se mettaient en marge de la culture. Pourtant elles ne disparurent jamais complètement de la conscience collective des intellectuels. L’écroulement de la corporation des intellectuels soviétiques fut accompagné par leur libération de l’influence des « chefs spirituels » du passé. Dorénavant, chacun devait faire son propre travail analytique en se fondant sur son expérience et ses intérêts. Il n’est donc pas étonnant qu’au début des années 2000, l’idéologie néolibérale se soit vue discréditée à peu près autant que ce fut le cas de la version officielle du « communisme soviétique ». Le marxisme et les idées de gauche redeviennent actuels, avant tout auprès de la jeune génération grandissant dans les conditions du capitalisme. ●
Traduit du russe par Tania Remond
[1]
Alexandre Dmitriev,
Neprikosnovennyi Zapas, n° 6, 2005, p. 90.
[2]
Revue
Znamia, n° 7, 2006, p. 147.
[3]
Du mot
potchva qui veut dire « sol », « terrain » : partisans du mouvement des années 1860 (Dostoïevski, par exemple) proches des slavophiles et qui prônaient le rapprochement des intellectuels et du peuple (« sol ») sur la base religieuse et éthique (
N.d.l.T.).
[4]
N. Ries,
Russian Talk. Culture and Conversation During Perestroika, Cornell University Press, Ithaka London, 1997, p. 3.
[5]
Alexandre Dmitriev,
op. cit., p. 91.
[6]
Bessedy ob economitcheskoï reforme, Moscou, Politizdat, 1969, p. 5.
[7]
Boris Kourachvili,
Strana na Raspoutie, Moscou,Yurizdat, 1990, p. 18.
[8]
Bessedy ob economitcheskoï reforme, Moscou, Politizdat, 1969, p. 219.