Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 194 à 195
doi: en cours

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Dossier : Intellectuels et communismes – Entretien avec Jacek Sroka

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Dossier : Intellectuels et communismes – Entretien avec Jacek Sroka

Peindre dans la Pologne socialiste

Entretien réalisé par Genica Baczynski Comédienne, écrivain.
Jacek Sroka [1] exposait à la galerie Garcia-Laporte, rue Miromesnil, près du palais de l’Élysée. Passage rare et trop bref pour un artiste d’importance qui défie les définitions sommaires.
Il s’emploie tantôt à un réalisme brutal qui le rapproche de l’expressionnisme, mais d’un expressionnisme qui ne méconnaît ni la peinture américaine ni un certain surréalisme. Il mêle des délicatesses de touches à une brutalité canalisée.
C’est un peintre de la variété qui ne se résout pas à un style, bien qu’en toutes circonstances, sa manière soit reconnaissable. On peut dire qu’il embrasse la peinture et que, d’un certain point de vue, la peinture est à elle-même son propre objet. Peu importe le sujet. Il sait comme Wallace Stevens que l’objet de la poésie est le poème, et comme le philosophe Lichtenberg que la peinture ne se résume pas à des intentions, qu’elle rejette en quelque sorte l’innocence. Certes, il a des thèmes de prédilection qui l’identifient : pluie d’objets, chiens, Restif de la Bretonne, etc. Mais quels qu’ils soient, ils affirment des présences.
Des délicatesses imposées à la violence apprivoisée, son raffinement se fait ironique et laisse apparaître des images à peine dégrossies. D’une telle manière que ces impulsions s’apparentent à une peinture de la cruauté que n’aurait pas reniée Antonin Artaud. On constate que Jacek Sroka explore un univers - une histoire de la peinture - qui déjoue les idéologies auxquelles on le contraindrait par simplicité. Il a ses manières - ses périodes - et celles-ci sont incompatibles.
Sa peinture ne se dilue pas dans des anecdotes, même s’il ne se déprend pas de ce qu’on nomme facilement le réalisme. Dans son cas, il s’agit d’un réalisme volontairement détérioré qui montre avant tout un artiste en pleine possession de ses moyens. Et qui tord le coup à la réalité conventionnelle, afin de lui conférer une efficacité, une force qu’un regard distrait lui refuserait. Jacek Sroka comme la plus imparable réponse au cri de Tadeusz Kantor, lui aussi de Cracovie, Le Tableau doit vaincre. Denis Canteux, son marchand français, promoteur de l’école de Cracovie, a favorisé notre rencontre. L’entretien s’est déroulé dans un appartement de la banlieue parisienne.
Genica Baczynskic : Comment devient-on Jacek Sroka?
Jacek Sroka : Je pourrais vous répondre : le plus simplement du monde, si je faisais abstraction de certaines singularités. J’ai vécu et j’ai accumulé des expériences.
G.B. : Mais vous avez vécu en Pologne, dans un pays donné, avec une histoire plus ou moins compliquée…
J.S. : En Pologne ou ailleurs, la question qui s’est posée concrètement à moi était de peindre. Non pas comment peindre, ni pourquoi peindre, mais comment parvenir à exprimer et à satisfaire le besoin de peindre qui m’animait. Pour aller vite, j’étais sensible à la peinture.
G.B. : À partir de quel moment avez-vous pu vous y consacrer ?
J.S. : Avant tout, il faut retracer une trajectoire. Je vous ai dit que j’étais sensible à la peinture, mais j’avoue que mon environnement ne s’y est pas résumé. Je suis venu à la peinture par la musique et le théâtre expérimental. Certes, j’ai toujours dessiné et à dix-sept ans j’ai intégré l’École d’arts plastiques, mais cela ne m’a pas empêché de tâter à d’autres disciplines.
G.B. : Dans quelles conditions ?
J.S. : Celles que l’on veut dessiner étant donné les circonstances. Et ces circonstances ont évolué. Pendant un an, j’ai travaillé dans un théâtre sans vraiment aboutir. Mais, et ce n’est pas la moindre des choses, j’ai partagé des expériences qui m’ont enrichi. J’ai, pour ainsi dire, procédé à des échanges qui ont élargi mon horizon. Et puis, choses loin d’être anodines, j’ai participé et coorganisé des fêtes. Tout cela se jouait avec et en marge de l’Institution.
G.B. : Vous n’avez pas pu l’imposer ?
J.S. : En effet, en 1970, je suis entré dans un club de jeunes artistes. Par chance, cela a correspondu à une période d’ouverture. Le climat a changé, ce qui ne signifie pas qu’il s’est totalement libéré. Une atmosphère de tolérance, sinon de compréhension, s’est développée. Pour illustrer mon propos, disons qu’en 1985, je suis allé à Leipzig. On peut estimer qu’il s’agit d’un paradoxe.
G.B. : Mais auparavant?
J.S. : Auparavant ? J’ai suivi le cursus ordinaire. Je suis allé à l’École des beaux-arts de Cracovie. J’y suis devenu l’assistant d’un professeur au bout de dix ans. J’ai décroché un diplôme. J’ai suivi les divers cours impulsés par le régime, avec ses hauts et ses bas, ses allers et retours. Par exemple, j’ai exposé dans les locaux du Théâtre 100, en 1987, et j’ai été confronté à la censure d’une manière inattendue. Je pensais avoir des problèmes avec une Å“uvre de Lénine et son grand frère, sujet académique que j’avais traité avec une désinvolture voulue. Il n’en a rien été. En revanche, on a décroché un personnage que j’avais doté d’un masque à gaz rouge. Le système avait mis en place des soupapes de sûreté depuis fin 1980, en s’exonérant d’en préciser les règles. On pouvait toucher à tout, sauf s’attaquer au Parti. Encore fallait-il savoir où se trouvaient les limites entre une critique tolérée, admissible, et l’attaque proprement dite.
G.B. Alors comment vivait un artiste polonais ?
J.S. : Dans une sorte de confusion… L’État était le principal mécène. Il avait mis en place des galeries d’art pour les jeunes. Et ces derniers les ont boycottées. Un mouvement parallèle s’est développé, qui se voulait indépendant. On exposait dans les églises. Des éditeurs indépendants ont pris la relève. On a publié des sortes de samizdats, pendant un temps. Et en 1985, de petites galeries privées ont été ouvertes. Les choses se sont un peu améliorées.
G.B. : Dans ce cadre, quelles étaient les influences que vous vous reconnaissiez ?
J.S. : L’artiste reçoit et choisit ses influences. C’est une règle à laquelle il est difficile d’échapper. La tradition en fait partie. Mais peut-on juger de notre travail en se référant au passé et à l’idée que l’on se fait du passé? Albert Camus se demandait que pensait sa mère de son Å“uvre, alors qu’elle l’ignorait. Ainsi conçue, la tradition entrave la liberté. Mes influences, dès l’École des beaux-arts, se sont élargies à De Koonig. Le passé avait pris un coup.
G.B. : Parlez-nous de l’année 1981…
J.S. : Pour moi comme pour tout le monde, la Pologne bouillonnait. Une nouvelle réalité se dessinait. Comment en rendre compte, avec quels moyens? Elle me poussait à réagir, bien entendu. Mais, pour moi, il m’a été impossible de restituer cette réalité sous une forme mécanique. C’eût été sacrifier la peinture telle que je la pratiquais. Je me suis obligé à la lisibilité, mais à une lisibilité « oblique ». Je n’ai pas renoncé à mes ambitions, même si je me suis plié à un, comment dire, accessible. J’ai préservé plusieurs niveaux de lecture ; un premier en apparence évident, sans négliger de travailler les autres couches.
G.B. : En gros vous n’avez pas renoncé à la peinture ?
J.S. : Je n’ai pas renoncé à la création. Dans ce climat d’explosion artistique tant en Pologne qu’à l’étranger, une situation étrange s’est instaurée. Les plus jeunes d’entre nous se sont tournés vers les arts appliqués. La réponse que j’ai apportée aux événements est bien sûr marquée par une évolution. J’ai dramatisé ma peinture. J’ai voulu que mes tableaux « bons » ou « mauvais », selon les Japonais, provoquent un choc. Ces tableaux sont probablement moins engagés si on les rapporte à l’actualité, mais plus universels si l’on parle d’esthétique. Mon engagement est surtout celui d’un artiste engagé dans son art et pour lequel l’art assigne la liberté. On joue avec des conventions, des préjugés que l’on confond avec des certitudes. Il est tout aussi difficile de peindre en fonction d’une histoire inachevée.}
G.B. : Avez-vous quelque chose à ajouter ?
J.S. : Si j’aborde les aspects pratiques, je dirais que je m’oriente vers de petits formats, ce qui ne m’interdit nullement d’entreprendre des Å“uvres « sympho-niques ».
Et permettez-moi, en guise de conclusion, de penser à ma mère, à une femme et à Denis Canteux. De penser à l’intime… â—
 
NOTES
 
[1]Jacek Sroka est né en 1957 à Cracovie. Il est primé dans plusieurs concours internationaux et obtient le Grand Prix de la biennale de Séoul en 1988.Jacek Sroka est exposé au musée national de Cracovie, au Metropolitan Museum à New York, au British Museum de Londres, au musée de Kumamoto au Japon, au cabinet Albertina à Vienne, à l’Arthotèque du musée des Beaux-Arts de Chambéry et à la Bibliothèque National de France.
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