Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 197 à 203
doi: en cours

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Dossier : Intellectuels et communismes – Le parcours d'un « homme double »

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Dossier : Intellectuels et communismes – Le parcours d’un « homme double »

L’engagement de Louis Aragon

Pierre Juquin Agrégé d’allemand, ancien dirigeant du PCF (exclu du Bureau politique en octobre 1984), ancien député de l’Essonne. Dernier ouvrage : De battre mon Coeur n’a jamais cessé, L’Archipel, 2006.
Voilà un mot - c’est une lapalissade pour tout connaisseur d’Aragon - qui le mettait en colère. Après la Libération, celui qui est devenu, entre 1940 et 1944, un (le?) poète national, s’inquiète et s’indigne de la tentative des existentialistes de devenir les maîtres à penser de la jeunesse intellectuelle, en majorité alors fascinée par le communisme. Dans le mot sartrien d’« engagement », Aragon assure entendre le sens étymologique du mot « gage » : être engagé, c’est être aliéné. Ainsi retourne-t-il, de façon polémique, le thème de la liberté contre Sartre et Merleau-Ponty. L’Homme communiste (titre d’un recueil aragonien publié fin 1946) est un homme libre. « Chaque matin, confie Aragon à ses camarades, je me repose la question de mon choix politique et… je réadhère au PCF. »
Certes, Aragon a de multiples facettes, des contradictions. C’est, pour reprendre l’une de ses expressions, un « homme double ». Dans l’un de ses derniers romans, bouleversant, La Mise à mort (1965), il parle de « la pluralité de la personne humaine ». Que d’énigmes dans sa trajectoire et dans son Å“uvre, même pour qui les a étudiées minutieusement ! Quel plaisir il prend aux jeux de cache-cache, aux masques, à ce qu’il appelle, vers la fin de sa vie, d’un mot mille fois cité, mais difficile à interpréter avec rigueur : le « mentir-vrai » !
En 1983, François Mitterrand vient visiter l’appartement parisien où Aragon est mort à la Noël précédente. La romancière Edmonde Charles-Roux, amie du poète et épouse du ministre de l’Intérieur Gaston Def-ferre, l’accompagne. Le poète Jean Ristat, exécuteur testamentaire de l’auteur d’Aurélien, les accueille. Le président de la République reste plus d’une heure,parle très peu. Au moment où il part, Ristat lui offre quelques belles éditions. Mitterrand remercie, et il ajoute, en appuyant finement sur l’adjectif, qu’il possède beaucoup d’opuscules « politiques » d’Aragon. La rue de Varennes ne deviendra pas le musée d’un, pardon, de deux écrivains français,Aragon et Elsa Triolet. Est-ce donc parce que Aragon a été un militant politique ?
« L’histoire de l’art, écrit-il dans L’Exemple de Courbet (1952), ne se sépare pas de l’histoire tout court. » Aragon est écrivain, et il arrive que ses prises de position littéraires et artistiques surdéterminent ses positions politiques (par exemple, dans sa jeunesse, elles l’opposent à Anatole France et à Henri Barbusse, que les communistes admirent). Mais il a assez médité Chrétien de Troyes et les troubadours, Shakespeare et Agrippa d’Aubigné (dont il lit Les Tragiques, en mai 1940, sous le feu des panzers allemands, avec ce courage fou qu’il a puisé dans la littérature chevaleresque), il a assez médité surtout son cher XIXe siècle, de Chateaubriand à Zola, et à Maurice Barrès même, qu’il va jusqu’à évoquer à propos de sa saga des années charnières 1949-1952, intitulée avec exultation et provocation Les Communistes (au féminin, précise-t-il…), en passant par un Stendhal revisité et par Marceline Desbordes-Valmore, Gustave Courbet, et un Victor Hugo « réhabilité » contre les sectaires dès 1935, il a assez médité aussi le grand réalisme russe, qu’il a appris à connaître dès son adolescence, bien avant octobre 1917, avant le « réalisme socialiste », il a assez médité toute cette histoire, en profondeur, de l’écriture et de la peinture pour tenir qu’une conscience éthique et politique est consubstan-tielle aux grandes Å“uvres. Qu’importe qu’on appelle cela « l’engagement » !
Certes, Aragon a dit plusieurs fois : « Je ne suis pas un homme politique.» Il faudrait, chaque fois, examiner le contexte de cette dénégation. Toujours bien dater les dires et les textes aragoniens : l’écrivain nous en a priés expressément quand il a commencé à faire retour sur sa vie. « Je ne suis pas un homme politique »… C’est assez souvent une sorte d’excuse de l’orateur; une fois, devant le Comité central qui débat des problèmes de l’Union des étudiants communistes (1963), le secrétaire général Maurice Thorez s’en amuse. Le sérieux dans cette assertion, c’est qu’Aragon s’affirme comme écrivain. Il a le souci d’occuper une place à part dans le monde politique. Oh! ce n’est pas qu’il se fasse beaucoup d’illusions sur la véritable nature des jeux de pouvoir. Il les pratique lui-même avec assez de verve et assez peu de vergogne quand il mène combat à l’intérieur de son parti, par exemple, en 1964-1966, dans le débat sur l’humanisme qui précède l’une des principales victoires aragoniennes : le Comité central d’Argenteuil. Écrivain donc… Ses livres sont, dit-il au XIIIe Congrès du PCF (1954), ses « fédérations » à lui. Mais toute Å“uvre forte est politique. Au sens où la politique défend des valeurs et donne du sens.
« Être engagé, c’est être aliéné » Cela dit,Aragon aime la politique. Dès l’époque des assemblées des surréalistes, il témoigne d’un art du débat et de la manÅ“uvre. C’est un travailleur acharné, un organisateur. Il sait analyser des rapports de force, exclure un adversaire, passer des alliances, faire des compromis. Dans son parti, il conquerra une place singulière qui lui donnera un pouvoir plus grand que statutaire. Il saura, en chaque situation tendue, jusqu’où ne pas aller trop loin - pour ne pas rompre. Dans le cercle enchanté des lettres et des arts, et même en dehors, il saura approcher, et souvent rassembler des personnalités éloignées du monde communiste : au temps du Front populaire, avec l’extraordinaire - et trop méconnue - association Maison de la culture; pendant la Deuxième Guerre mondiale; et encore pendant la guerre froide. Quel joker pour le PCF, tout au moins dans les hautes eaux des politiques d’union! Avec cela, capable - il l’a prouvé à l’été et à l’automne 1940, à l’instar d’un Charles Tillon - d’autonomie de pensée et d’action. Faut-il ajouter que ce romancier-poète-critique est un journaliste de premier plan et, à la tête du quotidien Ce soir, fondé en 1938 et repris de la Libération à 1953, ainsi qu’en dirigeant Les Lettres françaises, un efficace patron de presse ? D’où sont provenus ce goût et ce sens de la politique? Des lectures, je l’ai dit. Du milieu familial et social, sans doute. Aragon fait de la politique à la fois comme son grand bourgeois de père, notable en vue - mais original - de la IIIe République, et contre celui-ci. Que de préfets et de sous-préfets dans son ascendance ! Il eût pu être parlementaire : ne relève-t-il pas subrepticement, dans une note infrapaginale de La Lumière de Stendhal (1954), que « le placard de Monsieur » était réservé au Palais-Bourbon? Il a choisi un chemin de plus haute altitude : en tant qu’écrivain, il s’inscrit dans ce courant dont j’ai parlé et qu’on pourrait définir comme une philosophie de la responsabilité sociale de l’intellectuel.
On ne s’étonnera pas qu’issu de la bourgeoisie - catholique modérée par sa mère, maçonnique, radicale, positiviste par son père (je simplifie) - Aragon, élève d’une école religieuse de Neuilly, puis du très distingué lycée Carnot et de la faculté de médecine, ait d’abord rencontré l’anarchisme pour exprimer sa révolte. Il est vrai qu’au lendemain même du Congrès de Tours (décembre 1920) il est allé, avec André Breton, au siège du Parti socialiste, à Paris. L’intellectuel Georges Pioch les a reçus. Il aurait pu les aiguiller vers le nouveau Parti communiste pour lequel il venait de se prononcer, mais qu’il allait bientôt quitter. Entrevue décevante, sans lendemain : pour autant qu’on puisse en juger par les récits tardifs d’Aragon et de Breton, ces jeunes et cet ancien n’avaient rien à se dire! La tentation anarchiste est forte et profonde chez les dadaïstes et au début du surréalisme : on casse les idées, les formes, le langage. Mais très vite Aragon engage le débat avec cet (son ?) anarchisme. Il le fait à travers le cas du grand bourgeois Barrès, passé du « culte du Moi » à la droite patriotarde. Il y reviendra au milieu des années 30 dans Les Cloches de Bâle (1934), ou encore dans un article sur Céline, paru dans la revue Commune (n° 3, novembre 1933). À ce moment-là, Aragon a fait le choix du communisme, tel qu’il s’est constitué et organisé dans la IIIe Internationale. Mais des censeurs sourcilleux du PCF verront chez le romancier trop de sympathie résiduelle pour les anarchistes.
Ce passage par l’anarchisme - avant tout littéraire, et peuplé d’expressions véhémentes d’antimilitarisme, d’antipatriotisme et d’anticléricalisme (que Maurice Thorez reprochera personnellement et, oserais-je dire, paternellement à l’écrivain et que leurs ennemis communs, de droite, mais aussi d’ultragauche, trotskistes en particulier, ne laisseront pas, des dizaines d’années plus tard, de jeter au visage du « poète national ») - ce passage, donc, exprime le cheminement qu’Aragon expliquera maintes fois en reprenant cette formule du rédacteur en chef de L’Humanité Paul Vaillant-Couturier (mort en 1937) : « On vient de loin. » Dès lors, Aragon ne cessera de citer sa propre trajectoire comme exemple du passage à la classe adverse des jeunes bourgeois révoltés et éclairés : « J’avais été frappé par une phrase dans le Manifeste de Marx et d’Engels, qui dit qu’un moment viendra où la meilleure partie de la bourgeoisie passera aux côtés de la classe ouvrière » (La Nouvelle Critique, n° 8, 1949).
La chose essentielle dans ce parcours, c’est qu’Aragon n’a cessé, en tant qu’homme et en tant qu’artiste, de réagir à ce qu’il appellera, à partir des Cloches de Bâle, « le monde réel ». Les crises du XXe siècle, ce « siècle des extrêmes » (selon le mot de l’historien anglais Eric Hobsbawm), l’ont secoué. La Première Guerre mondiale d’abord, qu’il a vécue vers la fin, en première ligne, comme médecin militaire. Alors ont commencé à tomber tous les masques des faux humanismes. Sur ce, la Révolution soviétique. Puis la décolonisation. Puis le fascisme et la Deuxième Guerre mondiale. Et le bouleversement des connaissances, des modes de vie, et du cadastre de la planète. Dans ces bouleverse-ments,Aragon ne cessera d’affirmer des valeurs très tôt acquises par lui : la paix, l’internationalisme, l’émancipation de la culture… Quand se seront révélées à lui, après la barbarie du nazisme, les horreurs du stalinisme, il écrira dans Les Poètes (1960) :
Il y a pour vous jeunes gens toujours une guerre où partir
Il y a un monde à conquérir autrement que par le canon
Un monde où jeter joyeusement votre gant dans la balance
Un monde où l’on peut appeler toutes les choses par leur nom
Il y a un monde à la taille de l’homme et de sa violence
Où tous les mots de l’homme entre la vie et la mort ont choisi
Je réclame dans ce monde-là la place de la poésie.
C’est au début de 1927 qu’Aragon, Breton, Eluard et plusieurs autres surréalistes adhèrent au PCF. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas Breton, mais Aragon qui pèse le plus en faveur de cette décision. Il en donne la signification dans une lettre fleuve du 14 janvier 1927, qu’il adresse à son « mécène », l’ancien couturier Jacques Doucet, qui l’a embauché pour constituer sa collection de livres et de tableaux. Provoquant ce riche bourgeois, il évoque, chiffes à l’appui, la situation des salariés du textile de l’Aube. Puis dénonce la bourgeoisie qui « a identifié la nation et sa monnaie » : « C’est elle qui dénonce le mensonge patriotique […] La guerre des classes n’est donc pas aujourd’hui un simple aperçu philosophique […] La guerre est vraiment déclarée […] Dans ces conditions il appartient à ceux qui ont aperçu les données de ces problèmes, et cela par exemple par le fait qu’ils crèvent de faim (ouvriers) ou par celui qu’ils se trouvent à même d’apercevoir ces données (intellectuels) de prendre une bonne fois parti pour la bourgeoisie ou le prolétariat […] Nous sommes en temps de guerre, et de 1914 à 1918 on nous a bien montré que les individus devaient être d’un côté ou de l’autre […] Ne pas choisir, c’est encore choisir de tenir pour la classe dirigeante. Eh bien, non […]. »
Ces années-là, le PCF suit, avec quelques oscillations, la ligne, dictée par l’Internationale, de « bolchevisation », selon le mot d’ordre : « classe contre classe ». En 1925, ce Parti, qui commence à avoir quelques députés, élus par la « ceinture rouge » de Paris, et quelques maires, qui remplacent des édiles socialistes, s’est fait remarquer des jeunes surréalistes en combattant contre la guerre du Rif, entreprise colonialiste qui a, au Maroc, engagé quelque cent mille soldats français. Le PCF a constitué un comité à vocation unitaire : le président en a été un militant de vingt-cinq ans, venu du Pas-de-Calais, Maurice Thorez. Bizarrement, les surréalistes ne paraissent guère avoir vu cette étoile montante. À cette époque-là, pour Aragon, c’est plutôt André Marty, l’ancien marin révolté de la mer Noire, qui symbolise la révolte. Il l’admirera plus profondément et plus longtemps qu’il ne le dit dans ses souvenirs. En 1925, l’Internationale atténue son antisocialisme. Mais à partir de juin 1927, elle dénonce globalement les partis socialistes, les socialistes de gauche lui paraissent les plus dangereux. C’est à l’automne de cette année-là qu’elle proclame : « classe contre classe ». Elle invite les partis communistes de France et de Grande-Bretagne à ne faire aucun cadeau électoral aux socialistes. Le congrès de l’été 1928 repousse de justesse l’étiquetage des socialistes comme des « social-fascistes ». Mais la fuite en avant sectaire dure cinq ans. Résultats désastreux : en 1932, le PCF n’a plus que 25000 adhérents ; le syndicat dirigé par les communistes, la CGTU, passe en six ans de 431000 membres à 258000; le tirage de L’Humanité régresse ; aux législatives de 1932, le Parti perd 27 % de ses électeurs et ne retrouve que douze sièges, tandis qu’un « Parti d’unité prolétarienne » (PUP), qui regroupe plusieurs générations de dissidents et d’exclus, en obtient onze. Ce n’est donc pas à un Parti communiste fort qu’Aragon et ses amis adhèrent. Mais ils vont à lui au moment des plus basses eaux de son histoire (au XXe siècle).
Pourtant leur intégration est difficile. Au bout de quelques semaines Eluard, Breton et plusieurs autres s’en vont. Aragon, lui, officiellement, reste. Et il sera admis par la suite qu’il a adhéré au PCF une fois pour toutes, le jour de la fête des Rois, en janvier 1927. En fait, pendant quatre ans, il ne milite pas et il parcourt l’Europe, même fasciste, avec une autre révoltée, l’héritière des « paquebots Cunard », avant de rencontrer à Paris Elsa Triolet et Vladimir Maïakovski, les 5 et 6 novembre 1928. À vrai dire, ce n’est pas l’ultra-gauchisme qui heurte Breton et Aragon. La ligne « classe contre classe » convient à ces anciens anarchistes, qui flirtent avec des groupes extrémistes de la revue Clarté.
Ce qui, dans le PCF, les heurte, c’est l’ouvriérisme. Dans sa maturité, Aragon évoquera le début des années 30, à l’unisson de Thorez lui-même dans son autobiographie Fils du peuple, comme une période où l’atmosphère était étouffante au sein d’un Parti affaibli, isolé, sectaire, divisé même par des bagarres claniques, et frappé par une répression dont on n’a pas idée aujourd’hui. Il faut longtemps à Aragon pour trouver sa place dans ce Parti. Il se refusera toujours à jeter la pierre à ceux qui, comme Breton, n’y sont pas parvenus : la responsabilité principale incombe, selon lui, à l’étroitesse, à l’autoritarisme, à la médiocrité anti-intellectuelle des communistes de ce temps-là, dont il a lui-même souffert.
Le fait qu’Aragon soit resté envers et contre tout révèle cette donnée : en 1927, il a décidé une fois pour toutes qu’il faut changer la société et qu’il existe pour le faire en France un seul parti révolutionnaire. Quels qu’en soient les défauts, nourris du terreau ouvriériste français et codifiés dans la matrice komin-ternienne, il faut faire le pas de soutenir ce Parti. Mieux : il faut être à l’intérieur en faisant le pari qu’il se corrigera au fil du temps. L’esprit de parti, la fidélité - Aragon est fidélissime - proviennent de ce choix de jeunesse. C’est pour le poète un principe, en même temps qu’un pari. Dans les années 60, Aragon racontera comment il a parié contre Breton que le PCF finirait par admettre et admirer… Lautréamont. En 1966, après le Comité central d’Argenteuil, il pensera avoir gagné son pari.
S’il fallait absolument, dira-t-il alors à des intimes, lui donner « une étiquette », il serait « thorézien ». En un double sens : d’une part, Maurice Thorez a revivifié le PCF en débloquant son fonctionnement interne (c’est la fameuse série d’articles de 1931, en partie mythifiés : « Pas de mannequins », « Les bouches s’ouvrent »… qu’Aragon portera plus tard maintes fois à l’actif du jeune secrétaire général) ; d’autre part, au congrès de Villeurbanne, le 22 janvier 1936,Thorez a présenté un long rapport exaltant les richesses de la France, rejetant le fascisme, citant notre histoire depuis les Croisades jusqu’à la Révolution et à « l’orage napoléonien qui fécondait l’Europe en la bouleversant » ; il a honoré le drapeau bicolore, croisé avec le drapeau rouge, et fait chanter La Marseillaise avec L’Internationale… Dans L’Homme communiste (1946), Aragon raconte comment,Thorez descendu de la tribune, il a, lui le poète, partagé son émotion intense avec Georges Politzer, le philosophe « aux cheveux roux » (Brocéliande, décembre 1942), qui mourra en héros de la Résistance, après qu’Aragon, dans un rendez-vous clandestin, l’aura convaincu, avec l’appui de Jacques Duclos alors caché sous le pseudo de « Frédéric », d’adopter la ligne unitaire, ouverte et conquérante, qui continuera la politique « frontiste » dans Les Lettres françaises et dans le « Front national des intellectuels ».
« Ce qui, dans le pcf, les heurte, c’est l’ouvriérisme ». La relation entre le fils des corons, né en 1900, et le fils de Neuilly, né en 1897, a duré près de trente années. Thorez, enfant de la communale, a eu l’intelligence d’ouvrir le Parti à la culture. En proposant un communisme national (qu’on me pardonne ce raccourci), il a donné à Aragon la possibilité de trouver une cohérence et de devenir un écrivain national, avec les grands coups d’aile du Crève-CÅ“ur (1940-1942), de la poésie de la Résistance, d’Aurélien (1944), de La Semaine sainte (1958)… En 1944,Aragon proclame : « Mon parti m’a rendu les couleurs de la France. »
Lisons bien « rendu », non point « donné ». Si son gauchisme a perduré jusqu’à la mi-1934, c’est-à-dire encore un peu après le tournant unitaire opéré par Maurice Thorez à l’instigation de l’Internationale et de Georges Dimitrov,Aragon, à partir de 1935, se rallie sans réserve à la nouvelle politique et en devient l’un des principaux acteurs, enthousiaste et omniprésent, dans le monde intellectuel.
À plusieurs reprises,Thorez a défendu et protégé Aragon. Il lui a même fait des concessions pour le garder dans son entourage. Par exemple, avant la guerre, en défendant les Cloches de Bâle, ou en 1946 en prenant son parti dans un débat sur le réalisme qui tendait en fait à remettre en question le grand « ancien » au nom des jeunes « modernes ». Et surtout, en 1953, dans le drame du « portrait de Staline » dessiné par Picasso pour Les Lettres françaises. Une amitié s’est peu à peu nouée entre les deux hommes, rapprochés peut-être par leur commun goût du pouvoir, chacun dans sa sphère, et à coup sûr par leur sens de la grandeur et leur attachement à l’idée nationale. Après le drame de 1953,Aragon considère que toute solution sans Tho-rez serait la pire des choses. Aussi le soutiendra-t-il en toute occasion, bonne ou mauvaise, sans tolérer que quiconque glisse une cloison entre eux. En juillet 1964, sa longue nécrologie du dirigeant dans Les Lettres françaises, grand texte politique, sonne comme un manifeste. Elle somme les successeurs de continuer la lignée « thorézienne ».
C’est dans le contexte d’un monde bipolaire qu’Aragon et ses compagnons choisissent leur camp. Ils se trouvent dans une situation comparable à celle des intellectuels européens après 1789-1794, génialement perçue par Chateaubriand et par Goethe : pour ou contre le monde issu de la Révolution française ?… Pour ou contre la révolution d’Octobre?
Sur l’Union soviétique, Aragon a partagé les erreurs majeures des communistes. Il pense et agit dans les conditions de son époque. Dans les années 30, malgré ce qu’il suggérera beaucoup plus tard (dans L’Œuvre poétique, à propos de l’exécution du général Primakov), il n’a pas compris le stalinisme. Il a cru en Staline. Il a soutenu, avec Maxime Gorki, le mythe policier de la rééducation des prisonniers politiques employés à construire le canal de la mer Blanche. Il a approuvé les procès, même en vers. Encore en août 1939, dans des articles à chaud sur le pacte germano-soviétique dont il n’a pas à rougir, il trouve le moyen de jeter au passage l’opprobre sur le maréchal Toukhatchevski, ignoblement et imprudemment exécuté par Staline.
Il émerge de la Résistance avec la stature d’un nouvel Hugo. Mais, dans la guerre froide, après l’instauration du « Kominform » (fin 1947), auquel la direction du PCF, morigénée par le Kremlin, se rallie,Aragon rappelle bien sans relâche les valeurs de la Résistance, l’indépendance nationale, l’héritage littéraire et artistique, mais c’est pour mieux soutenir l’URSS et sa politique.
Il conseille mal Thorez en justifiant les thèses aberrantes du biologiste Lyssenko et cette idée qu’il y a « deux sciences », l’une « bourgeoise » l’autre « prolétarienne », comme il y a deux « camps », deux côtés du « rideau de fer ». En 1950, bien qu’il ne soit pas stalinien en art et considère le réalisme non comme une injonction venue du froid, mais comme une nécessité française, il donne une préface élogieuse à un recueil d’articles d’André Jdanov qui, dès l’été 1946, a émis à Moscou et Leningrad (Saint-Pétersbourg) le signal de la terreur dans les lettres et les arts. Il rompt avec Jean Cassou, le résistant, au motif qu’il est « titiste ». Il valorise le modèle soviétique, stalinien. Il est vrai que ce n’est pas lui, mais Paul Eluard, revenu au PCF pendant la guerre, qui chante Staline en vers français. Le pire peut-être : dans le numéro de mars 1950 de la revue Europe,Aragon répond à l’écrivain Vercors à propos du procès intenté en Hongrie à Lazlo Rajk : « Quand Vercors dit que Rajk a menti, il tient pour ses complices ceux qui savent qu’il mentait en avouant et qui n’en disent rien […]. C’est bien entendu le sens même des partis communistes considérés, leur honneur, leurs méthodes qu’il met gravement en cause. Et telle est la nature des partis communistes qui s’opposent par là à tous les partis existants, que cela met en cause chaque communiste et moi-même. »
Pourtant, fin 1952, au cours d’un séjour à Moscou et d’un congrès du mouvement de la paix tenu à Vienne, Aragon découvre (?) la folie antisémite stalinienne, exprimée par ce qu’on a appelé le « complot des blouses blanches ». Elsa est effondrée. Elle se révolte. Aragon subit un choc, mais louvoie.
Devenu membre du Comité central, il rencontre des résistances et des oppositions dans les allées de la direction. Il est ulcéré par les interprétations ouvriéristes et utilitaristes auxquelles donne lieu sa série romanesque Les Communistes (qu’il récrira en 1964, en prenant en compte l’aggiornamento commencé du PCF). N’est-il pas étonnant et affligeant qu’il ait, toutes ces années durant, accepté, justifié, promu même le stalinisme ? Une double explication, toujours la même : dans ce monde bipolaire il faut choisir son camp; et il faut agir de l’intérieur du mouvement communiste, ne serait-ce que par un peu de « contrebande » (dont Aragon est virtuose), pour le faire évoluer. Une idée semble, ces années-là, dominer l’action d’Aragon : la peur de la guerre, la menace nucléaire militaire, dont Elsa donne une expression dans ses romans.
Après le scandale orchestré sur le Staline de Picasso dans Les Lettres françaises,Aragon tente par trois fois de se suicider. Un abominable hallali, conduit par les dirigeants du PCF, Auguste LecÅ“ur et, plus encore semble-t-il, François Billoux, une déferlante d’interventions grossières le plonge dans une extrême détresse : qu’est le Parti devenu ? Le poète a-t-il définitivement perdu son pari? En 1965, Elsa écrira dans sa préface au roman Le Monument pour les Œuvres croisées : « […] Ne dirait-on pas un festival de haine délivrée, la joie d’avoir pris Aragon la main dans le sac ? […] L’éclairage cru d’un événement terrible permettait de voir, disait-on, l’absence de talent de ce fumiste de Picasso, de ce fourbe d’Aragon […]. » Il faut que Thorez revienne de Moscou, où il se fait soigner depuis des mois, pour désavouer le désaveu du Parti… et même pour dire à Aragon qu’à sa place il n’aurait pas accepté d’autocritique. Les amis du poète ne seront soulagés que lorsque Europe (numéro du 1er avril 1954) publiera un article de lui intitulé : « Que la vie en vaut la peine ». Au Congrès d’Ivry tenu par le PCF cette année-là, la ligne artistique d’Aragon sera enfin approuvée. Aussi le poète pourra-t-il célébrer le Parti dans Les Yeux et la mémoire (1954), un poème militant où beaucoup de vers médiocres entourent quelques belles envolées, où il est question de l’intervention des États-Unis au Guatemala, sans un mot des chars soviétiques à Berlin-Est, mais où les thèmes autobiographiques émouvants annoncent la poésie du Roman inachevé.
L’autodestruction du communisme. Ces années-là - 1953-1956 -, Maurice Thorez refuse la déstalinisation dont Nikita Khrouchtchev est l’instigateur. Aragon intervient dans le débat des écrivains soviétiques par le biais d’un gros livre, Littératures soviétiques (1955), où il est peu question du « dégel » moscovite, bien que l’auteur dénonce quelques dogmes, comme « Maïakovski tout verni » et « la prétendue théorie de l’absence de conflits ».
On sait qu’en 1956,Thorez poursuit sa résistance après la diffusion du fameux rapport de Khrouchtchev sur Staline. Beaucoup d’intellectuels communistes s’éloignent. Secoué, Aragon « colle », comme il l’a choisi en 1953, au secrétaire général et garde le silence. Silence également, terrible, sur les soulèvements de Pologne et de Hongrie. Jusqu’à ce qu’Europe (mars-avril 1957) publie l’article « Un homme d’honneur », où Aragon approuve l’intervention militaire soviétique à Budapest.
C’est dans un autre livre, le recueil Le Roman inachevé (achevé d’imprimer le 5 novembre 1956) qu’Aragon exprime, avec un génie poétique renouvelé, la profondeur de sa souffrance devant la violence de l’histoire :
Vint mil neuf cent cinquante-six comme un poignard sur mes paupières
Tout ce que je vois est ma croix tout ce que j’aime est en danger.
Le PCF et son poète sont martyrisés, comme le Christ. L’utopie s’effondre. Staline, c’est l’autodestruc-tion du communisme. Mais Aragon s’autolimite : impossible de se taire, mais impossible de tout dire. Le « roman » est « inachevé », parce qu’il faut protéger les communistes, sauver le « rêve » et lui conserver ses chances. L’histoire a déçu, terriblement, mais elle continue. L’Å“uvre aussi : la chose la plus extraordinaire, c’est qu’après les révélations sur le stalinisme la créativité d’Aragon repart avec une force inouïe. Au désespoir de l’effondrement, il répond par une salve de grandes Å“uvres : Le Fou d’Elsa (1963), chef-d’Å“uvre écrit en parallèle avec une Histoire de l’URSS (1962), La Mise à mort (1965), Blanche ou l’Oubli (1967), Théâtre-Roman (1974), et tant d’autres… À partir de 1961-62, il est vrai, Maurice Thorez, considérant que Khrouchtchev a gagné en URSS et s’ef-frayant des scissions qui minent le mouvement communiste international (la scission chinoise en premier lieu), décide d’entrer à son tour dans la déstalini-sation. Dans les archives d’Aragon figure une lettre de lui qui approuve chaleureusement L’Histoire de l’URSS : Aragon s’en tient strictement à ce qui a été officiellement révélé à Moscou, mais, comme la direction du PCF l’a jusqu’alors caché, cela fait choc parmi les communistes français.
L’attachement d’Aragon à l’Union soviétique se structure sur plusieurs dimensions : c’est la « belle et bonne alliance » dont il a entendu parler dans son enfance et que de Gaulle a reprise; c’est le pays du « rêve » (mot qu’Aragon préfère à « utopie »). Chercheur de mer-veilleux,Aragon passe de la plaquette surréaliste « Une vague de rêves » à la formule empruntée à Lénine : « Le tournant des rêves ». Même après les révélations sur Sta-line,il déchiffre en URSS la figure de l’espérance. L’Histoire de l’URSS s’achève par une envolée sur le triomphe proche du communisme. De grands événements ont, au fil du temps, conforté ce soutien à l’URSS : l’urgence antifasciste, le déroulement de la Deuxième Guerre mondiale, la guerre froide, la division entre URSS et Chine… Époque terrible, n’est-il pas vrai?
À partir du milieu des années 60, dans le contexte qui conduit le PCF à modifier sa politique culturelle et à s’affirmer pour l’humanisme, en s’orientant vers une voie socialiste originale, unitaire, nationale, sans « dictature du prolétariat »,Aragon, en particulier dans Les Lettres françaises, multiplie les brûlots contre la politique de Leonid Brejnev, qui a succédé à Nikita Khrouchtchev. Mais en avril 1968, l’écrasement de la tentative tchécoslovaque du « printemps de Prague » le désespère. Il n’aurait pas survécu si la direction du PCF n’avait condamné cette intervention. Il s’accrochera encore à l’action, en soutenant la politique de programme commun entre socialistes et communistes. Mais aux sollicitations de ralliement à la « rose au poing », il répondra par un refus altier.
En 1980,Aragon publie le recueil de nouvelles intitulé Le Mentir-Vrai. Il y date de 1970 l’avant-dernier récit, « Le contraire-dit ». Celui-ci s’achève sur l’annonce faite par l’agence soviétique Tass de l’invasion de la Tchécoslovaquie, le 20 août 1968. Événement « irrévocable », écrit Aragon. Quatre pages plus loin, ces cris déchirent la dernière nouvelle du livre, « La valse des adieux » : « […] qu’on ne me bassine plus de ma légende. Cette vie comme un jeu terrible où j’ai perdu. Que j’ai gâchée de fond en comble […] je ne suis pas le personnage que vous prétendez m’imposer d’être ou d’avoir été. J’ai gâché ma vie et c’est tout. » Et dans la hantise du suicide de Gérard de Nerval : « […] on ne se tue pas si facilement que cela. Même si on a profondément ancré en soi le sentiment d’avoir gâché sa vie. »
Gâché ta vie, Louis? Mais non, mais non. Cette espérance en nous, même dévoyée, polluée, retournée contre elle-même et contre nous, c’est grâce à elle que, de génération en génération, nous allons vers l’avenir.
Le PCF, je l’ai noté, a eu l’ouvriérisme facile. Aragon ne considère pas les intellectuels comme des petits-bourgeois faibles, lâches et oscillants qui doivent se rallier un par un à une classe ouvrière, censée être porteuse de toutes les vertus. À ses yeux, depuis sa jeunesse, ils constituent un groupe social indispensable à la société, à la fois par leurs activités professionnelles et par les valeurs qu’ils portent (ou devraient porter). À la classe ouvrière de savoir les gagner par une politique d’union sur un projet. Ce que Gramsci appelait « l’hégémonie ». Des années 30 à Argenteuil,Aragon se bat. Mais en 1966, il est plus tard que nous ne pensons. Dès 1927,Aragon conçoit bien la révolution comme une transformation socio-économique. Sa lettre à Jacques Doucet en témoigne. Mais il refuse de réduire le communisme à cela. La révolution sera culturelle, ou ne sera pas. Elle devra permettre à chaque membre de la société d’accéder à toute la culture, celle du passé, celle qui se cherche et se crée. La culture n’est-elle pas la fin suprême du communisme?
D’Aragon surréaliste à Aragon communiste, jusqu’à la fin de sa vie, cette querelle de la culture montre une continuité. Quand ils adhèrent au PCF, Breton et lui ambitionnent de donner au PCF sa ligne culturelle. C’est impossible, il va de soi : le PCF n’y est pas prêt et Aragon et Breton n’ont eux-mêmes pas la même vue de la littérature. Mais Aragon se bat et marque des points dès 1935.
Quand la réalité du stalinisme éclate aux yeux de tous les communistes, Aragon traverse une crise existentielle. La rédaction des commentaires rétrospectifs de L’Œuvre poétique le rend malade. Mais à la douleur, au doute, à la culpabilité, il réagit en restant solidaire, par la fraternité. Il juge qu’il se doit aux communistes, ses camarades :
Ah je suis bien votre pareil
Ah je suis bien pareil à vous.
On le voit, vieilli, dans les défilés, les meetings, aux fêtes de l’Humanité, à des réunions du Comité central. Il veut maintenir la flamme. D’où ses accents déchirants quand il s’adresse à la jeunesse qu’il sent s’éloigner, s’éloigner. Comme il a peur pour elle ! Peur qu’elle ne soit aussi crédule qu’il l’a été : Et vos rêves les loups n’en font qu’une bouchée.
Alors, de plus en plus, il intègre à sa vision de l’être humain les contradictions. Certes, il déconstruit forme et fond dans son Å“uvre finale. Mais il intègre l’horreur du siècle à cette vision shakespearienne de l’histoire qui le hante depuis la guerre d’Espagne et les années 40. Le stalinisme en est le point d’orgue. Il n’y a pas d’amour heureux - fût-il de la révolution. Aragon, personnage tragique, incarne et dit comme personne la tragédie des communistes au XXe siècle. Une fois, parlant à Hubert Juin, il songe à Icare : « Il n’a pas douté qu’un jour l’homme volerait dans les airs. Il avait raison. Cela ne l’a certes pas mené lui-même au bonheur. C’est là une autre affaire, et fort différente. » Un jour ? Le monde change autrement qu’Aragon et nous, ses camarades, l’avons espéré. Mais d’un Icare à l’autre, l’humanité finira bien par décoller. â—
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