Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 217 à 233
doi: en cours

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Monde des idées : L'édition complète des œuvres de Marx et Engels

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Monde des idées : L’édition complète des œuvres de Marx et Engels

« Mega-Mega » : le combat continue

Thomas Marxhausen Professeur et docteur en philosophie. A étudié et travaillé de 1968 à 1991 à l’université Martin-Luther de Halle-Wittenberg, département marxisme-léninisme, économie politique. Il a réalisé des travaux scientifiques dans le cadre de la recherche sur Marx et Engels et de l’édition de la MEGA. Après son licenciement en 1991, il a travaillé dans des instituts privés pour la formation des adultes ; depuis 1995 il est rédacteur du Dictionnaire historico-critique du marxisme (HKWM).
La publication de tous les projets, œuvres, extraits, correspondance et autres témoignages légués par Karl Marx et Friedrich Engels dans une édition commune Marx-Engels (MEGA) a une longue histoire, qui est loin d’être terminée.
On distingue entre la « première » MEGA (MEGA I) qui, commencée en Union soviétique dans les années 20, fut interrompue à la décennie 30, et la « deuxième », (MEGA II), dont les premiers volumes sont parus en 1975. Cette dernière édition a été poursuivie après 1990, sur la base d’une autonomie dirigée et de principes éditoriaux modifiés; il convient donc de se demander si l’édition commune des œuvres complètes peut encore avoir le sigle « MEGA ».
Pour l’histoire proprement dite : depuis l’accès aux archives russes et la possibilité de reconstituer les événements, la fin de la première MEGA est souvent décrite comme « tragique ». À juste titre car, dans les années 30, une grande partie des chercheurs de l’institut Marx-Engels de Moscou, ainsi que son directeur, David Riazanov, ont été jetés en prison et/ou condamnés à l’exil, et nombre d’entre eux ont été assassinés [1]. Pour tragique que soit cette histoire, elle est très symptomatique, car la publication de l’ensemble de l’héritage de Marx et d’Engels était « intrinsèquement » suspecte : leurs œuvres en contradiction avec l’image officielle de l’histoire russe ont constamment été mises à l’index, telle la publication du « Die auswärtige Politik des russisches Tsarentums » (La Politique étrangère du tsarisme russe [2]) ; d’Engels « interdite » par Staline en 1934. En 1952, « Blücher », également d’Engels, ne put être réimprimé en Allemagne, car il « éludait » le rôle de l’armée russe dans la chute définitive de Napoléon en 1813-14 [3]. En 1960, le Soviet déconseilla « catégoriquement » d’inclure dans l’édition complète des œuvres de Marx les « Revelations of the history of the 18th century », et au début des années 80, la publication des manuscrits et extraits de Marx sur la question polonaise se heurta de nouveau « à la violente opposition du directeur de l’Institut du marxisme-léninisme (IML) de Moscou [4] ».
Tout compte fait, qu’une MEGA ait finalement vu le jour et a fortiori que treize volumes (partiels) aient été publiés [5] ne doit rien à l’intention de Lénine de présenter le communisme mondial comme l’héritier de Marx et Engels dont il gère, publie et interprète l’œuvre, et combat les « abus » par « des dissidents [6] ».
La déclaration péremptoire de Staline selon laquelle « le léninisme est le marxisme de l’époque de l’impérialisme et de la révolution prolétarienne [7] », et sa propre évolution, de « meilleur » élève de Lénine à quatrième « Grande Figure Classique » relèguent visiblement au second plan l’importance de l’œuvre de Marx et Engels. C’est pourquoi le blocage de l’édition de la MEGA était une moindre conséquence des « épurations » qui balayèrent toutes les institutions.
Sa nouvelle création sous l’égide du PCUS (Parti communiste soviétique) et de la direction du SED (Parti socialiste unifié allemand), comme « le fait que ces organismes assument des frais énormes et des risques “idéologiques” pour publier une pensée finalement incompatible avec une forme de domination étatique et autoritaire, illustre parfaitement la contestation des structures politiques poststaliniennes [8] ».
Désormais, la MEGA prend encore un nouveau départ - dont le grotesque n’est, là encore, pas absent, car au lieu de réaliser le projet (comme ses précédents sponsors et éditeurs), ce que certains, à l’Est comme à l’Ouest, attendaient avec jubilation, une somme considérable a été affectée au renvoi de Marx et Engels au musée. Peut-être est-ce pour mieux se débarrasser d’un fantôme qu’on lui offre ainsi un lieu de séjour confortable.
La longue histoire de la genèse de la Mega II. La première initiative en vue de poursuivre ou de donner un nouveau départ à la MEGA remonte à 1955, à l’instigation de l’Institut pour le marxisme-léninisme lors du CC (Comité central) du PCUS (à l’IML de Moscou), et fut saluée par l’IML berlinois (avec le soutien de la direction du SED). À cette époque, l’objectif était encore de remanier les volumes de la MEGA I et, en parallèle, de commencer la publication d’autres volumes. Puis la collaboration a marqué le pas, la direction du PCUS jugeant suffisante la deuxième édition russe des œuvres de Marx et Engels parue en 1955, qui répondait directement aux besoins de la propagande. « Encore des années plus tard, une édition scientifique internationale de Marx-Engels susceptible de ne servir que d’une manière indirecte et limitée les objectifs politiques du Parti trouva peu de soutien auprès des représentants bornés de l’appareil du Parti et suscita même des réserves pleines de défiance [9]. »
Une autre raison de cette réticence pourrait résider dans le fait que la nouvelle MEGA allait englober les matériaux de l’ancienne et donc, empiéter sur un domaine qui, officiellement, n’existait pas [10].
Dans la première moitié des années 60, la partie berlinoise tenta de nouveau de faire avancer le projet, légitimé par une résolution de décembre 1963 du secrétariat du CC du SED. Cette résolution définit la publication comme « historico-critique » et l’oriente vers une édition regroupant tous les travaux légués par Marx et Engels, à chaque stade de leur élaboration. Il existait un modèle de cette organisation avec la deuxième édition critique des Œuvres complètes de Goethe entreprise depuis 1949 par l’Académie des sciences de l’Allemagne de l’Est [11].
Une des raisons de l’initiative berlinoise était peut-être que l’édition et la recherche sur Marx et Engels revêtaient une plus grande importance pour le Parti socialiste unifié (SED) (d’autant qu’elle lui permettait d’associer Marx et Engels à l’identité en voie de réalisation de la RDA) que pour la direction du PCUS, pour laquelle, à la bonne vieille manière stalinienne, Lénine constituait la figure centrale des « classiques ». Pour la MEGA, cette situation aboutit à des résultats ridicules, tels que l’obligation de ne pas être aussi volumineuse que la publication des œuvres de Lénine (50 à 55 volumes). Par ailleurs, on fit valoir que la MEGA ne pouvait en aucun cas être dénommée « édition historico-critique » (l’idée que Marx et Engels soient confrontés à la « critique » éveillait la méfiance révolutionnaire) ; qu’il s’agissait d’un projet « d’édition complète dans les langues d’origine » ; que l’appareil scientifique devait s’appuyer sur les éditions en russe et en allemand ; qu’une édition intégrale n’était pas indispensable; qu’une des divisions suivantes de la MEGA en trois sections était « suffisante » ; que la réalisation d’une quatrième section (extraits, notes marginales) était inutile [12]. Les instructions aboutissaient à réaliser une sorte d’édition élargie dont personne ne pouvait comprendre ni le sens ni la finalité.
Les discussions interminables avec Moscou ayant considérablement retardé le début du travail, ce n’est qu’à la fin des années 60/début des années 70 que l’on parvint à une conception commune. À l’époque, des groupes de travail consacrés à la MEGA furent constitués au sein des universités de Berlin, Halle, Iéna et Leipzig, à la faculté de pédagogie d’Erfurt/Mülhausen et à l’Académie des sciences [13]. En décembre 1970, l’IML informa le Politbüro du SED que les éditions comprendraient 120 volumes et exigeraient de vingt-cinq à trente ans de travail, ce que les instances du Parti qui chapeautaient l’ILM de Moscou mirent encore des années à admettre [14].
La première ouverture efficace vers l’extérieur de la MEGA II eut lieu par l’intermédiaire de l’épreuve publiée en juillet 1972 (600 exemplaires, 800 pages) avec une introduction qui exposait les principes d’édition, le projet de directives d’édition ainsi que 14 spécimens tirés des 4 sections et représentant diverses périodes de création de Marx et Engels, accompagnés de la partie correspondante de l’appareil. Le volume fut envoyé aux institutions scientifiques d’Union soviétique, d’Allemagne de l’Est et à d’autres pays européens, ainsi qu’aux États-Unis et au Japon en leur demandant leurs appréciations. L’institut éditeur reçut plus de cent vingt opinions avec de nombreuses propositions concernant la présentation des matériaux. L’orientation idéologique et politique des instances ayant livré leurs commentaires ne fut pratiquement pas prise en compte et ce fut aussi bien car « de nombreux experts exprimaient des positions similaires, et les autres pensaient que leur idéologie n’aurait aucune influence [15] ». La discussion eut pour conséquence bénéfique la décision de relier séparément les volumes des textes et ceux de l’apparat.
En 1975, les premiers volumes de la MEGA II furent enfin publiés par les éditions Dietz de Berlin. Les volumes regroupant les quatre sections furent publiés au cours de cette année et de la suivante [16].
La préface de l’édition complète fondait la publication de la MEGA II sur le fait qu’elle constituait « en soi le système global d’enseignement philosophique, économique et politico-social » de Marx et d’Engels et donc « l’unique idéologie scientifique », et correspondait de ce fait « aux besoins criants de l’époque actuelle en matière de science et de pratique révolutionnaire », car « la théorie marxiste-léniniste acquiert une importance croissante dans la vie sociale et l’importance historique de l’apport de Marx et Engels comme fondateurs du communisme scientifique est de plus en plus reconnue » (I/1, p. 20*, 19*).
Dans le compte rendu de la conférence scientifique de l’IML de Berlin et du Conseil scientifique de la recherche sur Marx et Engels de l’Allemagne de l’Est en 1968, on peut lire :
« Par notre travail sur la MEGA, nous voulons contribuer à une meilleure compréhension de l’homogénéité, de la possibilité d’application et de la capacité d’évolution de notre idéologie dans le cadre de la lutte visant à résoudre les problèmes actuels et futurs de l’humanité. Nous sommes particulièrement attachés à l’utilisation universelle de l’œuvre de Marx et d’Engels comme fondement théorique du développement de la société socialiste, du renforcement de l’économie, de l’augmentation de la productivité, de l’harmonisation des politiques sociales et économiques, de l’évolution de la classe ouvrière et de sa possibilité de jouer son rôle dans l’histoire universelle et dans la création d’une conscience positive de l’histoire [17]. »
À cette époque, 30 volumes étaient parus. Un coup d’œil dans la revue allemande de philosophie, Deutsche Zeitschrift für Philosophie (DZfPh), 1986, permet de constater que pas un seul article (à l’exception de ceux qui mentionnent son édition) ne cite la MEGA. Il en va de même dans les autres magazines spécialisés de sociologie, les monographies, les recueils, les comptes rendus de conférences, les mémoires universitaires, etc. « Les éditeurs de la MEGA et les chercheurs travaillant sur Marx et Engels se voyaient sans cesse opposer (même par les universitaires) le reproche borné d’en faire trop peu pour la politique actuelle du Parti ou de se réfugier consciemment dans l’histoire. » (Même après le Changement cet argument persista, désormais sous la forme remarquablement primaire selon laquelle « on n’aurait certainement rien passé aux éditeurs de la MEGA s’ils n’avaient jamais rien eu à faire avec la politique actuelle [18] ».) La « mission tant spécifique que fondamentale » de la MEGA II fut définie comme étant « de fournir une base exhaustive et fiable pour les besoins croissants du travail de recherche scientifique et la diffusion, dans toutes les langues et dans tous les pays, de morceaux choisis et d’études favorisant la diffusion massive des œuvres de Marx et Engels [19] ». Le fait que les volumes parus jusqu’en 1990 constituent une base textuelle sûre pour d’autres éditions n’a pas été remis en question lors de l’effondrement du socialisme d’État.
La FAZ elle-même certifie que la MEGA « d’avant l’effondrement » était « neutre et stable au plan éditorial » lors de la parution du premier volume remanié selon les nouvelles directives éditoriales, et que « seule sa préface est orientée idéologiquement [20] » (il faut savoir que seul le volume I/1 comporte une préface - qui vaut pour l’ensemble de l’édition - et que réclamer une introduction pour chaque volume aurait certainement été trop demander à la FAZ (le grand quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung NDLR). En revanche, l’objectif politique déclaré de l’édition risquait fort de torpiller le projet. Le fait qu’il ait effectivement la corde au cou mais qu’elle n’ait pas encore été serrée peut s’expliquer de plusieurs manières.
Lutte pour la survie, sauvetage et nouveau départ. En 1990, il semblait que le mur eût enseveli dans sa chute non seulement Marx et le marxisme, mais également la MEGA II.
Ni le fait de rebaptiser l’IML Institut pour l’histoire du mouvement ouvrier lors du CC du SED, qui partagea brièvement la dénomination d’éditeur avec l’IML de Moscou [21] (mais le volume III/8 publié la même année ne comporte aucune indication d’éditeur), ni la constitution, au printemps 1990, d’une partie du département de cet institut consacré à Marx et Engels en Fondation indépendante pour la MEGA (MEGA-Stiftung Berlin e.V.) à laquelle le PDS attribua près de 27,5 millions de DM - somme qui fut bloquée en février 1991 par le Treuhandanstalt (organisme de tutelle), car la Commission indépendante pour le contrôle du patrimoine du Parti et des syndicats d’Allemagne de l’Est n’avait pas approuvé la dépense au motif qu’il s’agissait de fonds publics dont le PDS ne pouvait pas disposer; pour le financement d’une édition telle que la MEGA les instances compétentes étaient les institutions normalement chargées de la promotion de la recherche [22] - ne lui offraient de chance de survie.
À l’initiative du Internationaal Instituut voor Sociale Ges-chiedenis (IISG) - Institut internationale d’histoire des sociétés (où se trouvent environ deux tiers des manuscrits originaux de Marx et Engels ainsi qu’un nombre impressionnant d’autres témoignages de l’histoire du mouvement ouvrier) fut créée le 2 octobre 1990 à Amsterdam la Fondation internationale Marx-Engels (IMES) régie par le droit néerlandais ; « la mission principale de cette fondation, politiquement indépendante, à but exclusivement scientifique » consiste, d’après ses statuts, à poursuivre « l’édition de la MEGA en tant que publication entièrement axée sur la critique historique des ouvrages publiés, des documents manuscrits et des correspondances de Karl Marx et Friedrich Engels [23] ». C’est à cette Fondation, à laquelle se sont intégrées par la suite d’autres institutions, qu’allèrent les droits d’édition de la MEGA II [24]. C’est ainsi que se constitua, à la dernière minute, un nouveau support du projet. À ce détail près que personne ne voulait le financer. Les institutions allemandes de promotion de la recherche, auxquelles l’IMES s’adressa après la décision de développement des gouvernements fédéraux et le blocage des comptes de la fondation berlinoise pour la MEGA, pour éviter au moins d’interrompre le travail sur les volumes déjà très avancés, « réagirent les unes en réservant leur réponse, les autres en refusant, et les dernières en ne réagissant pas du tout. S’engager dans une entreprise d’une telle ampleur - et, il faut le dire, d’un tel retentissement politique » - et, surtout, d’un avenir incertain « inspirait visiblement quelque crainte [25] ».
De nombreux philosophes, historiens, sociologues, artistes et politiciens de renom en Allemagne, France, Italie,Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, au Danemark, en Russie, au Japon, aux États-Unis et dans d’autres pays exprimèrent leur préoccupation quant au fait que la deuxième MEGA, comme déjà la première, risquait de rester inachevée. Le point fort des initiatives fut un appel du Comité japonais de soutien de la MEGA signé, en décembre 1991, par 1 521 scientifiques japonais [26] qui permit de découvrir qu’au Japon un cinquième de chaque volume avait déjà été commercialisé, que les nouvelles publications étaient rapidement traduites et qu’il existait un groupe de travail de chercheurs spécialistes de Marx et Engels, qui se consacrait tout particulièrement à l’exploitation de la MEGA II [27].
La communauté scientifique allemande préconisa en janvier 1991 la reprise de « cette publication conçue selon les principes de l’édition historico-philologique moderne [28] » dans le programme du projet à long terme patronné par l’Académie allemande des sciences (DAW). La conférence générale des Länder pour la planification de la culture et la promotion de la recherche décida d’inclure provisoirement la MEGA dans le programme universitaire. La conférence de la DAW en fut chargée dans un premier temps. La décision définitive fut prise, sur la base de l’expertise des volumes déjà parus, par une commission internationale indépendante (présidée par le philosophe munichois Dieter Henrich). Lorsque celle-ci, à son tour, eut donné un avis favorable, l’IMES put conclure, avec la Conférence de la DAW en février 1992, un accord de coopération aux termes duquel la Conférence s’engageait à terminer quelques-uns des volumes les plus avancés. Le nouveau groupe de travail universitaire commença ses travaux en juin 1992. Sur ces entrefaites, un centre de recherche fut créé en France sous l’égide du ministère compétent (Recherche et Technologie, Culture) ; au début de 1992 un groupe de travail franco-allemand pour la MEGA fut créé à Aix-en-Provence par le Karl Marx Haus Trier et l’Équipe de recherche en civilisation allemande (ERCA). 1993 vit la création de l’Académie des sciences de Berlin-Brandebourg (BBAW), dont l’assemblée plénière décida d’adhérer à l’IMES et d’intégrer la MEGA dans son programme [29].
Grâce à ces initiatives, le projet quasi abandonné fut sauvé. Au moment de sa reprise par l’IMES, 43 volumes (partiels) étaient parus, 4 étaient à l’impression aux éditions Dietz, 16 étaient à un stade avancé de préparation, d’autres avaient été commencés [30]. Outre les raisons déjà évoquées, les circonstances jouent également un rôle : si en 1990, de 3 à 5 volumes seulement avaient existé, le projet aurait purement et simplement sombré. La condition fondamentale de sa poursuite est ancrée dans les statuts de l’IMES, qui stipulent que sa finalité réelle est d’œuvrer « sur des bases purement scientifiques et politiquement indépendantes ». Ce n’est qu’ainsi que « la place de Marx parmi les grands penseurs classiques » sera assurée [31]. Au changement des principes statutaires correspondit le changement d’éditeur (Dietz Verlag étant remplacé par Akademie Verlag), ce que le bailleur de fonds, l’IMES, « assimilé aux institutions normales de promotion de la recherche [32] », avait, sinon exigé, du moins évoqué. Quoi qu’il en soit, Die Welt déclara avec allégresse : « Enfin ! » Marx est « tiré des griffes du PCUS/SED/PDS » ; « Grâce au passage à une maison d’édition libérée du communisme, on peut espérer un ouvrage purement scientifique [33]. »
Anciens et nouveaux principes d’édition
● « Redimensionnement » Avec la conférence d’Aix-en-Pro-vence (mars 1992), le nouveau départ était définitivement sur les rails. Les directives d’édition qui avaient été discutées, après avoir été remaniées et complétées par des indications concernant leur application, furent mises en œuvre en 1993 [34].
Qu’y a-t-il de nouveau dans ces directives ? Qu’est-ce qui a été repris des précédentes ? la MEGA est-elle toujours la MEGA II de 1993 ou avons-nous affaire désormais à une « troisième » MEGA?
Fondamentalement il y a deux nouveautés radicales : la première est « l’académisation de l’édition », son « détachement de toute idéologie » pour « conserver sa primauté à la philologie », son « internationalisation » ainsi que « le remplacement de l’ingérence politique antérieure par le recentrement de l’ouvrage et de la pensée de Marx et Engels dans leur contexte historique [35] ». La deuxième nouveauté est le « Redimensionne-ment [36] ». Toutes les autres modifications découlent de ces deux décisions.
Comme le prévoyaient les statuts de l’IMES et les ER 93, la publication des œuvres, manuscrits, lettres, etc. de Marx et Engels en une seule édition a été maintenue.
L’idée de publication commune ne suscita aucune opposition jusqu’en 1990 [37] ; ce n’est qu’ensuite qu’elle posa un problème dont la source réside apparemment dans « l’éternelle question des relations entre Marx et Engels » : Engels était-il le « jumeau scientifique en parfaite communion de pensée [38] » de Marx, ou un penseur indépendant dont les idées, loin d’être constamment d’accord avec celles de Marx, les contestaient même en partie ? La discussion était et reste liée à la compréhension de la dialectique engelsienne, à l’influence des réflexions et des théories marxistes, mais pas uniquement car Engels en a élaboré beaucoup avec Marx depuis l’« Anti-Dühring » (ce qui a totalement été passé sous silence !) jusqu’à son activité d’éditeur des livres II et III du Capital [39], etc. En bref : y a-t-il un « engel-sisme [40] » qui diverge du « marxisme » et si tel est le cas, comment justifier une édition commune?
Tandis que Vygodski appelait à la prudence - « Il ne s’agit pas de considérer qu’Engels serait “moins bon” que Marx. Il est “différent” et par conséquent nous n’avons pas affaire à Marx lui-même mais déjà à une interprétation déterminée de ses théories [41] » ; d’autres, se réclamant des ER 93 selon lesquelles la MEGA devait se dégager des interprétations (pourtant livrées par Engels dans son approche du premier livre du Capital et la publication des volumes suivants), considéraient que « la solution la plus puriste scientifiquement » consistait à « réaliser des éditions complètes séparées des œuvres de Marx et Engels ». Ainsi serait créé un « symbole de démystification de “l’idéologie marxiste-léniniste”, une idéologie indiscutablement scientifique [42] ». Mais on leur opposa l’argument qu’une édition séparée impliquerait d’ignorer les nombreux travaux théoriques et politiques communs, une correspondance intensive couvrant plus de quatre décennies sans divergences d’opinion vraiment graves ; et de plus, ne permettrait pas de prouver que L’Anti-Dühring [43] avait été critiqué par Marx [44].
Le désaccord fondamental porte sur la nature même du marxisme. Étant donné que la MEGA dans sa nouvelle approche personnelle n’envisage absolument aucune interprétation, ni même une promotion, du « marxisme », mais uniquement la présentation académique de témoignages que d’autres pourraient donner, il fut décidé - comme on l’avait pressenti [45] - de ne pas faire d’éditions séparées, au motif que « si la convergence des points de vue de Marx et Engels postulée […] par les éditeurs précédents était » certes, « discutable », on ne pouvait toutefois pas nier l’étroite collaboration entre les deux auteurs. « Si leurs œuvres étaient éditées séparément, une série de textes devrait être mise dans les deux éditions à la fois, ce qui compromettrait la rigueur du projet. La plupart des volumes des Première et Deuxième sections sont déjà parus; le travail sur la plupart des autres est déjà commencé. L’homogénéité de l’édition doit être préservée [46]. »
Le principe d’intégralité est conservé tel qu’il est exposé dans la définition du « caractère de l’édition » indiqué dans les nouvelles (ER 93, p. 17) et les anciennes directives d’édition [47], ce qui semble évident pour une édition commune, mais n’en a pas moins ses écueils. Un principe d’intégralité implique une certaine idée de l’œuvre, et la nature de cette « œuvre », ce qui en fait partie, n’est pas aussi simple qu’il y paraît.
D’une part, l’édition établit l’authenticité des matériaux légués, c’est-à-dire détermine s’ils viennent ou non de Marx et/ou d’Engels. Ceci n’est pas trop difficile à établir par l’examen de leurs manuscrits, mais il en va autrement lorsqu’il s’agit de matériaux imprimés. Un grand nombre de leurs articles dans les journaux ont été publiés anonymement. Dans ce cas, l’édition est obligée de s’appuyer sur les probabilités qu’offrent des instruments de travail tels que les communications dans d’autres supports (lettres, avis d’envoi d’articles, etc.), ainsi que sur des comparaisons de style et de teneur avec d’autres textes. C’est pourquoi la frontière entre « œuvre » et « non-œuvre » est déjà difficile à délimiter. Mais ce n’est pas tout. Des articles de presse ont souvent été modifiés par les rédactions sans l’accord de l’auteur. Par conséquent, l’authentifi-cation de l’auteur implique de vérifier si oui ou non l’extrait concerné est un texte « autorisé, et donc “véritable” c’est-à-dire authentique [48] ». Étant donné que l’auteur est impuissant contre ces modifications, le texte sous sa forme imprimée est considéré comme « authentique dans son ensemble et dans ses détails » ; les écarts de texte entre différentes éditions du journal sont des « variantes [49] ».
« L’œuvre » contient également des documents et matériaux non transmis, dont il est prouvé qu’ils existent. Dans ce cas, on procède avec pragmatisme : ce qui est disponible est présenté; on établit une liste de ce qui n’est pas disponible au moment de la publication du volume, telle la correspondance non transmise dans les volumes de la IIIe section; ce qui est découvert après la publication du volume concerné peut être publié dans les séries d’ouvrages qui accompagnent l’édition de la MEGA, telles les annales de Marx et Engels (MEJ) [50], et le cas échéant, dans des suppléments.
Une autre question est de savoir dans quelle mesure les lettres adressées à Marx et Engels font partie de leur « œuvre ». Chaque utilisateur souhaite les voir publiées, mais ce n’est pas une raison suffisante pour les accepter. Pour pouvoir les exclure de la correspondance émanant de Marx et/ou d’Engels il aurait fallu soit découvrir des références à leur teneur, ce qui serait plus onéreux que la reproduction, soit maintenir la MEGA II au niveau d’une simple édition (qui se cantonne aux lettres expédiées par les auteurs).
Enfin, Marx et Engels ont collaboré à des publications de tiers. Dans quelle mesure ces textes font-ils partie de « l’œuvre » ? Doit-on les inclure dans la MEGA? Par exemple, le volume I/31 contient des publications de Kautsky, Bernstein, etc. auxquels Engels a collaboré. De même, les traductions qui ont été effectuées ou rédigées par Marx et/ou Engels font partie intégrante de l’œuvre. Restait à décider ce qu’il adviendrait des documents que Marx et Engels, sans les avoir eux-mêmes écrits, avaient signés, par exemple des déclarations politiques. Leur reproduction aussi est prévue, sous forme explicative ou d’extraits. Mais une quittance de loyer appartient-elle à « l’œuvre ? ». Les ER ont décidé à l’unanimité que les événements de la vie de tous les jours pouvaient également être pris en compte (ER 93, p. 17 ; ER 76, p. 126). Un problème particulier se pose pour les notes marginales, dont l’appartenance à l’œuvre n’a jamais été contestée; la discussion ne portait donc pas sur leur inclusion, mais sur la manière de les présenter.
Ce sont là des problèmes auxquels l’édition est confrontée depuis la conception de la MEGA. En conséquence, prétendre que la présentation d’articles de journaux nouvellement découverts, « le classement par ordre chronologique des preuves textuelles » de L’Idéologie allemande [51] et la publication d’extraits traitant des sciences naturelles auraient conduit à « une nouvelle conception de l’œuvre [52] » parce qu’ils avaient été exécutés « dans le cadre d’une édition libérée des dogmes et des points de vue jusqu’alors habituels sur l’héritage écrit », est d’autant plus absurde que la recherche, les présentations chronologiques et la reproduction d’extraits font partie des éditions antérieures comme de l’édition actuelle. Une telle affirmation signale, « preuves à l’appui », au public (qui ne s’en étonne même pas), que même dans les plus hautes sphères de l’académisme pur, le slogan monotone de la survie déferlant ad nauseam sur tous les supermarchés ordinaires « Séduire ou mourir » est devenu la musique d’accompagnement des travaux de la MEGA. Le « redimensionnement plus rigoureux » du projet, décidé en 1995, a eu des conséquences considérables sur la préservation du principe d’intégralité. Il a été exigé par le Wissenschaftsrat (Conseil scientifique allemand) et l’IMES, « qui ne disposait pas de moyens financiers propres suffisants […] ne put pas s’y opposer ». Ce n’était pas vraiment une surprise : la conférence d’Aix-en-Provence avait déjà constaté « que l’attachement théorique au principe d’intégralité ne signifiait pas que l’ensemble de l’héritage littéraire devait être publié inconditionnellement sous forme de livres [53] ». Que réduire, à quoi renoncer et sur quelles bases fonder ces choix ?
On renonça à reproduire en double le même texte dans différentes sections comme, par exemple, les Lettres tirées des « annales franco-allemandes (I/2 et III/1) », « Reflection » de Marx dans « Cahiers londoniens - 1850-53 » (I/10 et IV/8), «Value, Price and Profit » de 1865 (I/20 et II/4.1), entre autres. Qu’une double reproduction relève du pur égocentrisme de la part de chaque section, susceptible de desservir des manuscrits attractifs jamais publiés jusqu’alors [54] n’était certainement pas la seule raison. Le classement de matériaux particuliers au sein d’une même section détermine son caractère ; l’abandon de la double impression oblige à trancher, ce qui est également une forme d’interprétation.
C’est exclusivement pour des « motifs purement scientifiques » qu’ont été intégralement reproduits des textes de Marx et d’Engels modifiés par des tiers : Dubiosa, traductions agréées par eux de leurs textes par des tiers, textes de tiers auxquels ils ont collaboré, ainsi que d’autres matériaux. « Par ailleurs pour satisfaire au principe d’intégralité, il suffisait que des extraits soient reproduits ou décrits [55]. » Cette nouvelle définition du « principe d’intégralité » fonde notamment la renonciation à une nouvelle reproduction du procès-verbal du conseil général de la Ire Internationale (IAA) afin de rendre inutile la division du I/21 en deux demi-volumes et d’alléger le I/23.
La conséquence est une distorsion regrettable de la présentation : I/20 et le I/22 reproduisent les procès-verbaux, alors que I/21 et I/23 ne reproduisent que « quelques passages attribués directement à Marx [56] ».
Un autre « redimensionnement » consiste à remplacer les volumineuses introductions - à titre d’exemples celle du I/26 comptait 72 pages et celle du I/27 75 - par des préfaces « courtes [57] ».
Encore un détail en ce qui concerne la « brièveté » des introductions : celle de Jürgen Rojahn, rédigée pour le III/9 (2003), compte en fait 89 pages. Le nombre de volumes consacrés à la correspondance a été diminué notamment par l’abandon d’une grande partie des suppléments et l’extrême rareté des notes explicatives. Finalement l’étendue des volumes est réduite d’environ 20 %, et les lettres y sont présentées numérotées consécutivement, de sorte que pas une seule ne commence sur une nouvelle page [58]. On a exclu la présentation chronologique et méthodique comme celle des « Manuscrits d’économie et de philosophie » de Marx (I/2) et de la « Dialectique de la nature » d’Engels (I/26) [59]. En revanche, les extraits sont présentés intégralement. Les cahiers sur lesquels sont collées des coupures de presse, les tableaux chronologiques qui ne sont que des extraits d’une œuvre, ou les explications grammaticales pour les études de la langue et autres matériels font l’objet d’un descriptif et/ou d’une reproduction. Les calculs ou les simulations de comptes, qui se trouvent sur des enveloppes et des feuilles volantes de nombreux cahiers d’extraits, sont mentionnés dans les descriptifs des témoins ; les coupures de presse que Marx et Engels ont exploitées figurent dans l’Apparat du travail concerné [60].
La présentation des notes marginales est complexe.Y accéder est indispensable à la reconstitution de l’évolution intellectuelle et politique de Marx et d’Engels. Les ER 76 ont décidé de les publier séparément. La méthode utilisée à cet effet fut présentée aux milieux spécialisés internationaux [61] et obtint leur approbation. Quelques réticences ayant été exprimées au sujet de leur volume excessif, l’édition de ce groupe de volumes fut « reportée sine die [62] ».
Les notes marginales furent « intégrées » de manière systématique dans le volume qui contenait la liste des ouvrages découverts parmi les ex-libris de Marx/Engels. Les notes marginales « neutres » (ratures et soulignements, points de repère) furent décrites, les notes « évocatrices » (annotations en marge, points d’exclamation et d’interrogation) éditées dans leur contexte [63]. Entre-temps, la situation s’est décantée : le volume final IV/23 comporte trois livres : la nomenclature annotée de l’inventaire des bibliothèques de Marx et Engels, l’édition des notes marginales textuelles ainsi que des commentaires sur les bibliothèques, les différents exemplaires des livres et d’autres renseignements (auteur, dates, descriptifs, autre utilisation, etc.) Étant donné que l’édition et la recherche ont besoin d’une nomenclature de tous les titres découverts, mais que l’établissement d’une nomenclature de la bibliothèque comportant l’édition des notes marginales et le classement des titres par rapport à l’histoire événementielle et à l’histoire scientifique est un travail de très longue haleine, le répertoire de la bibliothèque (1450 titres) fut publié par anticipation dans le IV/32 (1999). « L’édition des notes marginales évocatrices et le commentaire concernant l’origine des textes et l’histoire scientifique doivent être réalisés ultérieurement, lorsque les conditions seront plus favorables (supplément 2004) [64]. »
Enfin, pour rendre le travail plus efficace, il faut recourir davantage à « la technique informatique » (ER 93, p. 10). C’est sans aucun doute ce qui est fait. Il semble simplement qu’au niveau de la mise en page, cette technique n’ait pas permis de comprendre clairement comment réaliser la présentation [65].
Quel a été le résultat de ce « Redimensionnement » ? Outre les restrictions déjà signalées, le report sine die de la publication des notes marginales. C’est regrettable, mais acceptable. Il est plus grave que la description des notes marginales neutres de plus de 1 500 titres n’apporte rien de plus qu’une indication de pistes de lecture et de situations géographiques. Ainsi, la connaissance de ces notes marginales dépend du bon vouloir… et du budget des chercheurs, alors que le planning avant 1990 prévoyait de livrer le matériel franco à toutes les personnes intéressées.
Un autre des principes de la MEGA II à avoir été conservé après 1990 est son caractère « historico-cri-tique » et sa « division en quatre sections » (ER 93, p. 17 et suivante ; ER 76, p. 125 et suivantes). Deux principes interactifs. Pour commencer, que signifie « historico-critique » ? On pourrait remplacer « historique » par « chronologique », ce qui signifierait la présentation de tous les matériaux selon l’ordre des dates (connues ou probables) auxquelles ils ont été produits. La division en sections convenait à cette approche. Mais il était tellement évident que ce classement purement formel rendrait fous les utilisateurs qu’il fut tout naturellement abandonné. Le principe chronologique fut donc transformé, par la division en sections, en un principe de systématisation chronologique ; les différents volumes respectent la chronologie (à l’exception des annexes, subordonnées au corpus du texte) ; mais cette chronologie a été de nouveau interrompue lorsque cette rupture semblait convenir à la présentation des matériaux. Car l’aspect chronologique est, là encore, combiné avec le principe de l’œuvre : tous les matériaux et les publications appartenant à une seule œuvre sont concentrés en un seul endroit, indépendamment de leur époque d’origine, comme par exemple, les manuscrits mathématiques de Marx (I/28, en préparation), L’ Anti-Dühring (I/27) ou le « Ursprung der Famille, des Privateigentums und des Staats » (Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État) (I/29) d’Engels. Le fait de ne pas avoir dispersé dans plusieurs volumes de la 1re section les 197 préparations et notes rédigées par Engels entre 1873 et 1882 pour son ouvrage « Dialektik der Natur » (Dialectique de la nature) (I/26) est non seulement une initiative intelligente, mais a été saluée par tous les utilisateurs [66]. Le caractère rationnel de ce procédé explique la présentation des réflexions de Marx sur la relation entre le taux de plus-value et celui du profit (textes en majorité plus petits, composés d’aphorismes), qu’il conservait à sa portée sur un sous-main, sur un calendrier, dans des cahiers d’extraits ou les pages de garde de livres.
Elles ne sont pas publiées dans différents volumes de la section IV, ce qui « n’aurait pas permis de replacer le commentaire dans son contexte », mais regroupées dans le volume II/14 (manuscrits et textes rédigés entre 1871 et 1895 en vue du troisième tome du Capital), ce qui permet au lecteur d’avoir « en même temps sous les yeux toutes les notes de Marx relatives au sujet du troisième livre » (p. 387).
Des entorses ont été faites à la présentation chronologique, par exemple dans le I/1 : la dissertation rédigée par Marx pour son baccalauréat est regroupée avec ses essais littéraires - sans doute ce texte a-t-il été jugé assez important pour introduire l’édition commune. La IIIe section comprend en un ensemble complet, d’abord la correspondance écrite par Marx et Engels, puis les lettres qui leur sont adressées. Ce travail est terminé depuis les ER 93. Cette correspondance peut désormais être consultée sur microfiches.
« Critique » ne signifie pas, bien entendu, une critique du contenu des matériaux, impensable autrefois et que l’on s’interdit aujourd’hui sous peine d’être taxé d’interprétation, mais une présentation de l’évolution des textes manuscrits, de leurs corrections et variantes, des modifications des diverses versions, éditions et traductions ainsi que des ajouts manuscrits au texte imprimé. La présentation critique porte sur la sélection, l’inclusion et le rejet de matériaux par l’acceptation ou les corrections de la paternité littéraire de l’auteur et la détermination des époques et des lieux d’origine. Ainsi, le principe « historico-critique » assure la fidélité optimale à l’œuvre. Le fait que la MEGA II repose sur un tel principe a constitué un argument de poids en faveur de sa poursuite lors de son évaluation.
La question posée est celle-ci : selon quels critères a-ton divisé l’ensemble des matériaux en sections ? Ce classement, un démembrement en vue d’un regroupement, n’est-il pas déjà une interprétation?
Parmi plusieurs possibilités, on a choisi pour la MEGA II de réaliser les éditions en allemand moderne selon les critères de division les plus couramment utilisés : la distinction entre les divers genres ou types des textes (œuvres, articles, esquisses, lettres, extraits, notes, etc.), ainsi que le classement des textes par ordre chronologique. Pour garantir la cohérence chronologique, la subdivision a été limitée à trois genres principaux : œuvres, lettres et travaux préparatoires; on a renoncé à séparer les œuvres publiées du vivant des auteurs des manuscrits qu’ils ne destinaient pas à la publication ou qui n’étaient pas terminés. On a pris en compte le fait qu’un tiers au maximum de l’héritage littéraire de Marx et Engels se compose d’œuvres imprimées [67]. Aucune critique de principe n’a jamais été formulée contre la subdivision en première section (œuvres, articles, esquisses, de la IIIe (correspondance) et de la IVe (extraits, notes, notes marginales). La critique a porté sur l’existence de la IIe section (le Capital et ses travaux préparatoires) en général, et en particulier contre son introduction par les « Ökonomischen Manuskripte 1857/58 » (Manuscrits économiques) (« Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie ») (Esquisse de la critique de l’économie politique).
Le fait de présenter en une seule section le Capital avec ses trois livres, tous leurs premiers projets et leurs interruptions, les projets et les travaux préparatoires, les publications et traductions autorisées, est expliqué dans l’introduction au premier livre, publiée en 1983, par le fait qu’il s’agit de « l’œuvre maîtresse du marxisme » qui confère à ce dernier « sa justification scientifique solide et son fondement théorique irréfutable » (II/5, p. 11*). La décision de publier la IIe section et de l’introduire avec les « Grundrisse » fut prise dès 1964 par le département de l’IML de Berlin consacré à Marx et Engels [68]. Mais entre-temps, le rang ainsi attribué au Capital fut considéré comme un « avant-projet équivalant à une interprétation » (inad-missible) [69]. Les principes éditoriaux n’étant tenus de se conformer ni à l’opinion personnelle de Marx et Engels sur l’importance de leurs travaux, ni à l’historique de leur influence, les points de vue sur la valeur du Capital, sa place et son influence ne constituent pas un argument contre cette critique. Dans ce conflit entre l’existence de la IIe section et les principes en vertu desquels elle n’aurait pas dû exister, les faits l’emportèrent sur les principes. Jusqu’en 1992, 16 volumes (partiels) de la IIe section sont parus et cette parution s’est poursuivie sans justification. Il n’appartenait pas aux utilisateurs de négocier désormais le rattachement des livres du Capital édités après l’ER 93, y compris le matériel de travail, à la 1re section.
À cet égard quelques voix s’élèvent pour souhaiter, tout en garantissant les nouveaux principes, la création d’une section particulière pour le Capital, c’est-à-dire (comme des exemples en ont été donnés) la non-dispersion des matériaux qui vont réellement ensemble.
Ce qui vaut pour le classement formel dans le volume II/14 des notes faisant partie de la IVe section, réalisé selon les ER 93, devrait être encore plus valable pour un corpus de textes dont l’exploitation et l’exploration, depuis la parution du 1er livre en 1867, ont donné naissance à une littérature prolifique qui remplit les bibliothèques, voire à une discipline scientifique autonome. Ce n’est donc pas l’existence de la IIe section qui pose problème, mais son encombrement par l’inclusion, entre autres, des commentaires faits par Engels à Marx pour Zur Kritik der politischen Ökonomie (Critique de l’économie politique) (1859) (II/2) ou de l’exposé de Marx devant le Conseil général de la 1re Internationale Value, Price and profit (II/4.1). La motivation selon laquelle ces matériaux « approfondissent […] la manière caractéristique de Marx de travailler à son œuvre principale » - qui devrait justifier d’intégrer également les « Commentaires au “Lehr-buch der politischen Ökonomie” d’Adolph Wagner (MEW, vol. 19, p. 355 0 383) [70] » - suscite l’objection qu’on mélangerait alors édition et interprétation.
L’ouverture de la IIe section par les « Grundrisse », considérés dans l’introduction de 1975 comme « un premier travail de préparation pour le grand ouvrage d’économie envisagé par Marx » (II/1.1, p. 11*) (ce qui impliquait qu’il s’agissait du premier projet du Capital), a été contestée [71]. Il est vrai que l’intitulé de la section, « Le Capital et ses travaux préparatoires », suppose que Marx avait un plan, ce dont il ne pouvait être question à la fin des années 1850 [72]. Sperl pense donc, qu’il aurait été « préférable » d’intituler cette section « Le Capital, Manuscrits et Impressions [73] ». Peut-être, ou peut-être pas; on ne peut plus rien y changer. La recherche ignore la description téléologique de la section et examine la valeur scientifique propre de ces énormes fragments, sans oublier que Marx a acquis en 1857/1858 des connaissances théoriques et méthodiques qui ont eu une influence décisive sur l’œuvre finale.
Que la présentation des corrections et des variantes ait été poursuivie (ER 93, p. 24 à 29, 36 et suivantes) est compréhensible, car elles font intrinsèquement partie d’une édition historico-critique.
Les corrections sont des modifications apportées par l’éditeur au texte édité, qui rectifient entre autres les erreurs d’écriture et de calcul et sont inscrites dans le rapport de corrections. Le descriptif des variantes « documente l’évolution d’un texte » (p. 36), « la genèse du texte » selon l’expression de Sperl, dans la mesure où il est transmis sous forme de textes manuscrits et imprimés autorisés, entièrement dans l’ordre chronologique et parfaitement clair, pour « donner à l’utilisateur la possibilité de prendre connaissance de chaque version autorisée transmise dans son répertoire de textes [74] ». L’objectif de la présentation n’est pas de reconstituer le « meilleur texte » ou de comprendre les « intentions » de Marx et Engels, mais « de déterminer et de restituer exactement le texte qui fait auto-rité [75] ». En procédant ainsi, l’unité entre le volume de texte et le volume de l’appareil restitue le processus de travail de Marx et Engels. C’est aux chercheurs de décider si les strates de textes proposées reflètent ou non « les progrès de la connaissance ».
« Abandon de toute idéologie ». La « liberté par rapport aux valeurs » (« liberté par rapport à toute idéologie » « dépolitisation ») exigée comme condition préalable à la poursuite de la MEGA II implique de laisser parler les matériaux et de limiter les commentaires indicatifs de l’éditeur au minimum nécessaire à la compréhension des présentations.
Dès 1965, le département Marx-Engels de l’IML de Berlin suggéra de se concentrer, dans les introductions, sur l’histoire des matériaux inclus dans le volume (historique de l’œuvre), et leur analyse des sources. Les remarques relevant de la critique textuelle furent estimées indispensables et les explications de la teneur du texte inutiles. La nomenclature ne devait comporter aucun jugement sur les personnes citées. À cette époque, toutes ces suggestions furent acceptées par la partie soviétique [76].
Lors de la discussion concernant l’épreuve de 1972, des experts préconisèrent d’envoyer également la MEGA à des chercheurs de pays en voie de développement où il serait encore difficile pendant longtemps d’accéder aux témoignages imprimés parus au XIXe siècle en Europe et en Amérique. On décida donc que le principe du commentaire consistait à fournir toutes les informations dont un « utilisateur ayant une formation scientifique mais ne disposant pas, pour l’essentiel, d’ouvrages de référence et d’instruments de travail supplémentaires » a besoin pour la compréhension du texte (ER 76, p. 153). Par ailleurs, on indiqua que la MEGA II ne devait « pas prendre de retard par rapport à l’édition des œuvres au niveau du commentaire sur le contenu », ce qui eut pour conséquence de faire disparaître la délimitation entre la MEGA et l’édition des œuvres, et au sein de la MEGA entre informations et approximations [77].
Outre les remarques des experts, d’autres raisons, peut-être plus importantes, expliquent les commentaires interprétatifs. Dans l’idée des participants au projet, il s’agissait de la solution éditoriale scientifique à une mission politique de premier plan. « L’évaluation », incriminée aujourd’hui, n’a cependant pas été purement et simplement « exigée », il n’était pas question d’obéir à une exigence en grinçant des dents en permanence, pour garantir la réussite du projet (comme on l’évoque parfois) [78]. Il ne faut pas pour autant prétendre qu’il n’y a jamais eu aucune ingérence ni aucune censure de la part de l’appareil du Parti. Il y en a eu, bien sûr. Et le meilleur allié de toute censure, aujourd’hui comme hier, a toujours été l’autocensure. Mais l’autocensure était-elle vraiment nécessaire ? L’affirmation rétrospective sans cesse répétée que les éditeurs et chercheurs se seraient trouvés, pendant des décennies, écartelés par un « conflit intérieur », entre leurs idéaux socialistes et leur travail historico-critique sur les textes d’une part, la politique de propagande soutenue par les instances dirigeantes de leur parti d’autre part, totalement étrangère à Marx, ce qui avait coûté, à l’époque, « beaucoup d’énergie vitale » et entraîne aujourd’hui de très graves reproches et remises en question personnelles [79], ne met pas suffisamment en lumière le fait qu’il était impossible à la plupart des collaborateurs du projet, en raison de leurs convictions marxistes, communistes, socialistes (ou quelle que soit l’étiquette adoptée par chacun) de présenter Marx et Engels comme « apolitiques » ou « au-dessus des partis », « sans jugement de valeur » et « en dehors de toute idéologie ».
Dans les ER 93 il est stipulé que « les commentaires sont […] des explications (mais non une interprétation), et des indications littéraires permettant une meilleure compréhension des faits » (p. 39). Les commentaires, qu’on le veuille ou non, ont un caractère d’interprétation. La MEGA II est depuis 1990 un projet bourgeois qui, quoi qu’on puisse en penser, porte en lui sa propre condamnation. Son intégration à la sphère universitaire est une réévaluation, c’est « l’expression et le cœur du processus révolutionnaire mondial ».
La nouveauté est la description des sources exploitées et de la littérature utilisée par l’apparat, subdivisées en documents d’archives, sources imprimées, ouvrages de référence et bibliographies, ainsi que les ouvrages de chercheurs qui ne distinguent pas entre les titres de Marx et/ou d’Engels et ceux de tiers (ER 93, p. 31). Les volumes élaborés selon les ER 76 ne mentionnent que la littérature utilisée dans les matériels présentés. Les sources de référence des éditeurs sont maintenant transparentes. La bibliographie des ouvrages de chercheurs est un enrichissement de l’édition, même si elle pose quelques problèmes : elle fournit des indications particulièrement intéressantes lorsque, dans un volume, sont présentés un texte complet ou une sphère thématique pour lesquels il n’est sans aucun doute pas facile de trouver un choix de titres représentatif dans les volumes « habituels » de la 1re section, et les matériaux hétérogènes qu’ils juxtaposent. La IIIe section cite principalement les sources chronologiques et liées aux personnes.
Quand on parcourt les commentaires des volumes édités selon les ER 93, leur différence de composition saute aux yeux. Dans le I/15 on a renoncé à indiquer la source de la plupart des informations alors que dans les autres volumes, les faits historiques ou les indications de dates qui figurent dans chaque lexique sont dûment étayés. Pour certains commentaires, comme par exemple ceux sur le troisième partage de la Pologne en 1974, une indication de source aurait légitimé les chiffres sur les superficies distribuées (I/31, p. 651). Seul un point de vue purement rétrospectif pouvait permettre de dire que la défaite de Waterloo compte « parmi les plus sanglantes de l’histoire mondiale » (I/14n p. 946).
Le fait que les ER 93 laissent largement aux collaborateurs des volumes leur liberté quant au nombre, à l’importance et à l’indication des sources des commentaires donne l’impression de pouvoir faire n’importe quoi. Un autre chapitre est le sérieux des sources. Exemple : le commentaire sur le nihilisme russe du Kölnische Zeitung du 15 avril 1886, dans lequel le verbiage journalistique indique que les informations ont été puisées auprès de « milieux bien informés » est livré sans critique (I/31, p. 652).
Pour la nomenclature, les ER 76 ont déterminé que « l’orientation politico-idéologique » des personnes concernées doit être indiquée par des termes scientifiquement exacts impliquant une classification, ou par l’indication de l’appartenance à des « courants, groupes, partis ou organisations déterminés ». À titre d’exemple on parle de « démocrate petit-bourgeois, […] partisan du libre-échange, […] dirigeant syndicaliste réformiste […] membre de la Fédération communiste, proche de la Fédération social-démocrate » (p. 202). Les ER 93 tendent à donner « de brèves indications d’identification » (notamment la nationalité, la profession, l’activité principale, les fonctions), etc. (p. 98).
Les volumes réalisés selon les ER 76 réduisaient déjà les indications données dans l’édition à de brèves biographies, dont l’importance pouvait être justifiée par le caractère d’étude de l’édition; les jugements portés sur les personnes par Marx et Engels sous forme de citations ne sont étayés par aucune preuve, ce qui n’aide guère. Un autre « redimensionnement » fut opéré par les ER 93. À titre d’exemple, le parallèle entre le II/6 (2e version du premier livre du Capital, 1987) et le II/15 (troisième volume du Capital, de 1894, 2004) pourrait expliquer la manière dont est réalisé le « principe de liberté par rapport aux valeurs » : Hegel est réduit de « représentant principal de la philosophie bourgeoise allemande classique » à « philosophe allemand » ; John Ramsay MacCul-loch passe d’« économiste et statisticien écossais ; qui a vulgarisé l’enseignement de Ricardo » à « économiste et statisticien écossais » ; Pierre-Joseph Proudhon d’« écrivain, sociologue et économiste français, idéologue de la petite bourgeoisie, un des fondateurs de l’anarchisme » devient un « économiste et publiciste socialiste français » ; David Ricardo, « économiste anglais dont l’œuvre constitue le sommet de l’économie politique bourgeoise classique » devient « économiste anglais, représentant de l’économie politique classique » ; Jean-Baptiste Say, « économiste français, qui a systématisé et vulgarisé l’enseignement d’Adam Smith ; auteur de la théorie des facteurs de production », est qualifié d’« économiste, journaliste et entrepreneur français ; professeur à Paris ; partisan critique d’Adam Smith, auteur de la théorie des facteurs de production ».
Et le summum : les évaluations ou classements « par catégorie », qui ont souvent été repris par Marx et/ou Engels, sont rayés, les faits biographiques sont conservés, parfois complétés, quelques indications ont changé de place. Rien n’est faux et tout est différent. Les informations sont parfois insuffisantes, comme dans le cas de Carl Menger, représentant très efficace de la théorie du marginalisme « économiste autrichien ; professeur à Vienne » (II/15, p. 1275). Toutefois, ces remarques ne valent que pour ces deux volumes : dans les autres le procédé était encore différent. Dans le IV/3 (extraits et notes de Marx de 1844 à 1847, 1998), la plupart des informations sont squelettiques : MacCulloch et Smith sont purement et simplement qualifiés d’« économistes écossais », Ricardo est « anglais » (p. 786, 791 et suivante). quelques index comme celui du III/9 (correspondance 1858/59, 2003) et du III/10 (1859/60, 2000) donnent des renseignements biographiques qui dépassent le cadre chronologique du volume, alors que dans d’autres volumes tel n’est pas le cas. Donc, même les nomenclatures ne sont pas homogènes, ce qui pourtant ne nuirait pas au caractère académique de la publication.
Plus problématique que la nomenclature est celui des faits, défini par les deux ER comme « index des slogans » (ER 76, p. 205 ; ER 93, p. 103). Il est censé dépendre de « la terminologie des auteurs et de l’époque » ; les slogans « proviennent du texte édité et de sa langue : on peut renvoyer aux slogans de la langue de l’éditeur » (ER 93, p. 103). C’est plus simple à dire qu’à faire, car très souvent, la « terminologie des auteurs » n’est justement pas celle « de l’époque » mais s’oppose à l’utilisation du langage contemporain ou traditionnel, sans parler des néologismes forgés par Marx et Engels. L’affirmation que « les slogans « proviennent du texte édité et de sa langue » (Ibid. - Her-vort. Th. M.) peut signifier qu’on a transposé les matériaux littéralement, mais aussi que leur contenu a été regroupé par thèmes. Pour pouvoir le faire il faudrait disposer d’une nomenclature, d’un système d’idées, ce que l’IMES s’interdit d’elle-même aux fins d’une « compréhension scientifique pluraliste » (p. 10). Par exemple,« la conception matérialiste de l’histoire », I/31 (Écrits d’Engels de 1886-1891, 2002), montre comment cela peut fonctionner; elle comporte sept renvois, quatre à des observations textuelles (principe du mot-vedette), le cinquième à la « méthode matérialiste » comme « méthode d’étude » (p. 281), le sixième à un passage qui restitue sous forme condensée ce qui est développé dans L’Idéologie allemande et dans l’avant-propos de La Critique de l’économie politique de Marx (1859), le septième renvoi ne faisant que reprendre la même chose. D’autres slogans sont incomplètement référencés : « Marxisme », à juste titre entre guillemets, se trouve pages 268 et 283. La reproduction dans le volume de tous les travaux préparatoires d’Engels pour la brochure Die Rolle der Gewalt in der Geschichte (Le Rôle de la violence dans l’histoire) est impressionnante sur le plan scientifique, mais « Gewalt » («Violence ») n’est pas répertorié dans l’index !
Ces exemples montrent les difficultés de créer un index des slogans sans paradigme conceptuel. Le « Texte édité » forme la base matérielle de l’index, pas plus. Le soin de condenser son contenu ou de le généraliser en slogans est laissé à la discrétion des préparateurs des volumes [80].
Des introductions aux préfaces. La critique principale formulée après 1989/19990 sur les volumes sortis après les ER 76 porte sur les introductions.
Le plaisant de l’affaire tient dans le fait que, dans la phase préliminaire de l’élaboration des introductions de la MEGA II (et des commentaires sur son contenu), il fut décidé d’écarter de l’édition, comme non pertinents, « les débats dogmatiques, que l’on pouvait prévoir ennuyeux et interminables, sur la caractérisation de Kautsky, Berstein et de douzaines d’autres personnes, et le commentaire des problèmes historiques » ; on croyait encore fermement à l’efficacité intrinsèque de la parole de Marx et d’Engels - « même sans nos ajouts explica-tifs [81] ». Lors de l’élaboration de l’épreuve, l’opinion prévalut que les introductions étaient incontournables, mais devaient « avoir un caractère différent de celles contenues dans les éditions des œuvres, l’historique de l’œuvre et la critique des sources [82] ». Ce revirement peut être dû à la réflexion qu’un abandon, même s’il dégageait les éditeurs de la « responsabilité scientifique », « séparerait également l’édition de la science [83] ». Finalement on parvint à la conclusion suivante : la « mission principale » des introductions est « de replacer dans l’histoire de l’évolution du marxisme les œuvres mentionnées dans les volumes et de mettre ainsi en relief, de la manière la mieux adaptée au genre de l’édition, l’unité du marxisme-léninisme et l’homogénéité de toutes ses composantes » (ER 76, p. 137). La 6e réunion de la commission collective de rédaction (novembre 1974) autorisa la publication des deux premiers volumes et renvoya l’avant-propos à l’édition complète (I/1), dans laquelle « les passages exposant les objectifs politiques et idéologiques de l’édition avaient encore été étoffés par rapport à l’avant-propos de l’épreuve ». « L’orientation idéologique des introductions des volumes était, d’ailleurs, garantie par le fait qu’elle nécessitait l’aval des directeurs de l’Institut [84]. »
Les ER 93 supprimèrent les introductions; le volume regroupant l’appareil offre une préface parmi le matériel présenté dans le volume du texte. Le fait que les volumes ne débutent plus par des écrits de tiers, mais directement par un mot du maître lui-même, importe peu. Il est difficile d’admettre que les utilisateurs des volumes antérieurs se seraient laissé suggérer par les introductions la manière dont ils devaient comprendre Marx et Engels. Et, bien évidemment, la genèse et la transmission de chaque présentation particulière soulignant le caractère historico-critique de l’édition furent conservées.
En quoi consiste donc le rôle d’une préface ? Elle « rend compte » de « la constitution du volume, de sa différence ou de son rapport avec d’autres volumes et de sa division interne; des raisons de l’inclusion ou de l’exclusion de documents; du classement des matériaux, de l’analyse critique des textes en fonction de leur caractère spécifique ; des décisions éditoriales prises suite à cette critique des textes (telles que, par exemple, la détermination de l’auteur, la datation, la reproduction du texte, sa révision, la présentation des variantes et autres particularités éditoriales) » (ER 93, p. 30). Tout ceci présuppose la « liberté idéologique » du contenu, de la langue et du style. Le défi de la préface réside donc dans l’obligation de présenter « sans jugement de valeur » un matériel entièrement « destiné à établir des jugements de valeur ». Or, aucun éditeur ou rédacteur d’une préface n’est entièrement objectif par rapport à son travail, et à plus forte raison dans le cas de la MEGA. Son orientation par rapport à la pensée, la théorie et les tendances politiques de Marx et Engels se fonde sur sa qualité de zoon politicon. La force avec laquelle cette orientation se fait sentir [85] est différente d’un collaborateur à l’autre, et donc d’un volume à l’autre, comme le montreront quelques exemples.
Les problèmes commencent avec la terminologie : comment décrire les aspects antagonistes du rapport au capitalisme ? Le IV/3 (1998) juxtapose les notions de « classes laborieuses » (p. 463), « travailleurs » (p. 464) et « prolétariat » (p. 644) ; on trouve même « employé » et « employeur » (p. 471) - des notions qui ne se trouvent nulle part dans les sources exploitées par Marx (p. 145). La désignation de « capitaliste » pour qualifier la propriété d’un capital (p. 464), qui suit immédiatement Marx, est progressivement neutralisée en « chef d’entreprise » (p. 466) et « fabricant » (p. 467). La déclaration selon laquelle Marx aurait étudié « les questions fondamentales de l’économie politique classique » implique qu’il connaissait déjà les « grandes œuvres » de Smith, Say, Ricardo, James Mill et MacCulloch (p. 461). Puisque, à l’époque, Marx n’avait pas encore forgé le syntagme « Économie politique classique », il est évident que ce terme a été, comme le dévoile la recherche de son origine, emprunté au vocabulaire de l’histoire des dogmes. Bien sûr, l’éditeur est libre, comme dans l’index des faits, d’utiliser le « langage éditorial » (ER 93, p. 103) au lieu de la terminologie du texte présenté. En revanche, une terminologie fluctuante, remontant en partie à Marx, et à d’autres endroits prenant ses distances par rapport à lui, traduit plutôt une incertitude sur la manière dont doivent être exposées les positions théoriques et politiques des matériaux.
Un autre problème est de savoir si les préfaces doivent indiquer la transformation des matériaux par Marx et/ou Engels, ce qui est certainement intéressant pour l’utilisateur. Quelques volumes le font, d‘autres non.
Le IV/3 montre l’utilisation dans le Manifeste communiste de formules commodes découvertes dans le cours de l’étude - et en partie modifiées - telles que : « sans propriété le peuple n’a aucune patrie ». La citation : « Il faut […] détruire entièrement la machine si l’on veut rendre ses droits au peuple » est rapprochée de l’avertissement concernant « le 18 brumaire » (p. 472). Les références relatives au parti pris de Marx pour la classe ouvrière et la critique qu’elle suscita chez les zélateurs du système industriel sont fournies (p. 463 et suivantes). De même, les préfaces des volumes III/9 (Correspondance 1858/59, 2003), III/10 (1859/60, 2000) et III/13 (1864/65, 2002) sont exemptes de toute distanciation artificielle.
Dans le volume I/14 (article de 1855) il est prouvé, à l’aide de sources que Marx ne pouvait pas connaître, que le Premier ministre britannique lord Palmerstone, dont il dit qu’il est un agent russe, aspirait au contraire à diminuer la puissance de la Russie et ses énormes parcelles de territoire (p. 873-76). En ce qui concerne les projets panslavistes d’Engels, on se contente d’indiquer, sans citer de source, l’affirmation (au demeurant crédible) que la publication des deux concepts dans le volume 44 de l’édition russe a été « finalement interdite en 1972 » (p. 880).
La préface du volume II/14 (Manuscrits et textes rédactionnels pour le livre III du Capital 1871-1895, 2003), fort critique quant à l’influence d’Engels sur le manuscrit (et donc sur la théorie) de Marx, est aussi claire que complète, contribuant ainsi de manière essentielle à éclairer une situation problématique et controversée (p. 381 à 437, 457 à 489). Au cœur du litige, la rigueur scientifique de l’économie marxiste, les rédacteurs prennent indirectement position : leur exposition du travail de Marx dans le livre III mentionne à plusieurs reprises combien ce dernier était peu satisfait de l’état de sa théorie, ce qui se traduisait par des réécritures et des interruptions constantes (p. 438 à 456).
Pour illustrer le cas exemplaire d’une préface dans laquelle la prise de position explicite de l’éditeur en faveur du matériel présenté donne soudain l’impulsion à l’exploitation scientifique, on peut prendre celle du volume II/12 (manuscrit d’Engels pour le livre II du Capital, 2005). On peut y lire : « Pour pouvoir extrapoler sans faire de recherches sur l’appréciation des interventions rédactionnelles d’Engels, il faut absolument souligner quelques autres aspects importants, notamment en ce qui concerne les rapports déjà mentionnés entre auteur et éditeur. En premier lieu, l’existence d’écarts entre le manuscrit de la rédaction et le texte de Marx ne permet pas de conclure qu’Engels a sciemment cherché à modifier ce dernier. De nombreux écarts s’expliquent plutôt tout simplement par la correction d’erreurs dans la présentation. Dans ces cas-là, Engels a corrigé des erreurs évidentes du manuscrit de Marx ou complété des passages écourtés. Deuxièmement il faut tenir compte du caractère inachevé du manuscrit de Marx. Une “partie considérable des modifications apportées par Engels” résulte précisément du fait que dans son manuscrit, Marx a d’abord tenté, pour de nombreuses questions, de formuler des idées nouvelles sans être déjà parvenu à des résultats définitifs » (p. 522).
Dérapage ou changement d’orientation ? Quelle que soit leur différence d’organisation, le souci commun à toutes les préfaces est de présenter les matériaux dans l’esprit des ER 93.
Te l n’est pas le cas du volume II/15 (le tome III du Capital publié par Engels à Hambourg en 1894). Pour la première fois, l’auteur de la préface n’est pas un des rédacteurs du volume, mais un tiers : Bertram Sche-fold, membre du conseil scientifique de l’IMES. Il n’est certes pas impératif que la préface soit écrite par les rédacteurs. Mais la critique porte sur le fait que l’élaboration de cette préface-là a été dispensée du respect des ER 93.
Un des principes des ER est de renoncer à tout jugement de valeur. Comme toujours c’est dans les détails qu’on s’y emploie - ce qui n’est absolument pas le cas ici : Marx « gardait orgueilleusement ses distances avec l’école historique allemande » (II/15, p. 875) ; « On doit reprocher à Marx de n’avoir que très peu pressenti la théorie néoclassique en gestation » (p. 882) ; « Il est curieux de constater à quel point la notion que le travail en tant qu’élément abstrait définit la valeur de la marchandise a la vie dure » (p. 898) ; « la dépréciation » par Marx « de la fonction de chef d’entreprise » (p. 905) « pourrait faire penser que » pour Marx « la dénonciation de la réalité était plus importante que son explication » (Ibid.) ; sa « colère biblique » envers les représentants du currency principale et de la Banking theory » (p. 906).
Il existe un autre principe consistant à justifier les références faites à d’autres textes. Au contraire, Sche-fold peut affirmer, sans citer sa source : « Même Marx a, au moins provisoirement, partagé cette conception d’une primauté historique des valeurs » (p. 898). Ou : « Pour Marx l’abolition de l’argent (ce à quoi aucune société industrielle n’était parvenue jusqu’alors) représentait un critère d’introduction du communisme » (p. 908 et suivante).
Selon une autre définition, la préface « rend compte de la composition du volume, de sa différence ou de son rapport avec d’autres volumes et de sa division interne » (ER 93, p. 30). Tel n’est pas le cas ici. Pas une seule des questions susceptibles de faire avancer les connaissances, telles que la manière dont Engels a élaboré le livre III à partir du manuscrit laissé par Marx, quels sont les matériaux qu’il a conservés, ceux qu’il a rejetés, jusqu’à quel point, ce faisant, il a introduit ses points de vue et opinions et ainsi (éventuellement) trahi les intentions théoriques de son ami etc. [86], ne sont abordées. Personne n’a dû indiquer à Schefold que la préface doit renseigner sur « le classement des matériaux, l’analyse critique des textes en fonction de leur caractère spécifique » (ER 93, p. 30). Ses commentaires sont si éloignés du matériel proposé qu’on ne peut que soupçonner que, pour une raison quelconque, il ne s’en est pratiquement pas inspiré. Ce que l’utilisateur se voit offrir est la « solution » néoricardo-sienne, empruntée à la propagande de Piero Sraffa, du « problème de la transformation » (pour simplifier : la conversion de la valeur de la marchandise en prix de production).
La publication de ce méchant ouvrage, livré au public contre une somme non négligeable, est un véritable panégyrique (les propres ouvrages de Schefold constituent environ un quart des sources citées) qui frise la monomanie aiguë (quand il ne tourne pas au bégaiement : « Même Marx considérait l’offre et la demande comme des “forces” qui ne s’équilibraient plus et par conséquent, ne pouvaient pas permettre de définir un prix équilibré » [(II/15, p. 883]) ; « La théorie marxiste de la valeur s’est avérée indéfendable [87] » (II/15, p. 910). Néanmoins, il faut saluer la valeur du volume et de ses auteurs, le premier pour la pureté de sa prestation éditoriale, et les seconds pour l’extraordinaire compétence de sa genèse et de sa transmission qui consolent de la préface.
On peut se demander pourquoi ce texte a été accepté. « Ce serait vraiment une simplification ir recevable “de vulgarisation marxiste” de conclure maintenant que les milieux scientifiques d’Allemagne fédérale seraient devenus si conservateurs et bornés qu’une édition his-torico-critique des écrits de Marx et Engels n’aurait de chance d’obtenir un soutien financier que si elle délivrait en même temps une critique de Marx [88] ». Le texte du ballon d’essai marque-t-il un changement des principes de l’IMES ou s’agit-il, pour ainsi dire, d’un « dérapage » ? La réponse n’intéresse sans doute pas que le monde des spécialistes.
Sans conclusion Le meilleur aspect de la MEGA II est qu’elle existe. Jusqu’en 1990, les volumes ont été librement accessibles dans les salles de lecture des grandes bibliothèques scientifiques. Leur bannissement des magasins a rendu la MEGA II invisible. Ce qui vaut pour la Realenzyklopedie de théologie vaut probablement aussi pour elle. C’est à l’utilisateur qu’il appartient d’exiger qu’on puisse la consulter. On peut contester les principes éditoriaux et leur transformation. Croire qu’on peut réaliser une édition complète Marx-Engels « sine ira et studio » est une illusion qu’il ne faut pas encourager. Les volumes achevés depuis 1998 sont des réalisations éditoriales aussi dignes d’attention et d’admiration que les précédents. La continuité domine, malgré toutes les différences entre les principes d’édition actuels et les principes antérieurs. L’illusion de contribuer avec chaque nouveau volume à une victoire mondiale du socialisme s’est dissipée.
Actuellement et à l’avenir, il conviendrait de veiller à ce que son spectre piégé dans le miroir - la profession de foi contre les matériaux édités - ne revienne pas les hanter. Quelle que soit l’attitude à leur égard, ils parlent d’eux-mêmes. Les praxis hégémoniques veillent d’ores et déjà à ce qu’ils ne soient pas réduits au silence. ●
Article publié dans UTOPIEkreativ, revue éditée par la Fondation Rosa-Luxemburg de Berlin, n° H. 189/190 (juillet/août 2006), p. 596-617.
Traduit de l’allemand par Marie-Odile Motte (CIR sarl, Paris).
 
NOTES
 
[1]« Stalinismus und das Ende der ersten Marx-Engels-Gesamtausgabe » (1931-1941). Dokumente über die politische Säuberung des Marx-Engels Instituts 1931 und zur Durchsetzung der Stalinschen Linie am vereinigten Marx-Engels-Lenin Institut beim CC der PCUS aus dem Russischen Staatlichen Archiv für Sozial-und Politikgeschichte Moskau (« Le Stalinisme et la fin de la première édition commune des œuvres complètes de Marx et Engels », 1931-1941). Documents sur l’épuration politique de l’institut Marx-Engels en 1931 et sur l’application de la ligne stalinienne au sein de l’institut Marx-Engels-Lénine lors du CC du PCUS, à partir des archives de l’État Russe pour l’histoire sociopoli-tique de Moscou, in Beiträge zur Marx-Engels Forschung (Contributions à la Recherche sur Marx et Engels). Nouvelle suite, volume spécial 3, Hambourg, 2001 (ci-après : BMEF.NF, SB).
[2]Renate Merkel-Melis, « Zur Editionsgeschichte von Friedrich Engels ‘Schrift » (« Historique de l’édition de l’ouvrage de Friedrich Engels »),“Die auswärtige Politik des russisches Zarentums” in « Die Marx-Engels-Werksausgaben in der UdSSR und DDR » (« Les Éditions des œuvres de Marx et Engels en URSS et en RDA ») (1945-1968) BMEF.NF, SB 5, Hambourg 2006, p. 263 à 269, ici p. 265 et suivante, 267 et suivante.
[3]Rolf Hecker, « Die Herausgabe von Marx-EngelsSchriften zwi-schen der ersten MEGA und MEW » (« Les Éditions des écrits de Marx et Engels entre la première MEGA et la MEW » (Marx-Engels-Werksausgabe in deutscher Sprache = Édition des œuvres de Marx et Engels en allemand) (L’Édition des œuvres de Marx et Engels entre la MEGA et la MEW) (1945-1953), Ibid., p. 13 à 55, ici p. 42.
[4]Richard Sperl, « Die Marx-Engels-Werksausgabe in deutscher Sprache (MEW), Ein editorialischer Standort » (« L’Édition des œuvres de Marx et Engels en allemand (MEW) ; un état des lieux éditorial »), Ibid., p. 207 à 258, ici p. 219 et suivante.
[5]La MEGA était prévue en 42 volumes; les « Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie » (1857/58) de Marx - publiés entre 1939 et 1941 en deux demi-volumes à Moscou, et en un volume en Allemagne de l’Est (Berlin 1953) - étaient composés selon les principes de la MEGA, sans y faire référence. Jürgen Rojahn : Und sie bewegt sich doch! Die Fortsetzung der Arbeit an der MEGA unter der Schirmherrschaft der IMES (Elle remue toujours ! La poursuite des travaux de la MEGA sous l’égide de l’IMES) dans : MEGA-Studien, hgg de l’IMES, 1994/1, p. 5 à 31, ici p. 6 (ci-après Rojahn 1994/1)
[6]Le 13e congrès du Parti communiste (bolchevik (PCb) (janvier 1924) décida la préparation de la première édition en plusieurs volumes des œuvres de Marx et Engels en russe et dans leur langue d’origine ; le Ve Congrès du Kominterm (juillet 1924) demanda aux partis communistes du monde de soutenir de toutes les manières possibles l’Institut Marx-Engels dans cette entreprise. « Vorwort zur Gesamtausgabe » (« Avant-propos à l’édition des œuvres complètes »), MEGA I, section I/volume 1, p. 31* (ne sont mentionnés ci-après que le numéro de la section et du volume).
[7]J.W. Staline, Fragen des Leninismus (La Question du léninisme), 4e éd., Berlin, 1951, p. 10.
[8]Wolfgang Fritz Haug, « Historisch-kritisch » (« Historico-critique »), in Historisch Kritisches Wörterbuch des Marxismus (HKWM) (Dictionnaire historico-critique du marxisme), vol. 6/1, Hambourg, 2004, p. 375-394, ici p. 387.
[9]Rolf Dlubeck, « Frühe Initiativen zur Vorbereitung einer neuen MEGA » (« Premières Initiatives en vue de l’établissement d’une nouvelle MEGA ») (1955-1958), in BMEF.NF, 2/1992, p. 43 à 52, oco p. 51.
[10]Martin Hundt, « Gedanken zur bisherigen Geschichte der MEGA » (« Réflexions sur l’historique de la MEGA à nos jours »), Ibid. p. 56 à 66, ici p. 56 : « Le stalinisme et le silence ont été jusqu’à présent les notions centrales de l’historique de la MEGA. La MEGA I ne fut pas ouvertement interdite […]. Suite à la “volonté suprême”, elle sombra tout simplement dans le silence, après que ses rédacteurs ont été muselés. » Et ce silence sur la manière et les circonstances fut jusqu’à l’automne 1989 le prix à payer par MEGA II.
[11]Elle fut interrompue en 1967 en raison des soupçons d’« histo-risme bourgeois » émis par les représentants du Mémorial pour la réflexion et la recherche sur la littérature classique allemande de Wei-mar. Rolf Dlubek, « Tatsachen und Dokumente aus einem unbekann-ten Abschnitt der Vorgeschichte der MEGA II » (« Faits et documents sur un épisode inconnu de la genèse de la MEGA II ») (1961-1965), in BMEF.NF, 1993, p. 41 à 63, ici pp. 45, 51, 55 (ci-après : Dlubek 1963)
[12]Ibid., p. 47.
[13]Ces groupes de travail éditèrent finalement autant de volumes que l’IML de Berlin, dont deux tiers furent réalisés en RDA. Rolf Dlu-bek, « Die Entstehung der Zweiten Marx-Engels Gesamtausgabe im Spannungfeld von legitimatorischem Auftrag und editorischer Sorg-falt » (« Origine de la deuxième édition commune des œuvres complètes de Marx et Engels écartelée entre demande de légitimité et conscience éditoriale »), in Études sur la MEGA, 1994/1, p. 60-106, ici p. 98 et suivante (ci-après Dlubek 1994).
[14]Ibid., p. 75 et suivante.
[15]Ibid., p. 89.
[16]Les deux premiers volumes furent tirés à 7000 exemplaires, les suivants à 5000 exemplaires, fin des années 80 à 3 900. Ils furent diffusés dans trente pays; Dlubek, 1993, p. 105.
[17]Erich Kundel,Alexander Maylysch, « Die weitere Herausgabe der Marx-Engels Gesamtausgabe (MEGA) und die Perspektiven der Marx-Engels Forschung » (« La réédition des œuvres complètes de Marx et Engels (MEGA) et les perspectives de la recherche sur Marx et Engels »), in Beiträge zur Marx-Engels Forschung (Contributions à la recherche sur Marx et Engels), 21e IML de Berlin, CC du SED, Berlin, 1987, p. 16 à 42, ici p. 16.
[18]Carl-Erich Vollgraf, « Nochmals zu Kommentierung in der zwei-ten MEGA, Fallstudien » (« Un autre commentaire dans la deuxième MEGA, étude de cas »), in BMEF.NF, 1993, p. 69 à 81, ici p. 80 (ci-après :Vollgraf 1963).
[19]Lew Golman, Richard Sperl, « Zum Erscheinen der ersten Bände der neuen Marx-Engels Gesamtausgabe » (« Sur la parut