Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 235 à 240
doi: en cours

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Monde des idées : Sociologie économique

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Monde des idées : Sociologie économique

Actions individuelles et réseaux sociaux

Quynh Delaunay Sociologue, La Machine à laver en France. Un objet technique qui parle des femmes, L’Harmattan, 2003 ; Société industrielle et Travail domestique, L’Harmattan, 2003.
À la formation de la société moderne, faisant suite aux deux révolutions des XVIIIe et IXe siècles, correspondent des problèmes nouveaux et une conscience sociale spécifique. Les forces et les tensions, au cĹ“ur des conflits qui jalonnèrent le XXe siècle, donnèrent naissance au développement de la sociologie dont la vocation était de comprendre la nouvelle société en cours d’émergence. Dans l’analyse de ce processus, les concepts forgés par Marx occupèrent une place déterminante.
Marx n’était pas sociologue, mais il y avait du sociologue chez lui, au sens qu’acquit cette discipline au cours du XXe siècle, avec les nombreux domaines et méthodologies spécialisés qui constituent maintenant son champ académique. Si ses concepts furent discutés, honnis, critiqués et amendés, ils jouèrent un rôle important dans la pensée sociologique. Sans avoir acquis l’influence de Tocqueville sur le milieu intellectuel en France, la référence à son existence ou le rejet absolu de sa pensée est un bon indicateur du degré de perception critique de la société. En effet, sa théorie ne se sépare pas d’une visée pratique, tendant à agir sur le monde par la pensée et par l’action. Ses concepts doivent être repensés à l’intérieur de son univers de significations et restitués dans le contexte de l’énoncé de son discours. Aussi toute nouveauté dans le champ intellectuel en France mérite un examen sérieux de la place qui lui est accordée.
Cet article analyse l’introduction de la sociologie économique (SÉ) dans la sociologie française, autour des idées suivantes. La première est que, au-delà des intentions de ses initiateurs, la SÉ est une entreprise académique qui vise à orienter la sociologie vers la pratique de la science économique dans sa forme hétérodoxe, en délaissant l’analyse sociologique critique. La SÉ se veut nouvelle théorie de la connaissance du social, mêlant renouvellement de la pensée sociologique et ambition d’occuper le champ socioculturel laissé vide par l’évacuation du marxisme.
La seconde est que cette discipline, assez floue par son ambition de ratisser large, rencontre un regard sympathique dû, pour une part, au contexte amorphe des débats théoriques, et pour une autre, à sa rencontre, sur le terrain de l’action militante, avec la pratique d’un certain nombre de groupes sociaux. Aux thèmes nouveaux (le don, la réciprocité, les réseaux et le marché), correspondraient des formes d’action politique (l’économie solidaire, le commerce équitable, les mouvements associatifs, l’antilibéralisme). L’ensemble de la démarche aboutit à vider le concept de structure et d’exploitation de son contenu de classe et à le remplacer par celui de réseaux d’agents et de marché. Tel sera le deuxième point développé dans cet article.
La gestion du champ socioculturel Si les observations constituent une des bases de la sociologie, les théories, les concepts et leur approfondissement, selon Raymond Aron, sont des outils qui lui ont permis de progresser [Aron (1962), p. 28]. On peut en résumer la démarche sous le terme de paradigme en disant qu’il articule concepts et techniques d’analyse, théories, présupposés et valeurs [Kuhn (1983)].
Le paradigme structure un groupe social de scientifiques, ayant les mêmes intérêts de connaissance et de reconnaissance [Kuhn, id., p. 245]. Aussi l’identification topologique de ce groupe, c’est-à-dire son statut et ses emplacements dans l’espace du monde universitaire, clarifie la matrice sociale et intellectuelle générale dans laquelle il fonctionne.
On date la renaissance de la SÉ des années 90, avec l’organisation de nombreux congrès mondiaux de la SASE (Society for advancement of socio-economics), née aux États-Unis. En France, l’Association pour le développement de la socioéconomie réunit des chercheurs de disciplines diverses (économie, sociologie, droit, histoire, gestion). Quant à la nouvelle sociologie économique (NSÉ) de langue française, elle se constitue autour du MAUSS (Mouvement antiutilitariste dans les sciences sociales), l’économie solidaire et le courant institutionnaliste en économie.
La sociologie économique est une tentative pour produire une représentation de la société, prenant appui sur la nécessité de tenir compte des réalités économiques. L’émergence de la SÉ serait due aux limites et au reflux du structuralo-fonctionnalisme et de la sociologie de la reproduction [Lévesque et alii (2001), p. 22]. Les économistes libéraux, les nouveaux acteurs des marchés financiers et les nouveaux acteurs politiques ultralibéraux occuperaient le devant de la scène avec un grand projet, celui du grand marché. Cette situation révèlerait l’importance du social et du politique pour le bon fonctionnement d’une économie de marché. La faillite des outils de la théorie néoclassique pour en traduire la réalité est dénoncée. Pour la SÉ, il conviendrait, afin d’en améliorer l’intelligibilité, de faire intervenir la sociologie.
À ces explications, nous en ajouterons d’autres pour la France : une place à prendre laissée par le vide théorique, une querelle académique des champs et des pouvoirs, le besoin d’une idéologie politique pour des groupes sociaux émergents. Sans que ceci explique entièrement cela, la recherche d’une théorie scientifique venant rendre compte des changements intervenus dans la sphère de l’économie, devient pertinente. Dans ces conditions, le cadre de son émergence expliquerait, d’une part, sa configuration intellectuelle, d’autre part, les groupes sociaux qui la portent. En effet, une idée synthétise toujours un état des débats qui animent une société ou une communauté. Elle met en jeu la gestion du champ socioculturel.
Ainsi l’émergence de la sociologie économique résiderait dans une vieille querelle universitaire, relative à l’appréciation portée par les pères de la sociologie sur les abstractions formelles et intemporelles des constructions théoriques des économistes margina-listes dans le sillage de Karl Menger. Cette querelle aboutit à la séparation de fait entre deux trajectoires académiques divergentes et à leur spécialisation.
Aux États-Unis, la sociologie eut à se situer par rapport à l’économie, dont les fondements néoclassiques furent rarement remis en question. Les sociologues déplorent leur relégation dans les domaines rejetés par les économistes - faire ce que les économistes ne veulent pas faire. En France, la sociologie est marquée par la présence des personnalités qui lui fournirent l’impulsion, dès la fin du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle. Elle a prospéré, donnant naissance à de nombreux sous-champs, traitant aussi des faits économiques [Aron (1962)]. Grâce à une histoire politique et sociale, institutionnelle et intellectuelle, différente de celle des États-Unis, elle a investi les lieux de pouvoir et de reconnaissance, en obtenant, bon an mal an, des postes dans l’Université et dans cette création incomparable, enviée à l’étranger, le CNRS. Dotée d’une bonne sécurité de l’emploi et d’une grande autonomie dans le travail, la sociologie, malgré des querelles inhérentes au débat scientifique, a su trouver des filiations communes autour des pères fondateurs, en approfondissant certaines de leurs intuitions géniales, pour consolider sa position en tant que science. Elle fut partie prenante de l’histoire de la société française, se situant, par son caractère critique, plutôt du côté des opprimés. Cette partialité sociale n’a pas empêché une abondante production scientifique, aussi bien dans ses objets que dans la construction d’outils conceptuels et méthodologiques.
Au sein de la discipline économique, au contraire, des problèmes se posent. En faisant de la formalisation mathématique la marque exclusive de la légitimité scientifique, cette discipline suscite un malaise dans son propre champ. L’économie - dans sa version académique dominante - se sépare définitivement de la sociologie, dès la première moitié du XXe siècle, et du droit, dans sa deuxième moitié. Cette séparation autorise un rapprochement avec la pensée anglo-saxonne dans laquelle domine la formalisation mathématique à outrance. L’économie hétérodoxe devient le refuge de ceux qu’elle rejette.
La sociologie, ancrée dans la société, subit les contrecoups de son environnement politique et social. Privée des références qui ont fait sa solidité, elle devient le ventre mou des sciences sociales. Au cours des deux dernières décennies, elle s’est frottée, au contact des gestionnaires, aux problèmes de l’économie et de l’entreprise, du management. Sa pratique a été infléchie par des chercheurs qui en sont issus. À des générations de sociologues formées à l’épistémologie et aux humanités fondées sur une matrice philosophique, de culture française et européenne (allemande), succèdent des sociologues issus, à des degrés divers, de l’économie et de la gestion, de culture axiomatique et modélisatrice, privilégiant l’individualisme méthodologique, d’influence outre-Atlantique. Pour les premiers, la compréhension de la société passerait par l’interprétation de ses deux pôles d’analyse, les faits et la connaissance historique [Schnapper (1999)]. Pour les seconds, l’accumulation des observations d’actions individuelles et leur mise en forme rationnelle en fourniraient la grille de lecture. Les premiers s’inscrivent dans la tradition sociologique [Nisbet (1984) ; Aron (1967)] ouverte par les deux révolutions du XIXe siècle. Ils accordent de l’importance aux phénomènes économiques dans la structuration des représentations, des pouvoirs et des groupes sociaux. Les seconds mettent l’action individuelle à l’origine de la société et considèrent les phénomènes sociaux, parmi lesquels les faits économiques, comme les résultats de conventions et de transactions interindividuelles.
Les économistes hétérodoxes, les gestionnaires, les ingénieurs des grandes écoles et les administrateurs de l’économie et de la statistique pénètrent dans la sociologie avec des interrogations, des expériences et des façons d’écrire différentes, d’autres usages des mots.
Aux frontières de l’économie et de la sociologie, s’établit une zone où la sociologie économique construit sa place, de l’autre côté de la ligne ténue qui la sépare des hétérodoxes et des socioéconomistes. Si ceux-ci se réclament de l’économie, l’ambiguïté reste grande du côté de la sociologie économique. On avance l’idée que les hétérodoxes s’occupent de la macroéconomie en lui ajoutant un zeste de sociologie, tandis que les sociologues économistes, au nom trompeur, s’occuperaient de la microéconomie avec plus de sociologie.
Ce bref rappel de la situation de la sociologie économique nous amène à examiner la construction de son paradigme - si paradigme il y a -, pour savoir si elle se constitue comme discipline autonome, c’est-à-dire comme un mode de production de connaissances en conformité avec un objet, grâce à des approches spécifiques, donnant naissance à des concepts; si elle est un agencement de plusieurs pratiques scientifiques parmi lesquelles celles de la sociologie et de l’économie ; ou si elle est une autre version de l’économie, utilisant des outils externes - un bricolage [Lévi-Strauss (1962), p. 30] - à la théorie économique, dans lesquels ceux de la sociologie seraient mobilisés en guise de bannière.
Le paradigme : le constructivisme et les modalités de l’action La SÉ regroupe des courants intellectuels formés à l’économie néoclassique - celle de l’Université. Elle utilise des modèles économiques (les divers marchés) ou des notions de la science économique (les agents). Ces notions sont perçues comme produisant une description objective de la réalité. Ce sont des données empiriques prises sans analyse critique alors qu’elles sont chargées de sens contradictoires et qu’elles font l’objet de débats. Pour donner de l’épaisseur à ces entités (agents, individus, marchés ou firmes), la SÉ a besoin de les enraciner dans un terreau sociologique. Elle en appelle au concept d’encastrement, repris de Polanyi. Se penchant sur la place de l’économie dans la vie des sociétés, ce dernier faisait la constatation que « les faits économiques étaient à l’origine encastrés dans des situations qui n’étaient pas en elles-mêmes de nature économique, non plus que les fins et les moyens qui étaient essentiellement matériels » [Polanyi et Arens-berg (1975), p. 237].
De cela, la SÉ dégage deux idées majeures. La première est que tout n’est pas marchand, les sociétés primitives et archaïques en étant des exemples vivants. La deuxième est que la société se construit sur des interactions entre individus et groupes. Ces deux idées trouveraient leur correspondance dans la pratique des nouvelles formes de mobilisation collective (le commerce équitable, l’économie solidaire, le constructivisme social et politique, les mouvements sociaux et les réseaux associatifs).
Les échanges non marchands : le don et la réciprocité L’idée de l’encastrement des faits économiques dans la société n’était pas une idée neuve. Les anthropologues [Gode-lier, in Polanyi et Arensberg, id., p. 15] avaient montré que chez les Nuers « les rapports de parenté fonctionnaient comme une sorte d’“institution générale” puisqu’ils réglaient non seulement les rapports de filiation et d’alliance, mais aussi la vie économique et politique ». À cela, Polanyi ajoutait : « L’anthropologue, le sociologue ou l’historien se trouvaient chacun confrontés à une grande variété d’institutions autres que les marchés et dans lesquelles étaient encastrés les moyens de subsistance de l’homme » (id., p. 240).
Tout n’est donc pas marchand : l’économie possède des interstices dans lesquels pourraient se loger une économie et une société alternatives à l’économie et à la société capitaliste. Le concept central pour traiter de ce point est aussi emprunté à Polanyi. C’est celui du marché. Le recours à Polanyi est associé à sa critique du marché « autorégulateur », un marché qui serait né à la fin du XIXe siècle, détaché de la société et aboutissant au XXe siècle à la grande crise des années 30. Polanyi montrait qu’en transformant tous les biens en marchandises, les hommes avaient oublié que les relations sociales n’étaient pas seulement marchandes mais qu’elles étaient encastrées dans la société. Cet oubli aurait conduit à des mécanismes pervers, entraînant un effondrement social, provoquant l’appel à l’intervention étatique. L’intervention de l’État, avec la pensée keynésienne et le socialisme - le nazisme aussi -, aurait été à l’origine de la grande transformation de notre temps, constatée dans toutes les sociétés industrielles de l’entre-deux-guerres [Polanyi (1983), p. 294].
La justesse de son analyse sur la dérive du marché sans entrave va, cependant, de pair avec une lecture neutralisée des rapports sociaux relative à la nature de l’État et à la domination impérialiste des grandes puissances de l’époque. Elle nous incite à interroger notre époque et les théories du social qui découlent de cette analyse, remettant en question le fonctionnement du marché, mais jamais l’existence des rapports capitalistes.
Le thème du marché comme construction sociale, se détachant progressivement de la société et aboutissant, de ce fait, à des crises majeures dont témoigne celle des années 30, est au cĹ“ur du succès actuel de la construction d’autres théories du social de l’économie. Ces théories se veulent critiques de l’Homo Ĺ“co-nomicus des économistes néoclassiques. Elles reprennent le thème de l’agent moral, en s’appuyant une fois de plus sur Polanyi. Celui-ci critiquait les constructions abstraites élaborées à partir des théories économiques des XVIIIe et XIXe siècles, sur la question de l’action humaine intéressée, disant que, malgré le conditionnement naturel de la société humaine par des facteurs économiques, les mobiles des individus n’étaient qu’exceptionnellement déterminés par la nécessité de satisfaire aux besoins matériels. Si le mobile économique occupait une place relativement large, il aurait moins d’effet sur la plupart des gens que les mobiles affectifs [Polanyi (1983) p. 207 et 285]. Le penchant au troc qui fut au fondement de la théorie économique d’Adam Smith serait en réalité un penchant fort peu fréquent [id., p. 321]. Des motivations, autres qu’économiques, seraient à l’origine des comportements humains. L’exemple en était donné par les sociétés primitives et archaïques qui reposaient sur deux principes fondamentaux : la réciprocité et la redistribution [Polanyi (1975), p. 75-76]. Il serait prédominant dans ces sociétés où il constituerait la forme générale de l’échange. Au don répondrait le contre-don dans un processus perpétuel assurant le fonctionnement et la reproduction de la société. Le don, et non la division du travail ou le politique, fonderait la cohésion sociale. Cette idée trouve un écho dans la défaillance actuelle de l’État et du marché à coordonner harmonieusement l’action des individus.
En s’appuyant sur ces thèmes, les théories du social aujourd’hui se donnent pour objectif de construire une autre économie plus ancrée dans le social. Ces théories sont au fondement de l’économie plurielle, l’économie du don et de l’économie solidaire, celle du commerce équitable. Elles se veulent ainsi légitimation scientifique de solutions politiques d’un autre ordre social.
Les réseaux de sociabilité dans la construction de la société et la neutralité des rapports sociaux Le deuxième point marquant de la SÉ est l’inversion totale des concepts marxistes de structure et de rapports sociaux. Le sociologue américain Granovetter assure la légitimité scientifique de la démonstration [Granovetter (1985), p. 481-510]. Sa mobilisation vise à donner un sens sociologique aux réalités formalisées par l’économie néoclassique, une théorie constructiviste fondée sur l’individu. Granovetter porte sa critique contre l’héritage intellectuel de Hobbes. Selon Hobbes, le passage d’un état de nature à une société où prévaut l’ordre serait assuré par l’établissement d’un contrat social encadrant l’action, en fonction de normes, de règles et de prescriptions. Dans l’état de nature, l’individu serait atomisé (« sous-socialisé », dit Granovetter), dans l’état civilisé, l’individu serait dissous dans les structures sociales (« sursocialisé »). Granovetter adopte une perspective empirique censée concilier individu et structure : elle se ramène au système d’interactions sociales concrètes nouées entre les individus dans un ensemble social donné. La structure sociale désigne la structure des réseaux de relations interpersonnelles (id., p. 136). Putnam propose d’ajouter des caractéristiques aux individus en les dotant de divers capitaux sociaux et culturels, et d’étudier ainsi la concurrence pour le pouvoir et l’acquisition, au moyen des réseaux sociaux, plus ou moins denses, plus ou moins nombreux dans lesquels ils se trouveraient placés [Putnam (2000)]. Des réseaux faibles mais nombreux et actifs (réseaux professionnels, relations mondaines et politiques étendues) seraient préférables aux réseaux forts et localisés (réseaux familiaux, relations de quartier, de village et d’entreprise).
L’emprunt à Polanyi des différents principes de l’action économique dans les sociétés archaïques permet à la SÉ de dévoiler l’existence d’une économie plurielle masquée par l’analyse utilitariste. La réponse des sociétés contemporaines à la domination des relations marchandes serait la démocratisation de l’économie par la recherche d’inventions institutionnelles [Laville (2003) p. 13].
La SÉ critique l’économie néoclassique pour son abstraction et sa pauvreté sociologique, mais pas sa conception du monde. La société, pour elle comme pour les néoclassiques, repose sur l’agrégation d’actions individuelles. La SÉ ajoute à ce système des emprunts à plusieurs sciences sociales, notamment des outils à la sociologie. Par sa posture, elle n’est pas différente de l’économie hétérodoxe. On peut dire qu’un partage des tâches s’est fait entre les deux : les hétérodoxes s’occuperaient de la macroéconomie, domaine de la société, laissant à la SÉ le territoire microéconomique de l’action individuelle.
Critiques de la sé : des individus et des pratiques a-historiques La SÉ interprète le procès d’interaction comme un processus de socialisation par lequel les agents économiques, de réseaux en réseaux, tissent l’unité organique de la société [Granovetter 1985)]. Mais cette société est une société vide de structure sociale, sans acteurs vrais. De multiples formes d’encastrement se juxtaposent, sans s’emboîter. L’encastrement et le désencastrement décrivent un mécanisme affectant les phénomènes, et non un processus de la société produisant l’économie. Comme tels, ils ont un faible pouvoir heuristique, car les acteurs sociaux ne sont pas encastrés ou désencas-trés. Ce sont des acteurs vrais de l’économie, dotés de ressources et de pouvoirs inégaux. De même, l’économie, produit d’une histoire, politique, sociale, économique, possède un contenu. Elle est insérée dans un espace local, régional, national, mondial, organisé selon des rapports de pouvoirs, de propriété, des modes d’appropriation, de domination.
Les travaux de Mauss ont montré que le don fait partie de la socialité primaire reliant les individus dans toutes les sociétés. Le don et les différentes formes de l’échange ont des contenus historiques. Pour les comprendre, il faut comprendre les modalités de la production et de la reproduction, les rapports de concurrence et de conflictualité, la division sexuelle du travail et la domination de la femme (système de parenté). Il n’y a pas de purs individus.
On ne peut se référer au don comme à une éternelle nature humaine pour fonder une théorie de l’économie solidaire dans les sociétés occidentales, comme une alternative possible au capitalisme. Les différents échanges, dans nos sociétés, ne se situent pas sur la même échelle de pouvoirs. Ils ne se juxtaposent pas en s’additionnant, mais ils s’ordonnent au sein d’une économie dominante, « l’économie capitaliste », avec son principe organisateur, l’exploitation de la force de travail et sa structure fondamentale, la propriété privée des grands moyens de production. Il y a un anachronisme certain à appliquer le concept de don aux sociétés occidentales [Braudel (1979), p. 260].
Quant au marché de Polanyi, malgré son intérêt, c’était une « création de l’esprit » [Braudel (1979], non pas un marché historique, mais un modèle économique de marché [Delaunay Q. (2006)]. Enfin, les institutions de la SÉ appartiennent à une vision constructiviste idéaliste : elles s’élaboreraient entre des individus et des groupes, égaux en droits et en pouvoirs, qui, par leur maillage et leur déplacement incessant, produiraient la société. Or, les institutions sont hiérarchisées sur l’échelle sociale des fonctions et des pouvoirs. La pluralité des principes économiques aboutit au découpage du réel en tronçons, réarticulés ensuite sous le terme d’encastrement réticu-laire, cognitif, culturel et politique [Steiner (2004)]. La juxtaposition de ces divers tronçons dissout la réalité de l’exploitation et de la domination capitalistes dans une structure sociale amorphe, faisant apparaître une multiplicité de réseaux et d’agents dont le comportement d’ensemble perd de sa lisibilité.
Conclusion De nombreuses recherches ont enrichi la connaissance sociologique depuis plus de deux décennies, par le renouvellement des thèmes et par les enquêtes réalisées. Elles ont mis en lumière l’existence de nouvelles pratiques économiques visant à pallier les effets de la crise sociale et économique. Ainsi des travaux sur les systèmes d’échanges locaux, le bénévolat, le commerce équitable, l’économie solidaire, le microcrédit dans les sociétés pauvres ou tout simplement la persistance du don et des solidarités familiales dans nos sociétés [Weber et alii (2003)]. Il n’est pas question ici de remettre en cause ni la pertinence de ces recherches, ni celle des pratiques économiques solidaires. Ce dont il est question, c’est le fait de penser ces solutions en dehors de cadres plus généraux de la domination et de l’exploitation capitalistes et de produire une théorie qui se veut théorie générale des sociétés contemporaines, avec des moyens qui tiennent plus du bricolage que de l’outil méthodologique.
Si la sociologie a fait progresser la connaissance empirique, elle a, en évacuant Marx du champ scientifique, perdu le contact avec la distanciation critique et l’épis-témologie, sans lesquelles on ne peut prétendre la pratiquer. Pour saisir les changements en cours dans les sociétés contemporaines, l’Ĺ“uvre de Marx gagnerait à être revisitée, en prenant acte de la spécialisation des disciplines et de leur apport respectif. Développer, avec les concepts actualisés de Marx, l’analyse sociologique des faits économiques est nécessaire, à l’heure où l’économie devient omniprésente et tyrannique [Godelier, 1991]. Les profonds changements, qui s’opèrent à tous les niveaux et dans tous les espaces de la planète,ouvrent aux marxistes des perspectives tout à fait neuves, impliquant une mobilisation des sciences sociales, assortie de l’exigence d’une réelle interdisciplinarité, sans laquelle la sociologie risque de devenir une annexe de disciplines mieux établies et se réduisant à une méthodologie d’enquête. Ce serait un grave recul épistémologique, au profit d’une pensée molle, ouvrant la voie à la soumission à l’ordre idéologique anglo-saxon. â—Ź
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Granovetter M., « Economic Action and Social Structure :The Problem of Embeddedness », American Journal of Sociology, vol. 91, n° 3, novembre 1985, p. 481-510.
·  Kuhn T. S., La Structure des révolutions scientifiques, Champs-Flammarion, 1983, (1re édition : 1962). Laville J.-L., « Économie plurielle : la définition d’un cadre d’analyse », Séminaire franco-italien de sociologie économique : L’Encastrement des activités économiques : approches conceptuelles et empiriques, Griot-CNAM, 20 juin 2003, 16 p. Lévi-Strauss C., La Pensée sauvage, Plon, 1962. Lévesque B., Bourque G., Forgues É., La Nouvelle Sociologie économique, Desclée de Brower, 2001. Nisbet R.A., La Tradition sociologique, PUF, 1984 (1re édition : 1966).
·  Polanyi K., La Grande Transformation, aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983 (1re édition : 1944).
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·  Putnam R., Bowling alone. The Collapse and Revival of American Community, New-York, Simon and Schuster, 2000.
·  Schnapper D., La Compréhension sociologique, démarche de l’analyse typologique, PUF, 1999. Steiner Ph., « Encastrements et sociologie économique », 22 p., séminaire de sociologie économique, Lise-Umr 6209, 11 juin 2004. Weber F., Gojard S. et Gramain A. (dir.), Charges de famille. Parenté et dépendance dans la France contemporaine, La Découverte, 2003.
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