Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 241 à 248
doi: en cours

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International : Les changements politiques en Amérique latine

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation International : Les changements politiques en Amérique latine

La gauche latino-américaine face au néolibéralisme

Beatriz Stolowicz Professeur chercheur au Département politique et culture, secteur problèmes de l’Amérique latine, Universidad autonoma métropolitana – unité Xochimilco, Mexique.
Le XXIe siècle commence avec une progression indéniable de la gauche latino-américaine. En 2006, environ 250 millions de Latino-Américains sont gouvernés par la gauche, que ce soit au niveau national (Cuba,Venezuela, Brésil, Uruguay, Bolivie), dans des capitales (Ciudad de Mexico, Bogotá, San Salvador, Managua) ou dans des Etats, des provinces ou des communes plus ou moins grandes de plusieurs pays.
Les mouvements sociaux identifiés comme à gauche croissent en nombre et en influence : mouvements syndicaux, indigènes, paysans, d’ouvriers agricoles ; associations de quartier, d’étudiants, de jeunes, de femmes, d’écologistes, de défense des droits l’homme ; associations culturelles, de droit à la différence sexuelle, de communautés religieuses populaires et autres.
C’est un grand courant vivant et varié dont la croissance, évidente, peut être acceptée sans aucune polémique. Cependant, de par cette diversité même de versants, de conceptions et de pratiques et du fait des différences de degrés d’avancée et de consolidation de ses projets de changement et des contradictions et oppositions qui les traversent, la gauche est devenue une notion si floue que la question « qu’est qu’être de gauche » se pose de manière de plus en plus pressante.
Jusqu’à il y a peu, le rejet du néolibéralisme a constitué un critère d’identité descriptif et analytique admis et reconnu valable par tous. Mais il cesse d’être un critère suffisant à partir du moment où l’on n’explicite pas la définition de ce qu’est le néoréalisme. Car l’« antinéo-libéralisme » est un champ d’affrontement idéologique et politique dans lequel la droite intervient activement en proposant son propre projet « antinéolibéral » : le postlibéralisme [1]. Ainsi cherche-t-elle à influencer la gauche afin qu’elle se persuade qu’il est possible de dépasser le néolibéralisme sans toucher au capitalisme lui-même, sans modifier les fondations de la reproduction du grand capital, mais seulement en en « corrigeant » quelques « excès ». Cette discussion a cessé d’être purement académique depuis que la gauche est en situation de gouverner.
En Amérique latine, la lutte contre le néolibéralisme est et a toujours été une lutte acharnée contre le pouvoir du capital en dépit des différentes interprétations apportées par ses protagonistes. S’opposer au néolibéralisme a impliqué non seulement une confrontation idéologique difficile avec l’hégémonie accablante de la droite, mais aussi une volonté de résistance et de lutte dans un contexte de forces sociales et politiques totalement défavorable, aussi bien au niveau régional qu’au niveau international. Car il a fallu reconstruire les forces populaires détruites, tant au niveau de l’organisation que physiquement, par la contre-révolution violente qui a permis de restructurer le capitalisme sous sa forme néolibérale à partir des années 70, avec des dictatures militaires et la terreur d’État dans la majorité des pays, et des régimes civils autoritaires dans les autres. La précision chronologique est primordiale pour comprendre la gauche latino-américaine. Car d’une part, dans notre région le néolibéralisme n’a pas commencé pas durant les années 90, comme on le prétend habituellement, et d’autre part l’expérience des défaites politiques précède de beaucoup la crise de ce qu’on a, à tort, appelé le socialisme réel.
Cette expérience de la défaite est un ingrédient important en termes moraux et intellectuels, mais elle ne fait que s’ajouter à l’impact de précédentes défaites politiques. Si la crise du socialisme « réel » influence clairement les redéfinitions théoriques et programmatiques des partis et des organisations de gauche, et les horizons stratégiques des instances dirigeantes et de leurs intellectuels, ce n’est pas un sujet urgent pour les masses populaires latino-américaines. Pour elles, le « problème » aujourd’hui, ce n’est pas le socialisme en tant que tel mais, de manière plus pragmatique, comment faire face aux horreurs du capitalisme. Dans ce même ordre d’idées, pour les peuples, les problèmes de démocratie, de libertés publiques et individuelles et de droits humains n’ont aucune relation avec le fait d’être pour ou contre le « socialisme réel » ou le « stalinisme », ni même l’assignation « libérale » ; son problème est celui de la survie face à l’exploitation et à la domination capitaliste brutale.
En Amérique latine, la barbarie quotidienne produit un réflexe anticapitaliste chez les masses populaires, représentent un potentiel de gauche bien au-delà, et en dépit, des limitations théoriques et programmatiques politiques des dirigeantes des partis et des organisations de gauche. On pourrait dire que l’avancée de la gauche se fait malgré la gauche. Plus qu’un simple jeu de mots, c’est la complexité qui impose l’analyse. Il existe un peuple d’en bas qui se meut très souvent sans direction politique ou sans direction tout court ; il avance comme les bras d’une rivière souterraine invisible qui émergent à travers de petites crevasses conjoncturelles ou épisodiques et qui jaillissent de façon inattendue avec une puissante force de changement, même s’ils n’arrivent pas toujours à conserver cette force. Il y a une multitude de résistances : moléculaires, invisibles, et pas toujours spontanées, qui sous certaines conjonctures parviennent à se condenser en de grands et puissants mouvements de masses (qui ne sont pas des foules anonymes) mais qui ne parviennent pas toujours à maintenir des articulations organisatrices et politiques et qui, donc, se dispersent à nouveau. Il existe aussi des processus qui avancent malgré les retards organisationnels qui accumulent des forces tout au long du temps, avec des luttes réussies, mais qui parfois ne provoquent pas de bonds importants ou de changements d’ampleur proportionnelle dans leur organisation, précisément à cause des obstacles que les instances dirigeantes sociales et politiques imposent. Cependant, malgré les retards organisation-nels, certains processus avancent grâce à des directions politiques personnelles fortes, dont la durée dépend de l’impulsion donnée par ces leaders à l’organisation à la base de ces peuples mobilisés. Et à la diversité des luttes au niveau de leur organisation, de leur pérennité et de leur capacité de changement, s’ajoutent des différences dans leur expression électorale : on ne peut pas mesurer toutes les avancées de la gauche uniquement par ces percées électorales, mais il ne faut pas oublier qu’elles sont un indicateur important de ses possibilités d’expansion.
Comme on peut le constater, il n’est pas aisé de parler de l’Amérique latine en général ; il n’est pas facile non plus de définir des tendances à partir d’événements, ni de tirer des conclusions rigoureuses si l’on regarde seulement ce qui arrive en bas (le mouvement) ou seulement les directions des partis et des organisations politiques ou seulement les dirigeants eux-mêmes. La dialectique latino-américaine est beaucoup plus complexe. Quand on ne l’analyse pas ainsi, dans sa complexité, il est courant qu’on oscille entre l’optimisme et le pessimisme, dans de fausses dichotomies qui opposent le nouveau et l’ancien, le social et le politique, l’horizontalité de la lutte et la conduite centralisée, et j’en passe.
Comme je l’ai déjà dit, les succès électoraux ne suffisent pas à tout expliquer dans l’action de la gauche mais ils ont des impacts fondamentaux. Les expériences de gouvernement sont extrêmement hétérogènes : il faut distinguer les forces politiques qui les mettent en œuvre, les caractéristiques des forces sociales de chaque pays, les circonstances nationales, etc. Il existe aussi des points communs. Pour commencer, les succès électoraux surviennent au moment même de la destruction économique, sociale et morale des pays; c’est-à-dire dans les pires circonstances et les conditions les moins favorables à la gestion gouvernementale. Entre ce que proposent les gouvernements de gauche, et ce qu’ils peuvent faire, il y a généralement un fossé important qui n’est pas dû uniquement à leur programme ou à leur volonté de transformation. C’est justement ce décalage entre leurs propositions et leur capacité de manœuvre qui leur impose de faire face à des obstacles décisifs. Et ces difficultés sont - malgré les positions idéologiques et politiques de plusieurs forces au gouvernement - des problèmes qui ne sont résolus que si l’on attaque les fondements de la reproduction capitaliste en Amérique latine. Pour mettre en œuvre des réformes économiques et sociales progressisves en Amérique latine, il faut, par nécessité, être anticapitaliste et anti-impérialiste. Parce que le néolibéralisme, c’est le capitalisme réellement existant dans sa phase historique actuelle. Il ne se réduit pas à une simple « politique économique » ; il est la forme prise par le pouvoir du capital dans les degrés actuels de concentration et de centralisation. On ne peut pas être anti-néolibéral sans être anticapitaliste, et on ne peut pas faire face au grand capital qui domine en Amérique latine sans être anti-impérialiste. Et cela exige de la gauche au gouvernement des définitions beaucoup plus précises, non par pointillisme doctrinaire mais pour des raisons pratiques. C’est une exigence pour les gouvernements mais aussi pour la gauche en tant que force sociale et politique : parce que le changement de rapport de forces avec le capital exige de lui faire face dans tous ses domaines de reproduction ; parce que aucun gouvernement ne peut prétendre faire des changements véritables en se limitant à des changements administratifs, sans force politique ; et parce que aucune réalisation gouvernementale ne peut être maintenue si elle n’est pas défendue par le peuple. Cette façon d’agir ne dépend pas que de la gauche, elle est aussi imposée par la droite, le capital et ses alliés.
À la complexité de l’analyse - que j’ai déjà évoquée - il faut ajouter de façon très claire le fait que la gauche ne joue pas seule. Elle ne peut donc penser ses objectifs, ses problèmes et ses responsabilités en ne se référant qu’à elle-même.
Une gauche ou des gauches ? L’hétérogénéité observable dans la gauche latino-américaine porte à parler de « gauches » au pluriel. Ce qui est pluriel n’aurait pas d’importance si le nombre faisait allusion à la diversité de concrétions historico-nationales et à la richesse intellectuelle pour les penser. Mais l’utilisation du pluriel estompe les caractéristiques identitaires sine qua non de la gauche. Le parallélisme avec la façon très lâche dont est utilisé le terme de « socialisme » en Europe depuis la seconde moitié du XIXe siècle est plus qu’une coïncidence. La manipulation politique du pluriel (socialismes ou gauches), de la part des idéologues de droite du passé et du présent, souligne l’importance de comprendre en profondeur les intentions pratiques que cette imposition linguistique veut faire passer pour du « bon sens ».
Cet effort critique est loin de prétendre ériger en vérité dogmatique ce qu’est ou doit être la gauche. En effet, la gauche et le socialisme ne sont pas des religions laïques, contrairement à ce que prétendent les conservateurs ; ce ne sont pas des doctrines immanentes. La discussion est ouverte mais celle-ci a pour limites identitaires le fait que la gauche soit une option éthique avec un fondement rationnel solide : au-delà de son hétérogénéité, la gauche est un choix en faveur de l’émancipation humaine par la réappropriation par chaque être humain de toutes ses capacités, qualités et potentialités, et par sa libération face à toute forme de subordination ou de dépendance. Cela implique nécessairement l’égalité sociale sans laquelle ni la pleine liberté, ni le droit à la différence individuelle ou collective ne sont possibles.
Ceci peut paraître évident, mais il convient de le rappeler aujourd’hui quand toute critique concernant les effets du néolibéralisme - comme la pauvreté - est qualifiée de « progressiste ». La lutte contre la pauvreté fait partie de la conception égalitaire de la gauche parce qu’elle est l’expression la plus brutale de l’inégalité, mais elle n’en est qu’une partie. La réduction de la pauvreté n’est réellement effective que si l’on élimine dans le même temps l’accumulation capitaliste qui concentre et centralise la richesse et les revenus et empêche toute avancée dans cette réduction de la pauvreté. De plus, les politiques contre la pauvreté ne sont pas une marque déposée de la gauche : tout au long de son histoire le capitalisme lui-même a justifié son projet antiégalitaire en le présentant comme la solution la plus appropriée à la pauvreté. Même le néolibéralisme - qui multiplie chaque jour le nombre de pauvres - a ses solutions contre la pauvreté, avec les intentions et les résultats que l’on connaît. Ainsi les « pluriels » du passé et d’aujourd’hui impliquent qu’on admette qu’on puisse atteindre des objectifs émancipateurs au sein du capitalisme, ce qui s’est révélé fallacieux même dans le capitalisme du « centre ». Ce capitalisme, bénéficiaire des excédents de la périphérie dépendante, a réduit la pauvreté mais non l’inégalité produite par l’accumulation capitaliste et sa concentration et centralisation croissantes, ce qui lui a donné suffisamment de pouvoir pour régenter la vie des gens et la nature, ainsi que pour revenir en arrière en ce qui concerne l’élimination de la pauvreté : l’exemple des États-Unis est sans appel. Aucune diversité dans la recherche émancipa-trice de la gauche - que l’on doit apprendre à reconnaître et à respecter - ne peut éluder ces limites identitaires, et encore moins en Amérique latine. Ce n’est pas qu’une question de rigueur doctrinaire.
Mais il arrive que le pluriel soit utilisé par ceux qui partagent les limites identitaires de la gauche que je défends, du fait d’une analyse insuffisante. Ils construisent une multiplicité de classifications à partir des caractéristiques externes des différentes expressions de la gauche et de ses pratiques, ce qui n’aide que peu à la compréhension.
D’une part, on parle de « nouvelle » et de « vieille » gauche. Cette différenciation a été promue par la droite qui a eu intérêt à développer en Amérique latine une « gauche moderne », « responsable », « réaliste » et « civilisée » puisqu’elle aurait dépassé son « utopisme » (c’est-à-dire qu’elle aurait renoncé à combattre le capitalisme et l’impérialisme) ainsi que son « primitivisme » (elle aurait répudié le marxisme).
Ces « vertus » exigées par la droite ont laissé des traces dans une bonne partie de la gauche latino-américaine qui n’a pas encore fait de bilan rigoureux de l’histoire récente. Celle-ci ne sait pas distinguer la défaite de l’échec : elle est incapable de resituer les choses dans le temps ou de faire la différence entre ce qui fut le résultat d’une corrélation des forces adverses face à la contre-révolution capitaliste dans notre région (défaite), et la supposée invalidité de son projet (échec). Elle a accepté de manière honteuse « la théorie des deux démons » diffusée par la droite, qui fait porter la responsabilité de la violence endurée par les peuples à ceux qui combattent contre l’oppression, l’inégalité et l’injustice, justifiant dans le même temps la brutalité des oppresseurs et des privilégiés. Une gauche, en outre, qui continue à poursuivre des chimères en prenant pour du marxisme ce que le dogmatisme et la vulgarisation lui ont attribué. Tout cela constitue des succès que la droite récupère, grâce aux insuffisances théoriques et analytiques de la gauche latino-américaine.
Ces faiblesses font qu’il y a, au sein de la gauche elle-même, ceux qui, avec une autre intention, établissent la distinction entre la « vieille » et la « nouvelle » gauche, cette dernière étant celle qui ne se reconnaît pas d’appartenance de classe mais plutôt des appartenances liées à des identités ethniques ou de genre, ou à des centres d’intérêts comme la lutte environnementaliste ou en faveur des droits de l’homme, entre autres. Ils acceptent, dans la pratique, le réductionnisme des vulgarisations du marxisme et continuent à penser la classe sociale seulement par la place qu’elle occupe dans la production industrielle (manière historique mais non théorique de concevoir la catégorie exploitée). C’est pourquoi ils rejettent le critère de classe. Ainsi ils ignorent deux aspects fondamentaux de la contradiction de classe indispensables pour comprendre l’Amérique latine. Premièrement, ils ne reconnaissent pas le fait que la restructuration néolibérale du capitalisme a transformé toutes les relations sociales et de pouvoir au profit du capital ; ensuite, ils ne reconnaissent pas que cette restructuration a multiplié les formes d’exploitation et de spoliation des richesses, tant dans la surexploitation du travail formel et informel que dans l’utilisation du chômage pour baisser les salaires et liquider des droits des travailleurs, que dans l’expropriation des revenus des non-propriétaires transférées au capital par le biais de l’État, non seulement par la privatisation de la richesse sociale mais aussi par l’intermédiaire d’impôts directs et indirects, de tarifs publics, du prix des marchandises, et à travers le financement de la dette interne et externe. L’univers des non-propriétaires expropriés par le capital s’est étendu et diversifié. Deuxièmement, ils ne reconnaissent pas que la contradiction de classe est aussi produite par l’exercice de la domination capitaliste : dans sa modalité historique actuelle, le capitalisme en Amérique latine a multiplié les formes d’oppression et d’exclusion ; en conséquence, les rejets, les résistances et les rébellions se multiplient, dans une remarquable diversité d’expressions sociales.
L’Amérique latine souffre de façon implacable de la nature spéculative et rentière du capitalisme [2], qui se reproduit en soumettant de plus en plus notre région aux méthodes de l’accumulation originaire ; c’est-à-dire par le vol et le pillage, sous les formes néocoloniales de contrôle direct de nos territoires, nos ressources énergétiques, nos matières premières, notre eau et notre biodiversité. La défense du territoire et de ses ressources naturelles est une des luttes les plus importantes aujourd’hui en Amérique latine. Elle est dirigée par les peuples indigènes et d’origine africaine.
C’est une lutte anticapitaliste radicale par son impact sur la reproduction du grand capital multinational (même d’origine créole). La lutte pour l’autonomie indigène réclame non seulement le respect de la diversité ethnique et culturelle, mais comprend aussi la revendication territoriale. Dans ce sens, c’est une lutte anticapitaliste comme celle des travailleurs et d’autres exploités et opprimés, ainsi que le souligne clairement la « Sixième déclaration de la forêt Lacandon » de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). La contradiction de classe n’est pas seulement encore en vigueur, elle s’amplifie et elle est à la base de la multiplicité des luttes populaires en Amérique latine.
Ce que l’on vit comme lutte contre le néolibéralisme - que les idéologues du système réduisent à des « politiques économiques » - est dans l’expérience quotidienne des peuples latino-américains une lutte contre le pouvoir du capital. Même quand ils ne pensent pas au socialisme [3] et qu’ils n’interprètent pas toujours leurs luttes particulières dans une dimension antisystémique large, c’est un anticapitalisme pragmatique. La lutte pour la survie en Amérique latine trouve là toute sa potentialité de gauche, au-delà même de l’existence de nombreux partis et organisations de gauche. Leurs dirigeants et intellectuels n’admettent pas généralement ou ne reconnaissent pas la relation indissociable entre la lutte contre le néolibéralisme et l’anticapitalisme. C’est pourquoi, très souvent, leurs programmes et leurs actions ne représentent pas fidèlement leur base sociale ; ils n’interprètent pas la portée de ses attentes, ne se rendent pas compte qu’il y a dans le peuple une prédisposition à des luttes beaucoup plus profondes que celles proposées par les partis (qui sont presque toujours conditionnés par les règles du jeu de l’action institutionnelle ; ou, dans d’autres cas, parce qu’ils imputent les difficultés organisationnelles et le manque d’esprit d’initiative au conservatisme, ce qui est normalement précisément du ressort des partis). Ces insuffisances ou désajustements dans l’exercice de la représentation politique de la gauche, en ce qui concerne ses bases sociales naturelles, conduit à des stagnations dans la lutte, à des reculs conjoncturels, et presque toujours à la déception populaire face aux partis. J’ai délibérément parlé des partis et des organisations. En général, ils se chargent eux-mêmes de faire cette distinction. Surtout les organisations qui font la différence entre « gauche politique » et « gauche sociale ». Le critère qu’ils utilisent est l’existence ou non d’un lien de la gauche avec l’État. Voilà une autre expression de faiblesse théorique et analytique, car dire que seul ce qui est directement en rapport à l’État est « politique » implique l’adoption - même inconsciente - des réductionnismes libéraux. Paradoxalement, les fortes critiques de la « gauche sociale » envers « la gauche politique » se fondent sur une conception similaire de la politique. Parce que la « gauche sociale » pense la politique de la même façon que la « gauche politique », elle rejette la politique en général.
Son parti pris antipolitique est à l’origine une réaction éthique légitime contre la subordination de plusieurs partis de gauche aux règles du jeu du système, et contre leur transformation en machines électorales, contre leur quête de responsabilités parlementaires et de gouvernement comme une fin en soi et non comme moyen institutionnel pour le projet de transformation [4]. Bien que justifiée, la critique et l’interprétation de la gauche sociale ne permettent pas de sortir de l’hégémonie libérale dont elle désapprouve tant les effets sans offrir de solutions satisfaisantes. En même temps que la gauche grandit électoralement, ces divergences se multiplient, entraînant des sectarismes nuisibles, et isolant parfois ceux qui formulent des critiques censées être à l’intention des instances dirigeantes des partis mais qui discréditent dans le même temps de façon injuste la base des partis qui combat au prix de grands sacrifices. Et, simultanément, les partis ripostent de façon accablante et se ferment à l’autocritique.
En outre, dans la logique du parti pris antipolitique, le social se retrouve rejeté résiduellement dans le non-politique. D’une part, on ne voit pas la nature politique de toutes les luttes qui ont une incidence sur le pouvoir des dominants, même si elles ne sont pas directement traitées par l’État (les conflits directs entre capital et travail si durs dans notre région, les conflits avec les médias ou avec la direction de l’Église, y compris le conflit théorique). D’autre part, la nécessaire relation entre le social et le politique en vue de changements effectifs en est affectée : pour changer l’État, il faut modifier les rapports des forces sociales; et si l’on souhaite que ce changement dans les rapports de forces perdure, il doit être exprimé de façon institutionnelle. L’État et la société ne sont pas des domaines isolés ou dissociables ; les libéraux proclament leur autonomie précisément pour préserver la domination du capital. Et il faut admettre que les luttes sociales et les avancées électorales ne se renforcent mutuellement que très rarement [5]. La distinction entre une gauche politique et une gauche sociale peut aussi s’exprimer sous la forme d’une gauche partisane et d’une gauche non partisane mais les frontières entre les deux ne sont pas non plus absolues [6].
Les temps s’accélèrent. Sept élections présidentielles durant l’année 2006 ont créé la possibilité qu’un nombre beaucoup plus grand de Latino-Américains soit gouverné par la gauche, le centre gauche ou des nationalismes progressistes. Au moment où j’écris ces lignes tous les résultats possibles ne sont pas connus [7].
Il existe beaucoup de différences entre les profils idéologiques et politiques des candidats et leurs partis, mais aussi un dénominateur commun dans le vote des électeurs : ils votent contre les traités de libre commerce avec les États-Unis, contre le pillage que représente la dette externe, contre l’interventionnisme militaire des États-Unis dans la région, contre le pillage des ressources naturelles et contre les privatisations ; pour des emplois et des salaires dignes, pour l’éducation, la santé, le logement, la sécurité sociale, contre le racisme et l’exclusion sociale, pour plus de liberté et de justice. C’est ce que réclament les peuples et ce pourquoi de vastes secteurs sont disposés à combattre (comme ils l’ont déjà démontré).
Bien que les démocraties latino-américaines ne jouissent pas de la sympathie des peuples, bien que les règles du jeu du système représentatif soient rejetées car élitistes et mercantiles, bien que, dans plusieurs pays, les pratiques parlementaires y compris celles des partis de gauche, continuent de générer du mécontentement allant jusqu’au rejet, malgré tout cela, l’enjeu, pour de vastes secteurs populaires, est toujours d’obtenir ces changements à travers les élections.
L’avancée du processus bolivarien au Venezuela, connu de tous, est un miroir dans lequel beaucoup de secteurs populaires se regardent en ce qui concerne les changements sociaux, la dignité anti-impérialiste et leur vocation latino-américaine. Elle vient renforcer l’admiration pour Cuba. Les premiers mois du gouvernement d’Evo Morales ont suscité aussi beaucoup d’enthousiasme car ils soulignent la volonté de changer les règles du jeu avec le capital transnational en engageant une renationalisation partielle du pétrole, du gaz et de l’industrie minière, et en encourageant l’Assemblée nationale constituante à modifier les relations sociales cristallisées par l’État et l’oligarchie. Les deux cas montrent qu’avec une ferme détermination il est possible de faire des transformations au moyen d’élections, dès lors qu’on change les règles du jeu et que les peuples restent mobilisés.
D’autres gouvernements de gauche, en revanche, n’ont pas comblé les espoirs. Le gouvernement de Tabaré Vázquez en Uruguay a terni ses progrès internes dans le renforcement des droits du travail et syndicaux, dans les programmes sociaux et l’assainissement de la gestion publique, avec une présence régionale [8] contradictoire. Le gouvernement de Lula a été encore plus décevant eu égard au poids qu’il a dans le processus latino-américain dans son ensemble. Malgré une politique internationale éclairée dans sa volonté d’ouvrir des relations internationales multilatérales non contrôlées directement par les États-Unis, malgré son appui au Venezuela face aux agressions américaines, son respect envers Cuba et son engagement en faveur du Mercosur, plusieurs ombres s’ajoutent au tableau : son rôle dans l’occupation militaire d’Haïti, ses relations ambiguës avec le gouvernement d’Evo Morales influencé par les intérêts des capitaux privés au Brésil, et enfin sa reconnaissance immédiate du président illégitime élu au Mexique, Felipe Calderón. Mais les plus grandes déceptions se trouvent dans sa continuité avec les principales lignes économiques néolibérales qui maintiennent intacts les privilèges du capital financier et de l’agroexportation aux mains des multinationales, les avancées minimales de la réforme agraire, le caractère paternaliste de ses politiques sociales, et les pratiques de corruption de personnalités proches du président Lula. Cependant, près de 50 % des électeurs brésiliens ont voté pour lui au premier tour, les plus pauvres, parce qu’ils ont connu une légère amélioration de leurs revenus et un traitement moins excluant en termes ethniques et culturels que ne leur avait jamais réservé la droite (y compris la « social-démocratie »). La campagne du premier tour a été une campagne sans enthousiasme ni grande participation pour la réélection de Lula, avec des militants du Partido dos trabalhadores (Parti des travailleurs) démobilisés. Mais le risque d’un gouvernement de droite (Geraldo Alck-min) au second retour qui, outre des privilèges au grand capital, promet l’adhésion totale du Brésil aux intérêts des États-Unis et la privatisation de tout ce qui demeure dans le secteur public, a réactivé l’action militante pour assurer le triomphe de Lula le 29 octobre 2006.
À gauche, les plus opposés au gouvernement de Lula, même s’ils ne sont qu’une minorité, s’abstiendront, an nom du « moindre mal ». Ceux qui critiquent sa modération et son absence de rupture, mais qui savent qu’un triomphe de la droite serait un recul sûr qui irait jusqu’à la criminalisation des mouvements sociaux et la répression, votent pour lui en espérant qu’un nouveau gouvernement de cet exmétallo reprenne le chemin du programme que la gauche s’était tracé pour le Brésil. Mais le peuple le plus pauvre votera en valorisant les petites améliorations obtenues, peu nombreuses certes, mais très significatives aux yeux de ces éternels laissés-pour-compte.
Rien n’est blanc ou noir en Amérique latine. Notre continent est cruellement frappé par la misère, par la répression, par les offenses et l’humiliation. Les bilans, peu satisfaisants, qui doivent être faits de l’action de beaucoup de partis de gauche ne conduisent pas à oublier qu’avec leurs gouvernements (nationaux, provinciaux ou municipaux), les peuples ne se portent pas plus mal qu’avec les gouvernements de droite ou de centre droit. Mais cela ne signifie pas non plus que les peuples se contentent toujours du moindre mal ou qu’ils acceptent indéfiniment que la gauche ne remplisse pas ses objectifs ni sa responsabilité de transformation.
De plus, en Amérique latine, les temps sociaux et politiques s’accélèrent à droite. La droite a cherché à détruire la gauche par tous les moyens, mais le secteur politique de la classe dominante a admis que son propre projet redonnait vie à la gauche. Il a cherché à la soumettre aux règles du jeu de la gouvernance [9] en la transformant en une force électoraliste isolée des luttes populaires et engagée à empêcher l’expression de conflits sociaux. Quand, de cette façon, la droite n’a pas pu empêcher que la gauche croisse électoralement jusqu’à gagner des élections, elle a essayé de la neutraliser en l’amenant à se métamorphoser en une « gauche moderne » et à mettre en œuvre au gouvernement le projet postlibéral de la droite dans son administration de la crise.
Cependant, nous observons aujourd’hui que la droite transforme rapidement les rythmes et les voies de sa stratégie : guerres sales, exécutées à l’aide des médias et des corporations patronales qui agissent comme forces de choc antidémocratiques dans tous les processus électoraux, nombreuses fraudes électorales, campagnes électorales avec répression des activistes sociaux et politiques, intervention ouverte des États-Unis et des opérateurs politiques des multinationales européennes - surtout espagnoles -, imposition des candidats de la droite [10], réactivation de l’extrême droite militaire avec de nouvelles agressions contre des victimes de la terreur d’État pendant les dictatures (comme en Argentine et au Paraguay récemment), menaces d’intervention militaire américaine au Venezuela et à Cuba, guerre interne allant jusqu’à la guerre civile encouragée par l’oligarchie en Bolivie. Même au Brésil, où la droite internationale avait fait l’éloge de la modération de Lula, l’offensive contre sa réélection a été ferme. La droite montre qu’elle n’est disposée à accepter aucun changement économique ou social en Amérique latine aussi petit soit-il, ni qu’on « gère » la crise, ni qu’on légitime le système dominant en s’appuyant sur le système représentatif déjà assez mis à mal. Ne reculant pas devant la violence, elle cherche à investir tous les gouvernements pour finir de privatiser ce qui ne l’est pas encore (ressources énergétiques, eau, sécurité sociale), compléter le pillage de la biodiversité, accélérer la signature des traités de libre commerce avec les États-Unis qui viendraient se substituer à l’Accord de libre commerce des Amériques (ALCA) qui fut un échec. Les États-Unis accroissent leur présence militaire directe et gagnent du terrain en subordonnant les armées latino-américaines au « Commando Sur », pour la contre-insurrection au nom de la « lutte contre le terrorisme ».
C’est évidemment une réaction face à l’avancée électorale de la gauche et du nationalisme progressiste, mais cette réaction est disproportionnée en comparaison des risques encourus par les intérêts capitalistes dus à l’existence de candidats et de gouvernements de gauche. Cette offensive répond aussi à la décadence économique des États-Unis qui l’amène à augmenter son pouvoir militaire et son impunité impériale; elle répond aux problèmes dans le fonctionnement spéculatif et rentier plus général du capitalisme avec ses bulles spéculatives menaçant d’exploser à tout moment et à d’autres facteurs qui doivent être analysés. Mais le nouveau scénario est une réalité.
Jusqu’à présent la gauche ne semble pas reconnaître ce nouvel état de fait, ni les défis qu’il lui pose, ni l’urgence de faire face aux problèmes qui ont été mentionnés plus haut. La gauche a peu de temps pour se repenser et repenser ses programmes et formes d’action. Elle a peu de temps pour développer l’organisation populaire dans tous les espaces de la vie sociale et pour articuler toutes les luttes en les développant horizontalement tout en créant des forces concentrées, afin de faire face efficacement à la nouvelle offensive du capital et de ses appareils dominants. Si les mouvements contre le néolibéralisme en Amérique latine n’ont jamais admis de « troisième voie », il n’y a maintenant pas le moindre doute que la droite ne laisse aucun espace à des positions centristes. C’est la droite elle-même qui conteste la voie électorale, en détruisant sa légitimité et sa viabilité. Pour que les peuples puissent continuer à utiliser cette voie électorale, ils ont besoin d’être informés, organisés et mobilisés : pour arriver aux élections elles-mêmes, pour défendre les résultats obtenus, pour pouvoir entreprendre des changements une fois arrivés au pouvoir, et pour défendre les changements. Il faut cesser de se penser en se prenant pour propre référence ou en contemplant les avancées sans prendre ses responsabilités. Nous avons besoin de beaucoup de rigueur analytique et de penser chaque pays dans sa dimension latino-américaine. Il nous faut montrer un énorme respect pour tous ceux qui combattent avec plus ou moins de succès et avancer ensemble. C’est l’offensive de la droite qui l’impose,et c’est une exigence pour la survie des grandes majorités et de cette région du monde. ●
Traduit de l’espagnol par Marie-Odile Motte (CIR sarl, Paris)
 
NOTES
 
[1]Sur la stratégie postlibérale de la droite, cf. mes travaux : El Postlibe-ralismo y la izquierda en América latina, in revista Espacio crítico, n° 2, janvier/juin 2005, Colombia, et La Tercera Vía en América latina : de la crisis intelectual al fracaso político, in Ensayos críticos, n° 1, Bogotá, septembre 2005.
[2]Les capitaux multinationaux (nord-américains et, dans certaines sphères, surtout européens) s’approprient, par le biais des privatisations, des ressources naturelles et tirent profit de leur usurpation. Dans le secteur des services, ils bénéficient de l’infrastructure préexistante créée par l’investissement social préalable. Cet « investissement » multinational ne génère pas d’emploi. La spéculation encore moins, qui ne fait que priver les gens de la valeur créée et des recettes. Par la voie de la dette externe, pendant dix ans, l’Amérique latine a transféré des ressources au centre capitaliste (gouvernements et entreprises) d’un montant équivalant à 19 Plans Marshall : entre 1992 et 2001, elle a payé en intérêts et en remboursement partiel du capital 1,2 billion de dollars (millions de millions ou trillions en anglais) ; et après ces paiements, la dette a été doublée : de 478 700 millions en 1992, on est passé à 817200 millions de dollars en 2001. Dans cette même période, les profits des multinationales ont atteint les 800 milliards de dollars. Un total de 2 billions de dollars transférés. Rien qu’en 2001, pour chaque dollar reçu des pays riches pour « diminuer » la pauvreté, l’Amérique latine leur a restitué plus de 6 dollars. Les pauvres payent, parce que les riches ne payent pas d’impôts. Bien que l’influence idéologique de la droite ait affaibli la vocation anti-impérialiste de plusieurs gouvernements et partis de gauche, les faits sont indéniables. Les gouvernements et partis de gauche ont une volonté claire d’abaisser la pauvreté extrême et d’améliorer l’éducation et la santé, mais malgré leurs efforts en direction de changements basiques et partiels ils ne peuvent pas être financés à cause de ces saignées économiques.
[3]On assiste à une prise de conscience croissante que, sous le capitalisme, la survie des peuples et de la planète dans cette riche région du monde est impossible. Mais cette prise de conscience n’est pas suffisante pour esquisser la nouvelle société qui se substituera au capitalisme. On devine qu’il est possible que quelque chose de complètement différent advienne parce qu’on regarde et on admire chaque fois plus les réalisations du peuple cubain dans son exaltation de la condition humaine. Cuba est notre référent le plus proche et le plus cher en termes de socialisme, de souveraineté et de dignité antiimpérialiste.
[4]Un des exemples les plus tragiques de ces métamorphoses électora-listes est le Parti de la révolution démocratique du Mexique. Ce parti a dilapidé l’histoire des luttes de sa base (avec six cents morts) ; il s’est isolé des luttes sociales. L’importante croissance de son vote en juillet 2006 est avant tout le résultat de la candidature présidentielle d’Andres Manuel López Obrador et des réalisations de son gouvernement. En étant chef de gouvernement du distrito federal, il a mobilisé les masses pour faire face à la violente guerre sale de la droite qui, depuis la fin 2003, a cherché à empêcher sa candidature, et il les a convoqués à nouveau pour combattre la fraude de juillet 2006. López Obrador a gagné l’élection présidentielle et on lui a volé presque deux millions de voix. Le mouvement qu’il a convoqué s’est rapidement transformé en expression de toutes les luttes et de toutes les demandes, contre toutes les offenses du pouvoir envers le peuple mexicain. Ainsi il a donné naissance à la Convention nationale démocratique créée le 16 septembre 2006 après deux mois de résistance civile pacifique, qui deviendra, on l’espère, un instrument d’articulation de toutes les luttes populaires pour la défense de la souveraineté, contre les privatisations du pétrole, de l’électricité, de la sécurité sociale et de la santé, et pour des salaires dignes et un changement démocratique à travers la création d’un nouveau Congrès constituant. Le 20 novembre prochain (date du début de la Révolution mexicaine), la CND instituera López Obrador comme président légitime du Mexique. Le Parti des travailleurs du Brésil montre aussi une tendance électoraliste et un éloi-gnement par rapport aux luttes sociales, en subordonnant la Centrale unique des travailleurs à ses logiques politiques.
[5]Les succès électoraux des partis de gauche au Brésil, en Uruguay et en Bolivie sont l’expression de longues luttes sociales organisées et intenses. En Bolivie, le lien est maintenu avec une certaine intensité (autour de l’Assemblée nationale constituante, dans la défense des renationalisations, et contre les agressions de l’oligarchie). Le premier tour électoral au Brésil d’octobre 2006 a montré le coût de la dissociation entre le gouvernement, le parti et les organisations sociales populaires. En Uruguay, le gouvernement ne s’est pas appuyé sur la grande force syndicale pour faire des changements plus profonds. En revanche, le Venezuela a pu approfondir les transformations sociales et étatiques et les défendre contre les agressions violentes de la droite et de l’impérialisme parce que, depuis le gouvernement de Chávez, on a encouragé l’organisation sociale qui était très faible, même si celle-ci doit gagner en indépendance vis-à-vis du gouvernement pour que le processus continue d’avancer.
[6]Prenons l’exemple de l’EZLN : ce n’est pas un parti, si par là on entend seulement un acteur dans les institutions de l’État (ce qui est, je l’ai déjà dit, réducteur), mais l’EZLN a tous les attributs d’un parti : elle a une direction centrale, elle est disciplinée grâce à son importante démocratie interne, elle a un programme et se propose de remplir la fonction d’un parti de gauche, c’est-à-dire représenter politiquement les intérêts populaires, les rassembler, promouvoir leur organisation indépendante et favoriser leur articulation, même si elle ne prend pas part aux élections. La otra campana (« l’autre campagne »), qui reprend ces objectifs, a été limitée dans son efficacité par l’étroi-tesse analytique de l’EZLN en ce qui concerne le social et le politique et la compréhension de la signification du mouvement populaire articulé autour d’Andres Manuel López Obrador.
[7]Le 29 octobre 2006 le second tour électoral a eu lieu au Brésil, avec la réélection de Lula. Le 4 novembre, on a assisté au Nicaragua au triomphe du controversé Daniel Ortega (Front sandiniste de libération nationale) aux élections présidentielles. Fin novembre, ce sera le second tour en Équateur dans lequel le nationaliste Rafael Correa a des chances de gagner (son discours a déjà pris un ton plus centriste avec cet objectif en vue). Le 3 décembre, ce sera l’élection présidentielle au Venezuela, où l’on attend la réélection d’Hugo Chávez qui dispose d’un appui populaire solide. En avril dernier, le nationaliste péruvien Ollanta Humala a gagné le premier tour avec presque 31 % des voix (face aux 24,3 % d’Alan García), mais a perdu au second tour de juin avec 46 % des voix (face aux 53 % de García). Et le 2 juillet dernier, la fraude au Mexique a privé López Obrador de l’arrivée à la présidence légale dans un pays de 105 millions d’habitants. Si, dans toutes ces élections, les candidats mentionnés avaient gagné ou gagnaient, le nombre de Latino-Américains gouvernés par la gauche ou par le progressisme nationaliste serait de quelque 340 millions. L’élection présidentielle en Colombie, en mai dernier, où le candidat de droite Álvaro Uribe a été réélu, a aussi montré une croissance électorale impressionnante de la gauche (Pôle démocratique alternatif) au milieu de la répression sociale. Celle-ci est passée de 6 % en 2002 à 26 % en 2006. La tendance à la croissance électorale des critiques du néolibéralisme est confirmée.
[8]Ce résultat contradictoire est le produit de la neutralisation relative des positions anti-impérialistes du chancelier uruguayen Reinaldo Gargano et même du Frente amplio (Front élargi), du fait des décisions de l’équipe économique à tendance conservatrice qui cherche à resserrer les relations avec les États-Unis. Ce qui entre aussi en contradiction avec d’autres politiques gouvernementales de collaboration étroite avec Cuba et le Venezuela.
[9]À propos des stratégies de gouvernance en Amérique latine, cf. mes travaux « Gobernabilidad como dominación conservadora », in Hernán Yanes (comp.), El Mito de la gobernabilidad, Quito, Editorial Trama, 1997, et in Darío Salinas (coord.), Problemas y Perspectivas de la democracia en América latina, México, Universidad iberoamericana-Tri-ana-Asociación latinoamericana de sociología, 1999. Et aussi : « El des-prestigio de la política : lo que no se discute », in Política y Cultura, n° 17, Departamento de política y cultura, Universidad autónoma metropolitana, Unidad xochimilco (México), printemps 2002.
[10]Des exemples : les États-Unis sont directement intervenus pour empêcher le triomphe de Shafik Handal du Front Farabundo Martí pour la libération nationale lors de l’élection présidentielle de mars 2004 au Salvador, et leur intervention est prouvée au Venezuela, au Mexique, en Bolivie, au Pérou. Scandaleuse fraude électorale consommée au Mexique. Dénonciations de fraude lors du premier tour électoral en Équateur. Dénonciations de fraude lors du plébiscite du 22 octobre 2006 organisé par le gouvernement de Panamá pour valider son projet d’extension du Canal, escroquerie qui coûterait des millions de dollars au peuple panaméen.
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