Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 260 à 264
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Carte blanche à … Axel Kahn

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Carte blanche à … Axel Kahn

« J’étais le camarade médecin… »

Malgré un emploi du temps très chargé en cette période de bouclage budgétaire, Axel Kahn nous a amicalement reçus dans ses locaux de l’Institut Cochin, qu’il dirige depuis 2001. Au cours de quarante ans d’une carrière brillante, ce biochimiste de formation s’est progressivement spécialisé dans la génétique. Directement confronté aux fantasmes engendrés par les rapides progrès et les perspectives de développement de cette discipline « démiurgique », il a publié plusieurs essais qui s’appliquent à en encadrer le champ d’action selon les principes d’une éthique humaniste personnelle patiemment élaborée au fil du temps par un esprit pessimiste, mais altruiste. Parmi eux, retenons Et l’Homme dans tout ça ? Plaidoyer pour un humanisme moderne (2000), L’Avenir n’est pas écrit (entretiens avec Albert Jacquard, 2001), Raisonnable et humain (2004), Le Secret de la salamandre : la médecine en quête d’immortalité (avec Fabrice Papillon, 2005). Ces préoccupations l’ont naturellement conduit à siéger, entre 1992 et 2004, au Comité consultatif national d’éthique. Homme de gauche convaincu, ancien intellectuel communiste, toujours passionné de politique et attentif aux changements du monde, il était le candidat idéal pour la carte blanche de ce numéro spécial de FondationS.
T. H.
Le travail. La direction de mon institut de recherche biomédicale accapare une grande partie de mon temps. L’Institut Cochin est aujourd’hui un très grand laboratoire, fort de six cents personnes réparties en quarantesix équipes. Je préside également la fédération à laquelle est affilié cet Institut et qui compte sept cent cinquante salariés. Outre les aspects proprement scientifiques de la fonction, il s’agit ni plus ni moins d’assurer celles de chef d’une grosse PME : gestion du personnel (notation, résolution des conflits), recherche de crédits, etc. Ma tâche consiste au fond à essayer de mettre en place les meilleurs systèmes, les meilleures relations humaines, et d’acquérir le meilleur matériel possible pour réaliser notre mission. Celleci est extrêmement large, puisque nos recherches sont consacrées aux maladies infectieuses, comme le sida, les méningites, ou le paludisme, mais aussi à différents types de cancers, au diabète, à l’obésité, etc. La gageure consiste à établir les conditions favorisant l’émergence d’une science créative et novatrice à l’aide de moyens insuffisants. Je ne manipule donc plus « à la paillasse » depuis longtemps, et je ne dirige plus directement les étudiants. Mes interventions dans le domaine de la recherche proprement dite se situent désormais à un niveau plus abstrait, par le biais de discussions avec les chefs d’équipe, la rédaction d’articles, etc.
L’écriture. C’est ma deuxième activité pr incipale, au point que je publie un livre par an. Le prochain paraîtra en janvier prochain, et s’intitulera L’Homme, ce roseau pensant. Il est écrit, je l’espère, avec humilité, mais ses objectifs, eux, en manquent totalement ! Je me suis en effet proposé de me ressaisir de la racine de l’interrogation philosophique depuis que les philosophes écrivent : quelle est la nature des traits de notre animalité qui nous font homme ? Nous sommes indéniablement des mammifères appartenant au monde animal, des primates catarhiniens au sens de l’évolution ; mais nos particularités sont déconcertantes. Deux chapitres traiteront par exemple du rapport à l’autre, capital pour notre psychologie. Il est profondément ambigu, car si nous disposons de la capacité d’être émus ou séduits par autrui, de lui prêter des pensées et des intentions, de les discuter, voire de les manipuler, nous pouvons aller, et c’est là l’un des traits qui distinguent notre propre violence de celle du règne animal, jusqu’à tuer notre semblable parce que nous estimons qu’il pense mal ! Le fait que notre morale réprouve sa foi ou ses croyances constitue un mobile suffisant pour supprimer cette source de mal. Ces modes opposés de manifestation de l’altérité nous constituent au premier chef : ils nous édifient en tant qu’hommes.
La période militante. J’ai milité pendant dixsept ans dans les rangs du Parti communiste français. J’y ai adhéré à dixsept ans, autant par tradition familiale, puisque mes deux parents l’avaient fait, que par moralité catholique ! Adolescent, j’étais extrêmement pieux, voire dévot ; mais bien que j’aie perdu la foi face aux invraisemblances du dogme, la certitude de la haute valeur morale de la lutte contre l’injustice ne m’a pas abandonné. Je commençais à prendre conscience de l’existence de classes pr ivilégiées au sein de la société française, et le PCF se plaçait du côté des moins favorisés pour essayer d’améliorer leur situation. Cela ne pouvait que m’être sympathique. Nous étions alors au pire des guerres de décolonisation, l’Algérie occupait tous les esprits. Jeune idéaliste, j’étais révolté par ces conflits d’un autre âge. Le PCF était sans conteste le plus efficace pour s’y opposer. J’ai donc milité avec zèle pendant six ou sept ans, jusqu’à devenir membre du Bureau national de l’UEC, associé à ce titre à certains des travaux du Comité central du Parti. La proximité avec la réalité de la direction m’a dessillé les yeux sur certaines dérives, comme l’absence totale de pratique démocratique au sein du PCF, où la discussion était invariablement figée et cadenassée, ou le caractère purement formel de la démocratie dans les pays du socialisme réel que j’ai visités grâce à ces fonctions nationales.
Cela n’enlève cependant rien à l’extraordinaire qualité humaine des camarades avec lesquels je militais, dans une cellule proche des anciennes usines Citroën dans un premier temps, puis au sein de la section de Malakoff près de Paris. C’étaient des gens pour qui j’avais une immense affection, et beaucoup d’estime. Ils étaient travailleurs manuels pour la plupart, mais aussi enseignants, instituteurs, professeurs du secondaire. Ils étaient admirables : après avoir travaillé toute la journée, ils se rendaient le soir à des réunions politiques, à des concerts ou au théâtre, parfois aux cours dispensés par le Parti, de telle sorte que leur niveau de culture était bien supérieur à celui de la plupart de leurs collègues de travail. Inspirés par leur soif de justice, ils faisaient totalement don de leur personne. Ce sont eux qui m’ont retenu dix ans supplémentaires au Parti. Je me disais qu’ils ne me pardonneraient pas mon départ, et que je créerais chez eux une immense déception en les quittant. J’hésitais moimême à abandonner des gens que j’aimais autant, qui étaient devenus ma famille. J’ai fini par partir en 1977, lorsque le PCF a rompu l’union de la gauche à quelques mois des élections législatives. Je n’ai pas pu accepter que l’espoir de millions de personnes de gauche, qui ne connaissaient comme moi que la défaite depuis vingt ans, soit sacrifié. Cela me paraissait suicidaire. La ligne au sein du Parti était consternante : soit dominer au sein de la gauche, soit tout faire pour éviter la victoire avec un Par ti socialiste dominant. La deuxième option, dite « révolutionnaire », a été appliquée entre les deux tours de 1981, je puis en témoigner. J’ai ensuite adhéré brièvement au PS, pour deux ou trois ans seulement, car il m’a vite paru manquer de sérieux.
L’intellectuel communiste. Pour mes compagnons, j’étais le camarade médecin, l’intellectuel. Je les ai presque tous soignés : le maire de Malakoff, sa femme, les secrétaires de la section, etc. Ils me faisaient pleinement confiance, mais pour autant, je n’avais pas de rôle dans la discussion philosophique, réduite à peau de chagrin en raison du centralisme démocratique. Je n’aurais de toute façon pas été un élément moteur particulier dans le cas où elle aurait été plus riche. Même si j’avais choisi la classe ouvrière, j’étais pour le reste un militant absolument comme les autres. À Malakoff, mon rôle était surtout « médical ». Outre la clientèle des « huiles » locales du Parti, j’étais l’intermédiaire entre le dispensaire municipal et la médecine hospitalière. J’orientais vers les meilleurs services les cas sérieux, les adressais aux spécialistes les plus affûtés, parfois les hospitalisais dans les salles dont j’étais responsable. Ma fonction au sein de l’activité sociale supervisée par le Parti était plus importante que mon impact doctrinal. D’autant plus que pendant la première partie de mon militantisme, je m’étais spécialisé dans l’exécution des « basses œuvres » politiciennes, pour, à l’UEC, écarter les camarades dits « italiens ». Cela me prenait beaucoup de temps, mais, à l’époque, cela m’amusait aussi énormément !
Le communisme. Même avec le recul, je n’établirais pas de parallèle entre les deux principaux totalitarismes du siècle passé. Le communisme poursuit des objectifs profondément généreux. Au cœur de son projet réside en principe la promotion d’une société propice à l’épanouissement du genre humain. Le fascisme, en revanche, est inadmissible aussi bien dans son essence que dans sa réalisation. Pourquoi ontils malgré tout produit des horreurs quasiment équivalentes ? Mon analyse philosophique effectuée a posteriori m’a conduit à découvr ir ce que j’appellerai une « maladie ontogénique » commune au marxisme, au léninisme et au communisme, et responsable de leurs dérives. Elle tient pour moi à la fragilité conceptuelle induite par la conviction de l’existence d’une mécanique historique scientifiquement connaissable. À partir du moment où nous sommes persuadés qu’il existe une manière positive d’analyser l’histoire à travers la modification des rapports de production, nous sommes plus ou moins enclins à penser que tous ceux qui s’y opposent contrarient un phénomène « naturel », et perdent ainsi tout crédit. Le scientisme était déjà très puissant à l’époque : ce que disait la science ne pouvait manquer d’être vrai. Les opposants au matérialisme scientifique, en quelque sorte, ne percevaient pas la clarté lumineuse de cette évolution nécessaire des événements. Ce « défaut de fabrication » commence avec Marx, et c’est pourquoi il y a de la pensée de Marx dans la dérive léniniste, et de la dérive léniniste dans les abominations staliniennes. C’est pourquoi je ne dirais pas que les crimes du communisme et du stalinisme sont un accident de l’histoire. C’est aussi la raison pour laquelle, à mon avis, il est absolument nécessaire, aujourd’hui, de repenser les fondements philosophiques de la pensée socialiste. Il faut revoir le statut des mécanismes moteurs de l’histoire pour se convaincre de la recevabilité des opinions inverses. La gestion du pouvoir ne peut se faire de façon manichéenne, en établissant une frontière dogmatique entre ce qui convient et ce qui ne convient pas. En dépit de ces réserves sérieuses, voire fondamentales, je considère toujours le communisme comme une force de contestation très utile dans un pays comme le nôtre. Ses revendications sont globalement légitimes : il continue à faire valoir la voix de ceux qui en manquent.
L’engagement public. Je ne me suis pas réellement désengagé en délaissant le militantisme politique. Si je récusais la dureté du communisme, acharné à plaquer la scientificité du processus historique à la réalité hésitante d’une humanité cherchant sa voie, de la même manière, je contestais l’iniquité profonde du capitalisme, fondé sur l’inégalité comme élément moteur des sociétés. Je me suis alors rendu compte que tous mes engagements politiques prenaient en fait naissance dans une éthique de la responsabilité envers autrui. Cet humanisme procède pour moi de deux phénomènes. L’un est nécessaire, l’autre attend encore son achèvement. Pour commencer, si j’avais été coupé de tout contact avec une société humaine, si l’on ne m’avait pas appris à me servir de mes potentialités biologiques, je ne serais pas moi. Je ne saurais même pas que je suis, moi, puisque je n’aurais pas conscience de moimême ! Ma pensée, mon esprit exigent de se confronter à la pensée et à l’esprit d’un autre pour s’édifier, et réciproquement. Autrui a donc droit à la même considération et au même respect que ceux auxquels je suis attaché pour moimême. C’est là la base incontestable de toute pensée humaniste. Pour autant, l’histoire montre que cette reconnaissance de la valeur de l’autre en est surtout restée à la promotion du membre de la famille, du clan, du groupe, et s’est avérée parfaitement compatible avec le rejet violent, voire barbare, hors de la tribu, hors du pays, hors de la race. Le combat consiste donc à universaliser ce respect de l’autre. Non seulement l’autre dont j’ai eu directement besoin dans la construction de mon moi, mais également tous les autres en tant qu’êtres humains d’essence commune, même ceux qui ne sont pas encore nés et qui formeront les générations futures. Notre société alterne malheureusement avancées et reculades, pour ce qui concerne cette universalitélà. La pratique est souvent très en retrait des grands discours. Ce souci de l’autre constitue l’horizon de ma réflexion et préside à la refondation de la morale que je me propose de réaliser. Existetil un Bien et un Mal ? La réponse est oui, sans aucun doute, et je prétends les connaître. J’appelle Bien tout ce qui contribue à l’optimisation des conditions d’édification des autres, y compris ceux que je ne connais pas ou qui ne sont pas encore nés, et Mal tout ce qui met ces conditions en danger. Il n’est pas pour moi de projet politique valable qui ne place cet objectif au centre de ses préoccupations. Je ne milite plus au sein d’un parti, mais je n’en reste pas moins un homme de gauche. Je suis très engagé dans la vie publique, mais désormais à ma façon, plus en accord avec mes capacités et l’évolution de mes goûts. Aujourd’hui, je ne pourrais plus restreindre ma réflexion et mes interrogations aux limites « officielles » fixées par un parti. Cela n’enlève rien au jugement positif que je porte à la valeur du militantisme politique, mais, quant à moi, j’œuvre dorénavant plutôt pour permettre à chacun de se forger son libre arbitre, gage de la qualité d’un engagement partisan.
Le clonage thérapeutique. J’ai été étiqueté « adversaire déclaré » du clonage thérapeutique, en France. Mais je ne trouve rien d’indigne, d’illégitime, ni de scandaleux dans ses objectifs. Il n’y a là r ien qui heurte ma conception de l’éthique biomédicale. Si nous arrivons à une médecine régénératrice à partir de cellules souches embryonnaires, ce matériel ne me pose aucun problème. Plusieurs équipes de mon institut de recherches travaillent d’ailleurs dans ce domaine. Si je me suis élevé contre cette technique, c’est uniquement parce qu’elle procédait d’une mystification de l’opinion publique.
Dès lors qu’elles touchent l’homme ou ce qui a de la valeur pour lui, il appartient en effet à l’ensemble des citoyens de se prononcer sur la légitimité des innovations technologiques, en fonction de critères démocratiques. Comment faire en sorte que ce débatlà ne soit pas confisqué par les scientifiques ou les technocrates ? La condition sine qua non est de permettre à tous de s’emparer de la question, d’en comprendre la signification. Or personne n’est mieux qualifié pour expliciter les bases scientifiques et techniques d’une innovation technique que les scientifiques euxmêmes. Dès lors, ils doivent livrer en toute bonne foi à la population ce qu’ils pensent en leur âme et conscience de la question. S’il y a désaccord entre eux, il importe d’émettre plusieurs avis exposant les thèses différentes, faute de quoi le scientifique manipule la population et se transforme en force de lobbying. C’est exactement ce qui s’est passé lors de la discussion du « clonage thérapeutique », et qui m’a horriblement choqué. Quatrevingtdix pour cent de la communauté scientifique internationale y était favorable. Elle a donc mis sur pied un appareil formidable, en faisant monter à la tr ibune Nancy Reagan, Chr istopher Reeves, des associations de malades telles que l’AFM (Association française contre les myopathies) pour forcer la décision, sur le thème : « Il faut autoriser le clonage thérapeutique, sinon nous ne parviendrons pas à restituer la mémoire aux malades d’Alzheimer, à faire remarcher les tétraplégiques prisonniers de leur fauteuil, ou à résoudre les maux des myopathes. » Cette charge de pathos a beaucoup pesé sur l’opinion publique. Les scientifiques s’étaient pourtant vite rendu compte que ces techniques avaient en réalité très peu d’avenir thérapeutique, puisqu’elles exigent, pour chaque malade à traiter, de recueillir une centaine d’ovules, de les débarrasser de leur noyau pour les remplacer par ceux de cellules en culture afin d’obtenir dans un très petit nombre de cas des embryons, et enfin tenter d’en isoler des cellules pour les mettre à leur tour en culture. Il convient ensuite de tester les capacités de ces cellules, et de vérifier qu’elles ne sont pas cancérigènes. Ces étapes préliminaires achevées, il reste encore à les transformer en cellule de cœur pour soigner une insuffisance cardiaque, en cellule cérébrale pour soigner un Alzheimer, en cellule de la moelle épinière pour soigner une tétraplégie, etc. Bref, l’ensemble du processus est tellement compliqué, incertain, coûteux et nécessite une telle maind’œuvre, qu’il n’est pas réaliste en tant que méthode thérapeutique. Si pour soigner des centaines de millions de personnes, il faut des milliards de femmes donneuses, des dizaines de milliards d’ovocytes, et des millions de laborantins, ça n’a pas de sens. La communauté scientifique le savait très bien, mais voulait absolument tenter l’aventure, effectivement des plus excitantes sur le plan des connaissances, sinon du soin aux malades. Elle a donc sorti l’artillerie lourde, par peur que le débat public la freine pour des motifs éthiques. Et il est vrai qu’un protocole de recherche reposant sur des ovules de femmes comme matière première pose problème. Les pays riches ne céderontils pas à la tentation de « marchandiser » davantage le corps féminin, pour se les procurer ? Et puis, le clonage thérapeutique pourrait être un pas vers le clonage des bébés, puisque la « recette » de la fabrication d’embryon par clonage serait alors disponible. J’ai considéré ce lobbying effréné dangereux pour la démocratie, pas pour la santé publique. Si le scientifique ne dit pas ce qu’il croit vrai, il menace son fonctionnement.
La philosophie. La philosophie, l’amour de la sagesse, me permet de répondre rationnellement à des questions inaccessibles par la science « dure ». Nombre des problèmes les plus importants ne sont pas réductibles à un énoncé purement scientifique. C’est alors que la philosophie est indispensable. Elle est seule capable, en ces domaines qui ne sont pas du domaine de la science, de réarranger la pensée préexistante, c’estàdire de dépasser les peurs et les préjugés, tout en faisant preuve d’originalité, de créativité et de rationalité. Bien sûr, il est des « réarrangements » qui me hérissent. C’est parfois le cas de Nietzsche, qui m’apporte pourtant énormément. Son côté profondément antihumaniste et prédéterministe me déplaît au plus haut point, mais je dois reconnaître qu’il grandit à mesure qu’on le contredit ou le combat. Sa prodigieuse puissance de pensée le rend incontournable. Les philosophes auxquels je me réfère le plus souvent, pour l’Antiquité, sont Platon, plus qu’Aristote, et Épicure, plus que les stoïciens. Malgré son extraordinaire déterminisme, Diderot m’intéresse beaucoup, et je pense que JeanJacques Rousseau est un immense philosophe, à l’apport trop mésestimé. Spinoza, Kant et Hume forment le trépied de ma réflexion philosophique, malgré leurs oppositions de fond : Kant et Spinoza sur la liberté, Kant et Hume sur la raison. Je tiens le scepticisme humien pour un des sommets de la pensée. Au fond, je suis beaucoup plus proche de la pensée de Hume, ou des interrogations de Spinoza, que des certitudes d’airain de Kant. Là où je me rattache à ce dernier, c’est qu’il offre une ligne de conduite réflexive irremplaçable pour aborder les problèmes moraux. Il est très difficile de s’intéresser à la philosophie morale sans utiliser les outils cognitifs kantiens. Mais l’idée humienne de l’hommeartifice construit dans l’intersubjectivité me convainc bien davantage que la loi morale comme essence de l’être. En revanche, bien qu’il ait joué un rôle énor me, Auguste Comte n’est pas du tout ma tasse de thé. Je ne suis pas non plus très sensible à Heidegger. Je suis assez intéressé, mais sans plus, par le « sociallibéralisme » de Peter Sloterdijk, et peu, car je le trouve badigeonné de bienpensance, par Habermas. Parmi les Français, Michel Foucault m’a pas mal influencé, alors que certains s’avèrent totalement insignifiants. Pour tout dire, je ne les considère même pas comme des philosophes. Chez les « nouveaux philosophes », il n’y en a par exemple aucun véritable ! Je ne les ai jamais entendus émettre une idée neuve, ni même intéressante. ●
 
LES CHOIX D’AXEL KAHN
 
 
Films
– Une Journée particulière, d’Ettore Scola (1971). Un film magique. Sophia Loren, le jour d’une visite de Hitler à l’Italie mussolinienne, y est bouleversante. Sa famille, fasciste, du père au dernier rejeton de la marmaille, est allée applaudir le Duce et le Führer. Restée à la maison pour effectuer les tâches ménagères, elle se lie avec son voisin, un homosexuel qui lui fait progressivement prendre conscience de sa condition de femme exploitée, de pure reproductrice. Il sera exilé, mais cette rencontre incertaine est absolument extraordinaire.
The african Queen, de John Huston (1951). Un tout autre genre, mais un film inoubliable également. La naissance de la libido chez Katharine Hepburn, vieille fille dévote, et son couple avec Humphrey Bogart, est un moment culte du cinéma.
Rouges et Blancs, de Miklós Jancsó (1968). Film un peu esthétisant mais émouvant de la Hongrie communiste.
Riz amer, de Giuseppe De Santis (1949). Un film néoréaliste italien qui met en scène les travailleurs pauvres des rizières de la plaine du Pô. La dimension sociale et l’intrigue m’avaient profondément touché.
Freaks, la Parade monstrueuse (1932), de Tod Browning. La plus belle œuvre du cinéma sur le rejet de la différence, la stigmatisation de l’altérité radicale.
Disques
Harold en Italie, de Berlioz.
La jeune Fille et la mort, de Schubert. Ces deuxlà sont véritablement mes « tubes ».
Les sonates pour violon et violoncelle de Beethoven. Mon âme y est en parfaite résonance avec ce que j’entends, mais la caractéristique de l’émotion esthétique est d’être irréductible à toute rationalisation. Chercher à expliquer pourquoi je trouve ça beau n’aurait pas de sens.
Les concertos pour piano numéros 2 et 3 de SaintSaëns.
Livres
Les Raisins de la colère, de Steinbeck.
Des Souris et des Hommes, toujours de Steinbeck.
Le Rouge et le Noir, de Stendhal.
La Marche de Radetzky, de Joseph Roth.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis