Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 265 à 269
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Histoire : L'Espagne des années trente (2)

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Histoire : L’Espagne des années trente (2)

Une république juste, juste une république ?

Denis Fernàndez-Récatalà Écrivain. Dernier ouvrage paru:Les quatre Interprètes,avec IsmaïlKadaré,Stock,2004.
1 - Surpris de leur victoire [1], les républicains s’agitent et dans la nuit du 14 avril 1931, ils désignent un gouvernement provisoire, un gouvernement d’union élargie, improbable et néanmoins inévitable. Cette alliance, par définition, ne garantit pas leur cohésion.
L’euphorie sera de courte durée. Dans les premiers jours, on s’emploie à raviver un peu partout la mémoire des précurseurs de la République. Le pays est en proie à une frénésie renaissante. On répare des oublis. À Madrid, par exemple, cent mille manifestants rendent hommage à Pablo Iglesias, fondateur du Parti socialiste ouvrier espagnol. On débaptise des rues, des places, on renverse des statues, symboles de la monarchie. On adopte L’Hymne de Riego, le chant de la révolution réprimée de 1820 avec l’aide de la France des Bourbons. On restaure une dignité républicaine et l’on met l’accent sur les libertés. Et, de ce point de vue, il y a du pain sur la planche. Le gouvernement est confronté aux volontés autonomistes de la Catalogne et du Pays basque. Il lui faut résoudre la laïcisation de l’État et de ses institutions dont, en premier lieu, l’Éducation nationale soumise jusqu’alors au clergé. Il lui faut combattre, très vite, l’armée, que l’on qualifie alors de « secte politique organisée », en dépit de ses divisions. Il lui faut, et c’est là sa contradiction, améliorer foncièrement la situation ouvrière et paysanne, sans s’attaquer vraiment à ses causes.
Avec la création du Parti national basque, la République enregistre un succès. Elle arrache les citoyens d’Euskadi à leur ancrage monarchiste. En revanche, elle piétine sur d’autres points, et malgré la présence de trois ministres socialistes, la question sociale, si elle est abordée, est en quelque sorte minorée ou traitée à la six-quatre-deux. L’union induit un coût et ce coût, ce sont des classes sociales aux intérêts dédaignés qui le supportent. Alors le ciment principal du gouvernement réside dans l’anticléricalisme dont neuf membres du cabinet sur onze se réclament. La déception se profile. Une semaine après sa constitution, le gouvernement la promeut en adoptant des mesures aussi naïves qu’insuffisantes. Les espoirs qu’ils suscitent confinent à l’illusion et à l’énoncé de vœux pieux. Ainsi, pour empêcher la fuite des capitaux qui approche l’hémorragie, Indalecio Prieto, ministre des Finances, promulgue des interdits sans rapport avec les dangers qui menacent l’Espagne de saignée financière : on oblige les voyageurs se rendant à l’étranger à n’emporter que 5000 pesetas et l’on impose, en pure perte, aux exportateurs d’or, le grand mythe vernaculaire, de le convertir exclusivement en monnaie espagnole, autant dire à rien pour les spéculateurs avides de devises fortes. Les financiers et les grands propriétaires transfèrent des fortunes sans sourciller. Largo Caballero, ministre du Travail, pense à la question agraire qui conditionne en grande partie le succès du gouvernement. Elle concerne directement 4 millions de personnes, sans compter leur famille, alors que 12 721 propriétaires, soit 0,8 % de l’ensemble, détiennent plus de 11 millions d’hectares, à savoir 49,4 % des terres cultivables. Mais là encore, pour substantielles que soient ses décisions - protection des salariés agricoles, suspension des saisies de petites propriétés hypothéquées -, elles apparaissent tout à la fois timorées et sacrilèges. D’autant que ces résolutions sont assorties d’une ordonnance proprement ibérique, et qui fait écho à des décrets moyenâgeux relatifs aux pauvres dont le roman picaresque s’est délecté. Il s’agit de privilégier l’embauche de salariés d’une localité au détriment des voisins.
Puis, paradoxe d’un théâtre de l’absurde, on gèle les friches des latifondiaires dans des campagnes où sévit un chômage endémique et où les journaliers, survivance ou reliquat de l’Ancien Régime, ne verront leur statut rectifié qu’au cours des années 80 du XXe siècle. Oui, ces décisions apparaissent timorées aux anarchistes qui n’attendent pas grand-chose de cette république modérée, libérale et prétendument réformatrice, aux déshérités qui en attendent tout et qui attendent depuis 1907 une réforme agraire appliquée avec tant de parcimonie qu’elle n’a affecté que 11 700 hectares des terres agricoles, et sacrilège pour les possédants, les monarchistes, les ultras, auxquels l’Église prête son idéologie archaïque et pour lesquels elle façonne et justifie les peurs. Le gouvernement est trop provisoire pour un catholicisme qui se veut éternel et trop anticlérical pour ne pas encourir les foudres de la hiérarchie religieuse.
2 - Le 29 avril, les monarchistes passent à l’action et ouvrent les hostilités. L’Action nationale, créée pour l’occasion, publie un Manifeste. L’outrance, on le constate, le dispute à une espèce de bêtise pourtant prémonitoire. Le Manifeste ne répond pas à la réalité, il l’extrapole : « L’Espagne de 1931 qui a vu s’écrouler une monarchie quinze fois séculaire et surgir de ses ruines les détachements avancés du communisme soviétique est vouée à la mort […] La bataille sociale commence. Ce sera une guerre de longue durée. » Passons sur le communisme soviétique, même si l’Espagne a connu, en Andalousie, des révoltes paysannes au cri de « Vive Lénine! ». L’Action nationale choisit pour devise une formule quintuple en guise de programme : Religion, Famille, Ordre,Travail et Propriété. Le 1er mai, l’archevêque de Tolède, le cardinal Segura, primat d’Espagne, lui emboîte le pas. Dans sa Lettre pastorale, il invite les catholiques à délaisser leurs « affaires personnelles » car « l’ordre social est menacé » pour se consacrer « au devoir impérieux de défendre et sauver la religion ». « Nous n’aurons pas le droit de nous lamenter quand l’amère réalité nous démontrera […] que nous n’avons pas su combattre en soldats intrépides prêts à succomber glorieusement. » La Lettre retentit comme un tocsin. Les monarchistes se ressaisissent. Ils entament leur contre-offensive. Deux semaines se sont écoulées depuis la proclamation de la République. Pris de court, le gouvernement convoque une Constituante et se perd dans des arguties. Certes, il impulse la nouvelle Constitution, ce qui est loin d’être négligeable.
Mais… mais, la Lettre a produit ses effets. Le 10 mai, les monarchistes madrilènes se réunissent au cercle de la capitale, sous le patronage de l’ABC, le quotidien appartenant au marquis Luca de Tena, ami d’Alphonse XIII. Ils conspuent la République et acclament le roi. Un chauffeur de taxi les apostrophe. Ils le rouent de coups. La foule se solidarise avec la victime. Une manifestation s’improvise. Le cercle est pris d’assaut. La police intervient et soustrait les monarchistes à leurs adversaires. L’événement qui n’aurait pu être qu’un sale fait divers prend des proportions considérables. Les manifestants, dont le cortège ne cesse de grossir, se dirigent vers le siège de l’ABC et tentent de le saccager. La garde civile intervient. Elle tire. Il en résulte deux morts et plusieurs dizaines de blessés. Dans la nuit, plusieurs milliers de personnes se rassemblent, Puerta del Sol, face au ministère de l’Intérieur. Elles réclament la démission de Miguel Maura, responsable d’avoir recouru à la force pour maintenir un ordre qu’elles défendaient et qui, à leur sens, les trahit. Le gouvernement délibère et ne sait quelle attitude observer. Il est partagé. Il balance entre deux positions qu’il veut concilier, bien qu’elles s’avèrent contraires : rétablir l’ordre tout en ne repoussant pas ses partisans les plus résolus. La CNT et le Parti communiste appellent à la grève dès le matin du 11 mai.
Dans la journée, des groupes incendient le couvent des Jésuites, celui des Carmélites, puis celui des Maravillas. La Lettre pastorale reçoit sa réponse. En deux jours, une passion pyromane s’empare de l’Espagne. Une centaine de bâtiments religieux sont la proie des flammes à travers le pays. L’incendie se commute en spectacle devant lequel on s’attroupe. Manuel Azaña assène : « Tous les couvents de Madrid ne valent pas à mes yeux la vie d’un républicain. » L’historien socialiste, Antonio Ramon Oliveira, parle de « saturnales de la Liberté ». Miguel Maura sollicite les pleins pouvoirs. Les ministres socialistes s’y opposent. Le gouvernement réagit dans l’après-midi du 11 mai. Il décrète l’état de siège. Miguel Maura se défie des milices républicaines et forme la garde d’assaut. L’Église redoute la perte de ses prérogatives. Elle proteste contre la déchristianisation des masses, dont le gouvernement serait l’instigateur. Néanmoins, elle présente un front moins unanime qu’on ne le suppose ordinairement, y compris dans la capitale où l’évêque de Madrid « recommande à ses fidèles de conserver leurs capitaux et leurs biens en Espagne pour ne pas accroître les difficultés auxquelles se heurte la République ». Il tranche dans le paysage ambiant. Les événements survenus début mai façonnent tout de même une espèce de paradigme dont l’Espagne a du mal à se dégager et qu’elle déclinera par la suite.
3 - C’est dans cette atmosphère anxieuse, effervescente, que le gouvernement révise la loi électorale, désormais plus équitable. Le 28 juin, 65 % des inscrits élisent l’Assemblée constituante. La gauche et le centre ont remporté une victoire, mais les monarchistes s’étant abstenus, la représentation nationale s’en trouve faussée. La Constitution sera adoptée le 9 décembre, par décret. Elle se présente sous des aspects séduisants sinon flatteurs. On la pare de bonnes intentions, trop évidentes pour n’être pas trompeuses. On se paie de mots, même si ces mots valorisent la démocratie. Ces mots, les ouvriers et les paysans les prennent au pied de la lettre. La Constitution définit le nouveau régime comme « une République de travailleurs de toutes sortes, organisée sous un régime de Liberté et de Justice ». Il y est écrit que tous « les pouvoirs de tous les organes de la République émanent du peuple », que tous les Espagnols sont égaux devant la loi, que l’Espagne ne requiert plus une religion officielle, et qu’elle renonce « à la guerre en tant qu’instrument de la politique nationale ». Enfin, le droit de vote est accordé aux femmes et le recours au référendum est envisagé.
En fait, cette République de la première phase emprunte beaucoup à la République de Weimar. Le Parlement y est puissant et il s’abîmera bientôt dans des querelles dignes de Byzance, alors que la cité est assiégée. La révolution demeure rhétorique et la République bavarde dilapide ses atouts. Le divorce entre l’influence politique et le pouvoir économique persiste. La réforme agraire est sans cesse différée, sous les motifs les plus divers. Le gouvernement laisse les mains libres aux banques. Et Alcalà Zamora, futur Président, certifie avec emphase : « Cette révolution est la dernière révolution politique et la première révolution sociale. » La Restauration est en marche…
4 - Toutefois, la république réalise certains de ses objectifs. Elle opère une véritable révolution culturelle, crée des milliers d’écoles publiques où le catéchisme devient facultatif. Elle confisque les œuvres d’art aux couvents. Elle sécularise les cimetières, les campos santos en castillan. Elle prescrit l’abandon des jours de fête religieuse, hormis Noël et le Nouvel An. Elle prive l’Église de toute subvention. Elle dissout la Compagnie de Jésus. La lutte idéologique se conjugue ainsi à des procédures matérielles qui contribuent à borner son ascendant, un ascendant contre lequel s’insurge une grande partie de la société.
Autre pilier de la monarchie : l’armée… Manuel Azaña, ministre de la Guerre, révolutionne cette armée de caste où un conscrit d’origine aisée pouvait encore monnayer des avantages et se faire remplacer à l’occasion par un soldat modeste. Il ferme l’Académie militaire de Saragosse, dirigée par le général Franco. Il place sous une autorité civile le Maroc. Il réduit le contingent des hauts gradés, pléthorique. L’Espagne est prisonnière de ces traditions qui multiplient les privilégiés d’apparat. Au XVIe siècle, par exemple, le nombre des nobles avoisine le million et équivaut à celui des pauvres. D’ailleurs, pour une large part, comme l’atteste l’histoire du jeune hidalgo de Lazarille de Tormès, les uns et les autres se recoupent. À cette occasion, Manuel Azaña commet une erreur de taille en invitant à la retraite anticipée les officiers auxquels il offre pour les appâter l’intégralité de leur solde. Pratiquement la moitié de l’effectif, dix mille gradés, acceptera ces conditions. Mauvais calcul quand on songe que les principaux conjurés de juillet 1936 déclinent l’offre. Franco conseille à ses collègues de rester en poste car « ils seront utiles, le moment venu ». Les intrigues et les complots se multiplieront et prospéreront au cours des années suivantes, amalgamant les officiers en activité aux prématurés de la retraite…
En revanche, cette « République des travailleurs » réprime les grèves avec une violence déconcertante. Le 22 juillet 1931, elle décrète l’état de guerre et fait tirer au canon sur les ouvriers sévillans. On dénombre trente morts et deux cents blessés. En septembre, Barcelone connaît à son tour des journées sanglantes. Pis, les deux centrales syndicales CNT et UGT entrent en conflit armé. Manuel Azaña, au nom d’une prétendue défense de la République, fait voter une loi suspendant les garanties constitutionnelles.
Puis, comme si cela ne suffisait pas, la question du Statut d’autonomie de la Catalogne vient brouiller le paysage. Il avait été promis lors de la conjuration de Saint-Sébastien, puis relégué. Le gouvernement y souscrit, enfin, le 2 août, après que six cent mille électeurs catalans se prononcent pour l’autonomie contre un peu moins de trois mille. Le vieux colonel Macià, qui le 14 avril 1931 avait proclamé intempestivement l’État catalan, est aux anges. Il s’écrie : « Nous sommes enfin libres » devant une foule de manifestants. Si quatre siècles de sujétion à la Castille ne sont pas gommés, du moins ils s’estompent.
Les Basques, auxquels on a interdit la « marche sur Guernica », sous le chêne duquel les rois catholiques octroyèrent des libertés à leur nation au XVIe siècle, s’aventurent vers une déconvenue. Ils rejettent le statut que leur soumet Indalecio Prieto. Le but que s’assigne leur dirigeant,Aguirre, national-catholique (il est parvenu à unir passagèrement les deux grandes tendances du mouvement indépendantiste), consiste ni plus ni moins à constituer un gouvernement disposant des pouvoirs propres à établir des rapports avec le Vatican. Le gouvernement n’accède pas à son désir de mystique temporelle, d’autant que la Rome papale a reconnu la République. Les Basques n’obtiendront leur statut d’autonomie qu’à la faveur du Front populaire, aux premiers jours déjà de la guerre.
5 - En résumé, le gouvernement ploie sous les difficultés. Elles sont multiples et il ne parvient pas à les embrasser. Son bilan est contrasté. La question religieuse, sur laquelle il s’est appesanti au point de lui consacrer une bonne partie de ses activités, l’empoisonne. Réfractaire au fédéralisme, les autonomies auxquelles il consent ou aurait consenti, même à titre homéopathique, le tracassent. Le monde ouvrier et paysan échappe à son contrôle et le pousse au crime. Les droites contestent sa légitimité. Des intellectuels de renom, tels Ortega y Gasset et Miguel de Unamuno qui avaient milité pour son avènement, marquent leurs distances. Cette république, belle sous la monarchie, ne leur convient et ne les convainc pas, pour des motifs antithétiques. Pour Unamuno, Dieu est imprescriptible, quant à Ortega, athée, il critique les orientations prises dès le 23 juin et le 6 décembre; dans une conférence, « Rectification de la République », donnée au cinéma Opéra, il souligne son malaise. Il annonce qu’il se retire définitivement de la politique : « Ce n’est pas ça, ce n’est pas ça… » Leur évolution confirmera leur dissentiment. Exil tout d’abord neutre et relativement sceptique pour l’un, approbation du coup d’État militaire pour l’autre, Miguel de Unamuno, au sujet duquel les Républicains forgeront une légende aussi durable que menteuse. Dans leur souci de se réapproprier une conscience, ils omettent de mentionner qu’ils l’ont destitué de sa fonction de recteur de l’Université de Salamanque où il accueillera les Nationalistes. Pour l’un, la République crée un désordre intellectuel, pour l’autre elle s’avère blasphématoire.
Entre-temps, les proportions prises par la crise religieuse ont conduit les plus conservateurs des gouvernants républicains à démissionner. Miguel Maura quitte son poste et Alcalà Zamora, petit arrangement entre amis en voie de rupture, est promu Président de la République. On divorce sans oser se séparer. Et le 13 octobre, Manuel Azaña, qui se prend pour un Musset égaré au XXe siècle - il est venu trop tard, dans un monde trop vieux, selon ses confidences -, remplace Zamora à la tête du gouvernement. Par ailleurs, Diogène sans tonneau, il contrefait la philosophe cynique : plein d’une sagesse morose, il confesse ne rien espérer pour n’être pas déçu. Les offensés et les humiliés de la République apprécient ses réflexions autant que son arrogance…
6 - Les intérêts des groupes de gouvernements divergent tant et si bien qu’ils buttent sur la redistribution des terres. En principe, mais en principe seulement, ils s’accordent pour l’impulser. En vérité, du 10 mai au 9 novembre 1932 - le cabinet Azaña est devenu durable -, les Cor-tés consacrent quarante-six de leurs soixante et onze séances à en débattre, sans conclure concrètement. Les droites crient à la collectivisation quand il s’agit, grosso modo et dans le meilleur des cas, de fixer les règles d’un métayage. Alexandre Lerroux, ministre radical, rugit : « Oui à la réforme agraire ! Non à la réforme agraire socialiste ! » Et, comme à l’habitude, les articles constitutionnels sont trop vagues et trop vastes, boursouflés et nébuleux, pour être opératoires. Tout pose problème, y compris l’héritage féodal constitué par les propriétés des quatre-vingt-dix-neuf grands d’Espagne. Malgré le doublement des salaires des ouvriers agricoles, on attise des rancunes et des rancœurs. Le gouvernement ne sait pas satisfaire ses adeptes. Il agit en corps neurasthénique et en sujet en perpétuel émoi. Tantôt, il tergiverse jusqu’à l’inhibition, tantôt il cède à une agitation dont il se purge par la logorrhée.
La République espagnole est parlementaire; elle est surtout bonimenteuse. Et, ne sachant trancher en la matière, elle laisse son œuvre inachevée. La réforme agraire votée, seuls quatre-vingt-huit latifondiaires seront expropriés en deux ans. C’est une goutte d’eau dans la mer, mais une goutte qui fait déborder le vase et qui se traduit par des rivières de sang.
Le 31 décembre 1931, à Castiblanco, en Estrémadure (la région inspira Terre sans pain à Buñuel; le scénario et le commentaire furent écrits par Pierre Unik, le poète communiste, et le film fut diffusé en France par les soins du PCF), à Castiblanco, donc, la garde civile investit la Maison du peuple où se tient une réunion convoquée par la Fédération des travailleurs de la terre, réunion au préalable interdite par le maire sur la place du village. Pris à parti par des paysannes, un garde tire. Il est lynché avec trois autres par des hommes venus à la rescousse. Casarès Quiroga, nouveau ministre de l’Intérieur, prononce l’éloge de ses troupes et le gouvernement condamne à mort six organisateurs de la réunion. Dans les instances dirigeantes, on s’exonère de toute enquête sérieuse et l’on prodigue des gages à la droite, à la police et à l’armée, signes dont elles se soucient comme une guigne. On cherche à gagner du temps. Rétablir l’Ordre majuscule est devenu une obsession gouvernementale.
Le 5 janvier, à Arnedo, au nord de la péninsule, un cortège de paysans se rendant à une table ronde avec le patronat local croise une escouade de gardes civiles. Les délégués l’invectivent. On dénombre six morts, dont une femme et un enfant, et seize blessés. Les gardes civiles coupables d’avoir ouvert le feu ne sont pas inquiétés. À Castiblanco, ils ont été purement et simplement blanchis.
En parallèle, la FAI, qui a pris la direction de la CNT, lance une grève revendicative en Catalogne, parmi les ouvriers des petites filatures. Ces derniers exigent le doublement de leurs salaires. Ils n’obtiennent pas satisfaction. Il s’ensuit une émeute qui gagne la région. L’étincelle met le feu à la plaine. Les grévistes, secondés par les anarchistes, instaurent le communisme libertaire. L’armée intervient. Cent quatre chefs de la FAI, dont les frères Ascaso et Buenaventura Durutti, sont arrêtés et déportés au Sahara, via la Guinée espagnole. 1932 est un traumatisme pour les mouvements ouvrier et paysan espagnols. Les subversions et les révoltes se concluent par des répressions sanglantes. Les anarchistes s’évertuent à collectiviser des terres et des industries et à préparer des grèves insurrectionnelles qui couvent en Catalogne, au Levant, en Andalousie… Et, à ce propos, précisons que la situation n’a cessé de se dégrader et que les conflits n’ont cessé de croître. En 1931, on enregistre 85 grèves d’envergure; en 1932, 198 et en 1933, elles culminent à 450. La République incommode, en dépit d’un bilan jugé souvent honorable.
Mais le massacre qui signale la République à l’ignominie est celui que la garde d’assaut commet à Casas Viejas, près de Cadix. Jusqu’alors, le gouvernement avait perpétré des crimes en mimant avec plus ou moins de succès une République qui combat ses « enragés ». Désormais, et à l’encontre de ses articles constitutionnels qui proscrivent la guerre intérieure, elle assassine. Des paysans anarchistes, sous la conduite de Seisdedos, « Six-doigts », se retranchent dans une bicoque, après une escarmouche avec la garde d’assaut, à laquelle ils résistent. Il y a là six hommes, une femme et un jeune adolescent de treize ans. La garde d’assaut incendie la masure et les crible de balles. Estimant que leur besogne n’est pas parachevée, ils fusillent les douze occupants de la maison voisine. À l’Assemblée, Azaña défend ses troupes. Il est hué par la gauche qui, compromis compromis, n’abandonne pas le pouvoir. Dans cette savane, une hyène ne retrouverait pas ses petits. Mais l’indignation dans l’opinion est si profonde que l’on traduit en justice l’officier ayant commandé la tuerie. Condamné à plusieurs décennies de prison, il sera gracié dès la formation du nouveau gouvernement, en 1933.
Et comme si les cartes n’étaient pas assez embrouillées, c’est le moment choisi par le général de la garde civile, Sanjurjo, pour se rebeller, le 19 août 1931. Ses ressorts? L’autonomie catalane lui déplaît et la réforme agraire lui flanque la nausée. Condamné à mort, sa peine fut commuée. Ce gouvernement ne socialise pas la mansuétude. Libéré en 1934, il gagne le Portugal où il a les mains libres. Son échec lui servira de leçon. Maintenant, il sait quelles erreurs il ne faut pas commettre afin d’être suivi et appuyé par les garnisons. Le gouvernement Azaña battait de l’aile. Il s’était escrimé aveuglément à agencer la catastrophe qu’il voulait conjurer. Et, en 1933, ce front républicain se brise… ●
(À suivre : Du Biennat noir au Front populaire)
 
NOTES
 
[1]1. Voir FondationS n° 2.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
1. Voir FondationS n° 2. Suite de la note...