2006
Nouvelle Fondation
Archives : Cinq lettres de Romain Rolland à Staline
Le métier des intellectuels est de chercher la vérité au milieu de l’erreur
Bernard Frederick
Les cinq lettres de Romain Rolland
[1] à Joseph Staline que nous publions ci-après sont extraites du livre paru à Moscou en 2002 sous le titre Dialog Pissatelei (Dialogue d’écrivains, Pages d’histoire des relations culturelles franco-russes au xxe siècle - 1920-1970). Il s’agit d’un recueil des correspondances entre intellectuels français, d’une part, et dirigeants et personnalités de la culture soviétique.
Le livre, édité par l’Institut de littérature mondiale de l’Académie des sciences de Russie, le Service fédéral des Archives de la Russie et les Archives d’État de littérature et des arts, comporte de nombreux originaux en français, des traductions et des commentaires en russe. L’essentiel de ces documents provient du fonds d’archives du Komintern (Internationale communiste - IC), rassemblées dans les Archives du président de la fédération de Russie. Dans leur présentation, les éditeurs précisent leurs sources :
« Les archives du président de la fédération de Russie contiennent les originaux des lettres en français de R. Rolland, ainsi que les traductions en russe faites pour Staline. Nous publions ici les originaux et leurs traductions. Les lettres 2, 3 et 5 furent traduites par M. Koudacheva, la femme de R. Rolland; on ne sait pas qui traduisit deux autres lettres pour Staline en 1937. Les textes de certaines traductions portent des notes qui font objet de commentaires. La traduction des lettres de R. Rolland fut publiée une première fois en 1996 dans les Nouvelles des Archives du président de la fédération de Russie (vectnek prezedenta rocceyckoy federapee) n° 2 ; la lettre du 18 mars 1937 parut en 1989 dans la revue Questions de la littérature n° 5, d’après le texte d’une copie du journal de Romain Rolland. Ce recueil publie les originaux français pour une première fois. En vue de cette publication, les traductions furent comparées aux originaux de T. Balachova et de M.Arias; l’auteur des commentaires est A.Tchernev. »
Dans Au-Dessus de la mêlée (1914), Romain Rolland écrivait : « Le métier des intellectuels est de chercher la vérité au milieu de l’erreur. » Cette prise de parti, dans un ouvrage qui lui valut - avec Jean Christophe (dix volumes, 1904-1912) - le prix Nobel en 1915, résume à la fois la vie et l’Å“uvre de cet humaniste chrétien, pacifiste convaincu, soutien sans faille de la Révolution russe et « compagnon de route » du PCF. Elle éclaire et donne leur plein sens aux cinq lettres à Staline, jamais publiées en France.
À leur lecture, tant à travers les questions insistantes qu’il pose au dirigeant soviétique qu’à travers les demandes qu’il lui adresse concernant des personnes persécutées (Boukharine entre autres), on discerne facilement combien Romain Rolland est au fait de la tragédie qui se déroule à Moscou.
On ne saurait extrapoler et faire dire à l’écrivain français plus qu’il n’écrit, mais la précision de ses questions, le ton de sa correspondance, la vigueur avec laquelle il prend la défense de ses amis arrêtés - Alexandre Arossev, Oskar Har-tokh ou Nikolaï Boukharine -montrent qu’avec courage, il cherche la vérité au milieu de l’erreur, conscient de sa recherche et sans illusion sur l’erreur. De ce point de vue, ces cinq lettres représentent pour l’historien des relations entre le PCF, les intellectuels communistes et l’Union soviétique, une source originale de réflexion.
En juin/juillet 1935, Romain Rolland séjourna en Union soviétique sur l’invitation de Maxime Gorki. Le 28 juin, il fut reçu par Staline au Kremlin, rencontre exceptionnelle pour un écrivain français non communiste. Après son retour, il envoya, entre 1935 et 1937, plusieurs lettres à Staline dont le sujet principal était son inquiétude face à une « désaffection croissante » de l’Occident pour l’Union soviétique et ses causes qu’il discernait avec une très grande lucidité. En témoignent les commentaires de son journal, après une rencontre avec Jean-Richard Bloc, tout juste rentré d’un voyage à Moscou :
« Il est évident que la doctrine artistique et philosophique soviétique n’est point attractive pour les écrivains français de tendance pro-soviétique. Malraux se serait prononcé à ce sujet d’une manière assez dure faisant part de ses doutes à Moscou. De retour à Paris, il semble être plus prosoviétique qu’il ne le fut là-bas. Sa motivation est dans son amour-propre et dans les conditions de lutte. […] Il n’est pas question que Malraux, ni d’ailleurs Bloch, n’adhère au Parti communiste. Bloch sera toujours en plein milieu du champ de bataille mais en tant que personne indépendante. Les relations entre les écrivains français et les écrivains communistes laissent à désirer…»
Portrait de Staline par Picasso
Les Lettres françaises, 12 mars 1953.
Romain Rolland n’eut jamais de réponse de Staline, dont on sait, depuis l’ouverture des archives, qu’il avait bien eu connaissance de toutes les lettres. Une seule fois, l’écrivain français réussit à influer sur les décisions du dictateur : en contribuant à la libération (hélas provisoire!) d’Oskar Hartokh, célèbre médecin de Leningrad, arrêté en 1937 et libéré en 1938 et que le NKVD exécutera en 1942.
« C’est à l’intelligence d’achever l’Å“uvre de l’intuition », écrivait-il dans Jean Christophe. À près de soixante-dix ans de distance, on mesurera à la lecture de ces archives qu’il y avait déjà alors chez Romain Rolland plus qu’une intuition.
Avec Tania Remond pour les traductions du russe.
[1]
Romain Rolland est né à Clamecy (Nièvre) le 29 janvier 1866 et mort à Vézelay le 30 décembre 1944. Professeur d’histoire aux lycées Henri-IV et Louis-le-Grand, membre de l’École française de Rome, professeur d’histoire de la musique à la Sorbonne et professeur d’histoire de l’art à l’École normale supérieure, il est l’auteur de très nombreux romans et essais. En 1923, il fonde la revue
Europe, à laquelle il ne cessera de collaborer et où il publie son essai
Mahatma Gandhi. Son engagement pour la paix s’exprime avec force dans
Au-Dessus de la mêlée, écrit en Suisse au moment de la déclaration de la Première Guerre mondiale, comme dans sa participation à la fondation du mouvement pacifiste Amsterdam-Pleyel. Proche du PCF, sans jamais y adhérer, il sera au début des années 30 une figure de la lutte antifasciste et du Front populaire (engagement dont témoigne son roman
L’Âme enchantée). Ce passionné de musique et de musicologie (
cf. son
Å“uvre sur Beethoven) participe, avec Suzanne Cointe, à la création de la chorale populaire de Paris. Établi à Vézelay, en 1937, il ne cesse d’y travailler pendant l’Occupation en achevant ses Mémoires, ses recherches musicales, son
Péguy, paru en 1944, dans lequel ses souvenirs personnels éclairent la réflexion d’une vie sur la religion et le socialisme.