Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 30 à 36
doi: en cours

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Dossier : Intellectuels et communismes – Les intellectuels sous le regard des marxismes

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Dossier : Intellectuels et communismes – Les intellectuels sous le regard des marxismes

Un groupe social ambivalent?

Jean Lojkine Sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS. Derniers ouvrages parus : L’Adieu à la classe moyenne, La Dispute, 2005; Nouvelles Luttes de classes (dir.), avec Pierre Cours-Salies et Michel Vakaloulis, Actuel Marx Confrontation, PUF, 2006; Mutations sociales et représentations politiques, Notes de la Fondation Gabriel Péri, 2006.
Si l’on se réfère au cÅ“ur de la doctrine marxiste, la référence à la lutte des classes et à l’opposition frontale entre prolétariat, classe ouvrière et bourgeoisie capitaliste, force est de constater le statut extrêmement ambivalent du groupe des travailleurs intellectuels aux yeux des fondateurs du marxisme comme de tous les dirigeants communistes (à la seule exception de Gramsci mais avec des limites sur lesquelles nous reviendrons). La première raison de cette méfiance à l’égard de l’alliance entre les représentants de la classe ouvrière et les intellectuels tient au statut même que le marxisme attribue au travail intellectuel.
Rappelons en effet que, pour Marx, le clivage de classe est identifié d’abord et avant tout à la « division entre le travail manuel et le travail intellectuel », à la « complète séparation entre le savant et le travailleur », la scission entre les ouvriers parcellaires et les puissances intellectuelles de la production s’achevant « dans la grande industrie qui fait de la science une force productive indépendante des travailleurs et l’enrôle au service du capital [1] ».
Les savants, comme les ingénieurs, les techniciens des méthodes ou les contremaîtres, ne feraient donc pas partie du noyau central autour duquel se constitue aux yeux de Marx la force révolutionnaire qui a pour mission historique de renverser la bourgeoisie capitaliste, les salariés qui produisent la valeur et la plus-value dans l’entreprise industrielle, la classe ouvrière. Les travailleurs intellectuels sont eux « improductifs » (de plus-value) dans la mesure où ils n’interviennent pas directement dans la production matérielle des marchandises. Certes les transformations technologiques et sociologiques du procès de travail (notamment l’insertion croissante dans la production du travail intellectuel) ont amené les marxistes les plus ouverts à l’alliance avec les intellectuels à nuancer ce jugement péremptoire et à opposer, dans les années 60-70 [2], à ce texte très réducteur de Marx d’autres textes plus ambivalents dont la fameuse allusion au « travailleur collectif productif » : « Pour être productif il n’est plus nécessaire de mettre soi-même la main à l’Å“uvre ; il suffit d’être un organe du travailleur collectif ou d’en remplir une fonction quelconque » (Le Capital, livre I, chapitre XVI, tome II, p. 183).
Mais toutes ces tendances interprétatives se retrouvent autour de la définition « canonique » du travail « productif » dans le système capitaliste : « N’est censé être productif que le travailleur qui rend une plus-value au capitaliste ou dont le travail féconde le capital » (Le Capital, ibidem, p. 184). Le problème est moins de savoir si oui ou non une partie des travailleurs intellectuels sont « productifs » (de plus-value) que de reconnaître le rôle central joué par le concept de travail « productif » et de « travailleur productif » dans toutes les stratégies communistes [3].
Or les intellectuels qui interviennent dans la production comme cadres ou techniciens des méthodes ne contribuent-ils pas à l’exploitation des ouvriers, à l’extorsion et à la collecte de la plus-value, dans la mesure où leur fonction même est de stimuler la productivité des travailleurs ? Certes, selon la conjoncture politique, les partis communistes feront une interprétation plus ou moins large de ces textes considérés cependant comme le fondement théorique de la doctrine qui définit l’identité communiste sur l’échiquier partisan. Certes la méfiance profonde de Lénine à l’égard des intellectuels russes liés selon lui « par mille fils à l’aristocratie foncière et à la bourgeoisie », ne l’empêchera pas, durant la période de la NEP (Nouvelle politique économique), de faire appel aux « spécialistes », aux cadres techniques de l’ancien régime pour relancer la machine économique ruinée par la guerre civile ; mais ce « retour en arrière » vers un capitalisme d’État n’était-il pas plus tactique que stratégique, le temps pour les nouveaux cadres « ouvriers » du régime soviétique, considérés par Lénine comme totalement incultes, d’apprendre à lutter contre la bureaucratie, d’acquérir auprès des anciens cadres du régime tsariste la « culture » de gouvernement et de gestion économique?
Dans les partis communistes occidentaux comme le PCF, sans doute l’un des plus « ouvriéristes » d’Europe jusque dans les années 60-70 [4], la méfiance politique à l’égard des intellectuels n’aura certes pas les mêmes conséquences dramatiques qu’en URSS ou en Chine, mais on peut se demander si la référence théorique, une certaine lecture des classiques du marxisme, n’est pas la même. Même dans la période d’aggiornamento (1960-1977) du PCF, où sera élaborée la « voie française au socialisme », la méfiance persistera, y compris dans la fraction dirigeante rénovatrice, à l’égard d’un groupe suspect d’opportunisme petit-bourgeois, oscillant entre le gauchisme althussérien (sous la bannière théorique de l’« antihumanisme ») et le révisionnisme réformiste de Garaudy (sous la bannière théorique de l’humanisme) [5].
Il ne s’agit pas seulement de la réaction « bureaucratique » d’une organisation soucieuse d’encadrer les lieux d’élaboration théorique et stratégique, de socialisation, de formation militante, à l’aide d’intellectuels « organiques », fidèles à la « ligne » du parti de la classe ouvrière. Au-delà de la tendance centralisatrice inhérente au fonctionnement de l’appareil léniniste, c’est la théorie marxiste elle-même qui est interpellée par l’ambivalence du groupe des intellectuels dans ses rapports avec le pouvoir politique et les classes populaires.
À cet égard, rien de plus significatif dans les années 70 que la position des sociologues critiques proches des marxistes, mais très critiques à l’égard du PCF, à commencer par Pierre Bourdieu, qui contribueront à présenter le groupe des intellectuels comme celui des « bourgeois économiquement dominés, culturellement dominants [6] ». Les nombreux ouvrages de C. Baudelot et R. Establet sur la reproduction sociale à l’école [7] mettent l’accent sur les deux filières scolaires qui divisent la société en dirigeant les enfants d’ouvriers vers la production et les enfants de « bourgeois » vers les études supérieures et les emplois de cadres; ces travaux de sociologie de l’éducation peuvent être considérés comme le pendant des analyses marxistes sur les positions de pouvoir des cadres dans l’entreprise.
De même le sociologue Nicos Poulantzas [8] voit-il dans la « nouvelle petite-bourgeoisie » de l’appareil d’État et des organisations bureaucratiques privées le pendant intellectuel des cadres d’entreprise : aucune domination directe sur les ouvriers comme dans le « despotisme d’usine », mais une même fonction du « travail intellectuel séparé dans le sens capitaliste du travail manuel ». Reprenant les analyses de Marx et Lénine sur la bureaucratie d’État, d’Althusser sur les « appareils idéologiques d’État », Poulantzas fait donc des employés et cadres du secteur public et privé des « agents petits-bourgeois affectés par la bureaucratisation » ; ils sont certes victimes eux aussi de la « prolétarisation » du salariat, productif comme non productif; mais pour Poulantzas la « polarisation de la nouvelle petite-bourgeoisie vers des positions de classe prolétariennes » dépend avant tout de la capacité de la classe ouvrière à unifier le peuple, les classes populaires « sous l’hégémonie de la classe ouvrière », car « la petite-bourgeoisie n’a pas de position de classe autonome à long terme ».
Même Poulantzas, qui voit dans l’alliance classe ouvrière/petite-bourgeoisie « une chance historique de révolution socialiste, tout particulièrement en France », définit cette alliance, dans la conjoncture politique des années 70 (l’union PCF-PS autour du programme commun), par une subordination de ce nouveau salariat intellectuel à « l’hégémonie » de la classe ouvrière. C’est à mon avis la limite théorique la plus profonde du marxisme classique, avec toutes ses variantes même les plus hétérodoxes, et de toutes les organisations politiques qui s’en sont inspirées.
À cet égard, l’opposition entre Gramsci et Lénine devrait être relativisée. Pour Gramsci, en effet, l’hégémonie ne remet pas vraiment en cause ce qui est censé la « cuirasser » : la dictature du prolétariat prônée par Lénine, l’idée aussi d’une « classe ouvrière » (et de son parti d’avant-garde) identifiée au salariat qu’elle représenterait à elle seule. Certes la notion d’hégémonie dépasse celle de domination, dans la mesure où elle implique le « consentement actif » des gouvernés, et même la possibilité laissée aux classes adverses de s’organiser et de se constituer en force politique autonome [9] ; mais, comme Lénine, Gramsci fait du prolétariat « une classe dominante et dirigeante », capable de mobiliser contre le capitalisme « la majorité de la classe laborieuse », soit la majorité des ouvriers et des paysans. Cette « alliance de classe » définit pour lui « la base sociale de la dictature du prolétariat et de l’État ouvrier [10] ». Certes la réflexion de Gramsci et d’autres sur les conseils autogestionnaires et des formes de démocratie directe n’a pas perdu de son actualité, mais la différence des contextes comme des aspirations politiques est immense : l’idée même d’une « direction » de l’organisation révolutionnaire par un parti prétendant à lui seul « représenter » les intérêts de classe du salariat ouvrier, et « diriger » les autres catégories salariales (et notamment les travailleurs intellectuels) est aujourd’hui en question.
Malgré ses avancées, l’hégémonie gramscienne ne suffit donc plus, à mon avis, à penser le projet politique d’un « front de classe » salarial (sans groupe hégémonique ni parti d’avant-garde), allant des ouvriers aux cadres, voire aux travailleurs « indépendants », professions libérales et micro-entrepreneurs; encore moins l’hégémonie gramscienne permet-elle de penser les formes politiques nouvelles de coopération entre ces différentes couches sociales et les intellectuels qui les représentent. Les trois catégories d’intellectuels distingués par Gramsci (intellectuels traditionnels de l’appareil d’État qualifiés de « parasites », intellectuels de l’entreprise fordienne type FIAT, intellectuels liés aux finances et aux services) sont issues d’une réflexion sur l’Italie semi-rurale de 1920-1930 ou même sur les USA des années 30, en pleine révolution industrielle, bien loin des potentialités nouvelles de la révolution informationnelle. Que penser de la place des enseignants, des chercheurs, des professionnels des arts et de l’information dans l’organisation des luttes et des débats : peut-on en faire de simples « commis » de la classe dominante ou doit-on au contraire y voir un nouveau salariat directement soumis à l’exploitation capitaliste ?
L’enjeu est donc à la fois théorique et politique. Il suppose à la fois : 1) une analyse rigoureuse, scientifiquement validée, des transformations du capitalisme et de son salariat ; 2) une stratégie politique qui tienne compte de ces mutations, mais aussi et tout autant des aspirations complexes d’un ensemble salarial dont rien ne démontre a priori ni l’unité objective ni le désir d’unité. Pour dire les choses plus concrètement, l’intellectualisation du travail entraîné par la révolution informationnelle, bien au-delà des travailleurs dits intellectuels, sous la contrainte du profit capitaliste, n’a nullement entraîné une homogénéisation des fonctions de traitement de l’information; le système capitaliste reproduit dans le travail d’information la division sociale entre concepteurs et exécutants ; en revanche cette division passe maintenant dans le travail intellectuel même le plus sophistiqué entre les « spécialistes » techniques, les experts opérationnels et ceux des intellectuels d’entreprise qui monopolisent le travail de direction, de synthèse, la vision d’ensemble stratégique. Les mutations sociologiques que nous avons repérées [11] invalident la vision marxiste classique d’un « noyau central » ouvrier bordé par une « petite-bourgeoisie » « coincée » entre la vraie bourgeoisie et le prolétariat, une petite-bourgeoisie soit archaïque (petits commerçants), soit nouvelle (salariés des services), mais dans les deux cas sans assise idéologique propre, stable.
Le groupe ouvrier a perdu aujourd’hui à la fois son homogénéité (plus idéalisée que réelle, mais ayant bien une réalité idéelle, identitaire) et son rôle central. Il s’imbrique de plus en plus avec le groupe des employés dans le secteur des services (50 %) et le secteur productif. Émerge d’autre part un groupe de plus en plus important de professions intellectuelles (comparez le nombre d’étudiants en France à l’époque de Marx : une poignée, et aujourd’hui : plusieurs mil-lions [12]) dont une partie majoritaire est soumise à la précarité et au chômage, mais qui n’en lutte que plus fortement dans ses modes de vie (école, logement) pour conserver les marques décisives de sa distinction symbolique avec les couches populaires, avec la culture populaire. La question politique fondamentale aujourd’hui qui est posée aux partis progressistes est donc de trouver la configuration politique qui exprime le mieux « l’unité dans la diversité » des couches populaires (réunissant notamment ouvriers et employés) et des professions intellectuelles.
L’émergence, depuis les années 90, de nouveaux mouvements sociaux animés par les professions intellectuelles paupérisées et dévalorisées (intermittents du spectacle, enseignants, étudiants, chercheurs, soignants) invalide radicalement les thèses marxistes des années 70 qui faisaient des travailleurs intellectuels un groupe homogène de privilégiés qui dominerait les classes populaires et aspirerait avant tout à imiter la bourgeoisie. La puissance et le renouvellement des luttes menées par ces travailleurs intellectuels, mais aussi leur dimension antilibérale interpellent à la fois la référence marxiste à une « petite-bourgeoisie » subordonnée à la bourgeoisie capitaliste et la référence dominante à une « classe moyenne » rassemblant la majorité d’un salariat en mobilité ascendante, qui effacerait la lutte des classes.
En même temps ces mouvements sociaux ne sauraient occulter les clivages culturels persistants, tant au niveau du travail qu’au niveau de modes de vie (logement, école), entre ouvriers, employés et professions intellectuelles. Clivages dans les luttes entre ouvriers, techniciens d’une part et enseignants d’autre part; clivages entre médecins et professions de la santé ; clivages entre cadres et ouvriers, etc. sont là pour nous rappeler que la révolution informationnelle n’a aucunement effacé la division sociale du travail, mais bien plutôt déplacé ses frontières à l’intérieur même du travail de traitement de l’information (division entre les concepteurs stratèges et les exécutants). Loin donc d’engendrer une homogénéisation du nouveau salariat autour d’une « nouvelle classe ouvrière », comme le croyaient Serge Mallet, la CFDT et le PSU dans les années 60-70, les mutations sociotechniques pilotées par le nouveau capitalisme informationnel ont abouti à faire éclater toutes les formes de solidarité et de coopération interprofessionnelles (conventions collectives de branche), au profit d’une individualisation et d’une précarisation systématiques du salariat.
Les potentialités nouvelles ouvertes par la révolution informationnelle (décloisonnement des informations, liaisons horizontales dans des réseaux sans ligne hiérarchique, intellectualisation, responsabilisation du travail) sont donc des enjeux politiques qui impliquent des luttes complexes pour dépasser les rapports de pouvoir inhérents à la maîtrise des informations stratégiques, et engager une véritable coopération, sur un pied d’égalité, entre les différentes catégories du salariat, notamment dans les luttes contre la précarisation des statuts, les licenciements et les délocalisations, pour une véritable sécurité d’emploi et de formation.
Le même enjeu politique apparaît autour de l’accès à la culture. Il ne s’agit pas seulement de l’accès des enfants des classes populaires à l’enseignement technique et scientifique de haut niveau, mais encore plus de leur accès à ce que Gramsci appelle la « culture générale » comme vision d’ensemble, capacité à diriger et contrôler.
La réflexion de Gramsci sur la culture « classique » (à l’époque l’apprentissage du latin et du grec) et sur la nécessité pour le mouvement révolutionnaire de tout faire pour permettre aux couches populaires de s’approprier la capacité d’abstraction, la vision d’ensemble que donne la culture classique jusqu’ici monopolisée par la classe dominante, n’a absolument rien perdu de sa pertinence. Loin en effet de réduire la culture savante et académique à un attribut des classes dominantes, comme le feront certains sociologues marxistes dans les années 70, Gramsci prend bien soin au contraire de distinguer l’usage fait actuellement de l’enseignement général par les classes dominantes (dans des établissements scolaires réservés aux enfants de la bourgeoisie) et la fonction qu’il pourrait avoir si des moyens étaient donnés pour ouvrir l’enseignement de la culture générale aux enfants d’ouvriers et de paysans.
Rien de plus actuel que l’insistance de Gramsci sur le nécessaire effort, « douloureux », pour acquérir, à travers ce qui peut au premier abord paraître « inutile », « désintéressé » dans la culture générale (le latin et le grec opposés à la formation « technique » dans les écoles professionnelles réservées aux ouvriers) la capacité politique de diriger, de « contrôler ceux qui dirigent », d’avoir une vision d’ensemble : « La tendance démocratique […] ne peut seulement signifier qu’un manÅ“uvre devienne ouvrier qualifié; elle signifie que tout “citoyen” peut devenir “gouvernant” et que la société le place, fût-ce abstraitement, dans les conditions générales qui lui permettent de le devenir [13]. »
Comme on le sait, le « collège unique » (voire les filières courtes de l’enseignement supérieur) n’a en rien supprimé aujourd’hui le problème - politique - de l’énorme difficulté d’accès des enfants des familles populaires à la culture générale, socle immuable de l’accès aux fonctions dirigeantes, dans l’entreprise comme dans la cité [14], et peut-être aussi symbole aux yeux des enfants des couches populaires d’un privilège inacceptable, injuste, de la part des enfants de la bourgeoisie et des professions intellectuelles.
Le conflit des avant-gardes. Le problème politique de l’accès des masses populaires à la culture générale, à la « vision d’ensemble » de la société comme de l’entreprise, ne peut être dissocié de la question des avant-gardes. La paupérisation économique d’une partie des professions intellectuelles, à commencer par les enseignants, ne résout pas pour autant la question de la représentation qu’ils se font de la place dans la société que leur donnent leurs ressources culturelles : porte-parole associatifs, élus politiques, élus syndicaux, les professions intellectuelles revendiquent la « légitimité » de leur fonction représentative, voire de leurs fonctions pédagogiques. Or c’est justement cette légitimité d’une parole censée exprimer la parole des « sans paroles » (les couches populaires) que met en cause la représentation communiste des « intellectuels collectifs ». Émanation de « l’intellectuel collectif » issu de la « classe ouvrière », la direction du Parti communiste français ne devait-elle pas tôt ou tard se heurter aux aspirations d’autonomie et à l’hétérodoxie des intellectuels professionnels qui ont refusé d’être cantonnés dans leur rôle d’experts ou de « spécialistes » ?
Le conflit était d’autant plus latent que la culture communiste se voulait une contre-culture, y compris dans un domaine central pour les intellectuels : l’École. Frédéric Matonti montre très bien comment les « écoles » du PCF reproduisent certes la structure pyramidale de l’École française de la République (avec la hiérarchisation territoriale des écoles du Parti : écoles élémentaires, écoles fédérales, École centrale), mais aussi et surtout se veulent « alternatives », en donnant une formation idéologique (« marxiste-léniniste ») dispensée par les dirigeants du Parti, une formation censée contrer l’idéologie dominante - « bourgeoise », « idéaliste » - diffusée par l’École capitaliste [15].
Mais la reconnaissance des sciences humaines comme faisant partie de la formation scientifique débouchera inéluctablement sur la concurrence et le conflit entre d’une part la formation et les formateurs issus de la hiérarchie du Parti (censés transmettre fidèlement le dogme) et, d’autre part, les intellectuels professionnels « dans » le Parti tentés de contester, y compris sur la nature même du marxisme, les intellectuels « du » Parti (parlant « au nom du Parti »).
Frédéric Matonti pose ici très justement la question sociopolitique du conflit entre deux « élites » intellectuelles : une élite légitimée par sa position dans l’appareil de représentation politique (comme instance de « représentation » de la classe ouvrière) et une élite légitimée par sa position hégémonique dans la sphère académique et plus largement chez tous les intellectuels militants : la Nouvelle Critique verra ainsi s’affronter les deux types d’intellectuels, dont les plus connus : Roger Garaudy et Louis Althusser. Althusser est présenté comme le « cas-limite » d’un grand intellectuel qui fut aussi un militant engagé et posa la question du rôle spécifique des intellectuels (professionnels) dans l’élaboration « théorique et politique » de la stratégie du Parti. Son échec, comme celui de la tentative d’« ouverture » de la Nouvelle Critique aux intellectuels marquent les limites de l’ouverture du PCF, et plus largement de ce type d’organisation politique gouvernée par le centralisme délégataire. Mais en même temps F. Matonti souligne, comme Bernard Pudal, que l’échec de cette entreprise d’aggiornamento « n’était pas inéluctable », ce qui ouvre un nouvel espace de possibles dans la politique partisane. On évite ainsi de tomber dans le fatalisme sociologique, mais on ne règle pas pour autant - ce n’était pas l’objet de cette recherche - le problème de la capacité - ou de l’incapacité - propre aux partis communistes de type bolchevik, de se transformer vraiment en partis démocratiques comme les autres… sans perdre leur âme (de représentants de la classe ouvrière).
En termes de classes sociales, on peut en effet préciser le dilemme que devaient et doivent toujours affronter les partis se voulant les représentants de la classe ouvrière. Ou bien on privilégie non seulement la représentation mais l’intervention de la « classe ouvrière » (ouvriers et employés) dans la sphère politique, et l’organisation léniniste se doit de veiller, à partir de son Centre dirigeant, à la présence d’un corps de représentants politiques professionnels (les « permanents » issus de la classe ouvrière) à tous les échelons de la hiérarchie et dans toutes les instances de socialisation politique ; mais alors on manque de plus en plus la transformation sociologique de la société française avec l’émergence de nouvelles couches salariées, certes paupérisées, mais à fortes ressources intellectuelles qui n’acceptent plus « l’obéissance politique » et veulent pouvoir librement s’exprimer et s’organiser.
Ou bien on fait comme dans les autres partis politiques de la démocratie parlementaire classique et on laisse se reproduire l’élitisme technocratique qui place à tous les postes de commande, et dans toutes les tendances politiques, aussi pluralistes soient-elles, des intellectuels professionnels, intellectuels d’État (issus de l’ENA ou d’autres Grandes Écoles scientifiques) ou intellectuels d’entreprise (à la Berlusconi) et les classes populaires se trouvent irrémédiablement marginalisées, exclues de la vie politique.
C’est justement cette double délégation (relégation?) de la parole des « sans voix » que refusent les approches politiques mais aussi sociologiques ou philosophiques issues des « nouveaux mouvements sociaux » et des forums altermondialistes. Contre toute position théorique « surplombante », renvoyant à une position dominante du savant ou du professionnel de la politique, on met en avant la compétence des dominés à « inventer par eux-mêmes les instruments de leur émancipation [16] », à gagner une légitimité jusqu’ici monopolisée par les intellectuels spécialistes de la parole. Le débat n’est pas nouveau : on le trouve déjà au début du mouvement ouvrier dans l’opposition entre Marx et Bakounine (ou Proudhon), entre Lénine et les narodniki (les « populistes » russes) ; il acquiert toutefois une autre dimension aujourd’hui avec la massification des professions intellectuelles et l’accès d’une partie des enfants des couches populaires à l’enseignement supérieur, malgré le clivage persistant entre enseignement général et enseignement professionnel spécialisé.
Par sa radicalité même, l’approche « pragmatiste », phénoménologique, se heurte cependant à un obstacle majeur : l’autogestion de la parole et de l’intervention des dominés ne peut aller au-delà de ses propres limites; le local et le quotidien ne peuvent spontanément s’articuler au global et au temps long de la stratégie, économique ou politique. La démocratie représentative reste donc irremplaçable, même si on peut envisager des hybridations fécondes entre démocratie participative et démocratie délégative, à travers notamment le contrôle citoyen des mandats électifs, leur non-cumulativité, la rotation des fonctions représentatives et administratives [17] et pour les administrations locales l’expérimentation des « budgets participatifs ». Le bilan très mitigé des expériences brésiliennes renvoie à l’obstacle majeur qui réside dans la méfiance profonde des couches moyennes [18] des centres-villes à l’égard des couches populaires des banlieues périphériques [19].
Quelle culture ? On a souvent souligné que l’obstacle essentiel à l’alliance entre couches populaires et couches intellectuelles tenait à leur conception de la culture. Mais les conceptions de la culture ne sont pas figées, elles sont aussi influencées par les mutations des rapports de travail et par les luttes nouvelles menées par les professions intellectuelles elles-mêmes (enseignants mais aussi en France artistes, chercheurs, travailleurs sociaux, soignants). Ainsi peut-on dire que les luttes récentes menées par les enseignants pour la défense d’un service public de l’enseignement, et plus largement pour la défense de « l’État social », ont mis en lumière « combien la dégradation des conditions de vie des classes les plus pauvres, les effets de la désaf-filiation sociale qui affectent certaines fractions de la population […] rendent de plus en plus difficiles les apprentissages scolaires dans les milieux populaires [20] ».
Loin de s’identifier à « l’intellectuel à l’ancienne » s’exprimant sur la société tout entière, au mythe du « professeur magicien à la vocation sacerdotale », les enseignants en lutte s’affirment de plus en plus comme des « travailleurs de services publics », investis d’une responsabilité précise dans la lutte contre la division entre culture intellectuelle et culture populaire.
En même temps Christian Laval souligne à juste titre le caractère « ambivalent » de cette nouvelle identité sociale, oscillant entre le désenchantement d’une noblesse perdue (l’enseignant valorisé par les couches populaires sous la IIIe République), d’un métier devenu « impossible », dévalorisé aux yeux de la bourgeoisie et l’espoir d’une nouvelle fonction sociale dans le cadre de la reconstruction des services publics. Encore faut-il pour cela ne pas figer la culture enseignante dans une utopie non marchande, antiutilitariste, qui la couperait radicalement de la culture technique que tentent aujourd’hui de s’approprier les enfants des couches populaires. Certes on peut toujours dire que « la culture n’a pas de prix », comme la santé, mais peut-on pour autant refuser toute évaluation des coûts et de l’efficience, y compris marchande, de l’enseignement, au profit de l’évaluation calquée sur les critères de rentabilité capitaliste à qui on offre ainsi le monopole de l’évaluation dans le secteur privé comme dans le secteur public ? Peut-on également faire fi des liens à tisser entre l’école et l’entreprise en laissant là aussi le monopole des initiatives au patronat?
Ce débat n’est pas neuf et on peut encore une fois trouver dans les réflexions de Gramsci des éléments toujours pertinents pour tenter de dépasser le clivage entre culture humaniste « désintéressée » et culture technique spécialisée. Gramsci ne s’enferme aucunement, nous l’avons vu, dans une condamnation étroite de l’ancienne culture générale au profit de l’enseignement technique spécialisé. Il souligne à dessein le rôle fondamental de l’enseignement humaniste « désintéressé » (le latin et le grec) dans la formation générale des futurs dirigeants de la nation et critique vigoureusement les tendances dans le mouvement ouvrier à condamner ces enseignements comme « inutiles ».
Mais en même temps, déjà dans les années 20 et 30, Gramsci reconnaît la « crise » et la « dégénérescence » de cet enseignement classique et traditionnel, au profit d’une multiplication anarchique des écoles professionnelles spécialisées. Le problème ne réside donc pas pour lui dans l’abandon de l’école « formatrice », « immédiatement désintéressée », à vocation généraliste, mais bien dans l’invention d’une nouvelle culture générale ouverte aux classes populaires, fondée non pas sur « l’éloquence », mais sur l’activité de « constructeur, organisateur, persuadeur permanent » ; pour devenir dirigeant, il faut dépasser la culture spécialisée fondée sur la « technique travail » pour accéder à la culture générale fondée sur la « technique science » et la « conception humaniste historique [21] ».
Si l’on prend en compte la place aujourd’hui des activités d’information et de communication dans la « technique travail » et le rôle des activités d’organisation et de synthèse dans la direction des entreprises comme de l’État, on mesure à quel point l’enseignement de la formation générale est un enjeu politique crucial dans les rapports de classes.
La place des intellectuels dans les nouveaux rapports de classes ne dépend certes pas uniquement de la politique à long terme de l’éducation; mais on peut penser que le poids décisif de la formation générale dans l’attitude à l’égard des immigrés, comme l’attestent tous les sondages d’opinion, indique bien où est la fracture principale entre couches intellectuelles et couches populaires.
 
NOTES
 
[1]Le Capital, livre 1, chap. 14, Éditions sociales, 1973, tome II, p. 50.
[2]Notamment les intellectuels communistes en France et en Tchécoslovaquie autour de Radovan Richta et des promoteurs du « Printemps de Prague ».
[3]On en aurait une indication particulièrement significative dans la sous-estimation systématique du secteur des services dans le bloc soviétique, avec les conséquences que l’on sait.
[4]Surtout si on le compare au parti italien, où les dirigeants sont très majoritairement des intellectuels. Nous ne parlons pas bien entendu ici des évolutions sociologiques que connaîtra ultérieurement le PCF.
[5]Sur cette période d’ouverture du PCF, cf. Frédérique Matonti, Intellectuels communistes. Une sociologie de l’obéissance politique. La Nouvelle Critique, 1967-1980, La Découverte, 2005. Et Bernard Pudal, « La crise intellectuelle du communisme français. 1956-2003 », in Frédérique Matonti, La Démobilisation politique, La Dispute, 2005.
[6]Cf. Pierre Bourdieu, La Distinction, Éditions de Minuit, 1979, p. 196, note 8; « Reproduction culturelle et reproduction sociale », Informations sur les Sciences sociales, X-2, avril 1971, p. 59.
[7]L’École capitaliste en France, Maspero, 1971.
[8]Les Classes sociales dans le capitalisme d’aujourd’hui, Seuil, 1974.
[9]Cf. C. Buci-Glucksmann, Gramsci et l’État, Fayard, 1975, p. 73.
[10]Ibidem, p. 214.
[11]Jean Lojkine, L’Adieu à la classe moyenne, La Dispute, 2005.
[12]Cf. Éric Hobsbawm, L’Ère du capital, Fayard, 1978.
[13]« Les intellectuels et l’organisation de la culture », 1929-1930, in Gramsci dans le texte, Éditions sociales, 1975, p. 630.
[14]Sur les problèmes de l’apprentissage de l’abstraction par les enfants des familles populaires, voir les ouvrages de J.-P.Terrail, dont De l’Inégalité scolaire, La Dispute, 2002.
[15]Frédérique Matonti, Intellectuels communistes. Essai sur l’obéissance politique. La Nouvelle Critique (1967-1980), op. cit.
[16]Jean Birnbaum, « Intellectuels, l’ère du doute », Le Monde des livres, 6 octobre 2006; Charlotte Nordmann, Bourdieu/Rancière. La Politique entre sociologie et philosophie, Éditions Amsterdam, 2006 ; « Clercs et chiens de garde », revue Contretemps, n° 15, Éditions Textuel, 2006.
[17]C’est la leçon principale que Marx tire de la Commune de Paris; quand Lénine, autogestionnaire dans L’État et le Révolution, il se heurtera à l’absence de culture politique et gestionnaire des bolcheviks et n’aura jamais l’occasion de mettre en Å“uvre une expérience de démocratie directe.
[18]Par leurs revenus, leur statut, les professions intellectuelles brésiliennes ne sont en rien dans la « moyenne » par rapport à la très grande pauvreté de l’écrasante majorité des couches populaires, à l’instar de la plupart des pseudo « classes moyennes » des pays en voie de développement.
[19]Cf. Marion Gret,Yves Sintomer, Porto Alegre. L’espoir d’une autre démocratie, La Découverte, 2005. L’échec du Parti des travailleurs dans ces villes qui avaient expérimenté le budget participatif est tout aussi intéressant à étudier que la victoire initiale.
[20]Christian Laval, « Le mouvement des enseignants : contestation antilibérale et lutte de reconnaissance », in J. Lojkine, P. Cours-Salies, M.Vakaloulis (dir.), Nouvelles Luttes de classe,Actuel Marx Confrontations, PUF, 2006, p. 190.
[21]« La formation des intellectuels », Gramsci dans le texte, op. cit., p. 602-605.
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Le Capital, livre 1, chap. 14, Éditions sociales, 1973, tom...
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Notamment les intellectuels communistes en France et en Tch...
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On en aurait une indication particulièrement significative ...
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Surtout si on le compare au parti italien, où les dirigeant...
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Sur cette période d’ouverture du PCF, cf. Frédérique Matont...
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[6]
Cf. Pierre Bourdieu, La Distinction, Éditions de Minuit, 19...
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[7]
L’École capitaliste en France, Maspero, 1971. Suite de la note...
[8]
Les Classes sociales dans le capitalisme d’aujourd’hui, Seu...
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[9]
Cf. C. Buci-Glucksmann, Gramsci et l’État, Fayard, 1975, p....
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[10]
Ibidem, p. 214. Suite de la note...
[11]
Jean Lojkine, L’Adieu à la classe moyenne, La Dispute, 2005...
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[12]
Cf. Éric Hobsbawm, L’Ère du capital, Fayard, 1978. Suite de la note...
[13]
« Les intellectuels et l’organisation de la culture », 1929...
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[14]
Sur les problèmes de l’apprentissage de l’abstraction par l...
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Frédérique Matonti, Intellectuels communistes. Essai sur l’...
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Jean Birnbaum, « Intellectuels, l’ère du doute », Le Monde ...
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[17]
C’est la leçon principale que Marx tire de la Commune de Pa...
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Par leurs revenus, leur statut, les professions intellectue...
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Cf. Marion Gret,Yves Sintomer, Porto Alegre. L’espoir d’une...
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Christian Laval, « Le mouvement des enseignants : contestat...
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« La formation des intellectuels », Gramsci dans le texte, ...
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