Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 42 à 47
doi: en cours

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Dossier : Intellectuels et communismes – Le marxisme comme exigence morale

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Dossier : Intellectuels et communismes – Le marxisme comme exigence morale

Raisons et déraisons de l’engagement communiste

Yvon Quiniou Agrégé de philosophie et docteur en philosophie, il a longtemps enseigné en classe préparatoire. Auteur de plusieurs ouvrages sur le matérialisme, Nietzsche, la morale et la politique. Il est membre de la rédaction de la revue Actuel Marx. À paraître : Marx, le Cavalier bleu, coll. Idées reçues, février 2007.
L’attraction, sinon la fascination, même transitoire, qu’a exercée le communisme sur les intellectuels est un fait indéniable qui a marqué l’histoire du XXe siècle. De grands esprits du monde entier ont été ou se sont dits communistes ou amis de l’URSS à une époque où celle-ci était perçue comme l’incarnation concrète de l’idée communiste et la preuve qu’elle n’était pas utopique, et la Chine de Mao a pu fonctionner également comme le support d’une pareille projection. Une brèche leur paraissait ouverte dans la domination du système capitaliste et ils s’y engouffraient avec passion, donc aussi avec une bonne part d’aveuglement.
Ces intellectuels étaient divers et couvraient un large spectre d’activités : l’art, les sciences de la nature, la philosophie et les sciences humaines y étaient représentés. Gide, Picasso, P. et M. Curie, P. Langevin, H.Wallon et, plus tard, Sartre, Merleau-Ponty et même Foucault et Bourdieu, autant de noms, parmi beaucoup d’autres, qui témoignent de cette attraction, même si elle ne dura pas [1]. Or, si l’élément affectif a joué un rôle dans cet engagement, on ne saurait l’y réduire comme le font nombre d’analystes qui ne prennent pas la mesure de la part rationnelle qu’il comporte. « Opium » pour R. Aron, « illusion » sans avenir pour F. Furet, « foi » pour J.Verdès-Leroux : ces expressions sont largement réductrices et ne démêlent pas bien le mélange de « raison » et de « déraison » qui a pu motiver un pareil engagement et, du coup, elles n’indiquent rien de ce qui perdure dans la justification actuelle de celui-ci, un siècle et demi après la parution du Manifeste communiste de Marx et Engels [2]. Je voudrais donc analyser quelques uns de ces motifs, même s’ils recouvrent aussi des mobiles psychologiques, et distinguer ce qu’il y a en eux de rationnel et d’irrationnel.
Un désir de sens ? Le communisme s’appuie sur un ensemble d’idées, le marxisme pour faire vite, qui inclut une théorie rationnelle de la société et de l’histoire dont l’intention est clairement scientifique. Quelle que soit la part de critique sociale que présente l’œuvre de Marx et sur laquelle je reviendrai, celle-ci vise d’abord à nous faire comprendre les lois de fonctionnement et d’évolution d’un mode de production qui envahit actuellement la planète et dont Marx n’avait qu’une esquisse sous les yeux : le capitalisme.
Dans les deux cas (fonctionnement, évolution), c’est bien à un besoin spécifiquement intellectuel d’intelligibilité que répond la théorie marxienne, même si celui-ci est guidé par un souci de transformation sociale que la mise à jour de cette intelligibilité rend possible [3]. Or si l’intelligibilité, spécialement l’intelligibilité scientifique, donne du sens à la réalité socio-historique, elle ne lui confère pas un sens. Elle donne du sens puisqu’elle transforme une masse de faits bruts en un ensemble de faits organisés par des relations dans lequel il y a des causes et des effets, donc des lois, des niveaux déterminants et d’autres déterminés ou subordonnés, et à partir duquel on peut effectuer des prévisions sur l’évolution possible de la société présente.
L’œuvre de Marx est de ce point de vue un extraordinaire facteur de sens ou d’intelligibilité dans son domaine (comme celle de Freud dans le champ de la psychologie) dans la mesure où, comme toute œuvre scientifique, elle est déterministe dans ses postulats de recherche et ses résultats : elle n’abandonne pas l’histoire à la fureur et à l’idiotie d’une suite d’événements soumis au seul hasard ou à la seule contingence. À ce titre, on comprend qu’elle ait pu fasciner bien des intellectuels qui ne voyaient pas pourquoi l’intelligibilité du réel devrait s’arrêter à la porte de l’histoire et pourquoi la rationalité conquise dans le champ de la nature ne devrait pas être prolongée dans celui de l’humain, quitte à y être profondément renouvelée. Cet aspect-là de l’apport marxien est désormais reconnu par la plupart des esprits éclairés et compétents, sans préjugés hostiles, et la presse s’en fait parfois, mais trop peu, l’écho [4].
Pourtant donner du sens ce n’est pas donner un sens. Cette dernière expression impliquerait ici que la réalité historique soit organisée en vue d’une fin, d’une intention ou d’un objectif. Une pareille possibilité est exclue par le matérialisme de Marx. Sa conception interdit, bien entendu, qu’une finalité dirige le processus historique de l’extérieur comme c’est le cas dans les philosophies kantienne et hégélienne où la paix perpétuelle (pour Kant) ou le Savoir absolu (pour Hegel) constituent un objectif originairement donné aux hommes et que ceux-ci contribuent à réaliser à leur insu [5]. Elle interdit aussi une version laïcisée de ce schéma de pensée pour laquelle le communisme serait une fin immanente de l’histoire, lisible d’ores et déjà dans sa structure actuelle. Les formulations de Marx qui prêtent à cette interprétation - il y en a - doivent être rejetées au nom même de la matrice matérialiste de sa démarche. Enfin, il n’y a pas de place non plus chez lui pour un être humain souverain, considéré comme un Sujet de l’histoire capable de lui assigner librement un but : les hommes sont les « créatures » des rapports sociaux plus que leurs « créateurs », comme il l’indique dans la préface du Capital [6], et si le communisme a bien pour ambition d’augmenter considérablement leur liberté collective et de les constituer davantage en « sujets » (avec une minuscule et au pluriel) de l’histoire, on ne saurait imaginer qu’il puisse en faire des démiurges tout-puissants finalisant leur vie sociale dans une transparence absolue.
On voit alors le glissement qui s’est opéré chez beaucoup d’intellectuels comme chez les militants ordinaires moins armés que les intellectuels pour y résister : on est passé du sens scientifique de l’histoire à son sens finaliste ou téléologique, de lois d’évolution du capitalisme permettant d’ouvrir, dans la pratique, un avenir communiste possible à l’affirmation que celui-ci était inévitable ou inéluctable, garanti par la science historique, ou que l’homme pouvait maîtriser totalement son histoire. Le glissement aura été sécurisant, comme tout ce qui confère un sens assuré et positif à l’aventure humaine, et il peut expliquer les polémiques de R. Aron à l’égard du marxisme. Mais, déformant la logique d’ensemble de la réflexion de Marx, il ne saurait réfuter celle-ci sur le fond et nous obliger en quelque manière à l’abandonner.
Un engagement religieux? Marx a été un critique intransigeant du phénomène religieux dans lequel il a vu très tôt une expression de la « détresse réelle » de l’homme, de nature historique, qui l’empêchait d’y faire face et de l’abolir [7]. Et il n’a cessé, notre analyse précédente l’a suggéré, de se réclamer d’une vision scientifique du monde social dépassant les illusions et les croyances idéologiques qui en masquent les contradictions. Pourtant, on reproche régulièrement au marxisme d’être devenu une nouvelle religion, sans contenu scientifique véritable, remplaçant l’analyse objective par la croyance : le prolétariat serait un mythe, l’émancipation du genre humain à partir de la situation d’exploitation qu’il connaît ressemblerait à la croyance chrétienne en l’homme nouveau régénéré par la souffrance, la société sans classes équivaudrait au paradis sur terre, une théologie horizontale aurait alors remplacé une théologie verticale, etc. [8].
Dire cela n’est pas totalement faux, si l’on raisonne en fait et non en droit. Déjà la notion de « marxisme », qui désigne une codification du message de Marx, nous mène sur la voie d’un rapport à l’auteur du Capital qui n’est pas totalement laïque et libre [9]. Et de fait la doctrine marxienne a fait l’objet chez beaucoup d’intellectuels d’un investissement de type religieux, au sens où l’élément de la croyance l’emportait sur l’élément de la raison, et celui-ci a souvent fait obstacle à une adhésion critique qui suppose la confrontation, la vérification et le tri final entre ce qu’on juge vrai et ce qu’on juge faux, ou limité, ou rectifiable.
Cette appréciation s’applique à la version simplifiée du matérialisme historique qui le réduisait à un déterminisme économique unilatéral, version qui en a d’ailleurs assuré le succès pendant un temps et dont Marx entendait se démarquer quand il refusait de se déclarer « marxiste ». Mais elle s’applique encore plus à l’orthodoxie stalinienne qui a pesé sur les esprits dans les divers partis communistes au XXe siècle et qui a été souvent intériorisée par les meilleurs d’entre eux avant qu’ils ne fassent leur autocritique. Elle a entraîné des refus d’acquis scientifiques assurés - la génétique à l’époque de Lyssenko, la découverte freudienne de l’inconscient - tout simplement parce qu’ils contredisaient ce qu’on croyait être la vérité du marxisme. Mais elle a aussi entraîné toute une série de préjugés théoriques et politiques qui n’étaient que l’ombre portée sur l’œuvre marxienne des déformations que son projet subissait et vis-à-vis desquels on n’était pas vigilant : idée que l’on peut construire sans trahison grave le socialisme ou le communisme à partir du sous-développement, idée qu’il y a des lois dialectiques régissant l’ensemble de la réalité naturelle et historique, idée que la démocratie politique n’est qu’un leurre formel dont on peut se passer au bénéfice d’une démocratie économique et sociale considérée comme seule « réelle » ou substantielle, idée que la vie individuelle n’a pas à être placée au cœur d’un système de valeurs communistes, idée encore que la morale n’est qu’une abstraction mystifiante qui détourne du combat politique de classe, etc.
Le marxisme, et spécialement le marxisme-léninisme, a donc bel et bien fonctionné comme une religion. Il s’est présenté et a été assimilé comme un système d’idées sur le présent et de croyances quant à l’avenir qui, à partir d’un noyau juste, altérait en partie l’intelligence du réel en altérant la théorie censée l’éclairer; il organisait de l’intérieur une pratique collective et il cimentait les différents partis communistes en leur assurant une identité idéologique forte. Qui ne voit qu’on a eu là tous les ingrédients d’une religion - conception d’ensemble, croyances, pratique organisée, identité de groupe - et de quoi répondre au double besoin de certitude et d’appartenance largement répandu chez les êtres humains et qui les laisse désemparés quand il n’est pas satisfait ? Les intellectuels communistes n’ont pas fait, pour beaucoup d’entre eux, exception.
On peut même se demander si leur statut d’intellectuels, avec la solitude et le désir exacerbé de reconnaissance sociale qu’il implique et sur lesquels G. Mendel a justement insisté autrefois [10], ne les prédisposait pas tout particulièrement à faire un choix religieux du marxisme, choix d’autant plus menaçant ou redoutable qu’il était masqué ou dénié par un appareil de raisons. Freud aurait appelé cela une rationalisation : la mise en forme apparemment rationnelle d’un donné affectif qui débouche sur l’illusion, à l’égard du réel et à l’égard de soi, dont les religions ont fourni les premiers exemples, et qui ne résiste pas, en général, aux évolutions de la biographie [11].
Il reste que nous sommes bien en présence d’une déformation : le « marxisme » n’est pas une religion, son noyau scientifique, matérialiste et politique, qui vise une résolution immanente des problèmes effectifs que rencontre l’humanité, interdit radicalement de le traiter ainsi. De ce point de vue, il est parfaitement « réfutable », contrairement à ce que prétendait K. Popper qui voulait en faire, au même titre que la psychanalyse d’ailleurs, un système de croyances clos sur lui-même et fermé à l’interpellation externe venant de l’expérience. Marx peut très bien s’être trompé sur tel ou tel point, comme dans sa prévision d’un effondrement rapide du capitalisme qui s’est révélée inexacte, ou dans sa théorie du dépérissement de l’État qui pourrait se révéler utopique à la lumière de l’anthropologie contemporaine, ou encore dans sa conception du statut de la morale, pour ne citer que ces exemples. Dire cela, ce n’est pas l’invalider, c’est au contraire l’inscrire pleinement dans le champ de la science où la vérité ne se décrète pas mais se prouve, et accepter d’abandonner certaines de ses vues s’il le faut. La situation, au demeurant, s’est clairement décantée aujourd’hui, dans le cadre d’un renouveau incontestable de la pensée qui s’inspire de lui, quitte à l’enrichir, le rectifier ou le dépasser en en montrant telle ou telle limite : il n’y a pas un seul domaine de sa pensée qui échappe à l’examen, soit empirique, soit conceptuel ou réflexif, et je ne connais pas dans mon environnement intellectuel, où Marx est maintenu comme référence théorique essentielle, un seul penseur dont on puisse dire qu’il a, à l’heure actuelle, un rapport religieux à son œuvre. En revanche, je constate beaucoup d’« esprit religieux » chez ceux qui rejettent Marx en l’identifiant à ce qui s’est dit et fait en son nom au XXe siècle : ils font preuve d’aussi peu d’esprit critique que ceux qui l’ont défendu inconditionnellement et ils se mettent ainsi dans l’impossibilité de discuter sur le fond avec lui.
Un progressisme aveugle? L’idée que l’histoire progresse et que le communisme est en quelque sorte la forme et le terme achevés de ce progrès a pu elle aussi motiver l’engagement communiste des intellectuels. Cette idée recoupe celle du sens et de la croyance religieuse, mais elle a sa consistance propre en même temps qu’une dignité forte.
Elle s’inscrit dans l’héritage des Lumières, avec son apologie de la raison humaine et des effets civilisateurs de son développement, et il convient de rappeler qu’elle a été formulée la plupart du temps indépendamment de toute justification théologique : chez les auteurs de l’Encyclopédie, chez Kant pour une part (dans le versant non religieux de sa réflexion sur l’histoire), chez Condorcet et, tout autant, chez Rousseau quand, dans le Contrat social, il fait de la République le principe d’une amélioration radicale et proprement politique de la société de son temps et, plus largement, d’une humanité qui n’est pas condamnée selon lui à l’imperfection. On la retrouve chez Marx qui, en ce sens, a été clairement marqué par les Lumières : apologie de la raison et critique des croyances irrationnelles, valorisation des sciences et des techniques, rôle positif dévolu au développement des forces productives, mise en perspective historique du communisme à partir de la nécessité d’un développement renouvelé de celles-ci - autant de thèmes qui reprennent, en le transposant, le fil antérieur de la thèse d’un progrès rationnel offert par l’histoire et que la politique doit prendre en charge. Or ces thèmes ont pu incontestablement séduire ceux qui se consacrent à l’intelligence et n’ont pas de nostalgie particulière pour des formes de société où l’homme ne connaît ni ne maîtrise la nature et où il est impuissant devant sa propre histoire.
Ils ont constitué un élément fort de l’identité de l’héritage marxien, qui a contribué à son audience : institué ou pas, orthodoxe ou hétérodoxe, le « marxisme » s’est longtemps réclamé de cette filiation rationaliste, sinon scientiste, et ce fut, de mon point de vue, tout à son honneur [12]. Dans un XXe siècle marqué par le poids d’idéologies à forte connotation irrationaliste (fascisme, nazisme, religions politiquement conservatrices) l’ancrage marxiste du rationalisme en politique aura été un pôle de résistance progressiste qu’il faut avoir en mémoire et auquel il faut rendre hommage contre ceux qui caricaturent l’histoire de ce siècle et le rôle que les idées communistes y ont joué. J’ajoute que le renouveau assez stupéfiant d’un irrationalisme de masse à travers le réveil des nationalismes, du racisme et le retour en force de l’intégrisme religieux (islamique mais aussi chrétien) - renouveau, faut-il le préciser, qui coïncide avec la fin du bloc de l’Est - place les intellectuels communistes devant l’obligation de maintenir le combat rationaliste, quitte à en affiner le contenu et à en renouveler les formes. Contre la mode qui voudrait que la raison soit totalitaire ou constitue un facteur de barbarie on doit réaffirmer que c’est la déraison qui est tyrannique et rappeler avec Goya que « le sommeil de la raison engendre des monstres ».
Il reste que l’engagement en faveur du progrès tel que je l’ai évoqué devra éviter les travers d’une représentation sommaire de celui-ci qui l’expose à un critique par trop facile [13]. Il faut donc préciser quelques points que la vulgate marxiste a oubliés. 1) Le progrès n’existe pas, il n’y a que des progrès circonstanciés selon les domaines : sciences, techniques, rapports sociaux. 2) Le progrès des sciences et des techniques ou, plus largement celui des forces productives, est un progrès quantitatif à distinguer du progrès qualitatif qui affecte (ou non) les rapports sociaux : le rapport de l’homme à la nature n’est pas le rapport de l’homme à l’homme. 3) Le progrès dans le premier domaine peut très bien s’accompagner d’une stagnation ou même d’une régression dans le second domaine. Marx, de ce point de vue, a fait preuve d’une étonnante lucidité d’ensemble puisqu’il n’a cessé de dénoncer la permanence des rapports d’exploitation, d’oppression et de domination à travers l’histoire, voire la dégradation de la situation offerte aux hommes quand on passe d’un mode de production à un autre, alors même qu’il vantait sans retenue le progrès des sciences et des techniques qui sous-tend ces rapports et cette situation [14]. Il y a donc des contradictions historiques qui interdisent de parler d’un progrès global ou homogène. 4) Le progrès n’est pas inéluctable, dans tous les cas. L’intelligence de ses conditions, quand il s’agit du futur,le rend possible, elle ne le rend pas nécessaire ou fatal (même si Marx a pu le penser ou le dire). Le communisme n’échappe pas à ce principe : il ne sera que s’il est voulu par les hommes et il peut ne pas être voulu et, donc, ne pas advenir. 5) Enfin, le progrès envisagé dans son sens qualitatif n’est pas un fait que l’on pourrait constater objectivement mais l’expression d’un jugement porté sur un fait ou un ensemble de faits ou, si l’on préfère employer un vocabulaire nietzschéen, son affirmation traduit l’interprétation de la réalité à la lumière d’une ou de plusieurs valeurs. La même réalité historique peut donc faire l’objet de jugements de valeur différents selon les normes auxquelles on se réfère, et être appréhendée ou non comme un progrès.
C’est ce dernier point qui est le plus décisif quand il s’agit de remettre en chantier à la fois la notion et la volonté de progrès par-delà les simplifications abusives. Il faut cesser d’identifier « évolution » et « progrès », c’est-à-dire fait et valeur : évoluer, ce n’est pas nécessairement progresser, et il y a des stabilités ou des conservations qui sont meilleures que le mouvement ou la réforme [15]. De ce point de vue, il n’y a pas une seule avancée historique qui ne puisse être interpellée sur le plan normatif, y compris celles dont la valeur semblerait évidente et dont la poursuite paraîtrait devoir s’imposer. C’est ainsi que le développement de la puissance technicienne doit être interrogé, tout comme la poursuite de la croissance économique, non seulement parce que la crise écologique nous y contraint mais parce qu’il y a là un grand enjeu de vie auquel une politique prenant en charge les intérêts les plus profonds de l’humanité, et ne versant pas dans une mystique idiote du développement, doit s’affronter en toute conscience : en vue de quoi, pour quel bien devons-nous continuer à nous développer, et le faut-il ? Le communisme, envisagé et maintenu comme un progrès décisif pour l’humanité, doit donc lui-même exhiber ses titres de validité normative : au nom de quoi le juge-t-on meilleur qu’une autre organisation sociale, quelles valeurs de vie engage-t-il qui puissent nous incliner ou nous obliger (ce n’est pas la même chose) à le choisir ? Or, si ce qui précède a déjà suggéré, au moins indirectement, de bonnes raisons d’opter en sa faveur - malgré les emportements irrationnels auxquels ces mêmes raisons ont pu donner lieu -, c’est bien dans le cadre d’un débat sur les valeurs que son concept présente le plus de motifs susceptibles de nous convaincre.
L’exigence éthique ou morale. En première approche il semblerait que le communisme marxien ne fasse pas spécialement appel à la morale mais, tout au contraire, à l’intérêt matériel des victimes du capitalisme, dans une optique que l’on pourra dire alors utilitaire ou utilitariste. Marx se méfie théoriquement de la morale pour autant qu’elle suppose un individu métaphysiquement libre, il ne croit pas ou paraît ne pas croire en l’existence de valeurs objectives susceptibles d’obliger tous les hommes et, tout autant, il juge la morale inopérante et même nuisible, brouillant les enjeux réels de la lutte des classes, voire ralentissant l’action politique révolutionnaire par les prescriptions abstraites qu’elle fait peser sur ses moyens. Il semble donc confier la réalisation du communisme au seul jeu historique de l’affrontement des intérêts, sans solliciter particulièrement une appréhension morale des choses, et il se propose seulement d’apporter à ceux qui sont exploités une intelligence lucide de leur situation et, précisément, de leur intérêt à la lumière de sa conception de la société et de l’histoire [16].
Pourtant, raisonner ainsi serait passer à côté d’une signification profonde de son œuvre, présente tant dans son analyse du capitalisme que dans son projet communiste, et s’interdire de comprendre l’impact qu’elle a eu sur des générations entières d’intellectuels. Certes, l’analyse qu’il fait du mode de production capitaliste est d’abord d’intention scientifique, ordonnée au souci de comprendre sa structure cachée et sa dynamique évolutive, et à ce niveau elle ressortit des sciences sociales et n’implique que des jugements théoriques, sans connotation normative. Pourtant, elle est aussi critique et l’on sait qu’aucune science n’est capable de critiquer par elle-même la réalité qu’elle comprend. Cette critique engage nécessairement des valeurs, et du fait offert à l’intelligence à la valeur qui se prononce sur ce fait, il y a inévitablement un hiatus qu’aucune analyse du fait en question, aussi exhaustive que l’on voudra, ne saurait combler [17]. Refuser cette dimension normative de l’œuvre de Marx (qui n’a rien de mystérieux, au demeurant), qui double ou redouble, sans l’annuler, son autre dimension purement théorique, c’est verser dans une conception positiviste (ou scientiste) de cette œuvre qui me paraît insoutenable intellectuellement : la résorption du « normatif » dans le « théorique » est elle-même théoriquement impensable et elle revient en plus, dans ce cas, à confier à la science de l’histoire le soin de décider du sens normatif de notre existence collective [18]. À l’erreur théorique s’ajoute donc un danger pratique que le stalinisme a pu malheureusement illustrer : celui qu’un parti politique s’arroge alors le droit d’incarner et d’imposer ce sens en se réclamant de sa prétendue inscription dans le tissu même de l’histoire.
Mais cette dimension normative est présente aussi, de toute évidence, dans la projection du futur communiste qu’opère Marx. Si celle-ci est bien une prévision faite à partir de l’analyse du présent et de ses lois d’évolution, qui en énonce la transformation probable en s’en tenant au plan des faits (un fait à venir, annoncé par l’intelligence, reste un fait), elle ne se réduit pas à cela : elle énonce un état souhaitable, désirable ou exigible, doté par conséquent d’une valeur. Le communisme est donc aussi un « idéal » et non seulement, comme Marx l’a prétendu, « le mouvement réel qui abolit l’état actuel », formule qui m’a toujours paru énigmatique, hésitant entre un réalisme de l’action sans valeurs et un finalisme historique mal maîtrisé [19]. J’ajoute que c’est à ce titre que cette œuvre a parlé à ses contemporains et continue de nous parler, alors même que, d’un point de vue intellectuel, on pourrait contester telle ou telle de ses propositions : parce qu’elle nous interpelle à un niveau qu’il faut qualifier de proprement « pratique » qui excède la seule intelligence du monde. Le seul problème qui se pose, du coup, est de savoir quelle est la nature de cette valeur ou de ces valeurs impliquées, négativement, en quelque sorte, dans la critique du capitalisme et qui s’expriment positivement dans le projet du communisme.
À ce niveau, l’adhésion au communisme me paraît relever de deux types de valeur (ou de valeurs) dont la distinction commence à s’imposer dans la réflexion contemporaine et dont la prise en charge différenciée par la politique me paraît cruciale : la valeur éthique et la valeur morale. Il y a clairement dans le communisme marxien des valeurs de type éthique, à savoir concrètes, relatives et facultatives. Elles s’enracinent dans la sphère des besoins et des désirs humains et elles situent Marx dans une modernité à la fois rationaliste et matérialiste : valorisation de la connaissance scientifique et de la maîtrise technique de la nature, choix donc de la puissance contre l’impuissance dans tous les domaines qui le faisait se réclamer du mot de Prométhée : « Je hais tous les dieux », option en faveur de la satisfaction des besoins de l’être humain et de leur multiplication, etc., autant de prises de position normatives qui sont clairement de nature éthique.
Elles sont concrètes, elles expriment incontestablement une époque et l’on pourrait, on l’a déjà vu, les discuter : rien ne nous oblige, par exemple, à suivre Marx dans son apologie d’une puissance technicienne indéfiniment augmentée ! Mais il y a aussi de tout autres valeurs - même si Marx l’a dénié et si de nombreux « marxistes » le suivent dans cette dénégation - qui sont de nature morale, à savoir abstraites, universelles et impératives, comme l’exigence d’universalité, le respect de la personne humaine et l’idéal d’autonomie, dont Kant nous a donné une formulation définitive dans les Fondements de la métaphysique des mœurs.
Sans entrer dans une discussion sur le statut et, d’abord, la possibilité de pareilles valeurs au sein d’une œuvre de part en part matérialiste [20], je peux au moins dire qu’elles sont clairement présentes, mais à l’état implicite ou latent, dans sa critique des méfaits humains du capitalisme et dans sa revendication du communisme : qu’est-ce que celui-ci, conçu à son plus haut niveau de signification normative, sinon la satisfaction des intérêts de tous, le respect de chacun dans les formes les plus concrètes et les plus sociales de son existence et, enfin, la promotion sociohistorique de la liberté humaine ? Certes, en disant cela, on n’a rien dit sur la substance politique du projet en question dont la détermination, en particulier économique, relève à la fois de la science sociale et de l’invention pratique collective, mais on a dit quelque chose d’essentiel sur le type d’humanité qu’il institue et on s’est prononcé sur son sens moral puisque ce type d’humanité vaut et qu’il est manifestement exigible pour tous et de tous.
Compris ainsi l’engagement communiste cesse de pouvoir être réduit à une option idéologique arbitraire que des intellectuels en déshérence, en quête de sens ou d’une religion de substitution, fascinés par le progrès historique, voire en mal de pouvoir [21], auraient adoptée en s’en masquant les mobiles psychologiques réels. Il reçoit une valeur d’exigence morale qui non seulement a ses raisons mais, si je puis dire, a raison : il correspond à un impératif que l’histoire a fait émerger peu à peu et qui habite désormais ce qu’il faut bien appeler, faute d’un autre terme et sans qu’il faille y voir une entité inexplicable et d’emblée achevée, la raison morale de l’homme. ●
 
NOTES
 
[1]Je laisse de côté ceux qui, dans la dernière période, continuent de penser que cette cause est juste et qui sont nombreux, quoi qu’en dise la rumeur médiatique qui les enterre régulièrement.
[2]Cf., successivement, de R. Aron, L’Opium des intellectuels, Calmann-Lévy, 1955, de F. Furet, Le Passé d’une illusion, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995, et de J.Verdès-Leroux, La Foi des vaincus, Fayard, 2005.
[3]On ne peut transformer efficacement une réalité quelconque que si on l’a comprise rationnellement, c’est-à-dire scientifiquement.
[4]Voir le hors-série du Nouvel Observateur, octobre-novembre 2003, consacré à « Karl Marx, le penseur du troisième millénaire? ». Sur le fond de l’apport scientifique de Marx, voir ce qui se fait sous l’égide de la revue Actuel Marx depuis plusieurs années et dont la qualité n’est pas niable. Reste que, d’une manière générale, les médias français exercent une censure impressionnante sur l’œuvre de Marx et les travaux de ceux qui la prolongent, au bénéfice de pensées souvent sans intérêt comme celles de B.-H. Lévy ou A. Glucksmann.
[5]Je simplifie, mais l’essentiel de ce que je dis est exact.
[6]« Mon point de vue peut moins que tout autre rendre l’individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu’il puisse faire pour s’en dégager », dit-il.
[7]Voir l’Introduction à la Critique de la Philosophie du droit de Hegel.
[8]Dans la dernière période, l’idée d’un marxisme-religion a été reprise par J. Attali dans la biographie qu’il a récemment consacrée à Marx, Karl Marx ou l’Esprit du monde (Fayard, 2005), même s’il reconnaît la validité d’une part des analyses théoriques de ce dernier; et un journaliste du Monde, D. Dhombres, dans un article récent sur Althusser, a cru pouvoir faire du marxisme « la religion morte du XXe siècle ». À un niveau plus profond, c’est un reproche que l’on trouve régulièrement chez R. Debray, grand amateur désormais de « religion ».
[9]Voir sur ce point l’ouvrage passionnant de L. Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, Marx et nous, La Dispute, 2004.
[10]G. Mendel est l’auteur d’une œuvre importante, à la jonction de la psychanalyse et de la sociologie, tout entière ordonnée au souci de l’émancipation de l’individu. Il se réclamait à sa manière de Marx.
[11]C’est pourquoi beaucoup d’intellectuels ont rompu avec leur engagement communiste quand les mobiles psychologiques qui les y poussaient ont disparu, en oubliant alors les raisons qui le justifiaient à l’origine et dont la validité demeure pourtant : les raisons d’être hostile au capitalisme et de vouloir son dépassement sont encore plus fortes aujourd’hui qu’hier!
[12]C’est ainsi que la revue La Pensée s’est longtemps définie comme « la revue du rationalisme moderne » par opposition à d’autres revues caractérisées par un spiritualisme larvé et des options politiques ambiguës, telle Esprit. Il faudrait aussi citer Raison présente, plus récente, d’inspiration clairement rationaliste et progressiste.
[13]C’est le cas de R.Aron dans son ouvrage déjà cité, alors qu’il a su, par ailleurs, analyser avec beaucoup d’intelligence la pensée de Marx : cf. Le Marxisme de Marx, Éditions de Fallois, 2002.
[14]Voir ce qu’il dit de la bourgeoisie dans le Manifeste, chap. 1 : à la fois il en fait l’éloge du point de vue du développement des sciences, des techniques et de la production et il indique qu’elle renforce l’exploitation de classe.
[15]Nietzsche l’a admirablement indiqué quand il s’en prend, dans L’Antéchrist, à l’idée de progrès : « Poursuivre son évolution, cela ne veut nullement dire nécessairement monter, s’intensifier, prendre des forces » (§ 4). On peut ne pas le suivre dans ses jugements de valeur et reconnaître qu’il a parfaitement mis en lumière la teneur normative de la notion de progrès.
[16]« Les communistes ne prêchent d’ailleurs pas de morale du tout », indique-il dans L’Idéologie allemande et, du coup, le communisme y apparaît comme une simple « organisation de la production et des échanges » assurant aux hommes « la satisfaction normale de leurs besoins ».
[17]En d’autres termes : la même analyse scientifique du capitalisme peut être suivie soit de son approbation soit de sa condamnation, tout dépend du point de vue normatif que l’on adopte. Après tout, on peut juger le capitalisme plus efficace économiquement que le communisme et, malgré ses injustices, le préférer à ce dernier si l’on fait de l’efficacité économique la norme suprême de son jugement dans ce domaine!
[18]Nietzsche - encore lui ! - aurait appelé cela le « faitalisme » ou culte absurde des faits.
[19]La formule se trouve dans L’Idéologie allemande.
[20]J’y travaille depuis plusieurs années : cf. mes Études matérialistes sur la Morale, Kimé, 2002.
[21]Je n’ai pas développé ce point car c’est l’argument le plus faible de la critique des intellectuels communistes. On le retrouve, lié à son envers paradoxal qu’est le goût de l’obéissance, dans le livre à mon avis médiocre de F. Matonti, consacré à l’aventure de La Nouvelle Critique, Intellectuels communistes, La Découverte, 2005.
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Je laisse de côté ceux qui, dans la dernière période, conti...
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Cf., successivement, de R. Aron, L’Opium des intellectuels,...
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On ne peut transformer efficacement une réalité quelconque ...
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Voir le hors-série du Nouvel Observateur, octobre-novembre ...
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Je simplifie, mais l’essentiel de ce que je dis est exact. Suite de la note...
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« Mon point de vue peut moins que tout autre rendre l’indiv...
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Voir l’Introduction à la Critique de la Philosophie du droi...
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Dans la dernière période, l’idée d’un marxisme-religion a é...
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[9]
Voir sur ce point l’ouvrage passionnant de L. Sève, Penser ...
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G. Mendel est l’auteur d’une œuvre importante, à la jonctio...
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[11]
C’est pourquoi beaucoup d’intellectuels ont rompu avec leur...
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C’est ainsi que la revue La Pensée s’est longtemps définie ...
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C’est le cas de R.Aron dans son ouvrage déjà cité, alors qu...
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Voir ce qu’il dit de la bourgeoisie dans le Manifeste, chap...
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Nietzsche l’a admirablement indiqué quand il s’en prend, da...
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« Les communistes ne prêchent d’ailleurs pas de morale du t...
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En d’autres termes : la même analyse scientifique du capita...
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Nietzsche - encore lui ! - aurait appelé cela le « faitalis...
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La formule se trouve dans L’Idéologie allemande. Suite de la note...
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J’y travaille depuis plusieurs années : cf. mes Études maté...
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[21]
Je n’ai pas développé ce point car c’est l’argument le plus...
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