2006
Nouvelle Fondation
Conjonction
Bernard Frederick
Rédacteur en chef de FondationS
Intellectuels ET communismes. Souligner la conjonction est ici indispensable : elle concentre toute la problématique de notre dossier. La définition même de ce « ET » majuscule est au plein sens aussi celle qui décrit la Rencontre majuscule des intellectuels ET du communisme (ou des communismes), au cœur du XXe siècle.
Le dossier central de ce troisième numéro de FondationS - un numéro double - est donc entièrement consacré à la conjonction qui relie, et non pas fusionne, une position et une pratique sociales - celles des intellectuels - et un concept - celui du communisme - qui fut indissociablement une utopie créative, un espoir populaire, un mouvement critique et, pour des millions d’hommes et femmes sur plus d’un sixième du globe, un ordre social qu’on proclama inscrit dans le « sens de l’histoire ». Dès que nous eûmes décidé de ce numéro spécial, l’intérêt de celles et ceux dont nous pressentions la contribution s’est manifesté avec force. Nous publions une trentaine de points de vue : des philosophes, des économistes, des sociologues, des historiens, des écrivains…
« La question des intellectuels » est, du reste, consubstantielle à l’existence même de cette revue. À la fois parce que FondationS se veut engagée dans un travail critique sous-tendu par une certaine idée de la transformation sociale et parce que c’est le lieu même d’une conjonction entre l’investigation du réel et la recherche d’une nouvelle harmonie sociale et démocratique fondée sur les valeurs d’un combat que renouvellent tout autant ses conditions présentes que la critique de sa conduite passée, voire son objet.
Mais revenons à ce « ET » majuscule. Cette conjonction est une réclamation. On s’en convaincra à la lecture du dossier en général et de la note inédite de Louis Althusser à Henri Krasucki en particulier. Et les pluriels - intellectuels et communismes - ne le sont pas moins. Une réclamation au service après-vente de l’Histoire. Une réclamation identitaire.
On a coutume de parler d’intellectuels communistes comme de la fusion d’une pratique et d’un engagement. L’ensemble de notre dossier montre combien, si elle a existé, cette fusion est réductrice. À la fois dans l’acceptation du travail intellectuel et dans celle de l’engagement. Non pas que l’un s’oppose à l’autre ou lui soit antinomique, comme certaines plumes bien pensantes l’ont çà et là suggéré. Non pas qu’il n’y aurait jamais de lien de cause à effet entre la recherche ou la création et l’entrée en communisme (« comme l’eau va à la fontaine », avait dit Paul Eluard). Mais parce que, quoi qu’il en ait été et quoi qu’il en soit, l’engagement de l’intellectuel a été et demeure un choix. Un choix politique et intellectuel opéré dans la cité et qui conjugue un savoir aux valeurs émergentes d’un combat.
Notre pluriel - intellectuels - cache ici un singulier : la conjugaison du savoir et des valeurs dans l’intimité d’une conviction. Ici résident la force et la faiblesse de l’engagement de l’intellectuel. Une nouvelle association : solitude du chercheur ou du créateur et solidarité avec une
autre classe. Mais si ce fut vrai, l’est-ce toujours? L’élargissement du travail intellectuel - et par conséquent de la notion même d’intellectuel -, avec le développement du salariat et la révolution informationnelle, a bouleversé les conditions et du travail intellectuel, et du sens de l’engagement, de la solidarité avec l’
autre. C’est aujourd’hui sur le même territoire qu’a lieu la
rencontre, la
conjonction, quand elles procédaient hier d’un passage entre deux continents, ce que Paul Lafargue jugeait impossible
[1].
Il est vrai que l’engagement des intellectuels du côté du socialisme ou des communismes n’a jamais emprunté nulle part une voie rectiligne, n’a jamais produit une synthèse harmonique et pacifique ou résulté d’elle.
En substituant, trop souvent, aux enjeux théoriques les enjeux politiques des luttes entre courants du mouvement ouvrier, ou des intérêts partisans et idéologiques immédiats, le socialisme et les communismes ont, trop souvent aussi, torpillé la conjugaison du savoir et des valeurs, le couple fragile du savoir et de la solidarité (avec l’autre). S’en sont suivis des drames et des tragédies dans lesquels ont sombré tout autant les intellectuels dénoncés comme « dissidents » ou « déviationnistes » que les partis eux-mêmes, inconscients ou cyniques, qui ôtaient alors sa puissance au « ET » conjonctif. Le marxisme (le communisme) est aujourd’hui en crise. Cette crise n’a pas commencé avec la dogmatisation de la pensée de Marx par ses exégètes, ni avec l’effondrement du système soviétique et des pays socialistes européens, ni avec le déclin du PCF pour ce qui nous concerne en France.
Louis Althusser, dans un écrit publié après sa mort, situait le début de cette crise du temps de Marx lui-même et chez Marx lui-même, montrant ce qu’il appelait « les limites
[2] » de Marx sur deux points essentiels : le rôle de l’idéologie et l’État. Il faut bien reconnaître que ces deux points se sont trouvés au c
œur des événements qui ont abouti à la chute du communisme de type soviétique; et d’une certaine façon, ils sont au c
œur de la crise qui touche le PCF.
Mais cette crise ne se manifeste pas que dans ces deux domaines. Malgré les recherches marxistes en économie et en sociologie, il faut bien considérer que nous n’avons guère avancé dans la compréhension de ce qu’est le capitalisme contemporain et par conséquent dans la voie de son dépassement. D’autant plus que l’effondrement de l’URSS et des pays socialistes, la quasi-disparition du Mouvement des non-alignés, la mondialisation du capitalisme posent nombre de questions nouvelles. Il en va de même d’expériences comme celles de la Chine ou du Vietnam. Ainsi nous interrogeons-nous sur le rôle du marché, sur les rapports d’appropriation, sur la nature et la délimitation des classes sociales en rapport avec la révolution informationnelle, et bien sûr, sur l’État et le rôle de l’idéologie. Voilà les pistes de recherche que nous explorons à la Fondation Gabriel Péri et dans cette revue.
La portée du marxisme dépendra de sa capacité à surmonter sa crise en s’ouvrant aux recherches les plus diverses et en recherchant en son sein les ressorts qui lui permettront d’envisager dans toute leur complexité les évolutions, les mutations du monde dans tous les domaines. Mais il ne sera plus question ni d’un marxisme comme conception générale du monde (Weltanschauung), ni d’un marxisme s’affirmant comme la fin de toute pensée, c’est-à-dire niant toute confrontation au-delà de la confrontation de classes, ni encore d’un marxisme institutionnel - un marxisme d’État - se confondant avec l’hégémonie de la classe dominante, fût-ce la classe ouvrière ou le salariat.
Nous n’avons jamais eu autant besoin du travail et des leçons de Marx. Du Marx chercheur, et non pas du Marx prophète. Nous n’avons jamais eu autant besoin de ce « ET » majuscule dont nous nous félicitons, et nous souhaitons que les intellectuels trouvent dans les pluriels de la formule un lieu où conjuguer leur savoir et leurs valeurs. Si la politique - et singulièrement celle qui se donne pour objet de subvertir l’ordre capitaliste - a un devoir d’anticipation, elle ne peut se passer de ces passeurs d’histoire, agitateurs du présent, et éclaireurs d’avenirs. ●
[1]
Conférence à l’Hôtel des sociétés savantes devant un groupe d’étudiants adhérents du POF, le 23 mars 1900,
in Paul Lafargue,
Le Socialisme et les intellectuels, Éditions Les Bons Caractères, 2004.
[2]
« Marx dans ses limites »,
in Écrits politiques et philosophiques, tome I, Livre de poche [Stock/Imec], 1994.