Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 65 à 75
doi: en cours

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Archive : Note de L. Althusser à H. Krasucki 1965)

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Archive : Note de L. Althusser à H. Krasucki 1965)

Sur la politique du Parti à l’égard des travailleurs intellectuels

Les responsabilités historiques du Parti dans la période actuelle, non seulement au regard de la conjoncture présente, mais au regard de l’avenir proche (rénovation de la démocratie) et de l’avenir ultérieur qui s’en dégagera (passage au socialisme), rendent indispensable une élaboration rigoureuse et détaillée de sa politique vis-à-vis des travailleurs intellectuels, de leurs conditions de travail propres, et de l’objet de leur pratique intellectuelle. [1]
 
I. Le présent et l’avenir
 
 
● 1/ La conjoncture présente est remarquable par les possibilités considérables qu’elle offre au Parti dans les milieux des travailleurs intellectuels. On peut affirmer que jamais dans l’histoire du mouvement ouvrier de notre pays n’ont existé de semblables possibilités. Il est même insuffisant de parler en général de possibilités : il faut employer un langage plus précis, et dire que nous nous trouvons devant une demande sans précédent de la part d’intellectuels de plus en plus nombreux, en particulier parmi les nouvelles générations et les étudiants. Ce qui est remarquable, c’est que cette attente et cette demande ne concernent pas seulement les conditions de vie et de travail des travailleurs intellectuels, mais également l’objet même de leur pratique intellectuelle. En d’autres termes, les travailleurs intellectuels n’attendent pas seulement du Parti et ne demandent pas seulement au Parti de définir avec eux une ligne politique de lutte pour défendre et améliorer leurs conditions de travail, ils attendent très souvent aussi du marxisme et demandent au marxisme de quoi les aider à répondre, en les posant avec exactitude et rigueur, aux problèmes théoriques et méthodologiques qui concernent l’objet même de leur activité intellectuelle.
Dans la mesure où il s’agit là d’un phénomène de masse, donc d’un phénomène historique, on ne peut considérer qu’il dépend de causes agissant exclusivement dans le domaine politique (l’opposition grandissante au pouvoir gaulliste, la diffusion des idées communistes et marxistes). Ces causes sont réelles mais ce phénomène a des racines plus profondes, qu’il faut chercher dans les transformations récentes dont les forces de production, les rapports de production, et la superstructure politique (l’État et son appareil administratif) sont le siège.
a) Nous assistons depuis la guerre à un développement important des forces productives, à un développement remarquable de la recherche scientifique et de ses applications techniques : le nombre de chercheurs scientifiques dans le secteur d’État et dans le secteur privé, le nombre des techniciens directement engagés dans la production s’y est sensiblement accru ; les méthodes de travail scientifique collectif ont accentué le caractère social du travail intellectuel.
b) D’autre part les rapports de production ont été marqués par un phénomène de concentration de plus en plus poussé, par l’apparition de nouvelles méthodes et de nouvelles techniques d’organisation et de rationalisation de la production et d’organisation du travail (ensemble des techniques destinées à organiser la production, à « tourner » la lutte de classe économique dans les entreprises, techniques psychosociologiques des « relations humaines »), et par le recours massif à des techniques destinées à affronter la concurrence dans les meilleures conditions de lutte (prospection des marchés, études de la conjoncture dans les différentes branches de la production, publicité). Le développement de ces différentes techniques a provoqué la création de nombreuses entreprises nouvelles, spécialisées dans ces différentes demandes (sociétés donnant des conseils d’organisation, sociétés pratiquant les techniques psychosociologiques, sociétés d’études des motivations, de prospection des marchés, sociétés de la technique publicitaire). L’apparition de ces nouvelles entreprises employant un important personnel de techniciens correspondant à de nouvelles branches de la division du travail est un phénomène absolument nouveau. Leur croissance spectaculaire n’est pas sans rapport direct et indirect avec le développement considérable de la recherche théorique et technique dans le domaine des sciences humaines, qui est un des phénomènes majeurs de notre temps.
c) Enfin, il faut considérer la transformation du rôle de l’État, mis directement au service de la concentration monopolistique : ce nouveau rôle a entraîné un développement très important de nouveaux services administratifs, destinés à assurer une « planification indicative » au service de la politique des trusts : de là de nombreux centres de recherche économique, d’étude de conjoncture, de nombreux organismes étatiques ou paraétatiques qui consacrent leurs efforts à la planification régionale, aux projets de redistribution de l’implantation industrielle dans les provinces, etc. Nombre de ces organismes travaillent également à l’étude des conditions économiques de pays ex-coloniaux et à l’élaboration de leurs plans de développement. Tous ces organismes emploient parfois des chercheurs,économistes, mathématiciens, agronomes, sociologues, démographes, etc., et toujours de nombreux techniciens.
Ce serait une erreur de considérer que leur insertion dans le mode de production capitaliste, à quelque niveau que ce soit, condamne tous les travailleurs intellectuels qui sont employés dans les organismes ou entreprises dont on vient de parler, de même que les ingénieurs et techniciens qui font partie des cadres de l’industrie privée, à un pur et simple alignement sur les positions de leurs employeurs. Les travailleurs intellectuels subissent le plus souvent l’exploitation capitaliste, et ils tirent eux aussi, à leur façon, plus ou moins vite, plus ou moins profondément, mais indubitablement les leçons de l’expérience historique de notre temps qui fait chaque jour mieux apparaître la politique de classe du gouvernement gaulliste, directement subordonné aux objectifs des monopoles, ses « choix » économiques, militaires et technocratiques absolument contraires aux intérêts des masses laborieuses. Mais ces travailleurs intellectuels, ces techniciens ne sont pas seulement déterminés par les conditions de leur emploi, ils le sont aussi par l’objet de leur activité, par les problèmes théoriques, techniques, sociaux et politiques que leur pose leur propre activité, par les comparaisons qu’ils ne cessent de faire, dans leur propre travail, entre la réalité même qu’ils ont pour mission d’étudier, entre la connaissance qu’ils en produisent et les décisions politiques, sociales ou économiques scandaleuses ou dérisoires dont ils sont les témoins.
Même dans les secteurs les plus contaminés par le positivisme et l’idéologie, les plus dépendants des « commandes » de l’industrie privée (comme certains secteurs des techniques d’« adaptation humaine » comme la psychologie industrielle psychotechnique et la psychosociologie), de nombreux chercheurs font l’expérience de la réalité dans la contradiction de leur situation et ils attendent qu’on leur offre d’autres perspectives. Ce qui est vrai de ces techniciens l’est a fortiori de chercheurs et de techniciens plus indépendants de la commande immédiate ou moins en rapport avec les forces organisationnelles ou idéologiques de l’exploitation capitaliste, c’est-à-dire en rapport plus direct avec les forces productives elles-mêmes. Cela vaut à plus forte raison pour les universitaires ou les savants dans leurs recherches mêmes, qu’elles relèvent des sciences de la nature, des sciences de l’homme et de la philosophie.
Le résultat des transformations qu’on vient de décrire schématiquement peut s’exprimer de la manière suivante : nous assistons à une modification qualitative importante dans des secteurs-clés de l’activité intellectuelle, à une augmentation très sensible du personnel de recherche et d’application technique dans toute une série de secteurs, non seulement dans le secteur de la production industrielle, mais aussi dans le secteur universitaire et dans le secteur des administrations publiques. De plus en plus la société capitaliste fait appel à des chercheurs et à des techniciens de plus en plus nombreux. Et la même société qui tente d’imposer aux dits chercheurs et techniciens ses propres commandes et objectifs, qui tente de limiter leur activité au domaine étroit dans lequel elle veut les spécialiser, ne peut empêcher ces chercheurs et ces techniciens, qui sont des travailleurs le plus souvent exploités, de prendre conscience du rôle qu’on veut leur faire jouer, d’acquérir la connaissance directe des mécanismes de la vie économique et sociale du pays, de l’exploitation des travailleurs, de l’arbitraire des monopoles et du sacrifice de l’intérêt des travailleurs au profit des intérêts des trusts.
Pris dans cette contradiction, ces travailleurs intellectuels cherchent de plus en plus une autre perspective que l’horizon borné de la société capitaliste et de sa politique d’exploitation, de son néocolonialisme ; ils cherchent d’autres principes théoriques que ceux que les maîtres à penser officiels de l’économie, de la technocratie, du néocolonialisme, et de la politique peuvent leur offrir. De plus en plus ils attendent du marxisme non seulement des perspectives politiques et sociales, mais aussi des lumières théoriques sur l’objet même de leur activité, sur la société dans laquelle ils vivent, et sur les problèmes de leurs recherches.
La jeunesse étudiante, dont les effectifs croissent en nombre, reflète profondément les contradictions de cette situation et les exigences de ces aînés. Ce serait une erreur que de se méprendre sur les motifs profonds qui l’animent, et de tenir cette jeunesse étudiante, comme on veut nous le faire croire, pour « passive » et désenchantée, ou uniquement préoccupée de sa carrière matérielle. Dans tous les domaines de l’activité universitaire et étudiante, qu’il s’agisse des sciences de la nature ou des sciences de l’homme, et jusque dans les secteurs traditionnellement imprégnés d’idéalisme, comme les lettres, l’histoire ou la philosophie, de très profondes exigences se font jour : des exigences d’intelligence et de rigueur scientifique, inséparables de la lutte pour l’avènement d’une autre organisation sociale, où les conditions d’un véritable travail et d’une véritable création intellectuelle se trouveront réalisées.
Si l’on a surtout parlé des travailleurs intellectuels de la science et de la technique, ce n’est pas pour faire silence sur les travailleurs du spectacle et des arts, sur les écrivains et artistes. C’est pour mettre l’accent sur les mutations sans précédent qui affectent actuellement de façon massive le secteur des travailleurs de la science et de la technique, et aussi pour une autre raison, dont il sera question plus loin, qui concerne le rôle stratégique joué dans la culture par les travailleurs intellectuels qui sont au cœur même de la production de la connaissance, ou en rapport direct ou indirect avec elle.
On peut conclure ces considérations sur la conjoncture présente en disant que les exigences, attentes et demandes que l’on peut observer chez la majorité des travailleurs intellectuels, exigences qui ne cesseront de croître, chargent le Parti d’une grande responsabilité historique. Car c’est aux communistes que cette demande, tacite ou (de plus en plus) explicite, s’adresse. C’est des communistes que ces travailleurs attendent des réponses, des réponses à leurs préoccupations politiques et sociales, des réponses à leurs questions théoriques. Décevoir cette attente serait une faute grave : répondre à cette attente donnerait au Parti une audience et une influence décisives sur l’orientation de ces travailleurs intellectuels. Et ce serait, comme on va le voir, non pas un bénéfice provisoire, mais un bénéfice durable, qui importe au premier chef à nos propres perspectives, et qui nous permettra de nous armer des moyens indispensables à notre mission. Il faut prendre le temps de la réflexion, mais il ne faut pas perdre de temps. Car ce qui est en jeu dans cette question dépasse de très loin l’occasion de la conjoncture présente.
● 2/ L’avenir. Si l’un de nos principes fondamentaux est le refus de tout opportunisme, le refus de « sacrifier les intérêts d’avenir » à des « intérêts immédiats » (Marx), nous devons prendre conscience de la nécessité absolue de convaincre et d’engager aux côtés de la classe ouvrière le maximum des forces intellectuelles, le plus grand nombre possible des travailleurs intellectuels de notre pays. Le développement des forces productives dont nous sommes les témoins, le développement encore plus grand des forces productives dans l’avenir d’une démocratie rénovée et d’une république socialiste, multiplie et multipliera le nombre, la complexité et l’importance des problèmes théoriques et techniques à résoudre, non seulement dans le domaine des sciences de la nature, mais aussi dans le domaine des sciences de l’homme et dans le domaine de l’activité économique, politique, idéologique et esthétique. Pour affronter l’avenir, le Parti a besoin du plus grand nombre possible de théoriciens, de savants, de techniciens, d’idéologues et d’artistes, et des meilleurs parmi eux; nous devons dès maintenant penser au moment où nous entrerons dans la construction du socialisme, et aux problèmes d’une infinie complexité que nous aurons à résoudre, car nous en aurons alors la responsabilité totale; nous devons y penser dès maintenant car l’expérience prouve qu’il faut des années, sinon des dizaines d’années, pour former une « intelligentsia » à la hauteur de la construction du socialisme, pour former des spécialistes de la théorie, des différentes sciences, de toutes les branches de l’activité humaine, y compris des hommes capables d’en communiquer la vérité dans la création littéraire et artistique. L’histoire vient aujourd’hui au-devant de nous, dans la demande même qui nous est adressée par la majorité des travailleurs intellectuels, surtout dans la jeunesse. En acceptant de répondre aujourd’hui à cette attente et à cette demande, qui plonge ses racines dans les transformations de l’histoire même, nous nous préparerons à cet avenir, nous nous donnerons et donnerons au pays des hommes prêts, dans le domaine de leur spécialité, à affronter leur tâche historique.
 
II. Principes théoriques d’une politique
 
 
Comment répondre à la demande qui s’adresse à nous, et qui nous intéresse au plus haut point?
Il est clair que nous ne saurions y répondre par une simple réponse immédiate, conjoncturelle. Nous devons y répondre par une réponse qui tienne compte des données de la conjoncture présente, mais qui soit fondée en dernier ressort, et sans aucune concession aux tentations pragmatistes soit de l’opportunisme, soit du dogmatisme, sur nos propres principes. Pour définir la politique du Parti à l’égard des travailleurs intellectuels, il faut avoir égard :
1/ À la nécessité impérieuse de définir cette politique dans le cadre de la loi d’évolution générale du mode de production capitaliste, de ses contradictions de classes fondamentales, et de son passage au socialisme.
2/ À la situation et au rôle exact des travailleurs intellectuels dans la structure de la société capitaliste actuellement existante, et dans la société de l’avenir, la société socialiste.
3/ Au double caractère du travail intellectuel qui d’une part est déterminé par les conditions matérielles et sociales dans lesquelles il s’exerce, et d’autre part est caractérisé par la nature particulière de l’objet auquel il s’applique, qui fait, dans la division du travail, de son activité ce qu’elle est, c’est-à-dire une activité intellectuelle, s’exerçant directement ou indirectement sur des idées, et, en dernier ressort, sur des connaissances.
4/ À la spécificité des différentes activités intellectuelles, qui dépend de la spécificité de leur objet, et du mode de production de leur objet. Pour cela il est nécessaire de concevoir de manière rigoureuse quel est l’objet de la connaissance philosophique, quel est l’objet de la connaissance scientifique en ses différents domaines (sciences de la nature, sciences de l’homme), quel est l’objet de l’activité technique, quel est l’objet de l’activité idéologique, quel est l’objet de l’activité esthétique, etc. La connaissance de ces distinctions spécifiques n’est possible que sous la condition de connaître en même temps aussi rigoureusement que possible les relations dialectiques existant entre ces différents objets spécifiques, l’unité d’articulation existant entre ces différents objets, entre ces différentes activités, l’interdépendance qui les relie entre eux, qui fonde la hiérarchie de détermination et d’interdétermination existant entre ces différents objets et ces différentes activités, et en dernière analyse sous la condition de bien connaître quels sont dans cet ensemble d’objets et d’activités, les objets et les activités déterminants en dernière instance, quels sont ceux qui, en dernière instance, commandent le développement de tous les autres.
Il suffit d’examiner ces quatre conditions pour voir que les deux premières relèvent en propre du matérialisme historique, et que la dernière relève en propre du matérialisme dialectique.
La troisième condition relève, pour la première partie (les conditions sociales), du matérialisme historique, pour la seconde (nature de l’activité intellectuelle), du matérialisme dialectique.
L’énumération de ces quatre conditions est de toute première importance, pour permettre de bien définir, sans en oublier aucune, les conditions d’une politique de principe à l’égard des travailleurs intellectuels.
Il est clair en particulier qu’une politique qui se soucierait exclusivement des conditions intellectuelles (point 4), sans en avoir égard aux conditions historiques et sociales (1, 2, et première partie du 3) dans lesquelles s’exerce l’activité des travailleurs intellectuels, serait une politique partielle, et en son fond idéaliste. Il est clair en revanche qu’une politique qui se soucierait exclusivement des conditions matérielles et sociales de l’activité des travailleurs intellectuels, sans égard à la spécificité de son objet serait une politique partielle et en son fond pragmatiste. Une politique de principe doit avoir égard à l’ensemble des caractères propres à l’activité des travailleurs intellectuels, sans en négliger aucun, elle doit donner une perspective et une solution à chacune des conditions de l’activité des travailleurs intellectuels.
De la même manière, une politique qui aurait égard à l’objet de l’activité intellectuelle sans prendre en considération les différences spécifiques qui distinguent les différents genres d’objets de l’activité intellectuelle et, par-dessus tout, sans prendre en considération la hiérarchie de détermination, la détermination en dernière instance qui commande les rapports entre les objets et les activités intellectuelles, serait elle aussi une politique partielle et confuse, et conduirait à de graves malentendus et de graves échecs. On insiste sur ce dernier point car il est une tradition assez établie dans l’histoire du mouvement ouvrier français, déjà signalée par Marx, et qui met volontiers les activités littéraires et artistiques au premier rang et au premier plan des activités intellectuelles. La politique suivie jusqu’ici par le Parti français a, dans une certaine mesure, et parfois dans une large mesure, entretenu ce malentendu. Il est indispensable de savoir, lorsqu’on parle de culture, que le noyau déterminant de toute culture est constitué, en dernière instance, par les connaissances, et non, quels que soient son importance et son rayonnement, par l’activité esthétique. Il est indispensable de la même manière de bien savoir que la forme déterminante, en dernière instance, de diffusion de la culture est constituée non par les formes les plus visibles et apparemment les plus efficaces (ce que les sociologues culturalistes américains appellent les mass media, les moyens de communication de masse, cinéma, radio, télévision, etc.), mais par l’enseignement scolaire, par l’école, et par les formes d’enseignement ultérieur qui portent sur des connaissances. La connaissance de la hiérarchie des objets intellectuels et des activités intellectuelles, jusque dans les formes concrètes de leur existence, est un préalable déterminant de toute politique dans le domaine intellectuel.
Cela dit, et sous la réserve du strict respect de ces exigences, on peut grouper sous deux chefs les actions à entreprendre dans le domaine des travailleurs intellectuels :
1/ Une action qui, dans le cadre de la lutte et des perspectives économiques, sociales et politiques, aura pour objet la défense et la transformation des conditions matérielles, sociales, juridiques, politiques et idéologiques de l’activité des différentes couches de travailleurs intellectuels. C’est dans ce sens que va l’action entreprise par le Parti pour une véritable réforme démocratique de l’enseignement, pour la défense et le développement d’une recherche scientifique libérée de la tutelle des trusts, pour la défense des techniciens et des ingénieurs, pour la réforme des conditions de l’exercice de la médecine, pour la défense et l’organisation du travail des artistes et des écrivains; c’est dans le même sens qu’allait la définition, œuvre des communistes, du statut de la fonction publique. Le Parti poursuivra dans cette voie, qui est déjà largement tracée, et il engagera plus avant ses forces pour convaincre, rallier et aider à s’organiser les travailleurs intellectuels des différentes spécialités.
2/ Une action qui concerne non plus les conditions mais l’objet propre des différentes activités intellectuelles, en tenant compte à la fois des formes spécifiques différentielles qui distinguent les objets des différentes activités intellectuelles, et de la hiérarchie essentielle qui les gouverne. Cette seconde action est de très grande importance, pour deux raisons.
D’abord parce qu’elle répond directement à la demande de connaissance et de formation qui nous vient de larges couches d’intellectuels honnêtes, et que cette demande porte sur l’objet même de l’activité intellectuelle. Tous ces économistes, sociologues, psychosociologues, agronomes, démographes, philosophes, historiens, historiens des sciences, de l’art et de la littérature, tous ces techniciens et ingénieurs, tous ces savants des sciences de la nature ont besoin du marxisme, soit du matérialisme historique, soit du matérialisme dialectique, et le plus souvent des deux, pour les aider non seulement à penser leur rôle et leur place dans la société présente et dans la société socialiste de l’avenir, mais aussi à penser, autrement que dans l’empirisme et le positivisme, leur propre activité intellectuelle, et bien souvent leurs propres problèmes théoriques.
Cette seconde action est également très importante pour une autre raison : parce que pèse sur elle le souvenir d’un passé où le dogmatisme de la période du culte imposait à ces questions des réponses dénuées de fondement scientifique, des réponses impératives et arbitraires, sans égard pour les conditions réelles de la recherche scientifique et du développement de l’activité scientifique, idéologique et esthétique. Les réponses alors imposées étaient des réponses hâtives de caractère pragmatiste, visant à subordonner telle ou telle activité intellectuelle aux seuls objectifs politiques immédiats, en les rattachant toutes directement et exclusivement à la lutte de classes, en traitant la science et l’art comme de pures et simples productions idéologiques, sans égard au caractère spécifique de leur objet, et aux conditions indispensables à la pratique scientifique, technique et esthétique, en particulier à la liberté de recherche - sans chercher à organiser concrètement cette liberté de recherche, sans même reconnaître le devoir élémentaire de toute pratique théorique, scientifique et esthétique, de se développer, de produire des connaissances et des œuvres nouvelles. Pour ces deux raisons, dont la seconde tient au passé, et la première au présent et à l’avenir, il est de toute première importance de développer avec rigueur et prudence, très exactement avec une prudence rigoureuse parce que scientifiquement fondée, cette seconde action.
Mais par là, nous sommes renvoyés à une condition préalable fondamentale, qui concerne le Parti lui-même et tous les communistes.
 
III. La condition préalable absolue
 
 
En parlant de condition préalable, on n’entend pas suggérer un ordre de succession chronologique, comme s’il fallait attendre que cette condition soit réglée, et qu’elle ait produit ses effets, pour passer aux deux formes d’action ci-dessus définies. Il s’agit d’une condition préalable du point de vue des principes mêmes ; elle sera réglée en même temps que se développeront les actions dont on vient de parler. En disant qu’elle est préalable, on veut dire que, du point de vue des principes, et donc de la réalité, elle est la condition déterminante en dernière instance, théoriquement et stratégiquement.
On peut, très schématiquement, formuler cette condition de la manière suivante : pour répondre aux attentes et demandes de la conjoncture, il est indispensable que les communistes eux-mêmes soient en état de formuler les vraies réponses, les réponses scientifiques requises par la situation et par nos perspectives. Nous avons vu que pour définir scientifiquement les caractéristiques des conditions de l’activité des travailleurs intellectuels, et de la nature de l’objet de leur travail, nous devions nécessairement recourir au matérialisme historique et au matérialisme dialectique.
Tout dépend donc en dernière instance de l’état et du développement de nos connaissances dans le domaine du matérialisme historique et du matérialisme dialectique.
Or nous devons constater qu’en ce qui regarde les problèmes en cause dans l’activité des travailleurs intellectuels dans ces deux domaines, et avant tout dans le domaine du matérialisme dialectique (ou philosophie marxiste), les connaissances dont nous disposons ne sont à la hauteur ni de nos besoins actuels, ni a fortiori des besoins de l’avenir. Lénine a bien montré que Marx avait posé les « pierres angulaires » (Ecksteine) de la théorie, les pierres angulaires seulement, disait-il (Œuvres, tome IV, p. 217-218), et ceci nous impose le devoir absolu de développer ces disciplines, de qui tout dépend.
Il ne s’agit pas de se livrer au jeu des récriminations, ni de faire les comptes du passé; il ne s’agit pas non plus de farder la réalité, sous le prétexte soit de livrer à nos adversaires des arguments, soit de faire la part de difficultés de fait. Il s’agit de poser le problème dans toute son ampleur et toute sa rigueur sur la base de nos principes, de définir une position scientifique et d’en tirer les conséquences sans tarder en employant les méthodes convenables, sans heurter, mais en appelant constamment tous les camarades intéressés à reconnaître la nécessité théorique et politique de nos propres principes.
Pour pouvoir répondre aux attentes et demandes présentes, et au-delà d’elles à nos responsabilités historiques, nous devons avoir des idées claires sur la politique à mener dans le Parti lui-même pour bien assurer la condition préalable qui commande en dernière instance la réussite de notre politique chez les travailleurs intellectuels.
1/ Il est d’abord indispensable de bien mettre à sa vraie place la théorie et l’activité théorique dans le Parti lui-même.
Sous ce rapport il faut absolument introduire, non seulement dans les textes, mais aussi dans la pratique, une distinction fondamentale entre la théorie et l’idéologie, entre l’activité théorique et la lutte idéologique (cf. mon article « Problèmes étudiants », Nouvelle Critique, janvier 1964, p. 102-103). On confond trop généralement l’activité théorique et l’activité idéologique dans un seul et même terme, celui de « lutte idéologique ». C’est une erreur. La lutte idéologique, dans son principe, est une lutte dans le domaine idéologique (qui, dans les différents secteurs qui le composent, constitue un domaine objectif, un niveau spécifique déterminé d’une formation sociale), et qui est toujours partiellement une lutte menée au moyen d’arguments idéologiques, qui sont alors pour nous l’application dans le domaine idéologique des principes de la théorie. Pour les marxistes la théorie est une chose : c’est le domaine du matérialisme historique et du matérialisme dialectique, deux disciplines scientifiques radicalement nouvelles fondées par Marx. L’idéologie est une autre chose : c’est non pas une science, une connaissance, mais quelque chose de tout différent : une formation de représentations, de jugements de valeur, dans lesquels les classes sociales et les individus vivent leur rapport à leurs conditions d’existence. Il y a une existence objective et relativement autonome de l’idéologie, des idéologies. Lorsque nous menons la « lutte idéologique », nous nous battons dans ce domaine, par exemple dans le domaine de l’idéologie politique, des convictions et des représentations dans lesquelles les hommes vivent, en méconnaissant leurs rapports à leurs conditions d’existence objectives. C’est la possession du matérialisme historique qui nous donne la connaissance objective du domaine réel (économique, politique) auquel l’idéologie politique fait allusion et obstacle, c’est cette connaissance qui nous permet de mener correctement la lutte idéologique dans le domaine idéologique, de développer des arguments justes, des arguments qui répondent aux arguments qu’on nous oppose, des arguments qui prennent les hommes là où ils sont, pour les faire avancer. Dans la lutte idéologique, nous appliquons nos connaissances scientifiques au domaine où nous luttons, nous nous appuyons sur notre théorie mais nous ne faisons pas un cours exhaustif de théorie, nous ne produisons pas l’ensemble intégral des démonstrations scientifiques que Marx a développées pour parvenir à des résultats scientifiques. Nous partons de ces résultats et nous les appliquons. C’est de cette manière que nous transformons objectivement l’idéologie dans laquelle nous luttons, exactement comme l’application et la diffusion des idées et des résultats de l’analyse théorique de Marx a permis la transformation de l’idéologie « spontanée » de la classe ouvrière qui était tout autre chose que « marxiste », et qu’il faut continuellement gagner, maintenant encore, et qu’il faudra plus tard, en régime socialiste, gagner encore aux idées marxistes.
Il est capital de bien distinguer l’activité ou lutte dans le domaine idéologique, la diffusion et l’application de nos idées scientifiques dans le domaine idéologique d’une part, de la théorie et de l’activité théorique d’autre part, exactement comme il faut distinguer l’application des résultats d’une science de la science elle-même.
Cette distinction est indispensable pour reconnaître la spécificité et les exigences propres de la science, de la théorie, et en particulier pour ne pas risquer de prendre, comme on peut en être tenté dans une conception pragmatiste de la lutte idéologique, les résultats de la théorie pour la théorie elle-même, la lutte pour l’application de la théorie avec la vie, le développement de la théorie elle-même. Marx a mené une longue lutte politique et idéologique en Allemagne et dans l’histoire du mouvement ouvrier, mais il n’a jamais confondu cette pratique politique et idéologique avec la pratique scientifique, avec la pratique théorique qui lui a permis d’écrire Le Capital. Il y a une spécificité de l’activité et de la pratique théorique qui produit des connaissances (nouvelles) en utilisant des moyens spécifiques. Ce n’est pas par les moyens de la lutte politique et idéologique, mais par des procédés d’analyses scientifiques déterminées, irremplaçables, que Marx a produit les connaissances nouvelles dont dépend notre action. Il ne fait aucun doute que l’expérience acquise par Marx dans la lutte politique et idéologique entretient un profond rapport historique avec ses découvertes scientifiques : mais ces découvertes n’ont pu être produites et démontrées que par une pratique théorique spécifique possédant son autonomie, ses règles, ses normes et ses méthodes propres. On considère trop souvent que la « pratique sociale de 1’humanité » produit par sa simple répétition et son développement spontanés les connaissances scientifiques. Rien n’est plus faux. En réalité, les connaissances scientifiques sont produites, sur la base de la conjonction organique des différentes pratiques, et de formations idéologiques déterminées, par une pratique spécifique, d’ailleurs distincte selon les sciences considérées. Cette pratique scientifique ou théorique repose bien sur la base de toutes les autres pratiques, qui sont elles-mêmes distinctes (la pratique économique, qui en est le fondement, la pratique politique et la pratique idéologique) - mais elle repose sur leur base comme pratique spécifique, distincte des autres pratiques. Cette distinction peut et doit faire l’objet d’une étude elle-même scientifique,relevant du matérialisme dialectique.
J’ai commencé à étudier cette distinction dans un article de La Pensée (n° 110) où j’ai précisément, à cette fin, introduit l’expression de « pratique théorique ». Que je me sois trouvé dans la nécessité de créer cette expression, indispensable pour penser une distinction essentielle, qu’on retrouve en fait à chaque pas de la pensée de Marx et de Lénine, prouve que cette distinction n’était pas reconnue comme distinction dans l’usage courant, qui au contraire consacrait, comme on peut le voir un peu partout, la confusion entre les différentes pratiques rassemblées sous la formule générale et non discriminante, et pouvant prêter à des interprétations idéalistes (cf. Bogdanov, Sartre et Merleau-Ponty) de « pratique sociale ».
Reconnaître la spécificité de la théorie et de la pratique théorique est gros de conséquences, comme l’est également la méconnaissance de cette spécificité. Car reconnaître l’existence et la spécificité de la pratique théorique, dans sa distinction d’avec les autres pratiques, et en particulier la pratique idéologique (« lutte idéologique »), c’est nécessairement tirer les conclusions de cette reconnaissance.
C’est d’abord reconnaître les conditions propres de la pratique théorique, les conditions de la vie d’une théorie (d’une science), les conditions de la production théorique.
C’est ensuite reconnaître la nécessité absolue pour la théorie de se développer sans fin, et de s’enrichir par des découvertes nouvelles. Par quoi on peut juger de l’état d’une théorie ou d’une science ; dès qu’elle cesse de produire des connaissances nouvelles, des découvertes, elle est morte, elle n’est plus une théorie ou une science, elle est enterrée avec ou sans fleurs. Il suffit de poser la question « quelles sont les découvertes faites depuis Lénine dans le matérialisme dialectique ? » pour juger l’état de cette discipline. Une science pourtant ne vit que de poser et de résoudre des problèmes, chaque problème résolu ouvrant le champ de problèmes nouveaux à résoudre, après les avoir posés. Il suffit de dire que dans le matérialisme dialectique nous en sommes restés aux travaux de Lénine pour mesurer sans phrase et l’état où nous en sommes dans ce domaine, et nos devoirs absolument impérieux et urgents.
Reconnaître la spécificité de la pratique théorique c’est enfin reconnaître la spécificité de ses conditions d’exercice, des conditions de la production théorique et scientifique. Comme toute production, la production théorique a besoin d’une matière première (les autres pratiques et son propre domaine les lui offrent continûment) et de moyens de production spécifiques : moyens matériels, matériels techniques, connaissances multiples, informations, documentation innombrable. Pour qu’une science ou théorie vive, il faut qu’elle dispose de ces moyens, il faut donc les mettre à sa disposition.
De plus, pour vivre, une théorie ou science, qui doit se développer, doit prendre nécessairement la forme d’une recherche scientifique. Toute recherche comporte des risques de tâtonnements et d’erreurs, nécessaires à la production des connaissances. Il faut donc qu’existent les conditions matérielles, politiques et morales, d’une véritable liberté de recherche. Il faut enfin, puisque tout travail intellectuel est de plus en plus, et également pour nous, un travail de caractère collectif, des conditions de discussion et de confrontation scientifiques publiques, où les différents groupes de chercheurs puissent faire connaître l’état des recherches qu’ils ont entreprises : des colloques, des revues et des publications spécialisées. Sur la question de l’organisation du travail collectif, il faut observer une certaine prudence et ne pas vouloir régler d’en haut toutes les formes et tous les groupes de recherche, leur fixer des objectifs uniques, mais donner des moyens de confrontation collectifs et publics à des groupes, qui peuvent, selon une division du travail en partie spontanée et fondée sur l’expérience, travailler de façon relativement indépendante d’autres groupes. L’ensemble de ces conditions doit naturellement donner lieu à des mesures pratiques dont il sera question en Annexe.
2/ Il ne suffit pas de mettre la théorie à sa vraie place, et d’en reconnaître la vraie nature; il faut encore tirer les conséquences de la distinction spécifique qui existe pour les marxistes entre les deux domaines de la théorie : le domaine du matérialisme dialectique et le domaine du matérialisme historique. Pour en tirer les conséquences il faut avoir une idée juste de la nature de ces deux disciplines et de leur rapport.
La question essentielle concerne ici le statut du matérialisme dialectique ou philosophie marxiste. On peut considérer en effet que le matérialisme historique est, dans ses traits essentiels, relativement bien défini, dans la pratique courante, comme la science de la structure et du développement des formations sociales; sous ce rapport le matérialisme historique est une science, au même titre que d’autres sciences, et il pose les mêmes problèmes épistémologiques, il doit se développer dans son propre domaine. Au contraire, le matérialisme dialectique est loin d’être aussi bien défini et de présenter le caractère de rigueur scientifique (démonstrative) de développement et de fécondité qu’on doit exiger de lui. Dans ce domaine, un immense travail de recherche théorique est donc à accomplir, et de toute urgence.
C’est en effet du matérialisme dialectique que dépend la solution de la plupart des questions théoriques fondamentales, qui conditionnent la solution des questions théoriques en suspens dans nombre de disciplines, en particulier dans le domaine encore incertain et souvent idéologique des sciences humaines. Pour prendre quelques exemples précis, la psychosociologie, la sociologie et en général les sciences humaines en voie de constitution, ont besoin de poser la question théorique de la définition et de la localisation propre de leur objet, et de la validité de leur méthode - et c’est d’une épistémologie historique (du matérialisme dialectique) que dépend en grande partie la position rigoureuse du problème de leur objet et de leur méthode. De la même manière, c’est du matérialisme dialectique que dépend la constitution d’une esthétique matérialiste, qui manque cruellement dans la conjoncture présente, et qui seule permettra aux critiques littéraires, aux critiques du cinéma et du théâtre, aux critiques d’art d’une part, aux artistes d’autre part, de se référer à des principes scientifiques qui sont au fondement même de leur activité. L’éclectisme polyvalent qui règne actuellement dans le domaine esthétique dans trop de nos revues, hebdomadaires et publications, n’est pas satisfaisant ; s’il présente cet avantage de rompre avec le dogmatisme passé, il représente à sa manière ce que l’on pourrait appeler un pragmatisme de l’éclectisme, incapable de donner au public consommateur d’œuvres d’art des principes de compréhension et des perspectives théoriques justes et profondes.
De la même manière, c’est du développement du matérialisme dialectique que dépend la transformation de l’attitude de la plupart des chercheurs des sciences de la nature et des mathématiques : les schémas que nous pouvons actuellement leur offrir sont à ce point inadaptés à l’objet de leur pratique réelle qu’ils ne peuvent que les encourager dans leur scepticisme naturel vis-à-vis de la philosophie, c’est-à-dire dans leur tentation positiviste. Ce positivisme latent n’est pas sans conséquences, comme on peut le voir dans le morcellement de la recherche d’une part, dans la conception qu’il engendre dès qu’il est question du rapport des différentes sciences entre elles, et dans les applications pédagogiques dont il est l’occasion (cf. « Problèmes étudiants », Nouvelle Critique, janvier 1964, p. 89). Dans le domaine des sciences de la nature, on peut même dire que nous en sommes presque à un état antérieur aux interventions de Lénine (Matérialisme et Empiriocriticisme), nombre de camarades scientifiques ne concevant pas la nécessité ni l’objet de la philosophie marxiste comme discipline spécifique, ou s’en faisant une idée très vague. C’est du matérialisme dialectique enfin que dépend en grande partie le développement du matérialisme historique lui-même et de toutes les disciplines qui lui sont rattachées en droit, pour faire face aux immenses problèmes économiques, politiques et idéologiques, dont certains sont inédits, que nous pose la période historique présente.
Marx n’a pas eu le temps de développer le matérialisme dialectique, Engels et Lénine l’ont développé seulement dans la mesure des besoins de la lutte idéologique qui leur était imposée par les initiatives des révisionnistes de leur temps. Il est absolument vital de développer le matérialisme dialectique pour lui-même, pour lui gagner l’audience immense qu’il mérite dans tous les domaines qui sont en rapport avec lui, et avant tout dans le domaine de la philosophie. Mais il est également indispensable de développer le matérialisme dialectique pour le faire passer de formulations encore prises dans l’élément de l’idéologie philosophique (par exemple de l’idéologie hégélienne) à des formulations qui lui soient propres, de lui donner sa forme scientifique positive spécifique. C’est le seul moyen de nous armer théoriquement pour distinguer les véritables connaissances des pseudo-connaissances (idéologiques) pour nous permettre d’identifier, de reconnaître, là où elles existent (chez les savants authentiquement novateurs, qu’ils se déclarent ou non marxistes) les tentatives et les découvertes scientifiquement fécondes (cf. par exemple l’article de P. Macherey sur G. Canguilhem dans La Pensée n° 113 et mon article sur Freud et Lacan dans La nouvelle Critique de janvier 1965).
C’est également le seul moyen pour affronter dans le matérialisme historique lui-même les problèmes nouveaux qui nous sont posés par la pratique et la réalité politique de notre temps (problèmes de la lutte contre l’impérialisme, de transition des pays excoloniaux vers le socialisme dans toutes les formes économiques et politiques requises). Le développement du matérialisme dialectique n’est pas un pur luxe intellectuel, c’est dans de très nombreux domaines, y compris dans le domaine économique et politique, la condition théorique préalable à la solution des problèmes nouveaux qui nous sont posés par la transformation de notre monde, la crise de l’impérialisme, et le passage au socialisme.
Distinguer avec précision et rigueur la spécificité du matérialisme dialectique, dont Lénine a démontré qu’il pouvait et devait jouer un rôle déterminant dans la constitution, l’existence et le développement des sciences et dans la critique de tous les éléments idéologiques, qui soit les assiègent, soit les détournent de leur véritable nature, est donc une tâche théorique fondamentale.
On voit donc qu’il ne s’agit pas seulement, comme on l’a montré dans le point précédent, de bien distinguer pour notre propre compte la théorie et l’activité théorique de l’activité et de la lutte idéologique, mais aussi, à l’intérieur du domaine qui constitue la théorie du marxisme, pour pouvoir la développer, de bien distinguer la nature et le rôle spécifique du matérialisme historique d’une part, et du matérialisme d’autre part, et la fonction spécifique, absolument irremplaçable du matérialisme dialectique. La conscience rigoureuse de ces distinctions est la condition préalable de toutes les mesures à prendre pour engager la théorie marxiste (sous ses deux aspects) dans le grand développement absolument indispensable, comme son préalable, à la réalisation de nos objectifs, soit immédiats, soit de court, moyen et long termes.
Nous devons bien nous convaincre que la demande théorique qui s’adresse à nous, soit de façon latente, soit de façon explicite, en provenance des travailleurs intellectuels qui nous entourent est une demande théorique qui s’adresse aussi à nous du sein même du Parti en tant que Parti, et que nous devons y répondre, non seulement pour répondre à ceux qui ne sont pas encore du Parti, mais aussi et avant tout, pour des raisons théoriques et pratiques de principe, pour répondre aux besoins que les communistes ressentent eux-mêmes comme communistes, pour que leur conscience et leur activité théorique soient à la hauteur des besoins historiques, et de la mission du Parti comme tel.
Le maillon décisif pour le développement de notre action intellectuelle et théorique dans le domaine des travailleurs intellectuels est donc constitué par le développement, au sein du Parti, de la formation théorique, par l’étude systématique du matérialisme historique et du matérialisme dialectique, par l’étude de leur distinction spécifique, formation destinée au développement indispensable et urgent de la théorie et de la recherche théorique, dans le domaine du matérialisme historique et dialectique.
 
IV. La responsabilité propre du parti
 
 
Tout ce qui vient d’être dit peut être dit et compris par nombre de communistes pris individuellement. Mais ces questions ne sont pas la propriété individuelle des membres du Parti, pris individuellement. Elles relèvent de la responsabilité du Parti en tant que tel. Il appartient au Parti de prendre publiquement toutes les mesures nécessaires pour faire face aux besoins impérieux qui nous tracent la voie, de justifier les mesures nécessaires en les fondant sur une analyse théorique de principe, qui rende absolument claires et évidentes à tous les communistes les raisons de principe qui commandent ces mesures. Je veux dire qu’il ne suffit pas de prendre des mesures pratiques, il faut aussi, pour échapper au pragmatisme, les justifier théoriquement et exposer publiquement leurs justifications théoriques. Le meilleur moyen de développer l’activité théorique est que le Parti donne lui-même le premier exemple, en fondant explicitement, sur des raisons théoriques démonstratives, les mesures pratiques qu’il va être conduit à prendre.
Ces déclarations de principe, cette justification n’intéressent d’ailleurs pas seulement les communistes, mais également et au premier chef tous les travailleurs intellectuels qui nous entourent, et à qui nous devons donner ces raisons de principe irréfutables. Par là nous les convaincrons dans le fait, par nos actes, que nous ne prétendons pas seulement les conduire sur nos propres positions politiques pour des raisons simplement politiques, mais que nous sommes aussi capables de nous adresser à leur raison, en faisant leur propre expérience et leurs propres exigences rationnelles juges de la validité de nos propres critères et de nos propres justifications, qui doivent en dernière instance être des justifications théoriques accessibles à la raison de tout intellectuel digne de ce nom. Par là nous sommes assurés de jeter les bases d’une politique théorique de longue portée et d’une très grande fécondité ; par là nous sommes assurés d’être véritablement à la hauteur de nos immenses responsabilités historiques.
Je propose donc qu’une fois étudiées à fond toutes les raisons de principe, qu’une fois élucidée la nature même de toutes les conditions en cause dans cette perspective, le Parti publie un document officiel, qui s’adresse aux membres du Parti d’une part, et à tous les travailleurs intellectuels d’autre part, pour leur exposer publiquement ses raisons de principe et les mesures qui en découlent. Il apparaît de plus en plus nécessaire de développer dans le détail les thèses du XVIIe Congrès concernant les travailleurs intellectuels. Il faut saisir cette occasion, et donner à l’analyse et à la position du Parti une expression publique. Les résultats ne s’en feront pas attendre.
 
V. Annexe
 
 
N.B. Je ne parlerai dans cette note que des problèmes dont j’ai une connaissance suffisante pour en traiter. Elle ne représente donc qu’une contribution limitée à l’examen de l’ensemble des mesures pratiques souhaitables.
● 1/ Le problème de la formation théorique. Il est indispensable de développer dans le Parti lui-même la formation théorique des militants, quelle que soit leur spécialité, en donnant au terme de formation théorique sa spécificité. Cette formation théorique est sans doute en grande partie une tâche personnelle qui incombe à tous les militants communistes, qui sous ce rapport doivent tous être considérés comme des intellectuels, mais le Parti doit aider de façon décisive à cette formation, non seulement dans ses différentes écoles (j’ignore comment cette formation théorique y est pratiquée, et si des mesures d’amélioration ne seraient pas à y prendre), mais aussi dans toute publication dont il dispose. La formation théorique devrait être une des tâches de toutes les cellules, en considérant que la formation théorique ne peut se limiter à l’étude des documents politiques du Parti, mais doit porter sur l’étude des textes théoriques de base. Si ces textes sont trop ardus, il faut prévoir des manuels : nous manquons cruellement d’un manuel de matérialisme historique et d’un manuel de matérialisme dialectique. Il faudrait poser, au niveau du Parti lui-même, tous les problèmes qui ont un rapport direct et indirect avec la formation théorique.
● 2/ Le problème du développement de la théorie et de la recherche théorique. La première mesure indispensable est de créer, en les définissant, les conditions mêmes de la recherche théorique au sein du Parti, en définissant la liberté scientifique de recherche et d’expression scientifique indispensable à la vie de toute science; en rappelant sans cesse l’exigence de la recherche et de la découverte scientifique, faute de quoi nos disciplines ne seraient que des sciences mortes; en définissant comme elles le méritent le lieu, l’importance et le rôle de la pratique théorique et de la production théorique. Les autres mesures découlent de ces principes fondamentaux.
Parmi les plus importantes, il faut signaler comme mesures pressantes :
a) Un meilleur emploi politique des capacités des intellectuels communistes qui, dans leur propre spécialité, sont des chercheurs ou peuvent devenir des chercheurs - et des communistes qui peuvent faire progresser, par l’étude et la recherche, la théorie marxiste. Il ne s’agit pas de décharger ces camarades des tâches politiques et pratiques, mais de considérer le travail théorique qu’ils peuvent fournir comme une tâche de grande importance politique, au même titre que d’autres tâches, d’encourager leurs travaux, et de prendre les mesures propres à leur laisser le temps nécessaire à l’étude et à la recherche. Trop de camarades, surtout littéraires et philosophes, ont sacrifié à l’action politique immédiate l’élaboration d’œuvres théoriques qui aujourd’hui nous font sérieusement défaut.
b) Une meilleure organisation du CERM [2], en ayant égard aux conditions dans lesquelles la recherche peut s’effectuer. Le CERM doit offrir aux chercheurs tous les moyens de travail nécessaires (documentation scientifique marxiste mondiale, moyens matériels de travail en nombre suffisant, par exemple service de ronéo et impression, magnétophone, etc.) et tous les moyens de travail collectifs désirables (réunions, colloques). Il faut prendre garde, toutefois, de ne pas tomber dans le dirigisme formel, même bien intentionné, et vouloir grouper systématiquement dans le CERM toutes les forces existantes. Il faut respecter les groupes de travail existant en dehors du CERM, et lorsqu’ils existent, assurer la liaison entre eux. Il faut que le CERM continue d’organiser sur le plan national (voire international) des colloques scientifiques sur des questions touchant au matérialisme historique et au matérialisme dialectique, ou sur telle ou telle question scientifique importante, en invitant à y participer des savants de valeur, même non communistes.
c) Il apparaît indispensable de donner aux chercheurs marxistes un moyen d’expression public, c’est-à-dire une revue de théorie et de recherche marxiste. Cette revue pourrait être La Pensée, à la condition de lui donner ce nouvel objet, correspondant à la phase historique que nous vivons. Elle devrait être non plus l’organe du « rationalisme moderne », mais directement la revue de théorie et de recherche marxiste, poursuivant ainsi son ancien effort dans des conditions nouvelles. Il faudrait, pour lui donner ce rôle, modifier en conséquence son comité directeur et son comité de rédaction, et ne pas craindre d’y faire entrer des spécialistes marxistes de grande valeur, même s’ils ne sont pas inscrits au Parti (exemple Pierre Vilar, C. Bettelheim, J. Le Goff, etc.). La question de la revue est une question clé. Bien entendu, elle doit disposer de la liberté nécessaire à la recherche, et ne pas être soumise à des considérations exclusivement et étroitement conjoncturelles, en d’autres termes elle ne doit pas être réduite à la condition d’une simple revue de lutte et d’éclaircissement idéologique. Sur ce point joue à plein la distinction entre la recherche théorique et la lutte idéologique. Il doit être admis dans les faits que la revue n’est pas un moyen d’expression direct de la ligne politique du Parti, que le Parti n’est pas directement responsable du détail de tous les articles de recherche théorique publiés, mais que la revue est une revue dont le champ d’activité de recherche et d’expression est défini par les conditions mêmes de la recherche scientifique marxiste - champ d’activité, de recherche et d’expression qui dépasse nécessairement, sans toutefois en faire abstraction, les nécessités de la conjoncture politique immédiate. Cette distinction doit être clairement définie pour éviter tous les malentendus, et également maintenir la revue dans son domaine propre.
La nouvelle destination de La Pensée aurait pour conséquence naturelle la redéfinition de l’objet propre de l’autre revue : La Nouvelle Critique. On pourrait lui donner pour objectif une tâche de critique et d’éclaircissement dans le domaine de l’idéologie et de l’actualité culturelle, au sens large, c’est-à-dire l’étude et la discussion des problèmes d’actualité posés par le développement de la situation dans le domaine culturel dans son ensemble, la critique des formes idéologiques dans lesquelles ces problèmes sont vécus et posés, par les différentes couches d’intellectuels. La Nouvelle Critique aurait ainsi à charge toutes les questions concernant la lutte pour l’amélioration des conditions d’activité des intellectuels, et toutes les questions idéologiques (dans tous les domaines : économique, politique, philosophique, esthétique, etc.) qui se posent dans l’actualité de la lutte. Par ce second aspect, la revue accuserait la liaison avec le domaine propre de la recherche, qui serait attribué à La Pensée. La définition de l’objet propre à La Nouvelle Critique aurait certainement pour conséquence une amélioration de la revue, qui a d’ailleurs fait, dans ce sens, des progrès remarquables au cours de ces dernières années.
● 3/ Le concours des éditions. Il semble également indispensable de mettre les éditions du Parti (Éditions sociales en particulier) à la hauteur des tâches ainsi définies. Les Éditions sociales devraient se proposer pour mission, sous ce rapport :
a) La publication des documents de travail indispensables aux chercheurs marxistes, dans tous les domaines où ces publications sont irremplaçables comme instruments et moyens de travail. Je pense par exemple que les Éditions auraient tout intérêt - et c’est aussi l’intérêt du Parti - à publier, en les faisant précéder d’une préface historique détaillée, des documents aussi indispensables (et actuellement introuvables) que les comptes rendus du Congrès de Tours (dont a paru récemment un texte falsifié et amputé), des Congrès du Parti communiste de l’URSS, disons de 1917 à 1940, ainsi que les comptes rendus des Comités exécutifs et des Congrès de l’Internationale pendant toute la durée de son existence. Ce n’est qu’une suggestion qu’on pourrait naturellement étendre à d’autres domaines selon les besoins.
b) La publication la traduction de toute une série d’ouvrages marxistes de valeur, parus à l’étranger, soit déjà anciens (Mehring, Rosa Luxemburg, Gramsci, etc.) soit plus récents (Dobb,Thompson, Lukács, etc.) Toutes ces mesures font partie d’un ensemble, fondé lui-même sur des considérations de principe essentielles. Il ne peut être question de les abandonner, dans la mesure où elles impliquent des questions d’organisation, ayant de surcroît une portée politique, à l’initiative des individus. C’est le Parti lui-même qui doit les penser et les réaliser, comme les conditions générales qui permettront aux initiatives individuelles de se développer largement.
● 4/ Je rappelle enfin ce que j’ai déjà dit dans l’analyse générale. Cette politique générale du Parti, ainsi que les mesures pratiques les plus importantes, devraient faire l’objet d’une déclaration publique du Parti, déclaration qui s’adresserait à tous les travailleurs intellectuels, qu’ils soient ou non membres du Parti, intéressés à l’avenir de leurs propres conditions de travail, et à l’avenir de leur propre activité intellectuelle. Cette déclaration aurait un très grand retentissement, et notre cause en retirerait très rapidement le plus grand bénéfice. ●
Paris, le 25 février 1965.
 
NOTES
 
[1]La note que nous publions ici - en son état originel et totalement inédite - a été adressée en 1965 à Henri Krasucki (1924-2003), alors responsable des relations avec les intellectuels au bureau politique du Parti communiste français. Elle est tirée, avec l’aimable autorisation des Archives départementales de Seine-Saint-Denis et des Archives du PCF, des « Fonds Waldeck Rochet », boîte 7, dossier 2.
[2]Centre d’études et de recherches marxistes (NDLR).
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