Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.en cours
176 pages

p. 8 à 13
doi: en cours

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Analyse : Modèle social français

n° 3-4 2006/3-4

2006 Nouvelle Fondation Analyse : Modèle social français

«L’exception française» face au libéralisme

Daniel Cirera Spécialiste des questions internationales, chargé des questions européennes au Parti communiste français, et secrétaire général du Conseil scientifique de la Fondation Gabriel Péri.
La « crise des banlieues » à la fin de l’année 2005 en France a donné lieu dans le monde et particulièrement dans les pays anglo-saxons à une avalanche de commentaires. Aux États-Unis, les couvertures de magazine s’enflammaient sur le thème « is Paris burning? », avec des airs de revanche comme pour faire payer l’opposition arrogante de la France à la guerre en Irak.
Chez les voisins britanniques, pour opposer au modèle d’intégration républicain laïque à la française la réussite du modèle anglo-saxon communautariste. Sous le titre « France et États-Unis : des modèles contestés », la correspondante du Monde à Washington se risque à une comparaison mettant en évidence à grands traits les contradictions entre la prétention exemplaire des modèles et les réalités. Pour les États-Unis, entre le discours sur la démocratie et les droits de l’homme d’un côté et d’autre part les réalités de Guantánamo ou des prisons de la CIA. Côté français, elle ridiculise la prétention à présenter en modèle un système qui conduit à de telles violences dans les banlieues. L’enjeu dépassait donc la conjoncture. La crise que traversait la France relançait un débat récurrent sur la capacité de ce vieux pays, un peu donneur de leçons, à affronter « enfin » les défis de la mondialisation en abandonnant ses rêves d’égalité, ses illusions sur le service public et « l’exception culturelle », à rompre avec ses « rigidités » étatiques, et à prendre enfin sa place, avec modestie et réalisme dans le monde réel du marché et de la concurrence planétaire.
Le débat sur le devenir de la spécificité française dans les pays européens s’est aiguisé ces dernières années. Sans doute en raison de l’aiguisement même des tensions entre la pression à la libéralisation et la déréglementation, et les résistances - explicites ou implicites, culturelles - aux mises en cause d’acquis ressentis comme des garanties face aux appétits patronaux ou aux exigences de rentabilité et de « compétitivité ». Le plus intéressant, en l’occurrence, c’est le retentissement à l’extérieur des frontières hexagonales de luttes et de mouvements sociaux - telles les manifestations des jeunes contre le Contrat nouvelle embauche ou la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne -, que ce soit pour s’en affliger ou s’en réjouir. Cet impact tient sans doute aux conséquences de la politique française, notamment en Europe. Mais aussi peut-être à des références historiques enracinées : la Révolution française, les Lumières, un certain socialisme français dont une des composantes a été, et reste d’une certaine manière, l’influence des idées communistes. Disant cela, comment ne pas avoir à l’esprit la Préface d’Engels à la troisième édition du 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte quand il explique l’extrême intérêt que portait Marx à la France. « La France est le pays où la lutte des classes a été menée chaque fois, plus que partout ailleurs, jusqu’à la décision complète, et où, par conséquent, les formes politiques changeantes, à l’intérieur desquelles se meuvent et dans lesquelles se résument les résultats, prennent les contours les plus nets […] De même la lutte du prolétariat révolutionnaire contre la bourgeoisie y revêt des formes aiguës, inconnues ailleurs. » Nous sommes en 1869. L’analyse est datée et le réel appelle à beaucoup de modestie. Mais on peut y trouver un certain écho au sujet qui nous occupe.
En l’occurrence, quand on évoque le « modèle social français », il est fait essentiellement référence aux acquis sociaux issus de la Libération, en 1945, dans une certaine continuité avec le Front populaire. Périodes significatives où le « monde du travail » a imposé, par un puissant mouvement populaire, des conquêtes sociales qui restent des références, comme la sécurité sociale, les grands services publics, après les congés payés et la semaine de 40 heures lors du Front populaire. Or ces références sont d’autant plus valorisées - voire idéalisées - qu’elles sont radicalement contestées par les politiques néolibérales. Mais face à un impossible statut quo, et un plus impossible encore retour en arrière, la question est posée : le socle d’acquis est-il voué à disparaître comme un vestige d’une période révolue, du fait de l’hégémonie néolibérale ? Ou bien au contraire peut-il être une référence dynamique, culturelle, sociale, politique, pour la définition, la construction d’un « nouveau modèle social et démocratique » ouvert à sa dimension européenne?
Les ambiguïtés de la notion de modèle. Avant de revenir sur ce qui caractérise cet ensemble, peut-être est-il utile de s’arrêter sur la notion même de « modèle ». Si elle a le mérite d’aider à montrer la cohérence d’un ensemble de valeurs, d’institutions, de repères culturels et politiques, elle porte le risque de figer une vision, et d’occulter les tensions, les contradictions, les rapports de forces qui sous-tendent la cohérence du compromis social. Et ainsi d’en faire une construction idéologique de plus en plus éloignée du mouvement réel de la société, des « hommes réels ». Elle porte aussi l’illusion dévastatrice de trouver « ailleurs » des recettes, des solutions, et ainsi s’économiser le travail d’analyse et de construction à partir des réalités, dans leur complexité et leur mouvement. Ainsi, à condition de ne pas être pensé comme un modèle « à imiter » ou comme un réservoir à solutions, ni comme un « idéal » à atteindre, la notion reste utile pour comparer des cohérences, les traits caractéristiques de tel ou tel ensemble social.
● Un socle d’acquis historique. Les grandes conquêtes effectives, qui ont transformé la vie des Français et qui ont façonné le visage de la France dans la deuxième moitié du XXe siècle, sont essentiellement la Sécurité sociale et des services publics puissants. Ce système fondé sur la solidarité nationale et entre générations, pour les retraites, a modelé effectivement un certain type de société en sécurisant la vie des individus face aux exigences du capital.
De même, la constitution d’un puissant secteur public avec les nationalisations, au lendemain de la Libération, puis avec le renforcement des secteurs stratégiques de l’énergie et des transports, et aussi des services, n’était pas propre à la France. Mais cela a pris une dimension sociale, transformatrice, politique, qui a été et reste un enjeu d’affrontement, plus que jamais avec les privatisations. Ce n’est pas un hasard, ainsi, si une des premières grandes manifestations de résistance à la pression néolibérale a été le mouvement social de l’hiver 1995, contre la réforme de la Sécurité sociale et la grande grève des cheminots pour la défense du service public, avec le soutien majoritaire de l’opinion pendant toute la durée d’un conflit qui paralysa le pays pendant plusieurs semaines.
Dans le monde des années 30 et de l’après-guerre, avec la mise en place de l’État-providence, quand prédominent les conceptions keynésiennes, la France n’est pas une exception. Mais il existe, me semble-t-il, indéniablement une particularité française dans la dimension démocratique et populaire de la mise en œuvre des réformes. Il n’est pas indifférent pour la suite que ces grandes conquêtes soient associées à des ministres communistes et à ce « compromis historique » passé entre les forces représentatives du mouvement ouvrier, sorties renforcées de la Résistance - le PCF et la CGT - et de Gaulle, alors que la bourgeoisie et le patronat sont, eux, affaiblis et discrédités par leur collaboration avec l’occupant nazi. Sur la base de l’appropriation des valeurs et des principes de la République par le mouvement révolutionnaire, dans les années 30, ces réformes sont marquées en profondeur par l’héritage révolutionnaire et les idées d’égalité, d’intérêt commun, de solidarité qui, avec la laïcité, fondent le socle du « pacte républicain ». Cette combinaison du cadre institutionnel démocratique avec une valorisation de l’héritage révolutionnaire est sans doute une dimension culturelle fondamentale du « modèle ». Elle confère à ces conquêtes sociales, au compromis social, une dynamique plus progressiste, plus politique en quelque sorte que dans d’autres pays voisins d’Europe où le niveau de vie et de garanties sociales était tout à fait comparable.
À la lumière des débats actuels, et des régressions générées par la déferlante néolibérale et réactionnaire, on mesure la portée de la résistance d’idée d’égalité comme moteur de progrès pour toute la société, même si elle est très attaquée. De même pour le rôle central du service et du secteur public, et donc du rôle de l’État - ou de la puissance publique -, y compris dans des secteurs industriels. On ne compte plus les mises en cause ces dernières décennies de ce qui fut le socle social et industriel de la France de ce qu’on a appelé les « Trente glorieuses », de 1945 à 1975. Qu’on imagine ce qu’a pu représenter comme signe des temps la privatisation de Renault et la fermeture du site de Boulogne-Billancourt, la « forteresse ouvrière » !
Mais justement, ce qui caractérise la France, c’est la persistance de fondements de résistance aux mesures de libéralisation qui s’attaquent au socle social identifié comme garantie de la vie commune.
Ce qui caractérise aussi la société française et qui pose un problème aux forces dominantes, c’est une certaine culture de confrontation, qui fait explicitement de l’intervention populaire, au-delà des cadres institutionnels, un acteur direct dans la création du rapport de forces. On retrouve me semble-t-il cette radicalité, avec son contenu populaire, dans la spécificité du socialisme et de la gauche française. Avec la persistance d’un courant communiste, d’une culture de classe, jusque dans ses dimensions politiques, qui influence toute la gauche. Ainsi, on ne compte pas les commentaires sur l’urgente nécessité du Parti socialiste français d’assumer son projet social-démocrate. Encore doit-il tenir compte de la réalité du peuple, avec ses références, et son attachement au socle d’acquis. Et de la prégnance positive des schémas révolutionnaires, associé à la République, comme cadre démocratique, cas unique en Europe.
En ce sens le clivage droite-gauche est plus nettement marqué que dans des pays européens où l’opinion admet sans états d’âme des coalitions sociaux-démocrates/conservateurs. C’est aussi un élément structurant pour la réflexion sur les perspectives politiques à gauche, comparativement aux pays où le mouvement ouvrier est incarné dans la social-démocratie.
Dans ce qui fait cette spécificité, on n’aurait garde d’ignorer une certaine conception du « rôle » de la France, héritage d’une longue histoire, sur plusieurs siècles, de la construction de l’État et, plus récemment, de la nation, avec un contenu révolutionnaire de liberté. Cette conception trouve sa traduction dans un rapport particulier au monde, et en l’occurrence à la politique américaine. L’opposition à la guerre en Irak en a été sans doute une des manifestations les plus spectaculaires dans la dernière période. À la différence de pays comme l’Allemagne, il est très mal porté pour un homme politique en France d’être proaméricain, y compris à droite.
● La mise en question du modèle. C’est sans doute le paradoxe du modèle. Il devient un enjeu politique et idéologique au moment où il est plongé dans une crise structurelle. Il est mis en cause à la fois par les transformations et les bouleversements de la structure sociale et des exigences du capitalisme contemporain. Il est mis en cause par la pression néolibérale, l’ouverture de la libre circulation des capitaux et la mondialisation, et très directement par les politiques menées dans le cadre européen.
Aujourd’hui, à un modèle français « figé », on oppose la capacité d’adaptation des pays nordiques, notamment en matière de marché du travail, […]. Surtout, et c’est sans doute l’essentiel, une capacité à faire accepter sans trouble social majeur des mesures de libéralisation et de mise en cause des acquis sociaux.
Cela, dans un rapport de forces très profondément modifié en faveur du capital, depuis les années 70, avec une accélération dans les années 90.
Il est attaqué pour sa capacité de résistance aux exigences du capital. Mais aussi pour son incapacité dans les conditions actuelles à répondre aux besoins, non pas comme « modèle » idéal, mais tel qu’il a été attaqué, mutilé, rabougri, détourné de ses objectifs, sous les coups de boutoir libéraux. Et cela, alors qu’il est confronté à des questions inédites sous l’effet des mutations de la société. Avec une question centrale : l’emploi face à un chômage massif et durable. Avec, sous-jacents à l’emploi, la sécurité de vie, le besoin de stabilité et de perspective pour soi, mais aussi pour la société et le pays.
C’est un fait que la France s’enfonce dans une crise sociale et politique d’une telle profondeur qu’elle appelle des changements structurels. La réalité, c’est l’accroissement des inégalités, un chômage de masse qu’aucune politique n’a réussi à résorber depuis plus de vingt ans et qui touche principalement les jeunes (mais aussi les femmes). L’idée républicaine de l’école qui permet à tous d’accéder à un emploi s’effondre pour toute une partie de la jeunesse. La réalité, c’est la montée de l’abstention et de l’extrême droite raciste, la perte de confiance dans les institutions, dans les partis politiques, l’affaiblissement du clivage entre droite et gauche, la montée du vote protestataire d’extrême gauche. En ce sens, on peut effectivement affirmer que le modèle institutionnel est épuisé. On voit tout le bénéfice que peuvent tirer de cette crise ceux qui veulent accélérer le remodelage libéral. Mais justement, n’est-ce pas pour une part essentielle la mise en cause des garanties et des droits, la mise en œuvre des politiques libérales, qui est au cœur de la dissolution du lien social, de la perte de repères et du constat que la politique ne peut pas régler les problèmes? La crise politique n’exprime pas un rejet en soi de « la » politique ou « des » politiques, mais l’exigence que l’action politique apporte des réponses et des solutions aux problèmes de la vie.
Le « modèle » est d’autant plus valorisé qu’il apparaît comme une protection face à la précarisation généralisée et banalisée de la vie, une vulnérabilité qui touche une part croissante de la population, y compris des couches moyennes qui se vivaient comme protégées jusque-là. Or, faute de certitude sur la capacité de prolonger, voire de renforcer cette protection dans une société différente, c’est l’inquiétude et la préservation de « l’acquis » qui dominent.
Ce qui faisait cohésion est attaqué par les évolutions d’un monde en pleine transformation et dominé par les logiques financières et libérales du capitalisme. Ce qui fait cohésion est aussi mis en cause par les modifications des rapports de forces sociaux et politiques, comme compromis daté, marqué par une époque, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, et attaqué dans ses dimensions transformatrices, ou non capitalistes. La critique frontale du modèle est essentiellement le fait des ultralibéraux, de ceux qui prônent la dérégulation, pour accélérer les réformes libérales, en destructurant l’ensemble des acquis sociaux, juridiques qui garantissaient un niveau élevé de protection face aux exigences patronales et du capital.
Pourtant, au-delà des prises de position politiques et idéologiques, mis à l’épreuve du vécu et de références consensuelles, ce discours libéral peine à trouver sa légitimité, même avec la difficulté à proposer un projet alternatif. C’est à travers les difficultés rencontrées dans la vie quotidienne, le sentiment que ni les institutions, ni l’entreprise, ni le système politique n’offrent de solutions ou de perspectives que se confortent, combinées à un certain fatalisme, des résistances sourdes ou explosives aux politiques mises en œuvre. Dans un article paru dans le journal économique et patronal Les Échos intitulé « Feu sur le libéralisme : le retour aux fondamentaux français », la journaliste relève qu’« il ne fait pas bon être libéral par les temps qui courent ».
Toutes les enquêtes d’opinion convergent. « Le capitalisme n’a pas la cote chez les Français », titre Libération pour présenter l’enquête d’opinion sur l’image du capitalisme en France. 61 % considèrent le capitalisme comme négatif (dont 76 % à gauche), 51 % rejettent le libéralisme (65 % à gauche) et 51 % considèrent positif le socialisme. Pour 62 %, ce sont les actionnaires qui ont le plus de pouvoir sur les entreprises privées, et pour 67 % les salariés devraient avoir davantage de pouvoirs (contre 17 % aux actionnaires) ! Il est révélateur que le mot capitalisme évoque pour 41 % « l’exploitation de l’homme par l’homme » et pour 45 % « l’accumulation de richesses entre les mains d’un petit nombre de personnes ». Le sondage GlobalScan réalisé pour l’université de Maryland montre que seulement 36 % des Français se disent favorables à l’économie de marché. Mais il s’agit sans doute moins d’une position rationnelle et idéologique, ou politique, que de l’expression - à la française - d’un malaise devant les politiques menées et leurs conséquences sur la vie du pays.
● Une base pour penser et construire une perspective. Les enquêtes montrent à la fois l’attachement à des acquis que l’on perçoit très sévèrement menacés, et le sentiment inquiet d’une nécessité de transformer cet attachement, ou tout au moins de le réformer pour l’adapter. Les perceptions et les réponses peuvent être différentes selon les options politiques, voire les générations. Pourtant, ce qui domine sur quelques grandes conquêtes, au-delà des différences, c’est un consensus dont chacun sent que la mise en cause rendrait plus difficiles et plus précaires ses conditions d’existence. Ainsi, un peu plus d’un Français sur deux (54 %) considère que le modèle fonctionne mal. 55 % à droite, alors que 56 % à gauche sont d’un avis contraire. Si 30 % se prononcent pour « repenser profondément le modèle social en réalisant de grandes réformes », ils sont 45 % à préférer des « aménagements pour aménager le modèle social » et 23 % pour « consolider ou accroître les acquis sociaux ». La réticence à de grands bouleversements s’explique sans aucun doute par la conscience des rapports de forces et du sens socialement régressif des « réformes » ou des « ruptures » proposées à la lumière de l’expérience. Si près de 60 % sont prêts à accepter une augmentation de la durée hebdomadaire du travail - essentiellement pour accroître leur pouvoir d’achat -, majoritairement, voire très majoritairement, ils refusent la baisse des allocations chômage et du RMI (54 %), le recul de l’âge de la retraite (63 %), la baisse des remboursements des soins médicaux et des médicaments (75 %), la baisse de la durée des congés payés (84 %) et la baisse du niveau des retraites (86 %).
Le devenir du « modèle social français » est ainsi au cœur du débat sur le changement, sur le sens des réformes et des ruptures nécessaires pour répondre aux angoisses, aux attentes des Français, particulièrement à la veille d’échéances électorales majeures, marquées encore par les chocs des années passées : présence de l’extrême droite au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002, échec de la droite aux élections de 2004, crise et violence dans les banlieues, victoire du « non » au référendum européen et mise en échec du gouvernement sur la question du Contrat nouvelle embauche pour la jeunesse.
Dans ce débat, la mise en concurrence des « modèles » participe de l’affrontement idéologique. À la charnière des années 1990-2000, autour du nouveau Labour de Tony Blair, et du « centre » de Schröder en Allemagne, la pression a été forte sur la gauche française. La défaite du SPD et les difficultés de Tony Blair - y compris sur le modèle d’intégration communautariste - rendent peu crédibles et attractives de telles options. Aujourd’hui, à un modèle français « figé », on oppose la capacité d’adaptation des pays nordiques, notamment en matière de marché du travail, conciliant flexibilité et périodes de chômage avec une certaine sécurité. Surtout, et c’est sans doute l’essentiel, une capacité à faire accepter sans trouble social majeur des mesures de libéralisation et de mise en cause des acquis sociaux.
L’enjeu est de taille pour la France, et d’une certaine manière pour les Européens. Les forces dominantes, les exigences de rentabilité et de sécurisation du capital réussiront-elles à profiter de cette crise de société pour mener à son terme, dans le cadre national et européen, le remodelage de la société française par le démantèlement de tout ce qui constitue son socle de solidarité?
La question est de savoir s’il existe des bases sociales, idéologiques, des potentiels politiques pour poser la perspective d’un nouveau progrès de société, d’un nouvel élan démocratique, pour de nouvelles conquêtes sociales et démocratiques. Sur quelles contradictions penser un mouvement transformateur, qui conteste les logiques capitalistes en œuvre? Existe-t-il un socle de références qui légitime et crédibilise une efficacité de l’intervention politique? La réponse à ces questions est sans doute un des enjeux d’une période où pèse l’absence de perspectives.
La difficulté à crédibiliser un « nouveau modèle », non pas en démantelant le socle progressiste mais en prenant appui sur la cohérence des acquis, tient sans doute à la capacité d’innover. De faire que le mort ne tue pas le vif. De transformer les résistances pour préserver les acquis en mouvement pour de nouvelles réformes, adaptées au nouveau moment du développement des forces productives, des capacités humaines, aux bouleversements générés par l’expansion du marché capitaliste et la révolution informationnelle, et les rapports de forces en mouvement, au lendemain de l’effondrement de l’URSS, mais avec l’émergence de puissances nouvelles.
Or le compromis social-démocrate trouve ses limites dans l’adaptation aux logiques dominantes, compte tenu des rapports de forces. Et le néokeynésianisme bute sur la puissance des marchés financiers. Avec l’échec du socialisme étatique et les impasses de la social-démocratie, à quel modèle se référer ? N’est-ce pas la notion même de modèle qui devient pernicieuse en l’occurrence ? Trop globalisante ? Comme une commodité qui épargne l’analyse critique du réel en mouvement? Comme cadre extérieur dans lequel faire entrer la réalité? Comme projet abstrait, venant d’ailleurs, ou « pour plus tard, quand les conditions seront remplies ».
Or justement, n’est-ce pas à partir des réalités, de mûrissements dont personne ne peut déterminer les phases, les accélérations, les régressions, que l’action politique peut ouvrir une perspective ?
Il est intéressant de relever les conclusions du rapport d’un groupe influent de directeurs des ressources humaines. Cette étude parue en octobre 2006 souligne avec l’affirmation du besoin d’une politique nationale, une tentation de rupture, et une demande de démocratie, face à l’intégration mondiale de la France : « […] plus la concurrence se développe, plus l’incertitude se diffuse parmi les Français les plus exposés ou les moins préparés […] Les individus attendent aussi que (l’État) crée les conditions qui leur permettront de mener à bien leurs projets de réalisation personnelle, et qu’il maintienne leur sécurité et défende les valeurs et les modes de vie collective légués par l’histoire et la culture de leur pays. L’aspiration des Français au changement est forte, mais tant que la preuve ne leur est pas administrée de la possibilité de les protéger autrement et efficacement, ils auront du mal à se détacher d’un modèle obsolète mais qui a fait leur force. »
Au cœur de toutes les consciences et de tous les débats se trouve posée la question du besoin de sécurité, de protection. Un besoin très individualisé et socialisé, aiguisé par la violence des exigences de rentabilité du capital, avec comme question majeure celle de l’emploi, de la garantie d’une vie plus sûre, pour soi et ses enfants.
Ainsi, dans la mise en cause de la systématisation et de la banalisation de la précarité, opposer la sécurisation des parcours sur toute une vie, pour tous, alliant emploi et formation, c’est faire un choix de société.
La défense et l’expansion du service et du secteur public prennent une dimension subversive, dans le contexte néolibéral. À condition de leur donner une ambition correspondant aux enjeux contemporains, en tirant les leçons de l’expérience et de l’étatisme.
L’égalité et des droits pour tous font aussi référence à la dynamique de l’émancipation de chacun comme fondement du développement de tous. Égalité des genres, rejet des discriminations, droit de vote pour les étrangers.
Innover impose d’intégrer dans toute réflexion le monde réel, en nourrissant le projet nouveau de sa dimension européenne. Parce qu’elle est une des causes structurantes des problèmes, notamment avec l’imposition des politiques néolibérales, l’Europe participe de la solution et de la perspective. De ce point de vue, la période ouverte par le rejet du projet de traité constitutionnel doit être saisie comme une opportunité, et donc comme un enjeu. Un enjeu stimulant. Il ne peut s’agir d’imposer, à l’échelle européenne, un « modèle ». Ce serait aussi illusoire que stupide. En revanche, l’expérience française comme capacité de résistance à la pression néolibérale peut contribuer à libérer des énergies, à crédibiliser des politiques alternatives mettant au cœur de la construction le social et les solidarités, l’intérêt commun extrait des « eaux glacées du calcul égoïste ». Et cela à partir de références fortes, d’un certain patrimoine commun de luttes et de conquêtes sociales et démocratiques.
Ce qui légitime un tel projet, dans une cohérence ouverte, c’est la mise en mouvement politique des femmes et des hommes. En ce sens la revitalisation en France cette dernière décennie des mots « citoyen » et « citoyenneté » est un signe. La référence à l’intervention populaire, comme moteur et condition de transformation, participe du fond culturel du « modèle ». Citoyenneté dans la cité. Citoyenneté dans l’entreprise. Transformations institutionnelles pour renouveler la relation entre les citoyens et les lieux de décision et de pouvoir. Citoyenneté pour influer sur les décisions à l’échelle de l’Europe.
Tout aussi fondamentalement, ce qui peut légitimer un projet de transformation sociale, c’est qu’il apporte des réponses concrètes à des problèmes concrets, en les inscrivant dans une perspective de transformation démocratique de la société. Ce qui signifie, pour moi, une perspective de dépassement du capitalisme. Autrement dit, qu’il soit ancré dans la réalité du peuple, dans ses besoins contradictoires de sécurité, de liberté et de changement. En ce sens, la référence au « modèle social français » et les résistances qu’il légitime participent du rapport de forces. Car il s’agit bien de changer l’ordre des choses. En n’oubliant pas l’avertissement de Marx : « La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. » Oublions donc un temps le modèle. Et repensons avec Marx le communisme, c’est-à-dire les conditions réelles du dépassement du capitalisme. ●
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