2006
Nouvelle Fondation
Dossier : Intellectuels et communismes – Entretien avec Jack Lang
« Il y a une faillite culturelle de la gauche »
Entretien réalisé par
Dominique Bègles
Journaliste
DOMINIQUE BEGLES. Si l’on prend comme postulat la Révolution Française comme émergence d’une nouvelle donne dans la contemporanéité, comment définir le rôle des intellectuels dans le processus de transformation de la société de 1789 ?
Jack Lang. Tous les mouvements de réflexion du XVIIIe siècle, que certains ont appelé l’avènement d’une conscience européenne, ont constitué un terreau de débats contradictoires et vivants. Les origines intellectuelles de la Révolution française sont multiples. Il y a évidemment Rousseau,Voltaire, Diderot, l’Encyclopédie… Mais c’est toute la société qui était travaillée très profondément par l’inquiétude, les révoltes. La Révolution n’est pas née un beau jour de mai 1789. Les intellectuels ne l’ont pas imaginée, personne ne songeait à la fin de la monarchie. L’Ancien Régime était légitime même si ses abus étaient parfois pourfendus par les philosophes, en particulier l’arbitraire royal. Je dirais que c’est surtout une autre idée de l’Homme qui surgissait : le bonheur, « idée neuve en Europe » ; l’homme n’est pas sur terre pour souffrir mais pour s’épanouir. Et, petit à petit, l’idée de libertés civiles, individuelles, politiques. Je ne suis pas historien des idées, mais, à ma connaissance, la Révolution française n’a pas été pressentie, programmée, ordonnée, ordonnancée, imaginée avant qu’elle ne surgisse. L’histoire fait apparaître que les révoltes étaient très profondes, permanentes, récurrentes : révoltes paysannes, populaires, révoltes de corporations. Il est intéressant de lire par exemple les lettres des ambassadeurs de Venise à Paris adressées à leurs autorités. On est impressionné par les descriptions des faits, d’une société en voie de contestation permanente. Cela n’a pas pris la forme d’un projet, mais plutôt d’une coalition d’intérêts contraires.
D.B. Pour autant, la construction d’utopies par les philosophes des Lumières semble avoir été déterminante.
J. L. Les utopies ont été très nombreuses. Il n’y a pas eu l’idée d’un grand jour, d’un autre système, d’une autre société. Sur certains points, les philosophes de cette époque seraient aujourd’hui considérés comme très réactionnaires, notamment sur le plan social. Encore faudrait-il définir qui était ou pas intellectuel. Beaumarchais l’était. Il était joué à la cour de Versailles tout en étant un contestataire de l’ordre politique. Donc, c’est moins l’idée d’une autre société que la transformation de l’Ancien Régime. Je ne pense pas qu’il y ait eu des textes réclamant l’abolition de la monarchie. Cette idée a surgi après le commencement du processus révolutionnaire. Les premiers pas de certaines révolutions, la Révolution française, la Révolution soviétique, ont été souvent des premiers pas éclairés. Condorcet, Monge et l’abbé Grégoire sont trois intellectuels en action, en mouvement. Leurs idées étaient très neuves, très humaines, très généreuses. Je pense notamment à ce qu’ils ont dit sur l’éducation, la culture ou la science : cela n’a pas pris une ride. Après, la guerre a joué son rôle, je pense à la Terreur… S’agissant de la Révolution soviétique, les premiers pas ont été marqués par l’engagement de peintres, d’intellectuels, de cinéastes. Il y avait l’idée d’une culture pour le peuple, avec des initiatives prises sur l’ensemble du pays. Même constat à Cuba. Les premières années de la révolution cubaine ont été plutôt heureuses pour la culture, pour le savoir, pour la santé. Ensuite, le pouvoir s’est raidi, s’est recroquevillé sur le lui-même, a commis des abus. On rêve d’une révolution qui soit en quelque sorte celle observée dans ces débuts.
D.B. Vous avez plusieurs fois avoué avoir été marqué par les liens entre le Parti communiste français et les intellectuels.
J. L. Avant la Première Guerre mondiale, et surtout après, le socialisme démocratique français, bien qu’animé par des hommes de haute densité intellectuelle comme Jaurès, ou Blum, qui étaient des intellectuels (le rêve de Léon Blum était d’être écrivain, critique d’art; il est auteur de textes d’une très grande beauté, d’une grande force poétique ou intellectuelle), s’est beaucoup appauvri. L’utopie communiste a alors rayonné avec force. Peu de gens en connaissaient les dérives, les abus, ou les crimes. L’espoir était à l’Est. Beaucoup d’intellectuels s’y sont retrouvés : Aragon, Elsa Triolet, et une multitude de philosophes, d’intellectuels, de chercheurs. Pour l’essentiel, la théorie professée par le Parti communiste français était un soutien à la liberté de création, à la recherche intellectuelle. Je n’étais pas communiste, mais, dans les années 60/70, ma préférence sur ce plan-là allait aux communistes. Ils avaient une passion - sincère ou non, je n’en sais rien - pour l’art, la création, la culture. Je me trouvais sur des positions très proches des dirigeants communistes. C’est à ce moment que j’ai connu des hommes comme Jack Ralite. Dans cette période, en revanche, les socialistes avaient une attitude différente, plus lointaine, plutôt tournée vers une sorte d’animation culturelle. Lorsque François Mitterrand m’a demandé de le rejoindre en 1977, il n’avait pas à être lui-même converti, étant un homme d’intelligence, de réflexion et de culture. J’ai donné au sein des socialistes un coup de barre vers la création. De ce point de vue, j’avoue ne pas avoir été le meilleur serviteur de l’influence du PCF dans la communauté intellectuelle puisque beaucoup nous ont rejoints, en même temps que s’étendait, par ailleurs, la connaissance du stalinisme.
D.B. À partir de 1981, vous avez tenté d’opérer une réconciliation entre action politique et mode de la création. La démarche garderait-elle aujourd’hui toute sa pertinence ?
J. L. Auprès de François Mitterrand, et dans le cadre des responsabilités qui étaient les miennes, j’ai cherché à rétablir des rapports de confiance avec les intellectuels, avec cette idée qu’ils n’ont pas à être transformés en homme ou femme sandwich, porteurs de pancartes, mais doivent être sollicités en tant que créateurs et inventeurs, s’ils le veulent bien. J’ai toujours eu à cœur d’associer des artistes, des chercheurs, des scientifiques à des travaux de réflexion. Rien n’est pire que ces comités que l’on continue à constituer parfois où les artistes sont transformés en agents du décorum officiel de telle ou telle manifestation. J’y vois un manque de respect à l’égard du citoyen qui ne se laisse plus impressionner par ce genre de choses, et à l’égard des intellectuels qui peuvent apporter beaucoup plus que leur nom ou leur visage. Nous sommes aujourd’hui dans une époque très délirante. Si nous revenons au gouvernement, et sans doute avant même d’y revenir, il serait souhaitable que nous soyons les uns et les autres capables d’associer par exemple les chercheurs, les scientifiques, à l’élaboration de ce que pourra être une politique nouvelle de la science. C’est leur inventivité qui est sollicitée, en tant que citoyens actifs. Même chose pour définir ce que pourra être une nouvelle politique de la culture. En 1981, quand je suis arrivé au gouvernement j’ai systématiquement cherché à les associer dans un travail très fécond, tout en respectant leur liberté. Acteurs de la transformation, ils sont utiles pour l’ensemble de la société. J’observe qu’il y a de nombreuses personnalités qui, hors partis, prennent elles-mêmes leurs responsabilités. Je pense par exemple à ceux qui agissent au sein de l’association « Devoir de mémoire », et qui notamment encouragent les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales. C’est tout à fait remarquable, un engagement très fort, très beau, très juste.
D.B. Vous dénoncez volontiers « l’économicisme ». Y voyez-vous une des raisons d’une certaine prise de distance des intellectuels avec l’engagement politique ?
J. L. Je respecte la liberté de chacun de s’engager ou de ne pas le faire. L’important est l’engagement citoyen. En parlant d’économicisme, je pense en particulier à la dérive de certains partis de gauche en général et du Parti socialiste en particulier, qui, sous l’influence d’une vision assez « énarchique », technocratique, ramène la politique et la société à des statistiques, à des considérations purement économiques au sens le plus étroit. Les mots culture, science, intelligence, raison, sont absents de la plupart des discours politiques. C’est une situation très préoccupante. C’est comme si le mot beauté était devenu grossier. On parle de la nécessité de construire des milliers de logements. Mais quand parle-t-on dans les programmes de la qualité de l’architecture, de l’harmonie de l’urbanisme ? Il y a une faillite culturelle de la gauche dans ses discours, avec une vision utilitariste. Les gens ont besoin de pain et de rêves, ce ne sont pas simplement des bêtes économiques. D’autant que l’on sait très bien qu’une des réponses en matière de croissance et d’emplois passe par un investissement massif dans la recherche, l’éducation et la culture. Un projet de gauche, pour moi, est d’abord un projet de civilisation, culturel. Dire cela apparaît presque désormais comme incongru. D’une certaine manière, je me sens plus marxiste que les marxistes : Marx distinguait les infrastructures économiques et sociales et les superstructures mentales, idéologiques, religieuses, culturelles. Les gens de gauche ont tendance à oublier les superstructures alors qu’elles sont devenues très prégnantes. ●