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Nouvelles FondationS

2007/2 (n° 6)



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Nikolaï Ivanovitch Boukharine est à Paris, à l’hôtel Lutétia, depuis la seconde quinzaine de mars. Il est en mission pour le Bureau politique du PC de l’Union soviétique afin d’acheter des archives de Marx et Engels qui appartiennent au Parti social-démocrate allemand. Elles ont été évacuées d’Allemagne en mai 1933 – avec des archives social-démocrates russes – et sont dispersées dans diverses capitales européennes. Boukharine et les autres membres de la mission [1]  Nous remercions la BDIC de Nanterre qui nous a donné... [1] , partis de Moscou à la fin de février, en passant par Berlin, ont fait un long périple par Prague, Vienne, Copenhague, Amsterdam et Paris pour voir les documents proposés et les divers responsables. Il est convenu qu’ils vont négocier le prix à verser au SPD avec deux mencheviks exilés à Paris, F.I. Dan et B.I. Nikolaesky.

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La négociation échouera et sera interrompue à la fin d’avril, mais, dès le début de ces six semaines parisiennes, on propose à Boukharine de s’exprimer publiquement, oralement et par écrit, dans une conférence rémunérée. André Malraux, qui fait partie des organisateurs de l’événement, assure la rédaction en bon français de la traduction faite par le Dr A. Roubakine. Grâce à ce gain inattendu en devises convertibles, Boukharine peut faire venir son épouse Anna, alors au début du neuvième mois de sa grossesse. Elle arrive le 6 avril, mais ne profitera pas comme elle l’aurait souhaité de ses trois semaines de séjour à Paris. Elle s’évanouit devant la Joconde et prend froid au château de Versailles, si bien qu’elle doit passer une semaine dans une clinique, chez la fille de G.V. Plekhanov, établie comme médecin en France. Enfin, la police française ayant eu vent de menaces d’attentat fasciste, Nikolaï Ivanovitch et Anna doivent plus ou moins s’enfermer dans l’ambassade soviétique avant de partir.

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Anna Larina-Boukharina, qui a survécu à ses persécuteurs et à ses bourreaux, a fait le récit des derniers mois de la vie de Boukharine, jusqu’à son arrestation. Elle le commence précisément au moment de ce voyage à l’étranger [2]  A. Ia. Arossev et V. V. Adoratski, respectivement président... [2] .

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Elle nous donne d’abord d’intéressantes informations sur les impressions personnelles du conférencier. Boukharine lui dit qu’il aurait pu faire une bien meilleure intervention. Il est un peu déçu par la forme artificielle qu’a prise son discours-lecture, mais il est sensible à l’accueil chaleureux de ses auditeurs, à leur nombre et, plus particulièrement, à la présence de R. Hilferding en personne, venu spécialement l’entendre à Paris. Le dirigeant soviétique semble un peu craindre qu’on aie vent à Moscou de cette rencontre qui n’était pas prévue, mais c’est le fait le plus « sensationnel » qu’il retient de cette journée, où il a pu discuter de problèmes théoriques avec l’auteur du Capital financier. « Mais enfin, je ne pouvais pas le chasser, et c’était extraordinairement intéressant de discuter avec lui. »

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Elle nous éclaire aussi sur le contexte de ce voyage qui, comme beaucoup d’événements de la vie de Boukharine, va être utilisé dans la construction des dialogues de son « procès »-spectacle de mars 1938.

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Elle considère que cette mission était une provocation destinée à établir des liens concrets entre Boukharine et des responsables sociaux-démocrates, afin de les métamorphoser en actes de trahison et d’espionnage. Elle n’est pas loin de soupçonner les mencheviks russes qui avaient rencontré la mission d’avoir participé à la provocation. En effet, la revue de Dan et Nikolaevsky, Le Messager socialiste, publie, en décembre 1936 et janvier 1937, une Lettre d’un vieux bolchevik dont l’auteur « anonyme » ne pouvait être que… Boukharine ; alors qu’au même moment le procès de Radek, Piatakov, Sokolnikov, etc., annonce directement les noms des prochaines victimes (Rykov et Boukharine). Anna Larina rappelle que c’est la deuxième fois que cette revue menchevique parisienne produit un document compromettant pour Boukharine. Le Messager socialiste avait publié le mémorandum de sa rencontre avec Kamenev en juillet 1928. Cette « preuve » d’une activité fractionnelle de Boukharine avait été utilisée pour écarter les chefs de la « droite » du pouvoir. On peut penser, avec Anna Larina, que les mencheviks exilés éprouvaient une certaine satisfaction chaque fois qu’ils voyaient les bolcheviks se déchirer et même s’entretuer, comme ils commençaient à le faire en 1936. Ils n’avaient peut-être pas trop de scrupules à mettre un peu d’huile sur ce feu. Anna Larina s’étonne quand elle voit comment, dans les années 1960, Nikolaesky et, dans une moindre mesure, L.O. Dan, la veuve de F.I. Dan, ont raconté leurs conversations avec Boukharine. Elle est certaine que son mari n’a jamais eu les rencontres en tête-à-tête que Nikolaesky prétend avoir faites et qu’il ne s’est pas rendu de lui-même chez Dan pour lui déclarer qu’il se sentait perdu. Elle était présente lorsque Fanny Ezerskaïa, une amie de la famille Larine, a parlé avec Boukharine et elle ne l’a pas entendue lui conseiller l’exil et lui proposer de diriger un journal d’opposition. Près de trente ans après les faits, les auteurs et les éditeurs de la Lettre d’un vieux bolchevik ont peut-être été tentés de camoufler leurs mauvaises intentions à l’égard de tous les bolcheviks en présentant Boukharine comme le véritable inspirateur de leur ouvrage… Ils ne savaient pas qu’Anna pouvait encore témoigner et démentir l’essentiel de leurs fausses confidences.

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Finalement, comme le dit sa femme, on peut supposer que Nikolaï Boukharine, en avril 1936, « ne prévoyait pas sa perte » [3]  Cf. Anna Larina-Boukharina, Boukharine, ma Passion,... [3] .

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La Pravda du 10 février 1936 l’avait bien attaqué personnellement, mais pour des broutilles littéraires : deux phrases de ses éditoriaux des Izvestia où il avait dit, d’une part, que le nom de la Russie avait été associé par le tsarisme à toutes les formes d’oppression et de misère et, d’autre part, que la nation russe avait été une nation d’Oblomov… Cela suffisait pour émouvoir les censeurs de Staline, mais ce n’était pas la première escarmouche.

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Le texte de la conférence, comme on peut le lire, ne contient pas de message politique subliminal. À aucun moment, il ne sort de son cadre théorique : développer une confrontation entre les tendances destructives du capitalisme qui divise, coupe en morceaux, hiérarchise, asservit… alors que le socialisme construit, unifie, intègre, démocratise et libère… Pas la moindre allusion à la réalité de la terreur ou aux absurdités du système stalinien. En commettant cet énorme mensonge par omission, Boukharine espère-t-il quelque chose ? Probablement rien, en tout cas rien de politique ; mais, depuis son échec de 1929, il a conservé son ambition constante de prouver que la pensée théorique socialiste vit encore, en s’opposant au capitalisme en crise et aux formes idéologiques monstrueuses qu’a produites cette crise. Au lecteur de juger s’il y est parvenu.

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Moins d’un an après son séjour à Paris, Boukharine est arrêté (5 mars 1937). L’histoire a fait que ce discours lu à la Sorbonne fut probablement la dernière rencontre de Boukharine avec un public vivant et venu pour l’écouter. Lorsque l’ouverture du second procès de Zinoviev, Kamenev, etc., le 19 août 1936, et leur rapide exécution dévoileront les intentions exterminatrices de Staline, Boukharine comprendra que sa survie était compromise et qu’il avait entraîné sa jeune femme et leur fils, né en mai 1936, dans un piège mortel. Autant qu’il le pourra, il essaiera de s’assurer que sa famille resterait à l’abri de la répression, et les agents du NKVD s’efforceront de le lui faire croire. Staline, parfait tourmenteur, connaissait assez Boukharine pour utiliser son ambition de laisser la trace d’une pensée théorique véritable. Pour obtenir ses aveux publics et sa soumission complète, il l’autorisa à écrire tout ce qu’il voulait. Ce sera un roman inachevé (Le Temps ou Comment tout a commencé…), un ensemble de poèmes (La Transformation du monde), un livre de philosophie en forme d’« Arabesques » et un essai sociologique sur le socialisme et sa culture. Toutes ces pages n’atteindront d’abord que les étagères de la bibliothèque personnelle du Maître, car il les conserva – on peut se demander pourquoi… C’est ce qui permit, beaucoup plus tard, en 1992, à un bureaucrate anonyme mais généreux de l’entourage du président Eltsine de donner une copie de tous ces ouvrages à la veuve et au biographe américain de Boukharine.

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La conférence rédigée et lue à Paris n’avait évidemment jamais vu le jour en URSS avant la tardive « réhabilitation » de son auteur, en 1988. La brochure publiée à Paris fut vite retirée de la circulation après l’arrestation de son auteur et « oubliée » pendant des décennies. C’est sa première republication en France. Les éditeurs du premier volume des Écrits de la Prison, parus en 1996, celui qui a pour titre Le Socialisme et sa culture, ont pensé qu’elle pouvait y être ajoutée, en annexe, car elle préfigure le projet réalisé en captivité. •

Notes

[*]

Professeur certifié honoraire de sciences économiques et sociales, docteur en sciences économiques de l’université Paris-XIII. Auteur de L’Internationale communiste contre le capital 1919-1924, Actuel Marx Confrontation, PUF, Paris, 2003. Le texte de la conférence que nous reproduisons ici1 a été lu le 3 avril 1936 dans une salle de la Sorbonne, devant les invités de l’Association pour l’étude de la culture soviétique (4, place du Panthéon, Paris Ve).

[1]

Nous remercions la BDIC de Nanterre qui nous a donné accès à l’exemplaire de cette brochure qu’elle conserve dans ses collections.

[2]

A. Ia. Arossev et V. V. Adoratski, respectivement président de l’Office central des relations culturelles avec les pays étrangers (VOKS) et directeur de l’Institut Marx-Engels-Lénine.

[3]

Cf. Anna Larina-Boukharina, Boukharine, ma Passion, Paris, 1990, à partir de la p. 258.

Pour citer cet article

Andreu Maurice, « Une conférence de Boukharine à Paris en 1936 », Nouvelles FondationS 2/ 2007 (n° 6), p. 154-155
URL : www.cairn.info/revue-nouvelles-fondations-2007-2-page-154.htm.


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