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Nouvelles FondationS

2007/3 (n° 7-8)

  • Pages : 300
  • ISBN : 9782916374123
  • DOI : 10.3917/nf.007.0260
  • Éditeur : Fond. G. Péri

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L’histoire des maisons d’édition du PCF est exceptionnelle dans l’histoire politique et culturelle française contemporaine en raison de leur nature, de leur durée (1920-1993) et du nombre de leurs publications. Leur histoire reflète, d’une certaine manière, celle du PCF, plus précisément celle de ses rapports avec la culture – culture populaire et culture des élites – incarnée ici par le livre. Mais elle n’est pas emblématique de celle de l’édition française contemporaine, même si ces structures sont influencées par les évolutions éditoriales et commerciales du temps[2][2] Marie-Cécile Bouju, Les Maisons d’édition du Parti....

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1920-1939 : de la propagande à l’édition À la naissance du PCF, quatre maisons d’édition existent et jouent chacune un rôle dans la diffusion de la propagande socialiste et kominternienne : la Librairie de L’Humanité, qui a été fondée en 1913 [3][3] Frédéric Cépède, Les Maisons d’édition du Parti socialiste... ; la Librairie du Travail créée par le groupe de la Vie ouvrière en 1917 et dirigée par Marcel Hasfeld [4][4] Marie-Christine Bardouillet, La Librairie du Travail,... ; la Librairie communiste fondée par Boris Souvarine en 1919 avec le soutien politique et matériel du Komintern ; le mouvement intellectuel Clarté s’est doté d’une maison d’édition en 1923. L’Internationale communiste (IC) a un service éditorial depuis sa création. En décembre 1920, les militants français ont donc les moyens, par la presse et l’édition, de se tenir informés des enjeux politiques.

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À l’issue du congrès de Tours, L’Humanité et donc sa librairie reviennent à la SFIC. La Librairie de L’Humanité est destinée à être l’unique maison d’édition du PCF, centralisant toute sa propagande, alors qu’elle n’était qu’une structure parmi d’autres au sein du Parti socialiste. Boris Souvarine, journaliste et éditeur politique, devient le nouveau responsable de la Librairie de L’Humanité. Pris par de multiples responsabilités politiques, il est secondé par Amédée Dunois, qui a une longue expérience de la propagande et de la formation politique.

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La Librairie de L’Humanité est chargée d’éditer ce qui participe à l’éducation politique (discours de dirigeants, comptes rendus de congrès, rapports, histoire du mouvement ouvrier, biographies). Elle est aussi tenue de diffuser les informations nécessaires sur l’action et l’idéologie de l’IC. La collection majeure de cette époque est la « Petite Bibliothèque communiste », créée en 1922, qui doit accueillir le meilleur des textes politiques kominterniens. Sans être majoritaires, les textes traduits du russe ont pour particularité d’être édités sous une forme plus populaire que les textes français ou allemands, les brochures. Mais la culture socialiste ou ses références perdurent. Entre 1922 et 1924, Albert Mathiez y édite l’Histoire socialiste de la Révolution française[5][5] Il y aura hit volumes, tirés entre trois mille et quatre....

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Entre 1920 et 1925, la Librairie de L’Humanité publie entre vingt et quarante titres par an, avec un tirage moyen de cinq mille six cents exemplaires [6][6] Nous avons reconstitué le catalogue et les tirages..., ce qui correspond au tirage moyen de l’édition française [7][7] Isabelle de Conihout, « La conjoncture de l’édition.... Elle est pourtant frappée de plusieurs maux. Les ventes sont considérées comme insuffisantes par la direction du Parti. B. Souvarine se plaint de la manière dont l’Internationale intervient dans le processus éditorial. Il estime que certains textes qu’elle envoie sont inopportuns ou inadaptés à la culture politique française.

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En 1924-1925, la crise que traverse le PCF fait sentir ses effets sur la Librairie. En avril 1924, Claude Calzan, enseignant et propagandiste aguerri, remplace B. Souvarine. A. Dunois reste directeur adjoint.

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La bolchevisation a des effets radicaux sur l’organisation éditoriale française. Elle commande à la Librairie de L’Humanité de se consacrer entièrement à la formation des militants, cadres et militants de base, en produisant des textes de tous niveaux, irréprochables dans le fonds et la forme (traduction, appareil critique) [8][8] Danielle Tartakowsky, Les Premiers Communistes français.... Cette période correspond aussi à une plus forte présence soviétique dans le domaine culturel.

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Ce contexte explique le remplacement de la Librairie de L’Humanité par deux maisons d’édition. En 1925, le PCF crée le Bureau d’éditions, de diffusion et de publicité (BEDP). Cette entreprise est chargée d’éditer des brochures et les textes les plus quotidiens de la vie politique française (discours, congrès, rapports). En 1927 apparaît une deuxième maison d’édition, les Éditions sociales internationales. Elle est la maison d’édition du Komintern en France, car elle a pour mission d’éditer en France, d’une part, les textes de références (œuvres, discours), d’autre part, les textes plus importants de l’édition soviétique contemporaine. Cette maison d’édition a pour interlocuteur principal le Service d’éditions de l’IC, dirigé depuis 1926 par Mikhaïl Evseevitch Krebs.

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L’organisation du travail dont s’était plaint Souvarine se systématise alors. Tout programme éditorial (appelé « plan d’éditions ») doit être validé par le Service d’éditions. Ce service contrôle chaque étape de la chaîne éditoriale : il se charge des traductions (qui vont constituer jusqu’aux deux tiers des publications françaises au début des années 1930 [9][9] Le maximum est atteint en 1930 avec 71 % de textes...) et de leur mise en forme. Les manuscrits sont envoyés en France pour y être composés, mais les placards doivent être contrôlés par Moscou : seul le Service d’éditions peut signer le bon à tirer, qu’il s’agisse du corps de l’ouvrage, de la page de titre, ou de la quatrième de couverture. Pourquoi une telle exigence ? Le Service d’éditions de l’IC – qui n’est qu’un service technique et ne fait qu’exécuter les décisions prises par le centre de décisions politiques de l’IC – doit faire en sorte que les mêmes œuvres diffusées dans le monde remplissent toutes les exigences scientifiques identiques, car la moindre erreur peut conduire à l’hérésie politique.

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D’autres institutions agissent dans cette chaîne éditoriale : l’institut Marx-Engels (1922-1931) [10][10] Jonathan Beecher et Valerii N. Fomichev, « French socialism..., qui a la haute main sur les publications de Marx et d’Engels, l’institut Lénine (1923-1931) [11][11] Les deux instituts fusionnent en 1931 pour constituer... qui dirige l’édition des Œuvres complètes de Lénine, en Union soviétique et dans le monde, et les différentes organisations soviétiques qui défendent les productions romanesques soviétiques [12][12] Jean-Pierre Morel, Le Roman insupportable. L’Internationale....

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Si cette organisation sert à répondre aux besoins de la bolchevisation, les choix éditoriaux visent aussi d’autres objectifs, plus symboliques : diffuser de manière le plus uniforme possible une culture politique – bolchevique – dans les sections de l’Internationale, au travers d’œuvres monumentales dans les deux sens du terme. Les Œuvres complètes de Lénine (dix tomes publiés en 1928 et 1935) ont ainsi une fonction de « mausolée de papier », en plus de leur fonction politique stricte : la pensée marxiste-léniniste, à défaut d’être lue et étudiée, doit au moins être physiquement présente sur les étagères des militants ou dans les bureaux de leurs organisations politiques.

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Les romans, marginaux dans le catalogue de ces maisons d’édition jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, ont aussi une fonction de propagande symbolique, esthétique et politique. Attaché à des vecteurs plus traditionnels, le PCF semble renâcler à les inclure dans sa propagande. Mais ils sont un moyen commode de faire connaître et aimer l’œuvre socialiste en construction. Ils répondent aussi à la volonté de former des contre feux à l’égard des autres romans soviétiques, moins goûtés par Moscou, publiés par Gallimard [13][13] Michel Aucouturier, « Brice Parain et la littérature... ou Rieder [14][14] Marie-Cécile Bouju, « Albert Crémieux et les Éditions....

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En 1928, C. Calzan est remplacé par Libert Cical. Ce dernier est plus gestionnaire que propagandiste, il laisse les fonctions proprement éditoriales à Labarre. Mais, par la force de son caractère, Cical s’impose comme le véritable directeur des éditions [15][15] Voir le témoignage de Gaston Bensan in François Eychart,.... Avec aplomb et ténacité, il dénonce les dysfonctionnements dont souffrent le BE et surtout les ESI, et en rend responsables un Service d’éditions omniprésent et une direction du PCF inexistante et pour laquelle il a peu d’estime. Il juge la politique éditoriale incohérente et aveugle aux attentes des militants français. À l’inverse, le BE et les ESI ne sont pas autorisés à diffuser des œuvres politiques majeures, comme Le Capital de Marx ou des textes de Paul Lafargue ou Louise Michel, au nom de l’expertise scientifique supérieure des camarades soviétiques. Cical sait néanmoins où s’arrête sa liberté de parole. Il ne peut contester ces décisions qu’au nom d’une autorité technique ou financière, et non d’une compétence politique qu’il n’a pas et ne peut avoir. Les « éditeurs », y compris les plus armés par leur instruction, ne sont en réalité que de purs exécutants : la propagande étant définie par l’autorité politique, elle ne peut être critiquée sans remettre en cause la pertinence des choix politiques eux-mêmes.

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Entre 1929 et 1932, au plus fort de la crise du PCF, l’activité éditoriale communiste est pourtant relativement importante. La production tourne autour de soixante titres par an, avec des chiffres de tirages moyens relativement honorables, soit six mille six cents exemplaires. La structure du catalogue est très marquée. 52 % des textes publiés entre 1925 et 1934 sont traduits du russe [16][16] Ce poids politique visible du Komintern et des organisations.... Le catalogue se diversifie. Il fait la part belle aux œuvres politiques strictes (discours, cours, essais, etc.), mais aussi à l’histoire, à la biographie et à l’autobiographie. En dépit de son poids symbolique, la fiction est numériquement marginale (3 %).

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Reprenant les techniques de l’édition commerciale mais aussi de l’édition militante du xixe siècle, ce catalogue est structuré en grandes collections [17][17] Isabelle Olivero, L’Invention de la collection : de..., ce qui permet d’orienter la culture politique de lecteurs, de guider leur choix : « Horizon » (ESI, 1928) ; « Petite bibliothèque Lénine » (BE, 1931), « Épisodes et vies révolutionnaires » (BE, 1931), les « Éléments du communisme » (BE, 1931).

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Mais, malgré cette activité éditoriale intense et structurée, les méventes demeurent relativement importantes. À cette crise la direction du Parti ne trouve, comme souvent dans le passé, qu’une « solution » organisationnelle : la création en 1932 du Centre de diffusion du livre et de la presse (CDLP), chargé, comme sa raison sociale l’indique, d’organiser la vente et la distribution de cette production.

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Mais l’attitude de la direction française vis-à-vis des éditions change sensiblement entre 1930 et 1934. La crise interne que traverse le PCF conduit à la constitution d’une nouvelle direction, qui a conscience de certains problèmes. Au milieu des années 1930, le bilan culturel et intellectuel que l’IC peut tirer de sa propagande est pour le moins paradoxal : les défenseurs de l’URSS et les lecteurs de la pensée marxiste-léninistes trouvent de quoi satisfaire leur curiosité bien plus souvent chez les éditeurs bourgeois (Rieder, Gallimard, Alcan [18][18] Valérie Tesnière, Le Quadrige : un siècle d’édition..., etc.) qu’aux éditions du PCF. Les communistes français doivent donc surveiller de près cette activité qui leur échappe. Or la direction française a quelque difficulté à imposer sa nouvelle autorité. Entre 1933 et 1935, une guerre larvée est menée par la direction contre Cical, qui est finalement « lâché » par le Service d’éditions de l’IC. Désormais, le seul interlocuteur légitime du Service redevient la direction du PC, qui va réaliser un programme éditorial que Cical avait réclamé pendant des années.

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En avril 1934, le Service d’éditions de l’Internationale appelle au développement de politiques éditoriales nationales, même s’il continue de contrôler la production des sections nationales (a posteriori) et que tous les textes fondamentaux (Marx, Engels, Lénine, Staline, principalement) sont toujours envoyés traduits depuis Moscou. Les éditions doivent donc à la fois soutenir la diffusion d’une pensée politique orthodoxe et une culture politique communiste locale, dont le contenu reste à définir.

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En France, depuis 1935, les hommes chargés de cette double mission sont Léon Moussinac, responsable des deux maisons d’édition et spécialement chargé des ESI et des relations avec Moscou, et René Hilsum, nommé en 1936 à la tête du BE [19][19] René Hilsum, entretien avec Claude Willard : « Du dadaïsme.... Non seulement ce sont deux intellectuels, mais aussi des professionnels de l’édition. Ces deux nominations éclairent les intentions des tutelles politiques : faire de ces deux structures éditoriales deux véritables maisons d’édition avec un rayonnement culturel et intellectuel réel, dans et hors du monde partisan.

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Cette époque est sans doute la plus faste de l’histoire de ces structures éditoriales [20][20] En 1937, le PCF fonde également les éditions musicales.... La production connaît un bond spectaculaire, atteignant cent trente-cinq titres par an avec un tirage moyen de vingt mille exemplaires. Le catalogue s’enrichit de nouvelles collections aux ESI, qui s’adressent aux milieux et aux professions intellectuels : « Problèmes » (1933) et la nouvelle collection littéraire « Ciment » en 1937. Les auteurs français dominent à 72 % le catalogue, et surtout de nouveaux noms, bien connus ailleurs, apparaissent : Maublanc, Péri, Politzer. Cette arrivée des intellectuels communistes dans ces catalogues est symbolisée par deux publications qui font événement : les deux volumes de À la lumière du marxisme en 1935-1937 et la parution du livre 1 du Capital de Marx en 1938-1939. Les ESI deviennent la maison d’édition du Front populaire des communistes, tandis que le BE reste plus proche du modèle de la structure éditoriale militante.

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Cette effervescence éditoriale retombe toutefois dès 1937, suivant en cela la situation politique du PCF mais aussi les difficultés du secteur. Depuis 1932, l’édition française connaît une crise sérieuse, et certains éditeurs politiques n’y ont pas survécu (Rieder, Valois [21][21] Philippe Olivera, La Librairie Valois (1928-1939),..., la Librairie du Travail). Pendant un temps, le BE et les ESI espèrent échapper à cette crise et même profiter de la disparition de ces concurrents, mais les ventes sont trop faibles. Pour la direction du PCF, la stratégie d’ouverture culturelle et intellectuelle est moins prioritaire que la sauve garde des acquis politiques. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la publication de deux livres majeurs dans l’édification de la culture politique communiste française : Fils du peuple de M. Thorez en 1937 (qui aurait été vendu à cent trente mille exemplaires), et Histoire du Parti communiste (bolchevique) en 1939 (cent cinquante mille exemplaires). Il faut désormais resserrer les rangs autour et pour le Parti. Mais ce changement de stratégie n’est pas la seule épreuve que traversent les éditions. Moussinac se plaint aussi de l’ostracisme supposé des éditeurs et des libraires « bourgeois », qui les empêcherait de diffuser leur production hors du réseau militant.

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Pour la première fois, ces maisons d’édition se heurtent à une double dépendance : dépendance au politique, par leur mission initiale, dépendance comme toute maison d’édition au marché, reflet plus ou moins fidèle de leur audience publique.

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1940-1944 : le nerf de l’action politique La guerre confirme le rôle central de l’imprimé dans l’action politique du PCF. Néanmoins, la priorité est toujours donnée à la presse, qui cumule ici plusieurs caractéristiques essentielles : c’est un objet matériel discret et plus aisé à fabriquer qu’un livre ou une brochure ; c’est un objet politique populaire par excellence qui permet de suivre au jour le jour l’actualité politique. Pourtant, le livre et la brochure ont leur place dans la propagande clandestine du PC.

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Pendant la drôle de guerre, les maisons d’édition du PCF, ses librairies et le CDLP sont fermés et les stocks saisis par le gouvernement, au nom des décrets d’août 1939 et du décret-loi du 26 septembre 1939. Ces circonstances expliquent pourquoi aucun livre ou brochure ne paraît pendant un an.

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Pendant l’été 1940, parallèlement à la négociation sur la parution légale de L’Humanité, la direction française envisage de demander aux autorités allemandes de rouvrir les ESI. Le projet ne se réalise pas. Lors du retour du PCF dans la clandestinité la plus totale, les dirigeants communistes reprennent l’ensemble de l’organisation de la propagande clandestine : comme par le passé, la presse a la priorité, mais ils souhaitent aussi compléter cette organisation par le développement d’un appareil technique complet (de la propagande manuscrite à la typographique, en passant par la ronéotypée), qui permettrait notamment l’impression de brochures. Le retour de la brochure comme support de propagande est justifié par la nécessité de former les militants à l’idéologie marxiste-léniniste : les brochures doivent suppléer à l’absence de cours et permettre la transmission d’une culture politique garante de la cohésion de l’organisation partisane.

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Pour constituer une structure éditoriale clandestine, le PCF s’adresse à plusieurs hommes, des « politiques », des « techniques » (J. Jérôme, R. Hilsum, Léon Kammeney dit Noël), des « intellectuels » (G. Péri, L. Aragon). Les publications visant à la formation politique ont connu deux phases. Une première, courte mais spectaculaire, de décembre 1940 à l’hiver 1941, correspond à la réédition (extrait de l’Histoire du Parti communiste (bolchevique) par exemple) ou édition de textes majeurs, imprimés. Une seconde, de 1942 à la Libération, correspond à la réédition de textes uniquement ronéotypés, à la parution et à la diffusion plus difficiles en raison de la répression vichyste et allemande.

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Mais la propagande communiste – la plus développée et la plus précoce de la Résistance – est concurrencée par d’autres mouvements et par un milieu intellectuel qui développe une forme de propagande politique éloignée de celle du PCF.

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En septembre 1941, le PCF crée en zone nord une collection « Hier et aujourd’hui », qui est censée accueillir des textes, plus ou moins littéraires, visant l’ensemble de la population et non plus exclusivement les militants. Or la naissance des Éditions de Minuit en février 1942 constitue une rupture, en incarnant une littérature au service de la Résistance et de la liberté de création, et non au service d’une idéologie monolithique [22][22] Anne Simonin, Les Éditions de Minuit, 1942-1955. Le.... Le PC prend acte de cette évolution, en soutenant la création du Comité national des écrivains, affilié au Front national. Mais il tente aussi d’agir dans le champ intellectuel, entre autres en créant en juin 1943 la maison d’édition du CNE zone sud, la Bibliothèque française, placée sous la responsabilité d’Aragon. Cette maison d’édition ne parvient pas à concurrencer Minuit. Les communistes se contentent alors d’une influence sur le CNE plutôt que de développer avec d’importants moyens un appareil concurrent aux Éditions de Minuit.

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Cette relative passivité s’explique par les priorités politiques du PCF clandestin : former les militants, convaincre la population. Toucher les milieux intellectuels ne constitue pas, dans le contexte de l’époque, un axe majeur mais secondaire, sans pour autant être négligeable.

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La période de la guerre n’est pas une rupture dans l’histoire de cet appareil éditorial atypique. Bien au contraire, elle en souligne les caractéristiques fondamentales, qui sont l’agit-prop, pratique indispensable à la cohésion et à la survie de l’appareil et de l’action politique communistes.

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1944-1956 : le temps des ambiguïtés L’après-guerre ne constitue pas plus une rupture pour les objectifs fondamentaux de ces maisons d’édition. Toutefois, elle en est une pour ce qui est des moyens. En effet, en devenant un parti de masse et un acteur essentiel de la IVe République, le PCF est contraint d’abandonner une forme de propagande politique proche de ce qu’elle fut au xixe siècle (cours ou discours édités sous forme de brochures, diffusés par les canaux militants), pour une autre calquée sur les pratiques éditoriales commerciales. Cette mutation ne s’accomplit pas sans tensions ni contradictions. Politiquement, le contrôle de l’appareil éditorial appartient toujours à l’appareil de direction (secrétariat et bureau politique), secondé selon les périodes par un conseil ou une commission des éditions.

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À l’automne 1944, la formation idéologique des militants – les nouveaux venus se comptent alors par centaines de milliers – est prioritaire. La direction choisit pour des raisons symboliques et techniques de confier cette tâche aux ESI, transformées en Éditions sociales, dirigées par un ancien kominternien et surtout traducteur pour les ESI avant la guerre, Joseph Ducroux. Dans un second temps, le PCF décide de reprendre les éditions Hier et aujourd’hui, confiées à Marcelle Hilsum, et de continuer la Bibliothèque française, toujours dirigée par Aragon. La première reconstitue le fonds romanesque d’avant la guerre. La seconde est plus ambitieuse, à l’image des convictions esthétiques d’Aragon, en particulier dans sa défense d’un réalisme français, par l’édition de textes sur la Résistance et de livres d’artistes. Les années 1944-1946 furent des années glorieuses, si l’on se limite aux chiffres : quatre-vingt-dix titres sont publiés annuellement avec un tirage moyen de quinze mille sept cents exemplaires. Les maisons d’édition du PCF tirent bénéfice d’un contexte très favorable pour le commerce du livre et de son influence dans la nation. Cette réussite répond aussi à un catalogue varié par les formes éditoriales – le PCF abandonne la brochure pour le livre – et par une domination écrasante des auteurs français (77 %).

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Mais, en 1947, les signes d’essoufflement se font sentir. Le CDLP connaît des déficits considérables. Il s’agit probablement des effets cumulés de la crise de l’édition et d’une situation politique beaucoup moins favorable.

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Entre 1947 et 1949, le PCF réorganise en partie son système éditorial, car il lui faut mener une propagande resserrée, avec un outil efficace qui ne doit pas être dispendieux [23][23] Toutefois, la création des éditions Cercle d’art en.... L’ensemble de l’appareil est placé sous le contrôle de François Billoux à partir de 1948 et celui plus officieux de Jean Jérôme.

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Les Éditions sociales échappent à cette réorganisation : leur ligne éditoriale demeure la publication et la diffusion d’œuvres théoriques destinées au monde militant. Si J. Ducroux dirige effectivement l’établissement, G. Cogniot en devient le directeur scientifique officieux. Les Éditions sociales accueillent tout aussi bien l’équipe de La Pensée que celle de La Nouvelle Critique. Mais leur ligne éditoriale est plus proche de la première revue, goûtant moins l’esprit polémique de la seconde. Les Éditions sociales assurent aussi la diffusion d’œuvres politiques plus populaires, comme la deuxième édition de Fils du peuple en 1949 (quatre cent cinquante mille exemplaires), texte qui figure dans la bibliographie des cours militants.

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Du côté littéraire, la réorganisation est radicale. Les Éditions Hier et aujourd’hui et la Bibliothèque française fusionnent, donnant naissance en 1949 aux Éditeurs français réunis [24][24] Les éditions France d’abord (1944-1947), éditions de... (EFR). Aragon en est le directeur littéraire, avec à ses côtés Raymond Hallery, officiellement P-DG, chargé de la bonne marche économique et politique de l’établissement. Les EFR ont pour fonction de diffuser le réalisme socialiste, français ou étranger (et surtout soviétique) [25][25] Iona Popa, La Politique extérieure de la littérature...., et d’éditer les pamphlets et textes polémiques. Ils sont donc en première ligne sur le front de la propagande politique la plus élémentaire. Ce choix change radicalement la structure de la production éditoriale du PCF : elle est composée en 1956 d’un tiers de romans et d’un tiers de livres pour enfants.

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Cet effort pour occuper l’ensemble du terrain politique n’est pas couronné de succès, par ailleurs difficile à obtenir dans un contexte économique défavorable. Signe d’un isolement politique et culturel véritable, les maisons d’édition ne parviennent pas à diffuser leur catalogue ailleurs que dans le réseau militant. L’échec commercial et politique de collections comme « Le pays de Staline » (1949-1951) est représentatif du décalage entre l’énergie consacrée à cette propagande et les résultats. Quantitativement, cette période est moins intense que ne l’a été le Front populaire. Les maisons d’édition publient dans les années 1940 environ quatre-vingts titres par an, avec un tirage moyen de neuf mille cinq cents exemplaires. Moins investies sur le terrain de la propagande pure, les Éditions sociales traversent cependant une crise vers 1952-1953. Profitant de la mise à l’écart politique d’Auguste Lecœur, des intellectuels communistes liés au monde universitaire, autour de G. Cogniot, réclament que les Éditions sociales aient pour but de produire des œuvres qui répondent aux exigences à la fois politiques et académiques.

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En 1954-1955, la direction du PCF prend acte de la crise économique et politique dans laquelle les maisons d’édition se trouvent. En 1954, elle confie à une commission des éditions d’élaborer un projet d’ensemble, mais, en réalité, son choix est déjà fait.

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Le groupe des auteurs des Éditions sociales a déjà obtenu une certaine liberté. Les Éditions sociales entreprennent dès 1953 une remise à plat des traductions en français des œuvres de Marx et d’Engels, auxquelles se consacrent des universitaires comme E. Bottigelli à partir de 1950 et G. Badia en 1953. Toutefois, une part du catalogue des Éditions sociales demeure au service d’œuvres à la fonction militante plus élémentaires comme les Œuvres choisies de Staline (1953-1955) ou les Œuvres complètes de Maurice Thorez (1950-1956). Les Éditions sociales lancent également des collections qui tentent de faire la synthèse entre la culture politique et la vulgarisation scientifique de qualité. Ce sera la « Culture et les hommes » et surtout les « Classiques du peuple » en 1950. Par rapport au projet initial, cette seconde collection est en partie un échec. En effet, elle était comme son titre l’indique destinée à être diffusée largement dans toutes les couches de la population. En réalité, elle touche surtout le milieu enseignant et étudiant. C’est lors de ces années de crise que J. Ducroux est brutalement renvoyé et remplacé en novembre 1955 par Guy Besse, agrégé de philosophie, secondé par Robert Brécy. Désormais, les intellectuels formés par l’Université investissent officiellement la direction des éditions.

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Le sort des EFR est, en revanche, moins favorable. La maison d’édition n’a plus de ligne éditoriale claire. Las de combattre J. Jérôme et de ne pas obtenir du PCF les moyens de développement d’une politique éditoriale plus libre, Aragon se retire au profit d’un jeune éditeur, François Monod. Ce dernier se heurte à la même indifférence. C’est en vain qu’il alerte la direction du Parti sur le départ des rares jeunes romanciers français, avant même les grandes crises de 1956, pour des éditeurs plus brillants et mieux diffusés (Gallimard, Julliard, Seghers). Symbole du retrait du PCF du champ littéraire, le secrétariat du PCF autorise le 12 octobre 1956 Aragon à diriger une nouvelle collection chez Gallimard, « Littérature soviétique » [26][26] Archives du PCF, Archives départementales, Bobigny.

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Ces maisons d’édition sont des entreprises originales, dans l’univers de l’édition française et dans celui de la propagande politique. Leur originalité s’explique aussi par les tentatives, le plus souvent laborieuses mais répétées, de faire la synthèse entre une propagande socialiste traditionnelle (poids des brochures, floraison de discours, comptes rendus de congrès, vulgarisation de la philosophie et de l’économie politique) et une propagande plus moderne qui intègre les exigences de la culture de masse (multiplication des genres éditoriaux [27][27] En 1955, le PCF fonde les éditions La Farandole, dirigées..., importance du livre et de la publicité) et veut concurrencer les éditeurs ayant pignon sur rue. Ces structures éditoriales semblent abandonner la première après 1945 au profit de la seconde.

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Mais cette transformation des moyens et des formes éditoriales est contrecarrée par deux phénomènes. La mission première demeure d’assurer une formation politique de base, et non de fournir du divertissement. À aucun moment, cette organisation ne parvient véritablement à s’implanter hors du monde militant. Le commerce traditionnel du livre semble fermé à ces publications à l’aube des Trente Glorieuses et à la veille de l’essor du marxisme dans l’édition française.

Notes

[1]

Docteur en histoire, conservateur des bibliothèques.

[2]

Marie-Cécile Bouju, Les Maisons d’édition du Parti communiste français, 1920- 1956, thèse de doctorat d’histoire sous la direction de Marc Lazar, Institut d’études politiques de Paris, 2005, 908 p.

[3]

Frédéric Cépède, Les Maisons d’édition du Parti socialiste SFIO, 1905-1939, maîtrise d’histoire sous la direction de Danielle Tartakowsky, université Paris-I, 1996, 125 p.

[4]

Marie-Christine Bardouillet, La Librairie du Travail, Centre d’histoire du syndicalisme-Maspero, 1977, 255 p.

[5]

Il y aura hit volumes, tirés entre trois mille et quatre mille exemplaires.

[6]

Nous avons reconstitué le catalogue et les tirages à partir des archives du PCF, du Komintern et du service Dépôt légal (Archives nationales, Fontainebleau).

[7]

Isabelle de Conihout, « La conjoncture de l’édition », in Histoire de l’édition française, t. IV, Le Livre concurrencé, 1900-1950, Fayard-Cercle de la librairie, 1991, p. 70-96.

[8]

Danielle Tartakowsky, Les Premiers Communistes français : formation des cadres et bolchevisation, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1980, 215 p.

[9]

Le maximum est atteint en 1930 avec 71 % de textes traduits du russe.

[10]

Jonathan Beecher et Valerii N. Fomichev, « French socialism in Lenin’s and Stalin’s Moscow : David Razianov and the french Archives of the Marx-Engels Institute », in The Journal of Modern History, n° 78, mars 2006, p. 119-145 ; Colum Leckey, « David Riazanov and russian marxism », Russian History, 1995, vol. 22, n° 2, p. 127-153.

[11]

Les deux instituts fusionnent en 1931 pour constituer l’Institut Marx-Engels-Lénine (1931). Cf. René Zapata, Luttes philosophiques en URSS, 1922-1931, PUF, Paris, 1983, 335 p.

[12]

Jean-Pierre Morel, Le Roman insupportable. L’Internationale littéraire et la France (1920-1932), Gallimard, Paris, 1985, 488 p.

[13]

Michel Aucouturier, « Brice Parain et la littérature soviétique », in Brice Parain, un homme de parole, Gallimard-BnF, Paris, 2005, p. 73-87.

[14]

Marie-Cécile Bouju, « Albert Crémieux et les Éditions Rieder, 1913-1932 », in Lendemains, 1997, n° 86-87, p. 99-109.

[15]

Voir le témoignage de Gaston Bensan in François Eychart, « Conversation avec Gaston Bensan », Annales de la Société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, n° 7, 2005, p. 11-64.

[16]

Ce poids politique visible du Komintern et des organisations russes doit être relativisé par l’identité des traducteurs, bien souvent des communistes marginalisés ou des non-communistes, comme Pierre Pascal, Victor-Serge ou Maurice Parijanine. Ils disparaissent des pages de titres au début des années 1930.

[17]

Isabelle Olivero, L’Invention de la collection : de la diffusion de la littérature et des savoirs à la formation du citoyen du xixe siècle, IMEC, 1999, 335 p.

[18]

Valérie Tesnière, Le Quadrige : un siècle d’édition universitaire, 1860-1968, PUF, Paris, 2001, 492 p.

[19]

René Hilsum, entretien avec Claude Willard : « Du dadaïsme aux éditions du PCF », Cahiers d’histoire de l’Institut de recherche marxiste, 1983, n° 12, p. 89-108.

[20]

En 1937, le PCF fonde également les éditions musicales Le Chant du monde. C f.Vincent Casanova, « Jalons pour une histoire du Chant du monde », in Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 18, printemps 2004 (en ligne).

[21]

Philippe Olivera, La Librairie Valois (1928-1939), maîtrise de sciences politiques sous la direction de Michel Winock, Institut d’études politiques de Paris, 1989, 151 p.

[22]

Anne Simonin, Les Éditions de Minuit, 1942-1955. Le devoir d’insoumission, IMEC, 1994, 528 p.

[23]

Toutefois, la création des éditions Cercle d’art en 1950 contredit ce fait. Les circonstances de la naissance de cette maison d’édition sont extrêmement complexes.

[24]

Les éditions France d’abord (1944-1947), éditions de presse et de livres, sont également à l’origine des EFR. Elles ont été absorbées en 1947 par Hier et aujourd’hui.

[25]

Iona Popa, La Politique extérieure de la littérature. Une sociologie de la traduction des littératures d’Europe de l’Est (1947-1989), thèse de doctorat de sociologie sous la direction de Frédérique Matonti, Paris, EHESS, 2004, 995 p.

[26]

Archives du PCF, Archives départementales, Bobigny.

[27]

En 1955, le PCF fonde les éditions La Farandole, dirigées par Paulette Michel et Madeleine Gilard : Florence Pipet, La Farandole de 1955 à 1965. Histoire d’une maison d’édition, maîtrise d’histoire sous la direction d’Antoine Prost et Noëlle Gérome, université Paris-I, 1995, 148 p.


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