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Nouvelles FondationS

2007/3-4 (n° 7-8)



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arnaud spire. Votre récent essai traduit en français par Laurent Bury, aux Éditions du Seuil en mars 2007, s’intitule Le Présent liquide. Ce n’est pas la première fois que vous employez cette métaphore pour désigner la période postmoderne. La modernité capitaliste devient, pour vous, « liquide », alors que le capitalisme précédent était, selon vous, « solide ». Le nouvel ordre industriel que Gramsci avait analysé avec perspicacité sous le nom d’« américanisme » (concept forgé pour penser l’alliance du fordisme et de l’hégémonie culturelle du management) et qui avait un temps musclé la classe ouvrière en lui donnant une force de résistance organisée en syndicats et partis révolutionnaires, se révèle plus fragile que prévu. Après les révoltes ouvrières et étudiantes de 1968, la thèse dominante d’un compromis de classe favorable au salariat ne dura qu’un temps.

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En fait, ce qui caractérise la « société liquide », c’est l’introduction généralisée de l’incertitude au niveau de l’homme et de son savoir, le début d’une quête sans fin du sens et la recherche de repères stables face à l’obsession du changement, de la flexibilité et de la crainte de la précarité. Le culte de l’éphémère et les projets à court terme favorisent, sur le plan social, le règne de la concurrence au détriment de la solidarité, et transforment les citoyens en consommateurs ou, pis, en chasseurs et gibiers à la fois. Votre livre est significativement sous-titré « Peurs sociales et obsessions sécuritaires ». Entre la peur et l’obsession, il y a non seulement la différence entre société et individu mais il y a aussi la frontière entre l’actuelle norme sociale (le sentiment d’insécurité) et l’impossibilité de superposer le social et l’individuel, la société n’étant évidemment pas la somme arithmétique des individus qui la composent.

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zygmunt bauman. « Peurs sociales et obsessions sécuritaires »… les secondes sont détournées, canalisées, des effluves des premières, ou plutôt les produits d’un effort désespéré d’ancrer, de prendre comme cibles les sentiments diffus, mal définis, omniprésents et flottants de menaces nouvelles et inconnues pour l’identité personnelle et le statut social.

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Les peurs sont « sociales » dans la mesure où elles constituent des effets secondaires des transformations sociales qui rendent le cadre de vie frêle, peu fiable et imprévisible. Les transformations principalement responsables de ces sentiments d’incertitude et d’insécurité sont en premier lieu l’abandon par l’État de bon nombre des responsabilités qu’il assumait auparavant pour la société et le bien-être des citoyens, le démantèlement graduel de l’assurance collective contre les mauvais coups du sort, le transfert vers les forces du marché affranchies du contrôle politique (communal) de bon nombre de missions de protection sociale qu’assumaient les autorités élues, la déréglementation progressive du marché du travail, l’absence de protection locale contre les errements de forces globales incontrôlables, et finalement l’« individualisation par décret », soit le transfert vers les individus de la tâche de trouver des réponses biographiques à des défis socialement produits avec des ressources individuelles manifestement inadéquates… Or, pour la plupart des individus (Robert Castel les nomme des « individus par défaut »), trouver des « solutions individuelles » à des problèmes sociétaux est au-delà de leur pouvoir, d’où leur peur d’être inadéquats, de ne pas pouvoir suivre, d’être exclus d’un « progrès » toujours plus rapide…

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Une telle crainte est humiliante en plus d’être extrêmement stressante, car à la souffrance de l’incertitude vient s’ajouter l’humiliation de se sentir impuissant. Pour échapper à l’humiliation, il faut trouver à cette incertitude incapacitante un coupable sur lequel déverser son ressentiment accumulé de façon à retrouver, au moins pour un temps, l’estime de soi en « faisant quelque chose » contre les causes réelles ou imaginées du malheur. Les gouvernements et les vendeurs de marchés collaborent pour canaliser les appréhensions résultant d’une précarité existentielle vers des cibles réalistes, des cibles « à portée des individus », des menaces qu’il est possible de repousser grâce à des actes individuels… Ce sont les menaces envers la sécurité des personnes – des gaz ou des aliments potentiellement malsains ou empoisonnés, des voleurs ou des mendiants dérangeants dans la rue, des pédophiles ou des violeurs en liberté, des afflictions physiques menaçant de réduire la valeur de l’individu sur le marché du travail ou le marché social, ou la masse sombre et anonyme des « immigrants », l’incarnation même de l’effrayante « grande inconnue »…

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a. s. La promotion et l’extension de l’Europe vont de pair avec la fin de la guerre froide. La commission de Bruxelles et le Parlement européen ne sont-ils pas d’aborddes créations institutionnelles destinées à protéger les pays européens éprouvés par la Seconde Guerre mondiale de l’antagonisme entre les deux « grands » ? La question de l’orientation européenne laisse cependant grande ouverte la question de l’enfermement sur soi-même ou de la responsabilité humaniste, c’est-à-dire globale. Les origines de l’incertitude et de l’insécurité sont aujourd’hui mondiales, mais n’ont-elles pas aussi une dimension spécifique européenne ?

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z. b. L’Europe doit choisir entre une stratégie de « retranchement » et une stratégie de « responsabilité globale ». Ces choix ne s’excluent pas nécessairement l’un l’autre, mais ils sont susceptibles de le faire… La stratégie de retranchement est une extension au niveau supranational de la politique nommée Standortkonkurenz par Jürgen Habermas et qui consiste à l’emporter sur les autres continents dans la lutte pour les marchés ou, mieux encore, se protéger d’une telle compétition. C’est toutefois une stratégie perdante à long terme, car il n’y a pas plus de solution locale à des problèmes créés au niveau mondial qu’il n’y a de solutions individuelles à des problèmes créés par la société. Les sources de l’incertitude et de l’insécurité sont aujourd’hui mondiales et ne peuvent se traiter efficacement qu’à ce niveau.

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Les droits de la personne, la démocratie, le contrôle sur l’avenir, la dignité de la vie ne peuvent à long terme être garantis et « protégés » en un endroit mis à part et isolé du reste de la planète. Consciemment ou pas, l’Europe joue maintenant le rôle d’un laboratoire dans lequel de nouvelles formes d’action politique, des formes dont la planète au complet a grand besoin, qu’elle s’en rende compte ou pas, sont conçues et mises à l’épreuve dans la pratique. Les institutions européennes constituent des tests pour le stade post-national de la cohabitation planétaire. Nous apprenons lentement mais régulièrement comment laisser derrière nous des animosités séculaires ; nous apprenons comment vivre de façon permanente et mutuellement bénéfique avec une diversité de traditions, de fois, de modes de vie choisis ; nous apprenons comment agir de concert malgré toutes ces différences et sans abandonner nos identités propres… Ce sont les arts difficiles qui constituent pour notre planète mondialisée, mais déchirée par les conflits, une question de vie ou de mort. Et dans le développement et la diffusion de ces arts, l’Europe peut jouer un rôle crucial…

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a. s. Nous sommes loin d’une troisième force qui pourrait dépasser l’antagonisme entre l’ex-Union soviétique et les États-Unis. Votre ouvrage tourne autour de la question de la chronologie et de la qualité supérieure de société du socialisme sur le capitalisme. Ne croyez-vous pas que nous avons besoin aujourd’hui d’une nouvelle utopie de gauche bannissant violence et terrorisme et visant une extension humaniste de la démocratie ?

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z. b. Pas encore une autre utopie, non… Les utopies sont des visions pas simplement d’une « bonne », mais d’une société « parfaite » – c’est-à-dire une société dans laquelle tous les problèmes sont résolus et dans laquelle tout autre changement ne serait qu’un changement pour le pire. Une telle société n’existe pas (c’est une bonne chose), et sa vision implique inévitablement un potentiel d’intolérance et génère des tentations totalitaires. La « bonne société » est une société qui se perçoit comme pas assez bonne et comme nécessitant constamment de la vigilance et des améliorations.

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La perception du socialisme comme « produit fini » lui a profondément nui. Le socialisme était et demeure une force puissante en tant que fer de lance qui ouvre la voie vers l’avenir en tranchant tous les pans de réalité hostiles à la justice et à la dignité humaine. Dans ce rôle, le socialisme conserve une utilité durable qui n’est pas menacée, car les vagues d’injustice et d’indignité humaines ne manifestent aucun signe d’affaiblissement. Quoi que puissent dire ses nombreux rédacteurs d’épitaphes, l’injustice sociale et la cruauté des humains envers leurs semblables veilleront à ce que le socialisme ne se presse pas de mourir. Depuis Karl Marx, la société capitaliste est accusée du double péché d’immoralité et de gaspillage. Malgré toutes les corrections et les limites imposées par la pression de la critique socialiste, la double accusation vaut toujours.

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Par socialisme, j’entends la loyauté sans faille à deux principes. En premier lieu, c’est le devoir inaliénable de la collectivité de protéger ses membres contre le malheur et l’indignité. En second lieu, tout comme la capacité porteuse d’un pont se mesure par la résistance de son pilier le plus faible, l’humanité d’une société se mesure par l’humanité envers sa partie la plus faible. Ces principes sont de plus en plus vrais.

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a. s. La France vient d’élire pour la troisième fois consécutive un président de la République de droite. Que pensez-vous de la situation de ce pays en 2007 ? La France n’est-elle qu’un pays de déçus de la gauche ? Pensez-vous que l’électorat de l’Hexagone opère un glissement de la lutte de classes vers un jeunisme superficiel couvrant une contre-révolution conservatrice ?

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z. b. : Je dois beaucoup à la philosophie et à la sociologie françaises, mais je ne suis pas un expert des questions intérieures françaises et je n’ai qu’une connaissance bien ordinaire et superficielle de la politique française. Je vous prie de bien vouloir en tenir compte.

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J’ai l’impression que le triomphe de Sarkozy est une autre conséquence de la déception croissante et durable de l’électorat français vis-à-vis de la politique, et aussi du ressentiment à l’égard de tous les visages familiers de l’élite politique qui incarnent cette frustration. La conséquence précédente a été le rejet du projet de Constitution européenne. L’élite politique au complet se prononçait en faveur du « oui ». Les Français, pour la première fois, ont eu l’occasion de dire « non » à toute l’élite politique, et l’ont saisie. Quelles que soient ses qualités personnelles, le grand avantage de Sarkozy (comme auparavant celui de Blair ou de Zapatero) a été son aspect « jeune », de nouveau venu pas encore mis à l’épreuve, ne provenant pas de l’élite politique établie, mais doté d’une auréole de rébellion contre un establishment qui, chez beaucoup de Français, ne génère ni grand enthousiasme ni haine passionnée, mais indifférence, fatigue, ennui et bâillements.

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Un changement de génération ? Trop tôt pour le dire. D’une façon ou d’une autre, la signification des dernières élections n’est pas encore claire. Dans quelques années, quand l’actuel président aura rejoint la galaxie des visages trop familiers, cette signification pourrait se révéler bien différente de ce qu’elle semble être maintenant.

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Traduit de l’anglais par Hervé Fuyet.

Pour citer cet article

Spire Arnaud, « La solitude du citoyen global », Nouvelles FondationS 3/ 2007 (n° 7-8), p. 39-41
URL : www.cairn.info/revue-nouvelles-fondations-2007-3-page-39.htm.


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