Nouvelles FondationS
Fond. G. Péri

I.S.B.N.2916374124
300 pages

p. 6 à 7
doi: en cours

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n° 7-8 2007/3-4

2007 Nouvelle Fondation

Trou d’ère

Bernard Frederick
Les mouvements sociaux, divers mais déterminés, constituent cet automne 2007 la seule véritable opposition au pouvoir de plus en plus « totalisant » du chef de l’État. La gauche est au pire atone, au mieux inaudible. Ses échecs – relatifs – aux élections présidentielles et législatives du printemps ne sauraient expliquer, à eux seuls, ce silence. Celui-ci, cependant, autorise toutes les audaces à droite.
Nicolas Sarkozy a réussi ce qu’aucun dirigeant conservateur n’avait accompli avant lui : réunifier et « décomplexer » les droites divisées depuis 1940, quand le plus gros de leurs troupes et de leurs généraux était passé, avec Pétain, du côté de l’occupant nazi. Le gaullisme est définitivement enterré, malgré quelques survivant ici et là ; la démocratie chrétienne, héritière du MRP, est dispersée. Le modèle institutionnel issu de la Ve République portait au « coup d’état permanent », il en est désormais lui-même victime. Le candidat Sarkozy avait promis la« rupture », il tient sa promesse.
En quoi consiste cette « rupture » ? Il revenait naturellement à M. Denis Kessler [1] ancien numéro deux du Medef – l’héritier du Comité des forges [2] de 1940 entièrement acquis à Vichy et au Reich – de nous éclairer à ce sujet. Il le fait dans un éditorial intitulé : « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! ». En voici quelques extraits :
« C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! (…). Cette “architecture” singulière a tenu tant bien que mal pendant plus d’un demi-siècle. Elle a même été renforcée en 1981, à contresens de l’histoire, par le programme commun. Pourtant, elle est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée. Elle ne permet plus à notre pays de s’adapter aux nouvelles exigences économiques, sociales, internationales (…).
Il aura fallu attendre la chute du mur de Berlin, la quasi-disparition du Parti communiste, la relégation de la CGT dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste comme conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait aussi que le débat interne au sein du monde gaulliste soit tranché, et que ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, laissent place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. Désavouer les pères fondateurs n’est pas un problème qu’en psychanalyse ». [3]
À propos de psychanalyse, justement, tandis que la droite s’affaire sur tous les fronts, la gauche semble bien s’être une fois de plus allongée sur le divan. Son passé la hante, mais elle y revient sans cesse, quelque« identité » qu’elle veuille défendre ou refonder. Et, devant ses échecs, elle réagit comme les « démocrates » de la France de 1850, que Marx raillait avec gourmandise : « Mais si, dans la pratique, leurs intérêts apparaissent sans intérêt, et si leur puissance se révèle une impuissance, la faut en est aux sophistes pernicieux qui divisent le peuple indivisible en plusieurs camps ennemis (…) ou encore, c’est qu’un détail d’exécution a tout fait échouer, ou, enfin, c’est qu’un hasard imprévu a fait perdre cette fois la partie [Je souligne]. En tout cas, le démocrate sort de la plus honteuse des défaites tout aussi pur qu’il était innocent lorsqu’il y est entré, fort de cette nouvelle conviction qu’il lui faut vaincre, et que ce n’est pas à lui ni à son parti d’abandonner leur ancien point de vue, mais qu’au contraire ce sont les conditions qui doivent mûrir pour enfin lui correspondre ». [4]
En vérité, il y a bien un changement d’ère, car, comme le note l’historien Moshe Lewin, « Les crises et les phases de décomposition font partie intégrante de l’histoire. Souvent, elles masquent la fin d’une ère, d’un système ». [5]
Cette « rupture » ne saurait trop simplement être datée de la chute du mur de Berlin, quand bien même c’en est un jalon essentiel. Car l’échec du soviétisme, du « socialisme réel » ou du « communisme », n’est qu’une part d’un échec plus vaste dont il est au reste la conséquence, celui du socialisme historique, ce mouvement d’émancipation humaine débuté à l’orée du xixe siècle avec la Révolution française, capable de porter, dans lasynthèse imaginaire de tousses courants, l’espoir d’un autre possible que le vécu quotidien du monde du travail et de la création.
Car enfin, ce qui paraît le plus important, en dernière instance, ce n’est pas que la révolution d’Octobre ait échoué, c’est qu’aucune autre révolution (violente ou pacifique, voire réformiste) n’ait jamais eu lieu dans les pays les plus industrialisés, là où Marx et Engels la pressentaient imminente. Le plus grand échec, l’échec déterminant du socialisme historique, paraît résider dans cette remarque de Slavoj Zizec : « l’histoire du capitalisme est la longue histoire de la façon dont le cadre idéologique et politique dominant a pu concilier et émousser le tranchant critique des mouvements et des revendications qui semblaient menacer sa survie ». [6]
Cette « longue histoire » renvoie moins à l’échec qu’au défi, au passé qu’au présent. Plutôt que d’aller au divan, la gauche devrait aller au-devant de l’histoire, seule manière de sortir du « trou d’ère » qui l’aspire toute entière.
Dans un petit livre indispensable, Alfredo Reichlin, ancien dirigeant du PCI et ex-directeur de L’Unita, affirme que « ce qui [lui] pèse le plus, ce n’est pas le silence sur le passé, mais le silence sur le présent. C’est cela que la gauche ne réussit pas à lire : le présent ». « S’il est vrai, poursuit-il, que le passé n’est pas lisible à partir du passé, mais seulement à partir des problèmes laissés sans solution et des interrogations nouvelles qui se sont posées, c’est-à-dire du présent, c’est ici que gît la vraie, la grande, l’inédite difficulté. Elle vient du fait que le présent dans lequel nous sommes immergés représente une authentique césure politique, car il s’agit d’un changement très profond, non seulement des choses mais des esprits, et aussi de toutes les formes (État-nation, les classes, l’industrialisme) dans lesquelles a été pensée la politique, et sur la base desquelles la gauche a élaboré son identité historique et organisé ses luttes ». [7]
Pour Alfredo Reichlin, il faut à la gauche « une pensée nouvelle, capable de lire le monde dans lequel nous sommes immergés (…) Une pensée capable de rendre à la gauche le sentiment d’une fonction historique et qui, en même temps, sache donner à la politique d’aujourd’hui une dimension nouvelle ». Que le dossier de ce numéro contribue, modestement, à l’émergence de cette« pensée nouvelle ».
 
NOTES
 
[1]N°2 du Medef de 1994 à 1998, directeur général d’Axa, banquier, président de la Fédération française des sociétés d’assurances, actuellement président du groupe de réassurance Scor, toujours membre du Conseil économique et social, du Conseil national des assurances, du Comité européen des assurances, et de la Commission des comptes de la nation.
[2]Parmi les hommes du Comité des forges, un certain Pucheu qui désigna Guy Môquet aux Allemands pour être fusillé à Châteaubriant.
[3]Éditorial du magazine Challenges du 4 octobre 2007.
[4]Le dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, Éditions sociales, Paris 1984.
[5]Le Monde Diplomatique, novembre 2007.
[6]Vous avez dit totalitarisme ?, Éditions Amsterdam, Paris 2007.
[7]Vittorio Foa, Miriam Mafai, Alfredo Reichlin, Le Silence des communistes, L’Arche, avril 2007 et la pièce de théâtre éponyme créée le 8 juillet 2007 au festival d’Avignon dans une mise en scène de Jean-Pierre Vincent.
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