Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749201691
320 pages

p. 127 à 152
doi: 10.3917/oute.003.0127

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Totems et tabous

no 3 2003/2

Afin de réaliser leur premier objectif, à savoir la « réislamisation » ou le maintien dans l’islam, si possible orthodoxe, des Musulmans ayant quitté le dar alislam (les nations musulmanes), les structures mondiales de l’islamisme sunnite (Wahhabisme, Frères musulmans, Tabligh, Jamaat-i-islami, etc.) escomptent dans un premier temps encadrer, instrumentaliser, les communautés musulmanes issues de l’immigration, dont elles veulent empêcher à tout prix l’intégration aux mœurs « impies » du dar-al-harb (terres non soumises à l’islam, littéralement « de la guerre »). Pour mobiliser des troupes initialement fort peu motivées par l’obscurantisme religieux, puis justifier leur stratégie de repli communautariste, ces pôles islamistes ont élaboré, de manière plus ou moins concertée et diffuse, une stratégie générale de mobilisation, un programme commun minimum de revendications communautaro-confessionnelles.
Largement inspirées des consignes des organisations contrôlées par l’Arabie Saoudite (Organisation de la Conférence Islamique [OCI], Ligue Islamique Mondiale, Conseil Mondial des Mosquées, etc.) et par les Frères musulmans, ces revendications sont grosso modo les suivantes :
  • demande de jours fériés musulmans officiels puis heures de prières journalières sur les lieux de travail, sans que ces interruptions impliquent des retenues de salaire ;
  • introduction de l’enseignement islamique dans le cadre de l’Éducation nationale ou d’écoles privées sous contrat; généralisation des aumôneries et lieux de prière islamiques dans les espaces publics et les prisons ;
  • lutte contre la mixité ; dispense de certains cours pour les filles, exclusion d’ouvrages « offensants envers l’islam » ; droit au port du voile dans les lieux publics ;
  • introduction de quotas dans l’administration, les médias, sur les listes électorales, et pour l’embauche des Musulmans, etc. ;
  • reconnaissance des règles islamiques en matières de statut personnel : mariage, répudiation, polygamie, héritage (inéquitable pour les femmes), garde des enfants (qui reviennent au mari en cas de séparation), cimetières ou carrés musulmans séparés ;
  • remise en question progressive de la laïcité des États puis exigence de statuts juridiques exorbitants en droit commun ;
  • reconnaissance institutionnelle de l’islam comme « seconde religion nationale » ;
  • création, à terme, de partis politiques islamiques visant à défendre les intérêts des communautés musulmanes.
Conscients que les valeurs qu’ils défendent sont obscurantistes, intolérantes, voire racistes (anti-occidentalisme, judéophobie, anti-christianisme, mépris total des incroyants – kafir ), et que certaines de leurs revendications, a priori inacceptables, sont vouées à susciter sinon une hostilité du moins une suspicion « naturelle » de la part des masses autochtones sécularisées et des pouvoirs publics, les grands pôles du totalitarisme islamiste ont opté pour une stratégie du faible au fort, essentiellement subversive.
C’est ainsi qu’en dépit du fait que les adeptes du totalitarisme islamiste sont viscéralement opposés aux valeurs de tolérance, de progressisme, de liberté de conscience et de pluralisme, ils sont parvenus, en jouant les cartes, idéales, de la mauvaise conscience européenne et des drames de l’Histoire instrumentalisés à leur profit (campagnes « antiracistes » et « anti-fascistes » menées en collaboration avec les mouvances d’extrême-gauche révolutionnaires qui ambitionnent de récupérer politiquement les « déshérités ») à déguiser leurs revendications totalitaires et liberticides en doléances progressistes, multiculturalistes (dévoiement des thèmes du pluralisme et du « droit à la différence »), et « antiracistes » (l’opposant au projet islamiste étant assimilé à un « raciste »), même si l’on sait que le totalitarisme islamiste est historiquement lié au nationalsocialisme (Hassan al-Banna, le Grand Mufti de Jérusalem al-Husseini, l’ayatollah Khomeyni étaient liés aux forces de l’Axe tandis que le Hamas palestinien et l’Arabie Saoudite rééditent Mein Kampf et les Protocoles des Sages de Sion), et a comme meilleurs auxiliaires, plus ou moins occultes, les milieux antisémites, révisionnistes et néo-nazis eux-mêmes (dont l’organisation d’extrême-droite Unité Radicale, les sites révisionnistes nazis-islamistes comme Radio islam, ou le groupe étudiant d’extrême-droite Union Défense – Gud –, lesquels saluent pêle-même Rouhollah Khomeyni, le Hamas, le Hezbollah et prennent Carlos et Ben Laden comme exemples...).
 
Guerre des représentations et instrumentalisation du « droit à la différence » et de l’anti-colonialisme
 
 
Les islamistes empruntent donc opportunément une rhétorique « victimiste » et « progressiste » aux mouvances idéologiques de gauche, d’extrême-gauche et tiers-mondistes [1]. Rhétorique de gauche fort précieuse puisque que leur objectif immédiat consiste à délégitimer les oppositions susceptibles de faire obstacle à cette offensive totalitaire, puis à annihiler celles-ci en créant un sentiment de culpabilité. Pour parvenir à leur fins et mobiliser le plus efficacement à la fois les Musulmans – au départ naturellement réfractaires à l’idéologie islamiste et même à la pratique religieuse régulière – et les médias, les propagandistes de l’islamisme développent l’idée centrale selon laquelle les sociétés européennes, et au premier chef la République française fondée sur la laïcité, seraient « islamophobes », qu’elles brimeraient, mieux encore « persécuteraient » les communautés musulmanes immigrées, développant une sorte de « racisme antiislamique » justifiant le rejet de l’immigration musulmane extra-européenne dans son ensemble. Victimisme : la « haine anti-islamique » des sociétés d’accueil s’exprimerait principalement dans le refus de reconnaître le culte islamique ou les signes extérieurs de liberté religieuse comme le voile.
De même, certains intellectuels de gauche ou d’extrême-gauche, idéologiquement prédisposés à relayer semblable stratégie « révolutionnaire » et en quête de nouveaux prolétariats « opprimés », incriminent l’« intégrisme laïcard » ou le « néo-colonialisme » de sociétés d’accueil « intolérantes », tentées d’imposer aux immigrés musulmans une forme de « colonisation intérieure », pour reprendre l’expression chère à Tariq Ramadan, petit-fils d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, qui entend ainsi dénoncer le processus d’intégration lui-même au nom d’un « multiculturalisme » subverti.
Commentant les récurrentes « affaires du voile », et la particularité française qui consiste à condamner la coutume comme une atteinte à la laïcité, Alain Gresh, journaliste au Monde Diplomatique, proche de Ramadan, explique qu’il « ne faut pas oublier que la colonisation s’est faite au nom de la civilisation et, parfois, de l’universalisme. Cet universalisme abstrait bien français, qui rend invisible la mise à l’écart des femmes comme des immigrés. Il faut empêcher le port de ce symbole archaïque qu’est le foulard, comme il fallait civiliser les barbares [2] ».
Plus explicite encore, l’écologiste Noël Mamère déclarait trois mois seulement après le 11 septembre : « J’ai l’image d’une communauté musulmane qui tente légitimement de faire comprendre ses spécificités culturelles et cultuelles [… ]il faut savoir renvoyer dos à dos les intégristes républicains et les intégristes islamistes [3] », comme si les défenseurs de la République pouvaient être mis sur un même plan que les complices idéologiques de Ben Laden ou les héritiers de Hassan El-Banna...
C’est ainsi qu’en France comme dans d’autres pays occidentaux abritant d’importantes communautés musulmanes issues de l’immigration, la stratégie du faible au fort des islamistes, fondée sur le victimisme et la subversion des démocraties libérales, s’est globalement avérée victorieuse puisque les organisations islamistes les plus radicales ( Tabligh, salafisme, wahhabisme saoudien, Frères musulmans) sont peu à peu parvenues à contrôler les plus importantes structures associatives « représentatives » de l’islam de France et même à obtenir une reconnaissance officielle par les pouvoirs publics (Frères musulmans à travers l’Union des Organisations Islamiques de France, UOIF; institutions saoudiennes, Tabligh).
 
État des lieux : recul progressif de la laïcité républicaine
 
 
Avec ses mille mosquées, la France est le premier État musulman de l’Union européenne (environ 5 millions de Musulmans, principalement d’origine africaine) et le second d’Occident après les États-Unis ( 6,5 millions). Comme dans les autres États occidentaux abritant de fortes minorités musulmanes, les grands pôles mondiaux du totalitarisme islamiste se livrent une concurrence sans merci sur le territoire de la République, en vue de contrôler les instances de représentation de l’islam hexagonal, enjeu crucial dans le cadre d’une stratégie d’expansion de l’islamisme en terre infidèle.
Salafisme wahhabite et « islam respectable » : le double jeu de l’Arabie Saoudite et du Maroc
Le plus important des pôles transnationaux de l’islamisme au niveau mondial, l’Arabie Saoudite, ne parvenant pas en France, à la différence de la Belgique, de l’Espagne ou même de l’Italie, à remplir un rôle conforme à ses ambitions, se livre depuis quelques années à une véritable lutte d’influence avec les autres structures de représentation des communautés musulmanes. Riyad est d’abord présente dans l’hexagone à travers le Bureau (français) de l’Organisation de la Ligue Islamique Mondiale (Rabitat) ou BOLIM, principale organisation de l’islam saoudien, dirigée un temps par le converti français Youssouf (Didier) Leclerc, aujourd’hui par le cheikh saoudien Saham.
L’Arabie Saoudite est ainsi revenue en force depuis quelques années, principalement en région parisienne, notamment par le biais des mosquées d’Evry et surtout de Mantes-la-Jolie, gérée par l’imam Ali Berka, et sont soutenues par le Bureau. En dehors de la Région parisienne, l’Arabie Saoudite est à l’origine de la grande mosquée-centre islamique de Lyon, la plus grande de France, avec une capacité de 2600 places. Riyad a récemment présenté aux autorités françaises de très gros projets de mosquées dans la Région parisienne et dans le sud de la France, où les responsables saoudiens étudient un projet de grande mosquée-capitale comparable à celle de Lyon.
La monarchie wahhabite est également présente à travers les mosquées d’Hérouville-Saint-Clair, dans le Calvados, Lille-Sud, Al-Huda à Bordeaux et elle est à l’origine de « l’Institut Européen des Sciences Humaines » (IESH ) de Saint-Léger-du-Fourger, inauguré en octobre 1992, l’un des principaux centres de formation d’imams fondamentalistes en Europe. La plupart des professeurs de l’IESH sont issus de la mouvance des Frères musulmans, exemple typique de collaboration entre le pôle saoudien et ces derniers. Dans sa tentative de contrôler les communautés musulmanes de France, l’Arabie Saoudite mène un jeu ambigu envers un État qui est tantôt son rival principal tantôt son allié, le Royaume du Maroc, cofondateur avec elle de l’OCI et de la Ligue Islamique Mondiale.
Certes, le Maroc dispose de moins de moyens, mais il a comme principal avantage d’avoir un lien national et culturel proche avec ses sujets et anciens ressortissants installés en France. Exemple de ce partenariat-rivalité entre les deux royaumes, la Mosquée d’Évry est financée conjointement, outre les fonds propres – dons et viande hallal – par l’Arabie Saoudite et le Maroc. Quant à la mosquée de Mantes-la-Jolie, d’une capacité de mille places, au rayonnement également important, elle était à l’origine financée exclusivement par le Maroc, mais l’Arabie Saoudite a voulu, comme à Évry, en prendre le contrôle et l’on s’est acheminé progressivement vers un financement mixte Saoudie-Maroc.
Pour faire plaisir aux Marocains et afin que soit contrebalancée l’influence algérienne (Paris, Lyon, Marseille), Jacques Chirac a par ailleurs promis une nouvelle mosquée « Hassan II », en projet actuellement. Fondée en décembre 1985 sous les auspices de la Ligue islamique mondiale dans le but avoué de contrer le monopole de la mosquée de Paris, la Fédération Nationale des Musulmans de France (FNMF) est un autre exemple du partenariat entre l’Arabie Saoudite et le Maroc. La FNMF est l’une des deux plus grosses structures de représentation de l’islam de France. Dirigée essentiellement par des Marocains, elle regroupe une centaine d’associations et plus de cent imams ; elle finance le Centre européen de recherches et d’information sur l’islam (Cerisi) ainsi que l’Observatoire de l’islam en France.
De nombreux Français convertis, comme Youssouf Leclerc, qui fonda l’association en 1985 et la présida de 1989 à 1992, appartiennent à la FNMF. En 1993, l’imam Mohamed Béchari, franco-marocain, est nommé à sa tête. Principal objectif affiché de Béchari : faire émerger un « islam à la française, respectueux des lois de la République » et de la laïcité. Depuis, très friand de contacts avec les médias, Béchari a l’ambition de devenir l’interlocuteur privilégié des autorités françaises. Mais d’après un rapport de la direction centrale des renseignements généraux (DCRG ), « la modération affichée par M. Béchari dans ses discours dissimule des options fondamentalistes. S’il admet d’un côté le concept de laïcité, il se montre très intransigeant quant au port du voile dans les établissements scolaires [4] ».
Mais l’action de l’Arabie Saoudite en matière de prosélytisme islamiste s’exerce de façon plus souterraine en dehors des grandes mosquées précitées – souvent laissées assez libres de diffuser des conceptions de l’islam plus consensuelles – dans les banlieues musulmanes et les quartiers difficiles : mosquée As-Salam d’Argenteuil dans le Val d’Oise, mosquées de La Duchère, Tariq Ibn Zyad aux Mureaux (Yvelines), groupes plus informels de Sartrouville, ManteslaJolie et Nanterre, par exemple. C’est dans ces « banlieues de l’islam » que viennent prêcher les imams wahhabites de Médine, en particulier cheikh Aboubaker al-Djazaïri qui séjourne régulièrement en région parisienne.
Présenté par certains « spécialistes de l’islam » comme un « modéré », cette figure mondiale du salafisme – la mouvance islamiste radicale sunnite – et par ailleurs référence suprême des Frères musulmans avec Youssef Qaradhaoui, écrit à l’attention des jeunes des banlieues de France, dans son ouvrage La Voie du musulman : « Il est du devoir des musulmans, [… ] de se doter de toutes sortes d’armements et de se perfectionner dans l’art militaire, non seulement défensif, mais aussi offensif, pour que le Verbe de Dieu soit le plus haut [… ], d’édifier toutes sortes d’usines pour fabriquer tout genre d’armes, même au détriment de la nourriture, de l’habillement et du logement dont on peut se passer. Alors le jihad sera accompli dans les conditions les plus satisfaisantes [5] ». Mais il est vrai que depuis le 11 septembre, il suffit de se désolidariser verbalement d’al-Qaïda et de Ben Laden pour apparaître, par contraste, comme un « islamiste modéré »…
Les prêches des cheikhs salafistes saoudiens comme al-Djazaïri sont à l’origine de la vocation de nombreux salafistes français partis parfaire leur formation à Médine, fief de cette mouvance, où Mahomet fut victorieux. C’est que le salafisme en général est en plein essor depuis quelques années, essentiellement dans les départements de Seine-Maritime, du Nord, de Moselle, du Rhône et de la région Ile-de-France, sous ses deux grandes tendancesopposées : la tendance officielle, « modérée », dite « cheikhiste », en référence aux grands cheikhs saoudo-wahhabites, puis la tendance révolutionnaire et terroriste dite « jihadiste » (cellules algériennes du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat, GSPC et du Takfir en Seine-Saint-Denis, Sartrouville, etc.). C’est ainsi que du 17 au 22 mai 2000 s’est tenu à Argenteuil le troisième congrès salafiste, auquel ont répondu deux mille fidèles. Le précédent avait été organisé du 13 au 19 juillet 1999 dans la commune des Mureaux.
Plus récemment, au cours des années 2001 et 2002, d’autres rassemblements plus discrets ont eu lieu en région parisienne à Orly, Argenteuil, en Seine-Saint-Denis, mais également à Château-Chinon, Lille, Strasbourg et Nice. D’après le rapport des renseignements généraux cité plus haut, « l’implantation durable en France du salafisme risque fort de constituer une menace potentielle dans les années à venir tant sur le plan sécuritaire qu’en matière d’intégration [6] ». Plusieurs rapports récents de la DST, signalant l’embrigadement de centaines de jeunes dans la mouvance salafiste à Aulnay, Bondy, Montreuil, Stains, Roubaix ou Marseille, confirment ces inquiétudes, et l’imam du Val-Fourré déclarait au début de l’année 2002 que les salafistes étaient « un cancer » à éradiquer d’urgence afin d’éviter les dérives et dérapages violents.
Le leadership contesté de la Mosquée de Paris
Face au tandem Riyad/Rabat, l’Algérie reste prépondérante au sein de l’islam de France, notamment à travers la Grande mosquée de Paris, même si celle-ci avait été initialement inaugurée le 15 juillet 1926 par le Sultan du Maroc et le président de la République française, en présence de Lyautey, donc à l’initiative du et pour le Maroc, ce qui n’est pas sans accentuer les rivalités entre Rabat et Alger pour le contrôle de l’islam en France. L’Institut musulman de la mosquée de Paris dispose d’un budget annuel d’environ 800000 euros versés aux trois quarts par l’Algérie et pour le reste sous forme de subventions diverses dont les produits du sacrifice de viande hallal. Sur les 200 imams algériens qui dépendent de la mosquée de Paris et qui officient en région parisienne comme dans toute la France, une cinquantaine ont un statut de fonctionnaire algérien payé par Alger. La Grande mosquée de Paris contrôle également une dizaine d’écoles coraniques disséminées en province.
En fait, ce « pôle algérien » du paysage islamique français a tout fait pour devenir l’interlocuteur privilégié de l’État français au cours des années 1990, notamment lorsque l’imam Dalil Boubakeur misa sur ces deux figures du gaullisme que sont Charles Pasqua et Édouard Balladur. C’est dans ce contexte que fut créé le CORIF (Conseil représentatif des Musulmans de France) et que fut signée entre le gouvernement et la mosquée de Paris une convention consacrant la position hégémonique de l’institution islamique parisienne, avec en prime l’octroi du monopole (remis en questions depuis lors) du marché très lucratif de la viande hallal. Dans le contexte de rivalités entre les différents pôles de l’islam de France, et étant donné l’ampleur du marché des viandes rituelles, la quasi-totalité des autres organisations islamiques se ligua alors contre la mosquée de Paris, ce qui fit échouer les différentes tentatives d’unification de l’islam de France.
Après la victoire de Jacques Chirac aux présidentielles de 1995, marquées par la rivalité entre ce dernier et Édouard Balladur, le nouveau Premier Ministre Alain Juppé décidera subitement de geler la convention octroyant à la mosquée de Paris non seulement un statut de leadership mais également le monopole du hallal. Responsable des Cultes en tant que ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré donnera son feu vert à la création d’un Haut Conseil des Musulmans de France sous la houlette, cette fois-ci, de Abderrahmane Dahman, président de la radio France Maghreb, lequel ne fera pas non plus l’unanimité. C’est alors que l’administration française se tourne vers des représentants marocains.
Mais le Ministère de l’Intérieur fera marche arrière lorsqu’il s’apercevra que tous les leaders marocains, parfois incontournables dans le paysage islamique français, et en dépit de leur image « modérée », sont de sensibilité intégriste ou non représentatifs : qu’il s’agisse du jeune franco-marocain Mohammed Béchari, ancien Président de la FNMF; de Khalil Merroun, Président du Centre islamique d’Évry, fonctionnaire de l’État marocain mais jugé peu fiable ; de Fouad Alaoui, président de la puissante Organisation de l’Union islamique de France, jugé trop inféodé aux Frères musulmans égyptiens ; ou encore d’Ali Berka, imam de Mantes-La-Jolie, ouvrier aux usines Renault, manquant d’étoffe et jugé lui aussi fondamentaliste. En outre, les deux grands centres de l’islam fondamentaliste en France que sont la mosquée de Mantes-La-Jolie et celle d’Évry, seront les plus virulents opposants à la mosquée de Paris pour le marché de la certification des viandes hallal.
Concurrence et marché lucratif de la viande hallal
En grande partie contrôlé officieusement par les institutions islamistes, le marché de la viande rituelle est évalué à 1,5 milliards d’euros par an. Les boucheries islamiques qui se multiplient à vue d’œil dans l’hexagone dégagent des bénéfices colossaux, les viandes hallal étant vendues en France mais aussi à l’étranger. C’est ainsi que la France est devenue ces dernières années l’un des principaux exportateurs de viande hallal dans le monde islamique. Depuis 1995, les services des douanes françaises estiment à 500 000 tonnes la quantité de viandes hallal vendue en France et à l’étranger, dont environ 150 000 tonnes exportées vers la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Yémen, le Qatar, l’Egypte, et l’Iran, une grande partie des bénéfices renflouant directement le caisses des Frères musulmans ou d’autres mouvances islamistes radicales.
Quand elles ne sont pas directement contrôlées par les islamistes, les boucheries hallal sont souvent contraintes de verser une sorte « d’impôt islamique » aux différents réseaux intégristes installés en France. La gestion des abattages rituels n’est pas nouvelle en soi. Quant aux Juifs, pour qui l’équivalent des produits hallal est la cacheroutcacher signifie « autorisé »), les choses sont plus faciles dans la mesure où il existe une commission rabbinique intercommunautaire (le Beth din, tribunal rabbinique de Paris) qui gère légalement cette activité sur l’ensemble du territoire. Certes, une instance unique de l’islam de France aurait dû être élue le 26 mai dernier, mais les rivalités entre les différents pôles en son sein demeurent.
Officiellement, les grandes mosquées de Paris et de Lyon puis d’Évry, à la fois rivales entre elles et contestées par les grandes organisations islamiques de France (UOIF, FNMF, etc.), sont seules habilitées par décret du Ministère de l’Agriculture à sacrifier sur l’ensemble de l’hexagone. Chacune de ces trois mosquées touche une part du gâteau : entre 5 et 15 centimes par kilo de viande hallal. Or, l’enjeu financier du marché des viandes rituelles, aujourd’hui en pleine expansion, suscite les pires jalousies et rivalités. La Grande mosquée de Paris, qui agrée 120 sacrificateurs un peu partout dans les régions de France, et qui demeure le principal organisme compétent, même si tous ses interlocuteurs ne s’acquittent pas de la taxe prévue, est principalement concurrencée par l’association de sacrificateurs À Votre Service, structure islamiste radicale proche de l’Union des Organisations islamiques de France, représentant la tendance des Frères musulmans en France, basée en Seine-Saint-Denis.
Depuis plusieurs années, l’UOIF, qui conteste violemment le monopole actuel des trois mosquées citées plus haut (surtout Lyon et Paris), revendique le droit à devenir le quatrième « sacrificateur » habilité au nom de sa « représentativité », puisqu’elle est la plus populaire des organisations islamiques de France. Ainsi, les responsables de sociétés proches de l’UOIF, telles AVS et Isla Délice (sise à Gennevilliers), contactent directement des établissements comme Carrefour qui commercialisent par ailleurs des produits hallal agréés par la mosquée de Paris, chassant ainsi sur des terres en principe réservées. L’association AVS, de plus en plus présente en région parisienne, déclare prélever un droit équivalent à 5 centimes par kilo de viande vendue (on estime le pourcentage supérieur).
Elle réalise ainsi un chiffre d’affaires situé entre 150000 et 305000 euros par an. Une quarantaine de boucheries islamiques de la région parisienne sont désormais affiliées à AVS. Véritable foyer d’intégrisme islamique, l’association compte au moins 200 membres, issus de structures proches des Frères musulmans ou même de mouvances islamistes radicales algérienne, tunisienne (Ennahda), et marocaine (Mouvement des Jeunesses Islamiques Marocaines). Avec l’argent de la viande hallal, AVS a financé des groupes ultra-radicaux, comme celui des terroristes de Marrakech ou les maquis du GIA. De même, on retrouve, parmi ses membres actifs, un certain nombre de convertis français, en général les plus fanatiques et les plus dynamiques.
Ses méthodes violentes de recouvrement des taxes de sacrification ont été dénoncées à plusieurs reprises et confirmées par le responsable du bureau « Label et Certification » à la Direction Générale de l’Alimentation au Ministère de l’Agriculture, qui déplore que « des responsables de sociétés se sont plaints des méthodes d’AVS, dont certaines sont dénoncées comme de véritables « pressions » [...]. En vue d’obtenir le monopole du label de ce produit au niveau national, AVS n’hésite pas à utiliser des méthodes d’intimidation pour parvenir à ses fins [… ]. AVS joue un rôle pivot dans le financement ou l’aide à des associations islamistes, en particulier chez les jeunes musulmans [7] ».
À la fin des années 1990, la « guerre de la viande hallal » et la concurrence pour le contrôle de l’islam de France ont pris une tournure plus dramatique, des règlements de compte extrêmement durs ayant eu lieu entre les « hommes » de la mosquée de Paris et ceux des mouvances intégristes, ainsi qu’on put le constater le 28 mai 1998 [8] lorsque le directeur de cabinet du recteur de la mosquée de Paris fut tabassé par des hommes de main d’associations islamistes, qui le laissèrent pour mort dans une marre de sang sur le parking de son immeuble après avoir tenté de lui arracher l’œil avec un cutter…
L’introuvable « CRIF musulman » de France
Malgré ses échecs à obtenir le leadership sur l’islam du pays, la Grande mosquée de Paris a tenté de s’assurer une place primordiale au sein de la « Consultation des Musulmans de France », organisée en octobre 1999 par Jean-Pierre Chevènement, et qui avait pour objectif de « rechercher les conditions dans lesquelles pourrait naître une instance centrale représentative du culte musulman en France [9] ». À cet effet, les principales organisations et « personnalités qualifiées » de l’islam de France réunies signèrent, le 28 janvier 2000, un texte intitulé « Principes et Fondements juridiques régissant les rapports entre les pouvoirs publics et le culte musulman en France », destiné à mettre en chantier l’instance représentative du culte musulman en France (Conseil Français du Culte Musulman) et supposé témoigner de la pleine adhésion des organisations islamiques signataires aux valeurs de la laïcité et de la République.
Le document officiel reconnaît aux musulmans de France un certain nombre de droits et officialise la plupart des revendications des associations islamiques : droit de constituer des associations (lois de 1901 et 1905) ; droit de fonder des mosquées et lieux de prière, encadrés par le seul urbanisme, « aucune autre considération n’étant fondée à justifier une décision administrative de refus qui serait dans ces conditions irrégulière [10] » ; droit à la multiplication des aumôneries islamiques dans les prisons, les hôpitaux et autres lieux publics ; droit à l’enseignement privé musulman (écoles sous contrat) ; droit à porter les emblèmes vestimentaires conformément à la jurisprudence du Conseil d’État, qui reconnaît celui de porter le foulard et a annulé plusieurs décisions de lycées l’interdisant ; droit d’exiger de la nourriture hallal « en faveur des usagers des établissements publics [...], c’est ainsi que les administrations gérant les établissements d’enseignement, pénitentiaires, hospitaliers et militaires peuvent offrir à leurs usagers qui le souhaitent, des repas conformes aux prescriptions rituelles qu’ils estiment devoir respecter » ; droit de constituer dans les cimetières des « carrés musulmans » séparés ; autorisation d’absence lors des trois grandes fêtes : l’Aïd el-Seghir (Aïd el Fitr), l’Aïd el Kebir (Aïd el Adha) et Mouloud (Al Mawlid Annabawi) » ; enfin gestion de l’émission de télévision dominicale consacrée à l’islam qui avait fait l’objet de polémiques à l’intérieur de la communauté.
Or, si l’on analyse de près les différents points ainsi que le contexte dans lequel a été élaborée la Déclaration, trois obstacles majeurs compromettent les buts et intentions affichés des protagonistes de la Consultation. Premièrement : quelques mois à peine après la remise du rapport sur l’islam du Haut Conseil de l’Intégration, en décembre 2000, où s’amorçait un tournant puisqu’on cédait aux revendications d’organisations comme l’UOIF ou le Tabligh (port du voile dans les écoles, victimisation des musulmans nécessitant en compensation aménagements spéciaux et privilèges), c’est cette fois-ci au niveau ministériel qu’est entérinée la « mutation communautariste » de la France réclamée depuis des années par les grands pôles islamo-fondamentalistes.
Une mutation certes progressive, conformément à la stratégie dite « d’intelligence des étapes », chère aux adeptes d’Hassan al Banna, mais bien réelle (port du voile, application de la loi de 1905, exceptions alimentaires dans les lieux publics). Deuxièmement : sous couleur de reconnaître et de faire élire des structures, des personnalités et des associations dites « représentatives » de l’islam de France et qui affirment leur « pleine adhésion aux valeurs de la République et de la laïcité », les pouvoirs publics avalisent par le haut la mainmise des pôles islamistes notoires qui composent le noyau dur de l’instance centrale censée représenter l’islam de France : principalement les Frères musulmans et le Tabligh.
Révolté, le Grand mufti de Marseille, lui-même membre de la Consultation, dénonce la démission de la République face à la stratégie des intégristes : « Je constate qu’au sein de la Consultation, on a arbitrairement attribué un nombre élevé de délégués à des associations qui n’ont jamais fait la preuve de leur représentativité. [… ] À une idéologie comptable des malheurs de tous les Musulmans dans le monde. [… ]. Je me demande si le ministre de l’Intérieur est conscient du fait qu’on est en train de donner à l’islam la plus scandaleuse des représentations [… ] pour donner la parole à une secte religieuse comme le Tabligh dont l’obscurantisme fait des ravages dans la jeunesse. Aujourd’hui, la jeunesse musulmane est fragile. [… ] Elle est une proie facile pour les islamistes ; [ … ]. C’est bien la preuve que l’urgence pour les pouvoirs publics doit être de faire le nettoyage à l’égardde tous ceux qui sont en lien avec l’internationale islamiste… [11] »
Troisièmement : le document final de la Déclaration rédigé par le ministère, présenté comme « non négociable » et prétendument accepté « sans réserves » par les différents pôles « représentatifs » de l’islam de France, a en réalité été refusé dans sa version initiale par les organisations islamistes : une phrase de la première mouture consacrant « le droit de toute personne à changer de religion ou de conviction » – assimilée par les fondamentalistes à un encouragement pur et simple à l’apostasie – fut supprimée sur demande expresse de leurs associations qui menacèrent de faire échouer la Consultation si le Ministère refusait de céder à leurs exigences. Les responsables du ministère de l’Intérieur obtempérèrent et retirèrent alors du texte définitif cette mention évoquant le « droit à changer de religion ou de conviction ».
Fermement opposée à l’intégrisme et rédacteur en chef de la revue islam de France, Leila Babès déplora le fait que les pouvoirs publics, en acceptant d’altérer un texte présenté comme « non négociable, introduisent un état d’exception qui pourrait s’avérer préjudiciable pour l’intégration de l’islam dans le cadre du droit [...]. Le consentement à la restriction sur l’apostasie confirme bien l’idée que l’État admet des ajustements au nom d’une sensibilité propre à ses interlocuteurs [12] ». D’après elle, comme d’après le professeur Michel Renard, lui-même converti à l’islam, « le retrait de la phrase est lourd de conséquences. La modification laisse entendre que les Musulmans déclarent adhérer au principe de la liberté de pensée et de conscience, alors qu’il n’en est rien puisque ce principe est amputé ; ou qu’ils y acquiescent pour les non-musul-mans, mais pas pour eux-mêmes [...]. En introduisant des réticences à ce principe, ils rejettent clairement une composante fondamentale de la liberté de conscience, rappelant que des questions aussi cruciales que celles de l’apostasie sont loin d’être résolues par ceux qui affirment pourtant depuis des années la compatibilité de leurs convictions religieuses avec les lois de la République »…
Enfin, la nouvelle structure de représentation de l’islam au niveau national, le Conseil Français du Culte Musulman, qui devait être constituée aux termes des élections prévues pour le 26 mai 2002 par les membres de la Consultation et 70 % des lieux de culte musulmans de France (délégués des 900 mosquées retenues), n’a pas encore pu voir le jour en raison de l’opposition de plusieurs personnalités modérées et surtout de la grande mosquée de Paris, laquelle déplore la présence hégémonique des pôles islamistes.
Plutôt proche de la majorité de droite au pouvoir depuis mai 2002, Dalil Boubakeur semble avoir réussi à sensibiliser le nouveau ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, lequel a décidé en juin 2002 d’ajourner la Consultation et déclaré qu’il se refuserait catégoriquement à avaliser toute instance faisant la part belle aux « intégristes », même s’il a par ailleurs été contraint de reconnaître comme interlocuteurs crédibles l’UOIF et le Tabligh, incontournables dans le paysage islamique français, les dirigeants de l’UOIF ayant affirmé « lutter avec M. Sarkozy contre l’intégrisme »…
Le leadership des Frères musulmans et la sur-représentation des islamistes en France
En dehors d’individualités comme Souheïb Bencheikh, Michel Renard, Leïla Babès, Abdel Wahhab Medeb, ou Dalil Boubakeur, les grands pôles de l’islam de France sont majoritairement d’obédience islamo-fondamentaliste. On retrouve bien sûr les Frères musulmans, présents pour l’essentiel dans les régions lyonnaise et parisienne à travers l’UOIF, l’Union des Organisations Islamiques de France, fondée en 1977 par Abdallah Ben Mansour et dirigée par Fouad Alaoui. Cette structure est désormais le plus important regroupement associatif musulman de l’hexagone, contrôlant 200 mosquées ainsi que de nombreuses écoles coraniques et une centaine d’imams. Elle a longtemps été financée par l’Arabie Saoudite. Mais depuis que Riyad a pris ses distances, les sources de financement se sont diversifiées (Koweït, boucheries hallal, dons privés, subventions). L’UOIF est à l’origine de l’Institut islamique de Château-Chinon qui a pour vocation de former les « imams européens » et d’édicter des fatwa.
Au début, les Frères musulmans considéraient la France comme un sanctuaire et n’intervenaient pas dans le débat politique. Aujourd’hui, ils estiment que la France est devenue « terre de prosélytisme » (dar al-da’wa) ou du « témoignage » (shahada), selon la formule de l’un des théoriciens préférés de l’UOIF, Tariq Ramadan. L’UOIF insiste en permanence sur la « citoyenneté » et la laïcité, qu’elle affirme accepter « moyennant des aménagements » de type communautariste, et à condition que soit rejetée toute forme de « colonisation intérieure », c’est-à-dire l’assimilation. Des sujets qui enflamment toute une jeunesse musulmane et sont abordés chaque année lors du grand rassemblement annuel de l’UOIF du Bourget. Construite à partir de la branche française des Frères musulmans, l’UOIF se réfère explicitement à la pensée d’Hassan al-Banna, fondateur des Frères, tout en prétendant œuvrer à la construction d’un « islam européen », ouvert et « tolérant ». Ainsi, dans une brochure de l’organisation publiée en 1999 et reproduisant la conférence de Mohsen Ngazou sur les « critères pour une organisation musulmane en France », prononcée le 3 mai 1998 lors du rassemblement du Bourget, al-Banna est présenté comme l’un des « grands penseurs et réformateurs de l’époque de la renaissance de la pensée islamique et comme l’héritier et le prolongement de Jamal-al-Din al-Afghani, Mohamed Abdou, Mohamed Rachid Rida et bien d’autres », l’orateur s’en prenant à ceux qui « trouvent du plaisir en dénigrant Ibn Taymiyya, Mohamed Ibn Abdelwahhab, Sayyed Qutb, Youcef Qaradhawi ou Fayçal Mawlawi [tous deux références des Frères musulmans européens) [et qui veulent] détruire la mémoire musulmane [13] ».
La place primordiale accordée à Hassan al-Banna transparaît autant dans les écrits de Tariq Ramadan, son petit-fils, que dans les conférences et brochures de l’UOIF ou les revues de l’association des JMF, Jeunes Musulmans de France, proche de l’organisation, ainsi que le donne à lire À la source du Rappel, publié par « HAB productions » (HAB pour Hassan al-Banna) et dont l’auteur, Farid Abdelkrim, fait du fondateur des Frères musulmans un « modèle de spiritualité ». Dans Aux sources du renouveau musulman, Tariq Ramadan déplore le fait que « la pensée de Hassana al-Banna est très mal connue en Occident, [...]. Un peu à la façon d’al-Afghani, [Hassan al-Banna] appelle les gouvernants à prendre leurs responsabilités en revenant aux enseignements islamiques et en créant un front uni sous cette bannière. Au terme de son propos, il présente « Quelques étapes de la réforme concrète, connu sous l’intitulé “Les cinquante demandes” (al-Matâlib al-khamsûn [14]) ».
Or quand on étudie ces cinquante demandes [15], qui constituent le programme de base des Frères, demandes liberticides et d’essence totalitaire auxquelles se réfèrent explicitement l’UOIF et de nombreuses associations islamiques d’Europe prétendant promouvoir un « islam tolérant », le caractère ambivalent du discours des Frères éclate au grand jour. Liée à l’UOIF, l’Union des Jeunes Musulmans (UJM ), fondée à Lyon en juillet 1987, est un autre pôle islamiste inspiré par l’idéologie de Hassan al-Banna dans l’hexagone. Son président, Ayman Makari, est à la tête d’une librairie islamiste très prisée à Lyon, Tawhid, qui diffuse largement la pensée de Tariq Ramadan, par ailleurs représenté en France à travers une association sœur, Présence musulmane, basée à Saint-Denis et dirigée par Fouad Imaraïn. L’UJM regroupe plus de deux cents associations islamiques de la région lyonnaise.
Particulièrement active dans sa frange estudiantine, l’UJM est l’aboutissement par excellence du processus de réislamisation des jeunes beurs de banlieue. Les résultats de son activisme islamiste sont particulièrement visibles dans les citésghetto comme les Minguettes où l’on dénombrait, dès 1988, une demi-douzaine de mosquées officielles ainsi qu’une multitude de lieux de prière informels. Bien perçue en général par les médias, et même les hommes politiques de tous bords, en raison de son « engagement en faveur des banlieues et de la réinsertion », l’UJM est suivie de près par les renseignements généraux, qui savent que les « formateurs » sont des islamistes radicaux. Elle regroupe surtout des jeunes francomaghrébins, dont nombre d’ex-délinquants réislamisés, souvent en lien étroit avec l’UOIF, ainsi que des « Français de souche » convertis.
Elle reçoit régulièrement des fonds publics. Afin de lutter contre les méfaits de la délinquance et de la drogue dans les banlieues, l’UJM met en exergue trois idées-clés : favoriser la restructuration de la famille en responsabilisant parents et enfants ; reconnaître le fait musulman comme citoyen ; prévenir la délinquance par « l’affirmation identitaire valorisante » – si l’on rappelle au jeune « son patrimoine culturel et civilisationnel », celui-ci « trouvera les stimuli indispensables à sa valorisation et ressentira le besoin de réussir pour apporter lui aussi, sa pierre pour la construction de l’histoire de l’humanité et surtout de sa propre vie [16] »…
C’est le discours fondateur-type de la « stratégie communautariste ». Également proche des Frères musulmans et pour l’essentiel animée par des Tunisiens opposés au régime de Ben Ali (mouvance Ennahda), l’action de l’Association des Etudiants Islamiques en France (AEIF) est tout aussi significative. Fondée en 1963 à Paris mais disposant de sections en province (Nice, Strasbourg, Toulouse, Marseille, Nîmes), l’AEIF est violemment opposée au processus d’intégration à la française, l’organisation s’étant elle-même donné pour but de « détacher les intellectuels arabes de la pensée occidentale pour les ramener au Coran ».
La mouvance islamiste tunisienne s’exprime par ailleurs au sein du Groupement Islamique de France (GIF), fondé en décembre 1981 à Paris et membre de l’UOIF. Récemment, la nébuleuse des Frères musulmans a réussi une nouvelle percée dans la région de Strasbourg, où l’imam marocain Abdallah Boussouf, l’une des personnalités de l’organisation égyptienne en Alsace (et proche des Frères musulmans allemands), est entre autre l’instigateur d’un des deux projets rivaux de Grande mosquée à Strasbourg, plan qui a d’ailleurs suscité de vives polémiques puisque la mouvance algérienne lui oppose un projet de mosquée rival incarnant le pôle « anti-islamiste » et ayant qui plus est la faveur des associations des « Français musulmans » (Harkis).
Percée islamiste en milieu universitaire
Récemment, la mouvance des Frères musulmans est parvenue à opérer une percée au sein des Universités, notamment à travers le syndicat Etudiants Musulmans de France (EMF), organisation satellite de l’OUIF, passé à 8 % lors des élections aux Centres régionaux des œuvres universitaires (CROUS) d’avril 2002. Créé en 1989 et présidée par Khalid Ida Ali Ou Lahsen, étudiant en socio-logie à Strasbourg, l’EMF qui est la seule structure à présenter des listes explicitement confessionnelles dans les universités, est désormais présente dans les académies de Besançon, Bordeaux, Grenoble, Lille, Limoges, Lyon, Montpellier, Nancy, Reims, Rouen et Toulouse.
Demandes de locaux pour les prières collectives, mise en place de menus végétariens ou non porcins spéciaux pour étudiants musulmans, emploi d’aumôniers et prérogatives en matière de port du foulard, les revendications de l’EMF sont proches de celles de l’UOIF, son président adoptant la même stratégie des « étapes » : « Il faut mener un travail d’éducation populaire, accompagner l’évolution des mentalités », explique Ali Ou Lahsen [17]. Le phénomène du regroupement de jeunes étudiants musulmans d’origine maghrébine dans les associations identitaires et religieuses n’a cessé de s’amplifier depuis 1997.
Ainsi a-t-on également vu percer, à l’Université de Villetaneuse, l’association intégriste « Avenir », également proche des Frères musulmans, qui a raflé 40 % des voix aux élections de décembre 2001. L’association organise des conférences, des séjours de ski, des voyages, et ses revendications portent essentiellement sur la création d’un point d’accueil pour les étudiants étrangers ( 27% des effectifs sans compter les Français fils d’étrangers musulmans).
On peut citer également l’Union des Étudiants Marocains (UNEM ), qui est arrivée en tête au conseil scientifique ( 25000 étudiants d’origine au plan national en 2002). L’association, qui renforce son implantation à Saint-Denis, Jussieu, Orsay, Créteil et Nanterre, organise des réunions de soutien aux sans-papiers ou aux martyrs palestiniens aux cris d’Allahou Akbar et définit ainsi sa vocation : « rappeler à l’étudiant étranger son identité et ses traditions puis développer une solidarité entre Musulmans français et étrangers »...
Pour les dirigeants des syndicats étudiants majoritaires, l’UNI et l’UNEF, la percée de l’EMF comme d’autres associations islamistes en milieu universitaire témoigne d’un « inquiétant repli communautariste et d’une dérive confessionnelle qui pose avec acuité le problème du respect de la laïcité dans l’enseignement supérieur laïque [18] ». De plus en plus, la montée des organisations islamistes radicales, souvent marquées par un violent engagement anti-sioniste et pro-palestinien, suscite des heurts violents avec d’autres groupes d’étudiants identifiés comme adversaires, en particulier les Juifs.
C’est ainsi que les membres d’Avenir ont insulté les militants de gauche de l’UNEF lors des élections d’avril 2002, sous prétexte qu’ils avaient décidé de faire une liste commune avec nous, déplore Nelly Marciano, présidente de la section nationale de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF). D’autres dérives sont régulièrement constatées un peu partout en France, en particulier sur les campus de Nanterre, Villetaneuse et Saint-Denis où l’on entend crier « mort aux Juifs » lors de réunions organisées autour du conflit israélo-palestinien…
La spécificité islamiste turque
La mouvance des Frères musulmans est également représentée au sein d’organisations islamistes plus cloisonnées ethniquement, comme c’est le cas dans les milieux islamistes turcs, principalement au Milli Gorüs, structure diasporique paneuropéenne étroitement liée au parti islamique Fazilet Partisi (ex-Refah Partisi), ensuite dissous. Doté d’une forte capacité d’autofinancement obtenue par les prélèvements sur les communautés immigrées, notamment les commerçants, le Milli Görus est très puissant en Allemagne, mais également dans le Rhône et dans l’est de la France où il contrôle notamment à Strasbourg la mosquée de la Tour des Pêcheurs, d’une capacité de 2000 fidèles, c’est-à-dire bien plus importante que celle contrôlée par la DITIB (bureau du ministère de l’Intérieur turc qui gère les institutions religieuses en Europe). Il est officiellement représenté par la Tendance Nationale Union Islamique en France (TNUIF), membre actif de la FNMF.
Le Milli Görus étudie par ailleurs en ce moment plusieurs grands projets dans la région lyonnaise, où il rencontre un écho favorable au sein des communautés turques immigrées « travaillées » par les Frères-musulmans. Plus radicale que le Milli Görus, une autre mouvance islamiste turque, la tendance kaplanci, dissidente de la première, s’exprime à travers l’Association Islamique de France (AIF). Son fondateur, l’extrémiste Jamaleddin Hocaoglou, dit « Kaplan », dont le modèle est la révolution iranienne, est l’ancien mufti d’Adana. Cette tendance est également présente à Lyon, Montfermeil, en Franche-Comté, en Alsace et en région parisienne où elle contrôle « l’Institut Musulman de France », situé rue du Faubourg Poissonnière à Paris, ainsi qu’une foule de petits lieux de cultes, telle la mosquée de l’Association Islamique de France (XIe arrondissement), d’orientation pro-iranienne.
Les « Témoins de Jéhovah de l’islam » sur le terrain
Moins visible que les Frères musulmans ou même la FNMF, le pôle indopakistanais du Tabligh qui a, certes, commencé à faire parler de lui depuis le 11 septembre 2001, est implanté en France depuis les années 1960. Fort de trois millions de fidèles dans le monde dont plus de trois mille en France, le Tabligh, fondé pour ramener les fidèles à l’orthodoxie et l’imitation du Prophète par le « repli communautaire » total, envoie un peu partout des missionnaires bien formés et actifs, qui ont pour tâche de rallier à l’islam les musulmans du dar al-Harb menacés par le relativisme religieux et « corrompus par le mode de vie occidental ». Bref, lutter à tout prix contre l’intégration ressentie comme une désintégration de l’identité islamique.
C’est d’ailleurs au nom de cette volonté de lutter contre la désislamisation via l’intégration aux mœurs d’Occident, qu’un imam de Roubaix, membre du Tabligh tua en juillet 1994 la jeune Louisa Ladjnoune, lors d’une « exorcisation » destiné à éradiquer les « démons occidentaux » qui habitaient cette musulmane « trop intégrée »... Implanté en région parisienne, à Marseille, Lyon, Lille, Mulhouse, Neuhof, Mantes-la-Jolie ou la Cité des 4000 à La Courneuve, le Tabligh français est resté fidèle aux enseignements de son fondateur, ne rechignant pas, tout comme les Témoins de Jéhovah, à investir les lieux de travail, les cafés, les prisons, les hôpitaux, les foyers de travailleurs et surtout les îlots sensibles que sont les banlieues.
Mais il ne néglige pas pour autant l’action prosélyte en direction des non musulmans. C’est d’ailleurs au contact de ses membres que s’est converti Daniel Youssouf Leclerc, qui y a passé plus de deux années. En France, le Tabligh, qui dispose de nombreux centres (Saint-Sabel, Meyzieu, Vaulx-en-Velin, où fut un temps pris en main Khaled Kelkal, Lyon, Saint-Denis), se décline en deux structures rivales, l’Association Foi et Pratique et la Jamaa at-Tabligh wa Da’wa, majoritaire et nettement plus intégriste que la première. Foi et Pratique rayonne essentiellement à partir de la mosquée Omar de la rue Jean-Pierre Timbaud dans le IXe arrondissement, également nommée « mosquée de Belleville », et financée en grande partie par l’Arabie Saoudite et le Pakistan.
Autour de cette mosquée s’est composé pour finir un quartier homogène et conforme aux valeurs de l’islam radical, les Tablighis y poussant les commerçants « infidèles » à céder leur bail. Son recteur, Mohamed Hammani, s’est fixé pour objectif l’établissement en France d’un « lobby musulman » à l’instar de l’Angleterre ou des États-Unis. Mais Hammani qui représente le courant plus modéré des « anciens » ayant été emprisonné en Tunisie après avoir écopé de quatre années de prison pour « activisme islamiste », c’est le jeune imam Younès Ben Mohamed Tlili, alias Mohamed Younès, incarnant la tendance « jeune » et radicale, qui lui a succédé pendant plusieurs années et qui dirige aujourd’hui la tendance Tabligh al Da’awa, basée à la mosquée Abderrahmane de Saint-Denis. Tlili a su insuffler aux jeunes Tablighis un nouvel élan plus activiste et politique, saluant pendant les prêches les Moudjahiddins de Sarajevo « tombés en martyrs » face aux « infidèles serbes », d’où la dérive récente du Tabligh vers l’activisme islamiste violent.
Avec les attentats de Manhattan, le public français a découvert avec effroi que cette organisation, qui se présente comme « piétiste », fonctionne souvent comme un vivier de recrutement pour les organisations salafistes terroristes, avec de nombreuses passerelles, principalement au sein du Tabligh au Pakistan et en Afghanistan, ainsi qu’au « Londonistan » salafiste. En effet, malgré des sources théologiques différentes, mouvance Tablighi et réseaux salafistes (tant « cheikhistes » que « jihadistes ») en Occident sont bien souvent complémentaires, voire imbriqués. L’action de cette organisation, pourtant reconnue officiellement par les pouvoirs publics et partie prenante du Conseil Français du Culte Musulman à venir, ainsi que le déplorent les musulmans modérés comme Souheib Bencheich, a toujours été ambiguë. Ses liens avec les mouvances de l’islamo-terrorisme international ont été dévoilés par de multiples enquêtes antiterroristes qui, si elles n’incriminent jamais directement le Tabligh dont l’action se cantonne dans la pratique religieuse rigoriste, aboutissent presque toutes à l’organisation indo-pakistanaise. Qu’il s’agisse d’un premier passage ou d’une première phase de « réislamisation » au sein du Tabligh, ou encore d’embrigadements à l’occasion de « sorties » et autres « stages de formationthéologique » au Pakistan organisés par le Tabligh via des organisations « caritatives » ou religieuses.
En France comme en Asie centrale ou à Londres, ses cellules ont souvent servi de passerelle pour l’acheminement de Moudjahidins. Le Tabligh tient en quelque sorte de courroie de transmission entre l’immigration réislamisée par les prédicateurs fondamentalistes et le salafisme radical. D’après les études des spécialistes de la DST, au moins 80 % des recrues européennes de la nébuleuse salafiste radicale seraient passées par le Tabligh.
« Piétisme » ou jihad ?, le double jeu du Tabligh
Le rôle ambigu du Tabligh a été révélé au grand jour à l’occasion des enquêtes anti-terroristes menées en France et dans le monde de juin 1995 à septembre 2001, les cas de terroristes beurs ou « français de souche » embrigadés dans la mouvance d’al-Qaïda ou du GIA après une formation au Pakistan ou en Afghanistan – « voyages » organisés par le Tabligh – étant légion. Parmi les anciens Tablighis, on retrouve Khaled Kelkal, Djamel Loiseau, ou même Zacharias Moussaoui qui fut le premier inculpé du commando du 11 septembre. Né à Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques) le 31 mai 1968, ce francomarocain fut arrêté le 17 août 2001 par la police américaine en possession de faux papiers pendant qu’il prenait des cours de pilotage à l’Airman Flight School dans l’Oklahoma pour en principe rejoindre la mort avec les autres membres du commando qui ensanglanta Manhattan.
Moussaoui avait fréquenté les milieux du Tabligh en France et à Londres, où il étudia l’économie, avant de partir s’entraîner à la frontière afghanopakistanaise. Il aurait en fait joué un rôle de « pivot » entre les pirates de l’air et le réseau européen de Ben Laden. La DST, qui l’avait inscrit dès 1999 au fichier des personnes recherchées comme susceptibles de passer à l’action terroriste, évalue à un peu près un demi-millier les militants islamistes, étroitement surveillés, correspondant au même profil. Le 28 juillet 2001, c’est un franco~algérien, Djamel Beghal, qui était arrêté à Dubaï alors qu’il venait à peine de quitter l’Afghanistan.
Originaire de Corbeil-Essonnes où il avait fréquenté la mosquée du quartier de Montconseil, les services de police l’avaient pour la première fois repéré en 1997 lors du démantèlement d’un réseau de soutien au maquis du GIA dirigé par Abbas Benbellil. Né en 1963, Beghal a suivi lui aussi le parcours désormais classique de « l’islamiste européen » : « revenu » à l’islam au contact du Tabligh, il est embrigadé dans les mouvances du GIA puis du Takfir wal Hijra, mouvement salafiste algérien d’origine égyptienne, lors de séjours en Angleterre. À Londres, il a deux parrains : Abou Qatada qui prêche au Four Feathers Youth Club et Abou Abdallah, imam de Leicester, arrêté en septembre par Scotland Yard. Il est également pris en main par Abou Walid, bras droit d’Abou Qatada, chargé d’acheminer des fonds aux moudjahiddins tchétchènes.
On l’envoie s’entraîner en Afghanistan dès la fin de l’année 2000, sous les ordres d’un des lieutenants de Ben Laden, Abou Zoubeida, responsable des moudjahiddins franco-algériens d’al-Qaïda qui lui donnera l’ordre d’organiser un attentat à Paris contre l’ambassade américaine à l’automne 2001. Des centaines de jeunes Français « réislamisés » par le Tabligh, puis embrigadés par al-Qaïda, comme Beghal, ont été identifiés ces dernières années, tel le jeune beur Abdessalam Boulanouar, recruté au sein du Front islamique moro de Libération (MILF) aux Philippines et recherché depuis juin 2000, ou encore le francotunisien Nizar Ben Mohammed Nawar, kamikaze responsable de l’attentatsuicide contre la synagogue de la Ghriba en Tunisie qui coûta la vie à dix touristes allemands, un Français et cinq Tunisiens le 11 avril 2002. Nawar avait été recruté par le Jihad islamique égyptien après avoir été en contact avec les milieux salafistes de Lyon où sa famille était installée.
La France et l’Europe, bases arrière de l’islamo-terrorisme…
Depuis une dizaine d’années, les militants islamistes recrutés dans les banlieues françaises, londoniennes ou belges, sont fortement prisés par les syndicats de l’islamo-terrorisme international, un passeport européen permettant de se déplacer partout dans le monde avec plus de facilité qu’avec un document délivré par les autorités algérienne ou pakistanaises. C’est ainsi que, lors de l’assassinat du commandant Massoud, le 9 septembre 2001, c’est un commando de dix Maghrébins ayant vécu et étudié en France et munis de passeports belges et français, qui parviendront à approcher puis tuer le Lion du Panshir en se faisant passer pour des journalistes européens travaillant pour Arabic News International.
Aussi a-t-on identifié près d’une dizaine de Français parmi les prisonniers protalibans et membres d’al-Qaïda détenus à Guantanamo, tandis que sept moudjahiddins algériens expulsés de la Bosnie vers les États-Unis sont passés dans les banlieues françaises (Vénissieux, Saint-Denis). Au Maroc, où les citoyens algériens sont forts suspects en raison des différends entre les deux pays et de la guérilla islamiste en Algérie, ce sont de jeunes délinquants islamistes francomaghrébins, Stéphane Aït Idir, Redouane Hammadi, d’origine marocaine, Kamel Marzoug et Tarek Falah, qui avaient été recrutés pour perpétrer, en août 1994, une vague d’attentats qui coûtera la vie à plusieurs touristes espagnols.
L’affaire Khaled Kelkal est, elle aussi, fort révélatrice. Quatrième enfant d’une famille originaire de Mostaganem arrivée en France en 1971, à Vaulx-en-Velin, le célèbre terroriste beur est passé par le Tabligh avant d’opter pour le terrorisme aveugle du GIA. C’est en prison, après avoir été arrêté en mai 1991 pour braquages à la « voiture bélier », puis condamné à quatre ans fermes, en contact avec des aumôniers du Tabligh, qu’il est repéré pour la première fois par le GIA. À sa sortie de prison, Kelkal fréquente la mosquée Bilal, à Vaulx-en-Velin, dirigée par l’imam malien Mohamed Minta, également proche de Foi et Pratique.
En 1993, lors d’un séjour en Algérie, il est recruté par la branche la plus radicale du GIA, animée par Djamel Zitouni, lequel souhaite alors « punir la France ». Le 15 juillet 1995, Khaled Kelkal, en cavale avec son compagnon Karim Koussa, tire sur des policiers pour échapper à un barrage, à Bron, dans la banlieue lyonnaise. Les deux hommes poursuivent leur mission terroriste durant leur cavale : attentats à la bonbonne de gaz du RER Saint-Michel; voiture piégée contre l’école juive de Villeurbanne. La suite est connue, Kelkal est abattu le 29 septembre par les gendarmes du GIGN. La revue du GIA Al-Ansar saluera le « martyr » (chahid) promis au paradis des moudjahiddins. Nombre de « jeunes » gagnés par la haine islamiste et le rejet de toute forme d’ordre et de la France le considèrent encore aujourd’hui comme un « héros » tombé sous les balles « des flics ».
Les prisons, lieux privilégiés du prosélytisme islamiste
Des vagues d’attentats parisiens de 1995 au drame du World Trade Center en septembre 2001, des milliers de militants islamistes ont été arrêtés par les polices occidentales pour complicité avec des organisations terroristes ou association de malfaiteurs. En France, depuis la guerre d’Algérie, c’est la première fois qu’une telle concentration de détenus (plus de 500) appartenant à une même mouvance politique « révolutionnaire » et subversive est constatée. Dans la seule Région parisienne, ce sont près de 200 islamistes classés « dangereux », liés aux groupes islamistes algériens ou à la mouvance « salafiste » d’al-Qaïda, susceptibles de faire des recrues durant leur séjour carcéral, qui sont prêts à récidiver dès qu’ils seront relâchés, leurs peines de prisons étant souvent de courte durée.
Les islamistes enregistrent des résultats considérables dans la plupart des prisons des grandes métropoles, où la population carcérale est souvent à 50-60% de confession musulmane. Dans différents rapports internes, l’administration pénitentiaire française dresse un tableau assez alarmiste de la situation. Formés aux techniques de subversion et de propagande, connaissant bien les milieux carcéraux et la violence, puisqu’ils viennent en général de pays où leurs mouvements sont réprimés, « les islamistes savent qu’ils peuvent trouver dans les prisons des proies d’autant plus intéressantes qu’elles sont destinées à ‘prendre le relais’au sein de la société une fois qu’elles sont libérées [19] ».
Le haut niveau de violence et l’adaptation aux situations criminelles des jeunes délinquants franco-beurs, qui constituent leur public-cible favori, correspond exactement aux attentes des recruteurs islamo-terroristes qui recherchent des hommes sans scrupules capables de devenir rapidement des moudjahiddins et de tuer des innocents, tout en ne rechignant pas à se procurer de manière illicite argent, armes et documents. En dehors des détenus islamistes, les protagonistes de la « réislamisation radicale » dans les prisons sont souvent les aumôniers musulmans officiellement chargés d’apporter un « réconfort moral » aux jeunes détenus, mais en réalité de recruter de nouvelles proies et d’organiser de futurs réseaux terroristes.
Plusieurs indicateurs permettent de prendre la mesure du phénomène des conversions en milieu carcéral : contacts de plus en plus intenses entre jeunes délinquants et islamistes ; recrudescence du port de la barbe ; écoute des radios arabo-musulmanes ; augmentation des lectures religieuses et demande en ce sens – diverses ambassades arabes (Koweït, Emirats, Arabie Saoudite, Pakistan, Iran) font livrer des Corans par centaines dans les prisons –, exigence de nourriture hallal, d’imams à temps complet dans les prisons. Lors des fouilles, les gardiens retrouvent régulièrement des photos de Khaled Kelkal ou de Ben Laden, ainsi que des coupures de presse d’Afghanistan. Les appels à la prière se développent partout. Les militants islamistes parviennent parfois si bien à imposer leur loi que certains détenus se convertissent aux seules fins d’être « protégés ».
D’autres agissent sous la terreur ou dans l’espoir d’échapper au racket. Quant à la participation au culte, l’administration pénitentiaire a constaté une augmentation considérable des demandes de participation au ramadan. Au centre de détention de Salon-de-Provence, où la population carcérale est à 75 % maghrébine, près de 250 détenus souhaitent chaque année effectuer le ramadan sur un total de 600. Mais les chiffres, parfois en baisse depuis le 11 septembre, doivent être maniés avec précaution. La Direction des prisons a ainsi, en un premier temps, été surprise par la baisse du nombre de détenus de Fresnes voulant observer le jeûne à l’occasion du Ramadan ( 42 cette année contre 150 les précédentes). En fait, un grand nombre de détenus islamistes, désireux de ne pas attirer l’attention, procédaient eux-mêmes au « tri » des aliments proposés. Dans les établissement du Nord-Pas-de-Calais, de Picardie et de Normandie – les plus touchés par le prosélytisme islamiste – de véritables mutineries accompagnent parfois ces revendications. Une association de prisonniers du Centre de détention de Bapaume adressera au directeur de la prison une « charte du culte musulman » censée « l’éclairer sur la Vraie religion ». Dans certaines prisons, comme Loos-lès-Lille, il arrive que les détenus non musulmans soient chassés de la cour de promenade pendant qu’un groupe de prisonniers maghrébins l’ayant investie y accomplit sa prière !
Mais c’est parfois le personnel d’encadrement qui est sensible aux discours des islamistes. Le 3 décembre 1996, un rapport à l’UCLAT (Unité de Coordination de la Lutte Anti-Terroriste) révélait deux affaires de cet ordre, l’une à Saint Maur et l’autre à Montmédy. Depuis, le phénomène s’est accentué. Aussi les renseignements généraux et les instances pénitentiaires suivent-elles en permanence les faits et gestes des deux ou trois gardiens de prisons connus pour appartenir à la mouvance islamiste. C’est par exemple le cas d’Omar D., surveillant d’une prison de la Meuse. Marié à une Française convertie à l’islam, Omar est un militant de longue date du Tabligh.
En fait, de nombreux jeunes beurs et même français mosellans ont été recrutés ces dernières années par le Tabligh, sous l’impulsion de l’imam Si-Abdallah, l’une des personnalités de l’islamisme radical en Moselle. Les services de renseignement savent qu’Omar D. séjourne régulièrement au Pakistan, pendant plusieurs mois de congé sans soldes... Mieux, on sait qu’il « perd » intentionnellement ses papiers à intervalle régulier, parfois même sa carte professionnelle, afin d’en faire bénéficier des Moudjahiddins partis s’entraîner au Pakistan ou allés faire le jihad sur les fronts bosniaque ou kosovar.
Un autre surveillant, Ahmed A., opérant à la Maison d’Arrêt de Saint Maur, a, lui aussi, été enrôlé par la mouvance Tablighie. Phénomène étonnant : même lorsqu’ils sont connus pour appartenir à de tels réseaux, les surveillants islamistes ne peuvent pas être renvoyés, quand bien même on constate les fruits de leur prosélytisme au sein de la population carcérale. Souvent, ils sont irréprochables sur le plan professionnel, même si les voyages de « formation » qu’ils font en Bosnie, au Pakistan ou ailleurs ne laissent planer aucun doute sur la nature de leur militantisme...
Parallèlement, les Frères Musulmans, mais également la Fédération Nationale des Musulmans de France ainsi que la mosquée de Paris, ont essayé de pénétrer les milieux carcéraux comme celui des surveillants, les aumôniers agréés tentant de récupérer le profond malaise des musulmans des prisons pour « réislamiser » ceux qui ignorent parfois tout de la religion de leurs pères. Le manque d’aumôniers musulmans en milieu carcéral fait d’ailleurs partie des principales doléances exprimées par les organisations islamistes en Europe dans leur programme de revendications communautaires et cultuelles, tant l’enjeu de la réislamisation des prisonniers ne laisse d’être majeur, comme on le voit aux États-Unis où l’organisation « black muslim », The Nation of islam, fait des ravages et sur le territoire desquels ont été recrutés des membres d’al-Qaïda comme le Portoricain José Padilla, arrêté en juin 2002 alors qu’il s’apprêtait à faire exploser une « bombe sale ».
Vers l’émergence d’un « islamisme gaulois »
Mais le pouvoir de séduction des islamistes détenus ou des imams-aumôniers, notamment ceux du Tabligh, est si redoutable, que c’est désormais le phénomène de conversion des détenus européens et français « de souche » qui inquiète le plus les autorités pénitentiaires et le ministère de l’Intérieur. Ici encore, les indicateurs classiques ne trompent pas. Ainsi, à la prison de Nantes, sur 75 détenus observant le ramadan, plus d’une vingtaine sont des « Français de souche ». Les Directions pénitentiaires avouent leur impuissance totale à endiguer le phénomène que plusieurs raisons. Premièrement, l’absence de prisons spéciales où tous les islamistes pourraient être isolés. Deuxièmement la surpopulation et son corollaire, le manque de surveillants.
C’est ainsi qu’à la prison de Villepinte, l’on a vu ces dernières années se constituer des groupes prosélytes ultra-radicaux composés de convertis européens, tel le jeune franco-portugais Joseph Jaime, alias Youssef, membre du réseau des « islamo-braqueurs », écroué le 31 août 1995 pour attaque à main armée. C’est en prison, au contact de militants du Tabligh et du GIA algérien, qu’il s’était converti à l’islam et qu’il avait commencé à étudier l’arabe et le Coran. Ou encore David Vallat, ce membre du réseau de Chasse sur Rhône de Khaled Kelkal qui avait été formé au jihad urbain en Bosnie aux côtés des islamistes bosniaques.
Parfois, ce sont des détenus non islamistes mais désireux de surfer sur la vague verte, particulièrement mobilisatrice en milieu majoritairement maghrébin, qui épousent les revendications islamistes dans une logique déstabilisatrice, comme cela s’est vu avec Jean-Marc Rouillan, ancien d’Action Directe, détenu à la centrale de Saint-Maur, que l’on retrouva en janvier 2001 à la tête d’un mouvement de détenus condamnés à de longues peines à la prison de Lannemezan et demandant une amélioration des conditions de vie en centrale. En tête des revendications, un imam et la télévision gratuite.
Certains cas de conversions sont proprement surprenants : condamné en 1992 pour viol, Jean-Paul Hann sera converti en prison par le célèbre terroriste pro-iranien Fouad Ali Saleh, responsable de la vague d’attentats de 1986, alors que les deux détenus ne se rencontrent jamais et demeurent tout deux isolés dans leurs cellules respectives. Ce qui donne une idée des performances en matière de communication et de stratégie du prosélytisme dont sont capables les islamistes en milieu carcéral. Parfois, les nouvelles recrues européennes représentent un enjeu stratégique de haut niveau, tel le jeune Philippe V., diplômé d’un bac plus deux, en chimie…
Cet bref état des lieux de l’islamisme radical en France nous permet de tirer au moins une conclusion fondamentale eu égard à l’actualité internationale et peu après que l’on a commémoré le premier « anniversaire » du 11 septembre : la menace du totalitarisme islamiste est toujours présente en Occident, en dépit de la « victoire américaine » sur les Talibans et les succès de l’opération Liberté Immuable. Non seulement du fait des réseaux terroristes « dormants » ou futurs, mais parce qu’elle est avant tout une menace idéologique, une idéologie de destruction de masse et une doctrine de haine, comme le nazisme, qui prospère sur la misère, les ressentiments et qui profite des valeurs et largesses des sociétés démocratiques dont Lénine prédisait qu’elles « fourniraient la corde qui les pendrait »…
 
NOTES
 
[1] La nouvelle judéophobie, Mille et une Nuits, 2002.
[2] Alain Gresh, Tariq Ramadan, L’islam en questions, Paris, Sindbad, p. 216.
[3] Noël Mamère, La Médina, 12 décembre 2001.
[4] « M. Mohamed Béchari et la Fédération Nationale des Musulmans de France », Note de la Direction Centrale des Renseignements Généraux, avril 1998.
[5] Ennour, 1999, p. 371-372. Par salafisme, il faut plus généralement entendre une nébuleuse inspirée d’une part par le wahhabisme, l’islam officiel de l’Arabie Saoudite, d’autre part les Frères musulmans et où se retrouvent deux tendances plus complémentaires qu’antinomiques : celle, « djihadiste » d’al-Qaïda, du Hamas, du gia algérien, etc., et celle dite « piétiste » du wahhabisme ou des Frères musulmans, par exemple.
[6] Octobre 2001.
[7] « Éléments sur le marché de la viande hallal », (rapport des RG ), n° 1, mars 2000.
[8] Voir enquête du Monde, 16 septembre 1998.
[9] Al-Istichara (Ministère de l’Intérieur), n° 1, mars 2000.
[10] Al-Istichara, n° 1, mars 2000.
[11] Soheib Bencheikh, « Le Mufti de Marseille juge la “Consultation scandaleuse” », Libération, 22 octobre 2001.
[12] Leila Babès et Michel Renard, Islam de France, 2000, n° 8.
[13] Mohsen Ngazou, « Les critères pour une organisation musulmane de France », conférence islamique annuelle de l’UOIF, Le Bourget, 3 mai 1998.
[14] Tariq Ramadan, Aux sources du renouveau musulman, Bayard, 1998, p. 26,205.
[15] Voir à ce sujet Leila Babès, Islam de France, op. cit. ; Alexandre del Valle, Le totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties, Paris, 2002.
[16] A. Moustapha Diop, « Un aperçu sur l’islam de France », Les Cahiers rationalistes, mai 1993, n° 477, p. 251.
[17] Le Monde, 8 avril 2002.
[18] Cf. Ugo Rankle, « La tentation communautaire à l’Université », Le Point, 12 avril 2002.
[19] Entretien confidentiel avec un spécialiste du Ministère de l’Intérieur, juin 2000.
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« Éléments sur le marché de la viande hallal », (rapport de...
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[8]
Voir enquête du Monde, 16 septembre 1998. Suite de la note...
[9]
Al-Istichara (Ministère de l’Intérieur), n° 1, mars 2000. Suite de la note...
[10]
Al-Istichara, n° 1, mars 2000. Suite de la note...
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[15]
Voir à ce sujet Leila Babès, Islam de France, op. cit. ; Al...
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[16]
A. Moustapha Diop, « Un aperçu sur l’islam de France », Les...
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[18]
Cf. Ugo Rankle, « La tentation communautaire à l’Université...
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