2003
Outre - Terre
De Weimar à Weimar ?
Entretien avec Pierre Milza
Vous avez dit fascisme ?
Outre-Terre : Comment interpréter la présence de Le Pen au second tour des
élections présidentielles ?
Pierre Milza : Dans un premier temps, l’affaire a pu paraître surprenante; mais
c’est plutôt d’une défaite de la gauche qu’il s’agit, que d’une victoire de l’extrêmedroite, d’autant que 20%, c’est beaucoup, mais la progression, en valeur
absolue, n’était pas énorme. En réalité, la gauche a été coincée entre les critiques
de son prétendu laxisme par ses adversaires de droite et celles qui portaient, au
sein de son propre camp sur son soi-disant social-libéralisme. S’en dégageaient
deux espaces de protestation, l’un à l’extrême-gauche, l’autre à l’extrême-droite.
L’extrême-gauche trotskyste, bien qu’elle s’en défende, a drainé quelque 10% des
suffrages et porte une part de responsabilité évidente dans ce contexte. De même
pour le pôle républicain de Jean-Pierre Chevènement. Certes, il y a eu un mouvement en direction de l’extrême-droite, mais pas un raz-de-marée. Il s’agit au fond
d’un accident. Beaucoup de gens de gauche ont goûté aux délices du vote protestataire, assurés qu’ils étaient de corriger le tir au deuxième tour.
Outre-Terre : La comparaison avec janvier 1933, établie par certains, vous
semble-t-elle justifiée ?
P.M. : On ne peut comparer à la va-vite des situations complètement différentes. Le malaise des Français de 2002 n’a rien à voir avec 1919 ou 1922, aux
révolutions et contre-révolutions qui ont bouleversé l’Europe après un conflit
mondial soldé par des millions de morts ; il ne peut être amalgamé aux
problèmes légués par le traité de Versailles à la France et à l’Allemagne; ni à la
crise économique sans précédent des années 1930. Et puis : la seule fois que
l’extrême-droite a pris le pouvoir en France, c’est au moment de la débâcle, en
1940, alors que les Allemands occupaient la moitié du territoire national. Nous
n’en sommes pas là.
Outre-Terre : Le FN est-il fasciste ?
P.M. : Gardons-nous, ici encore, des formules stéréotypées. Il ne s’agit pas
de dissimuler les dangers courus, mais d’éviter de se tromper d’adversaire. Voir
en Le Pen un émule de Mussolini ou d’Hitler, c’est non seulement une erreur
mais une perte de temps. Certes, il aime à se présenter comme un chef charismatique, son désir le pousse au contact avec les foules. Des traits fascisants qui
ne suffisent pas, néanmoins, à l’habiller de chemises noire ou brune. Et le
rapprochement avec Mussolini prête plutôt à rire. Sans oublier que le Duce,
c’était l’État omniprésent, alors que Le Pen plaide pour un modèle ultra-libéral
et ne se donne pour socialement de gauche, ce coup-ci à l’instar du nationalsocialisme, que pour attirer la clientèle. Le leader du FN incarne tout simplement
la tradition, mieux encore les traditions du nationalisme français. Le Front
national apparu sur la scène politique en 1972 se caractérisait comme authentiquement néo-fasciste. Sur la base des scores de 1983, il se transforme en partisynthèse des deux autres familles de l’extrême-droite française : le traditionalisme anti-89 et ultra-raciste de Charles Maurras, personnage central de l’Action
française, représenté aujourd’hui par le journal Présent et Romain Marie d’une
part ; le national-populisme et le césarisme d’un Barrès, favorable à une république empreinte de bonapartisme, d’autre part. Sans oublier le boulangisme, du
nom de ce général adoré des ligueurs, de Déroulède et idole des masses qui défia
en 1889 le président de la République de l’époque, un peu comme Le Pen
aujourd’hui avec Chirac. Et puis les ligues de 1934 évoquées par l’état-major
même du FN comme si le mouvement en était l’héritier, lesquelles haïssaient la
démocratie parlementaire, donnèrent l’assaut au Parlement – il y eut des morts;
une action qui ne s’assimilait d’ailleurs pas à un putsch fasciste mais avait pour
but d’imposer un gouvernement de salut public. Des ligues qui allaient toutes, à
l’exception des Croix de feu du lieutenant-colonel de la Roque, collaborer avec
les nazis. Inutile d’aller chercher des modèles à l’étranger, donc. L’extrêmedroite française, comme il faut la nommer sans ambages, a une référence fondamentale, c’est Vichy. Et ne pas la classer sous l’étiquette de fascisme ne signifie en aucune manière que les dangers incarnés par elle ne sont pas moins réels.
Sa clientèle, ses réflexes, son racisme font d’elle l’héritière de cette catastrophe
historique pour la France. Voilà précisément ce dont il faut éviter le retour, celui
de la révolution nationale de Pétain appelé au demeurant par la chambre du
Front populaire qui a fait, sans les communistes évidemment, le 10 juillet 1940 :
une option française, donc, et non pas imposée par les Allemands. Pire : c’est le
régime raciste et xénophobe de Pétain qui a imposé au pays les lois raciales de
1940-1941 sans que les nazis s’en mêlent. Alors que les soldats de Mussolini
allaient protéger les juifs après l’invasion de la zone libre par les Allemands en
1942. En somme, le Front national est un produit français.
Outre-Terre : C’est toute l’Europe qui est touchée par ce « populisme » !
P.M. : Il n’est que de regarder les chiffres : la Suisse, l’Autriche, l’Italie, les
Pays-Bas, la Norvège et le Danemark traduisent également ces poussées extrémistes à dix, quinze et vingt pour cent, et au-delà pour l’Autriche. Un phénomène
sans doute lié à la désindustrialisation tout comme à la crise de la gauche et que
ne connaissent pas les États-Unis, le Canada, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande.
Mais ce sont les médias et en particulier la télévision qui fabriquent, qui alimentent l’obligation de « coller à la demande » et qui portent en définitive une responsabilité dans la déculturation de la politique. Chirac, de ce point de vue, a eu raison
de refuser un débat public avec Le Pen entre les deux tours, car son adversaire ne
se serait certainement pas conformé aux règles traditionnelles du jeu.
Outre-Terre : Et que dit l’italianiste français, l’auteur du Mussolini paru il y
a trois ans ?
P.M. : L’ancien ministre de la Culture Catherine Tasca, en refusant de serrer
la main à Silvio Berlusconi au cas où le président du Conseil italien se serait
présenté au Salon du livre, a pris indirectement la responsabilité des incidents
qui ont suivi en mars 2002. D’ailleurs, on ne peut traiter implicitement en
fasciste un dirigeant qui ne s’inscrit pas dans les traditions culturelles de la
Péninsule. Quelles seraient au demeurant les mesures d’ordre « fasciste » prises
par le Cavaliere ? Et il faut faire confiance à Gianfranco Fini le leader l’Alleanza nazionale quand il déclare avoir rompu avec le passé néo-fasciste du
Movimento sociale d’après-guerre même si nombre de ses militants sont restés
fascistes dans les têtes. Par contre, le discours raciste d’Umberto Bossi, le leader
de la Ligue du Nord, et de ses hommes, à rapprocher de celui de Haider en
Autriche, a de quoi inquiéter bien que le « Lombard » écarte tactiquement Le
Pen. Mais Berlusconi a été démocratiquement élu parce que l’opposition de
gauche ne parvenait pas à réaliser l’union. Ruse de l’Histoire : en s’en prenant
au sous-secrétaire Vittorio Sgarbi, le commando « progressiste » du Salon du
livre s’est comporté en « groupe de choc » et a chassé la culture du Salon de la
Porte de Versailles. La chose était d’ailleurs préméditée de longue date et
« montait » dans les collectifs d’intellectuels franco-italiens. Mieux : il n’y
aurait pas eu agression s’il se fût agi de Poutine dont les rapports difficiles avec
la démocratie sont connus ou encore d’un sous-secrétaire chinois, alors que la
Chine reste un État totalitaire.
Donc : deux poids et deux mesures.