2003
Outre - Terre
Totems et tabous
La quadrature du cercle
Islamisme, islamophobie, judéophobie
Leïla Babes
professeur à l’université catholique de Lille.
L’islamophobie a-t-elle pour objet spécifique et exclusif l’islam comme religion ? Rien n’est moins sûr. Comme toute phobie à caractère raciste, l’islamophobie procède d’un ensemble de stéréotypes négatifs, d’amalgames entre
musulman, arabe, islamiste, intégriste. Dans le fond, rien ne permet d’avancer
qu’il s’agisse là d’un phénomène nouveau, si ce n’est que la conceptualisation
a évolué, comme le montre par exemple l’apparition du terme même d’islamophobie. L’image du musulman – ou de l’arabe, l’un et l’autre étant confondus – fataliste, ignorant et fanatique a fait place à celle du dangereux terroriste. Ce qui n’empêche pas certains – le livre d’Oriana Fallaci en est une
parfaite illustration – de manier l’ensemble de ces préjugés en même temps
que l’incitation à la haine raciale. Violence verbale qui, en s’abattant sur une
religion confondue avec une race, relève du droit commun et non du débat.
Quels que soient les glissements ou les nuances que l’on peut observer par
ailleurs, l’islamophobie procède toujours d’un mécanisme essentialiste et
culturaliste : la réduction de l’autre – le musulman – à une seule catégorie,
l’islam, celui-ci jouant à la fois comme religion, culture, ethnie et politique. Il
est d’ailleurs frappant de voir à quel point la perception islamophobe rejoint
en cela la vision islamiste en réduisant l’islam à un schéma sommaire, niant
non seulement les différences entre religion, politique et culture, mais aussi
toute la pluralité des expressions de l’islam. Dans ce genre de discours, il n’y
a plus ni temps ni espace comme le faisait remarquer Edward W. Said.
C’est d’ailleurs l’aveuglement stupide diabolisant un peuple, une religion
ou une culture, dans leur ensemble qui est abject, intolérable et dangereux.
Faut-il en déduire que toute critique adressée à l’islam n’est pas acceptable ?
Hypothèse absurde et infantile qui transparaît derrière certains discours,
lesquels, sous couvert de chasse à l’islamophobie, en viennent à faire d’autres
amalgames, et pour tout dire à pratiquer un terrorisme intellectuel tout aussi
insupportable. Le fait n’est d’ailleurs pas imputable aux seuls musulmans,
mais à tous ceux qui par bêtise, démagogie ou options idéologiques, en viennent à pratiquer l’intimidation et en fin de compte à bloquer le débat. Comme
si le fait de critiquer les idées de tel ou tel idéologue musulman, ou même de
critiquer des lectures ou des normes islamiques, relevait de la haine de l’islam.
À cette allure, beaucoup de musulmans sont islamophobes. La différence
entre l’islamophobie et le discours critique tient justement au fait que ce
dernier ne prend pas pour cible l’islam de manière absolue, ce qui en soi ne
veut rien dire ou veut plutôt dire toute chose et son contraire, mais une interprétation particulière de l’islam, justement celle qui, déniant l’extraordinaire
diversité de celui-ci, l’enferme dans un modèle unique. Bien entendu, ce
nouvel amalgame est le fait d’une partie des musulmans eux-mêmes qui pratiquent allègrement l’injure, la calomnie, et même l’excommunication, rejetant
toute critique dans la catégorie de l’islamophobie. Tout discours qui ne correspond pas à leur schéma de pensée – y compris celui qui émane d’un musulman – est renvoyé dans le camp de l’ennemi, catégorie floue mais extensible
qui va du Sioniste à l’Occidental en passant par l’Américain. Il ne s’agit là que
d’une représentation minoritaire, faut-il le préciser. Force est de constater
toutefois que, dans certains milieux de musulmans pratiquants qui vivent de
plus en plus en vase clos, la figure du sioniste se mêle souvent à celle du juif.
L’influence de l’islamisme n’est évidemment pas étrangère à ce travestissement. Au combat politique, qui désigne clairement le sionisme comme fait
colonial, on substitue la catégorie mythique du juif de Médine qui complotait
contre le Prophète. Tout juif devient donc un ennemi potentiel. Dans ce cas, il
est bien clair que la judéophobie ne relève pas du discours de dénonciation
d’une politique, mais bien de cette même haine qui caractérise aussi l’islamophobie et qui réduit l’autre à une essence à la fois religieuse et ethnique. Tout
n’est pas simple dans cette affaire : il faudrait encore pouvoir démêler cet
amalgame, des attitudes politiques de type nationaliste empruntant au registre
religieux à la haine raciale proprement dite. Autrement dit, la confusion entre
juif, sioniste, et même Israélien est telle qu’il n’est pas toujours aisé de séparer ce qui relève du nationalisme arabe travesti par le langage mythique, de la
haine du juif telle qu’elle s’exprime dans le discours des islamistes jihadistes.
Il n’est évidemment question ici que d’une forme de judéophobie, celle qui
émane de milieux musulmans. Il serait en effet abusif et dangereux d’imputer
celle-ci aux seuls musulmans, et de la confondre avec tout l’antisémitisme.
D’un autre côté, de la même manière que toute critique adressée à l’islam
n’est pas assimilable à de l’islamophobie, toute contestation du sionisme tel
qu’il s’est manifesté dans la politique d’Ariel Sharon n’a pas plus à être
confondue avec l’antisémitisme ou la judéophobie. Que dire ensuite de la
dérive islamophobe – ou arabophobe, ce qui revient au même – qui s’exprime
dans les propos de certains milieux de juifs de France ?
La solidarité des juifs de France avec les Israéliens comme celle des
Arabes avec les Palestiniens est chose légitime à condition qu’elle ne se fasse
pas au détriment de la justice. L’identification totale en est une autre. Elle
induit des réflexes d’appartenance qui font fi de la citoyenneté et des valeurs
communes, qui sont celles des droits universels de l’Homme et des peuples à
disposer d’eux-mêmes. Juifs et musulmans ont tout intérêt, au lieu du discours
de victimisation dans lequel se complaisent certains, à cultiver ces valeurs et
à puiser dans leurs traditions communes pour sauver la paix civile. Encore
faut-il neutraliser les tyrans communautaires qui veulent faire marcher l’histoire à reculons.