2003
Outre - Terre
Totems et tabous
La quadrature du cercle
Intégrer la référence musulmane au sein du patrimoine français
Dounia Bouzar
chargée de mission « Islam et action sociale » au département Recherchesétudesdéveloppement du Centre national de formation et d’études de la protection judiciaire de la jeunesse.
L’intégration de la référence musulmane au sein du patrimoine français est une
urgence. Cette expression fait violence à bon nombre de non-musulmans, qui y
voient une menace « d’islamisation » du territoire national républicain. Il s’agit
pourtant strictement du contraire. C’est la marginalisation de l’islam qui pousse
ceux qui s’y réfèrent à créer et à développer des « espaces musulmans ». À l’inverse, introduire la référence musulmane aux côtés des autres références est la
meilleure façon de relancer la fameuse « solidarité organique » de Durkheim.
N’oublions pas que la force de ce modèle s’appuyait sur l’interdépendance
et la complémentarité des travailleurs, qui se retrouvaient en situation d’avoir
besoin les uns des autres pour réaliser une production commune. Transférée sur
un plan sociétal extra-professionnel, à un niveau plus philosophique, c’est cette
dimension de partage qui permet ensuite à l’individu de se sentir au moins utile,
voire indispensable et par conséquent à l’aise dans la société. Or le lien social
ne peut s’élaborer qu’entre des personnes qui ont besoin les unes des autres, sur
des références réunies. Laisser la référence d’une partie des Français à l’extérieur du patrimoine commun amène ceux qui y participaient à se situer eux aussi
à l’extérieur ! Il ne s’agit donc pas de faire pénétrer le religieux à l’intérieur de
la République, ni de faire une place à des particularités quelconques, mais bien
de s’approprier collectivement et de laïciser la référence musulmane au même
titre que les autres. Elle ne doit plus être la seule « propriété » des musulmans
mais le bien de tous.
Il faut savoir que les travailleurs sociaux, normalement bien placés pour
insuffler le changement, hésitent devant certains comportements parce qu’ils imaginent se heurter aux préceptes de la civilisation arabo-musulmane. Respectueux de la « différence culturelle », ils réagissent par l’impuissance à certains
dysfonctionnements qu’ils attribuent à une particularité à la fois culturelle et
religieuse. De leur côté, certaines familles et certains jeunes, profitant de cette
ignorance, développent des comportements inacceptables, tant du point de vue
des droits de l’Homme que de la République, sous couvert de particularité culturelle et religieuse.
C’est l’extériorité de la civilisation arabo-musulmane à la société française
qui pousse naturellement les musulmans à s’organiser entre eux, réinvestissant
un mode de « solidarité mécanique » prête à l’emploi, parfois dans des logiques
de confrontation avec ceux qui sont « de l’autre côté » ou « d’un autre côté ».
Les individus se construisent alors par rapport à cette référence extérieure, rigidifiée car écartée de toute interaction. Ce qui fait lien pour eux, ce n’est plus ce
qu’ils font avec les autres, c’est ce qu’ils font pour Dieu. Prôner l’intégration de
l’islam à la France ne promeut ni « l’islamisation » du pays, ni le retour à un
fonctionnement religieux. C’est au contraire une mise en commun de toutes les
richesses existantes sur le sol national pour que le lien puisse se renforcer entre
tous les citoyens français. Car la répercussion d’une référence religieuse se
mesure aussi – au-delà du respect des rituels – dans les comportements hors du
sacré, comme le rapport à l’autre, à la famille, à l’éducation, à la raison, à la
société, à la politique… L’intégration de l’islam dans la culture commune désamorcerait toutes les tendances au repli, à la ségrégation, à la dénonciation, et
désactiverait les stratégies de tous ceux qui veulent scinder le monde, d’un côté
comme de l’autre. Ainsi serait rendu public le caractère commun des valeurs de
base des trois religions monothéistes et leur convergence avec les droits de
l’Homme :
Oui, les interdits primordiaux de ces trois religions vont dans le même sens
que le Code pénal !
Non, on ne trahit pas ses origines en respectant la loi ! Oui, l’islam encou-
rage l’acquisition du savoir, y compris pour les filles.
Non, on ne devient pas franco-gaulois lorsqu’on est bon élève !
Oui, le prosélytisme est interdit en islam !
Non, aucun père n’a le droit de frapper et d’insulter sa fille…
L’intégration de la référence musulmane au sein du patrimoine français
permettrait également la reconnaissance d’une histoire partagée. Pour ces
jeunes, à qui on demande tous les jours de prouver leur « francité », c’est important de leur rappeler qu’ils ne sont pas aussi étrangers qu’on voudrait le faire
croire, que leurs ancêtres appartiennent déjà à l’histoire de France. Pourquoi la
lutte des musulmans pour la prise en compte officielle de la guerre coloniale et
du sacrifice de leurs grands-parents pendant la seconde guerre mondiale corres-pondrait-elle à un refus d’intégration ou à un processus de « victimisation » ?
Le principe de base selon lequel il n’y a pas de dignité sans mémoire s’applique
aussi à eux…
L’avenir, c’est donc de consolider la société laïque en intégrant l’apport
arabo-musulman à notre civilisation judéo-chrétienne. Un monde dans lequel se
mettre en congé le jour de l’Aïd ne relèverait plus de la « spécificité », du
« communautarisme », parce que ce serait un jour férié pour tous ! On partagerait Hanoukkah et l’Aïd comme on partage Noël ! Ceux qui ne croient pas en
Dieu les célèbreraient comme des fêtes laïques faisant partie de la culture
commune ! Ce qui rassemblerait ces hommes et ces femmes ? Mais tout ! Leur
histoire commune, leurs valeurs communes, leur vie commune, et d’abord leur
nation commune, la France.